Georges, M. Rindekly, sous prétexte de visiter les autres Isles,
s'exerçoit ardemment à la pêche de l'ambre gris, & réüssissoit beaucoup
mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pêcha une
quantité si considérable, que se bornant à ce qu'il avoit dans sa
Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque persécution des
Habitans de l'Isle, que pour se ménager le pouvoir d'y revenir, il me
rejoignit à Saint Georges beaucoup plûtôt que je ne m'y étois attendu.
Nous prîmes le parti de remettre à la voile dès la même nuit, sans avoir
été soupçonnés d'autre dessein que celui d'aller directement à la
Caroline.
M. Thorough, qui n'avoit pas goûté notre entreprise, fut agréablement
surpris de nous voir arriver avec une carguaison si précieuse.
L'ambre-gris étant rare à la Jamaïque, nous aurions trouvé sur le champ
à nous défaire du nôtre avec beaucoup d'avantage, si nous n'avions
esperé d'en tirer beaucoup plus en Europe. Mais cette augmentation de
richesses avoit changé toutes nos vûës. Au lieu de prendre le commerce
de M. Thorough, nous étions résolus de l'abandonner à mon fils, en nous
associant à ses entreprises, & de retourner à Londres par les plus
courtes voies. Le bruit de notre expédition s'étant répandu par
l'indiscretion de nos Matelots, il n'y eut pas de Marchands à Port-Royal
qui ne fussent tentés de suivre notre exemple. Round, qui avoit été
notre guide, & que nous avions amené, suivant notre promesse, pour lui
procurer quelque petit établissement, fut sollicité par des offres
beaucoup plus considérables que les nôtres. Mais ce bon Vieillard
n'ayant point eu d'autre vûë que de se procurer le repos dont il
joüissoit déja dans un petit emploi que M. Thorough lui avoit fait
obtenir à notre solicitation, refusa de s'engager dans de nouvelles
entreprises.
Pendant le peu de séjour que nous avions fait à la Jamaïque, je n'avois
pas négligé de prendre, suivant mon usage, des informations sur
l'intérieur du Pays. Je laisse à part tout ce qu'on trouve de sa
situation dans les Relations ordinaires. Elle est à cent quarante lieuës
de Carthagène au Sud-Ouest, & à cent soixante de Rio de la Hacha. Sa
figure est ovale. Suivant les dimensions qu'on avoit prises assez
récemment, on lui donnoit dans sa plus grande longueur cent soixante dix
mille, & soixante-dix dans sa plus grande largeur, qui est à peu près au
milieu de l'Isle. Vers ses deux extrémités, elle se rétrecit par dégrés,
jusqu'à ce qu'elle se termine en deux pointes. On prétend qu'elle
contient environ cinq millions d'acres, dont la moitié est cultivée.
Elle est divisée en deux parties par une chaîne de Montagnes, qui
s'étendent des deux côtés jusqu'à la Mer, & d'où coulent quantité de
Rivières, qui répandent la fécondité dans toutes les parties de l'Isle.
Du côté du Midi elle a quantité d'excellentes Bayes, telles que
Port-Royal, Port-Morant, Oldharboug, Point-Negril, le
Port-Saint-François, Michael's-Hole, Micarry-Bay, Alligator-Pound,
Point-Pedro, Paratta-Bay, Luana-Bay, Blewfield's-Bay, Cabarita's-Bay, &
plusieurs autres, qui peuvent recevoir commodément toutes sortes de
Vaisseaux. L'Isle est divisée en 16 Paroisses, dont voici la situation,
en faisant le tour du Pays depuis Port-Morant.
1. La Paroisse de Saint David. Elle contient outre Port-Morant, qui est
une Baye sûre & commode, la petite Ville de Free-Town: le Païs est bien
planté. Il est défendu par un petit Fort, où l'on entretient douze
Soldats en tems de guerre. Cette Paroisse fournit beaucoup d'eau fraîche
& de bois.
2. La Paroisse de Port-Royal, où l'on voit les restes d'une des plus
belles & des plus riches Villes de l'Amérique, qui donne son nom à la
Paroisse. La Ville de Port-Royal s'appelloit autrefois Coguay, &
lorsquel-le subsistoit sous ce nom elle occupoit toute cette langue de
terre qui ne s'étend pas moins de dix milles dans la Mer, mais qui est
si étroite dans quelques endroits qu'elle n'a pas la largeur d'un trait
de fléche. C'est à la pointe de cette langue que les Anglois avoient
bâti leur nouvelle Capitale, parce que le Port y est si commode & la Mer
si profonde, que les Vaisseaux les plus pésans y sont en sûreté. La
pointe forme elle-même le Port, qui est sans difficulté un des meilleurs
de toute l'Amérique. Il a le corps de l'Isle au Nord & à l'Est, la Ville
au Sud, de sorte qu'il n'est ouvert qu'au Sud-Ouest. Mille Vaisseaux y
peuvent tenir, sans rien craindre du vent. L'entrée est défendue par le
Fort-Charles, qui est le meilleur de tous les Forts Anglois dans
l'Amérique. Il contient soixante pièces de canon, & une garnison
constamment entretenue par la Couronne Britannique. On donne trois
lieues de largeur au Port.
La grande Rivière sur laquelle est situé Saint Jago, ou Spanish-town, se
jette dans cette Baye. C'est là que tous les Vaisseaux viennent faire
de l'eau & du bois. La facilité de l'ancrage, & la profondeur de l'eau
qui met un Vaisseau de mille tonneaux en état de communiquer au rivage
par des planches, avoient rendu Port-Royal, la principale Ville de
l'Isle, en y attirant d'abord les Marchands. Ils y furent bien-tôt
suivis par les Artisans de toute espece; de sorte qu'en 1692, lorsque
l'Isle fut presque abimée par le plus terrible de tous les Ouragans, on
y comptoit deux mille maisons qui se louoient aussi cher qu'à Londres.
Les Habitans y étoient en si grand nombre, qu'on y avoit levé un
Regiment complet de Milice. Cependant à la reserve des commodités du
Port, elle n'a rien d'avantageux dans sa situation, puisqu'on ne trouve
aux environs ni bois, ni pierres, ni herbe, ni même d'eau fraîche. Le
terroir est un sable toujours échauffé, & l'abondance des Marchands, qui
y tiennent comme une foire perpétuelle, y met une cherté excessive dans
toutes les denrées. Le revenu du Ministre de cette Paroisse est de deux
cens cinquante livres Sterling. La Ville après avoir été renversée par
l'Ouragan de 1692, avoit été rebâtie fort promptement; mais dix ans
après elle fut ruinée encore une fois par le feu: sur quoi l'assemblée
du Conseil resolut, que sans penser à la rétablir, tous les Habitans se
retireroient à Kingston dans la Paroisse de Saint André. Elle avoit
ordonné aussi que la foire & les marchés seroient transferés au même
lieu: mais les avantages du Port, ont fait négliger ces Loix. On a
recommencé à bâtir Port-Royal, & dans peu de tems, il y a beaucoup
d'apparence que la Ville sera plus belle & plus peuplée que jamais.
3. La Paroisse de Saint André, où est la Ville de Kingston, se trouve
située sur la même Baye; mais elle est devenue moins considérable depuis
qu'on a fait de Kingston même une Paroisse séparée.
4. La Paroisse de Kingston. En 1695, les Cours de la Justice & les
Chambres de l'Amirauté, y furent transferées par un Acte du Parlement.
La Ville s'est augmentée après la ruine de Port-Royal, jufqu'à sept ou
huit cent maisons: mais il n'y a point d'apparence qu'elle conserve
long-tems ses avantages, quoiqu'elle soit située sur la même Baye que
Port-Royal.
5. Sainte Catherine. Dans cette Paroisse est la petite Ville de
Passage-Fort, à l'embouchure de la Rivière qui vient de Spanish-town, &
à six mille de cette Ville & de Port-Royal. On y compte environ deux
cent maisons, qui ne sont pour la plûpart que des Hôtelleries pour les
Passans qui vont de Port-Royal à Spanish-town. La riviere est gardée par
un Fort & une Batterie de dix ou douze pièces de canon. Il y a dans
cette Paroisse une autre Rivière qu'on nomme Black-River, ou la Rivière
noire.
6. À six mille dans les terres est la Paroisse de Saint Jean, une des
plus agréables, des plus fécondes & des mieux peuplées de l'Isle
entiere. On en peut juger par les noms de ses Plantations, qui sont
Spring Valley, Golden-Valley, Spring-Gardea &c. c'est-à-dire la vallée
du Printems, la vallée d'or, &c.
7. On trouve ensuite Spanish-town ou Saint Jago, autrefois capitale de
l'Isle, lorsque les Espagnols en étoient les Maîtres, & qui conserve
même encore cette prérogative. Avant que les Anglois l'eussent réduite
en cendres, en la conquérant, elle contenoit plus de deux mille maisons,
avec seize Églises. Mais depuis qu'ils y ont exercé leur furie, on n'y
voit que les restes de deux Églises, & sept ou huit cens maisons, qui
sont encore fort agréables, & fort commodes. Saint Jago avoit été bâtie
par Christoph Colomb, qui lui donna le nom de San Jago de la Vega, d'où
il tira lui même ensuite son titre de Duc de la Vega. Il y a derriere la
Ville une plaine spacieuse où l'on voyoit paître du tems des Espagnols,
une multitude innombrable de toutes sortes de bestiaux. Ses murs sont
arrosés par la Rivière qui se décharge à Passage-Fort. Le Canal en est
fort beau & procure mille agrémens à la Ville, mais il n'est pas
navigable. Les Espagnols l'appelloient Cobre-Rio, ou Rivière de cuivre,
parce qu'elle coule sur des mines de ce métal. Spanish-town est à douze
milles de Port-Royal, & les Anglois ont pris tant de gout pour cette
Ville, que non seulement ils lui ont conservé le nom de Capitale, mais
qu'aux cinq ou six cent maisons qui restent de l'établissement des
Espagnols, ils en ont ajoûté plus de quinze cent, ce qui en fait une
Place considérable. Les Habitans aiment le faste & les plaisirs. La
plaine qu'ils appellent la Serana, & qui sert de promenade aux personnes
de bel air, est aussi remplie vers le soir que le Parc de Saint James à
Londres & le Cours à Paris. La Ville est gardée pendant la nuit par un
Guet à pied & à cheval.
8. Sainte Dorothée. C'est dans cette Paroisse qu'est Oldharbour, ou le
vieux Port, à quatre ou cinq lieues de Saint Jago. Ce Port, qui est une
espece de petit Golfe, peut contenir cinq cent Vaisseaux de la première
grandeur.
9. La Paroisse de Vere. On y trouve Carlile, petite Ville de quarante ou
cinquante maisons, & la Baye de Macary, qui est excellente pour la
construction des Vaisseaux.
10. Sainte Elisabeth, est la derniere Paroisse du côté du Sud. Dans la
Baye, où tombe la Rivière de Blew-feld, étoit autrefois située fort
proche du rivage, une Ville nommée _Oristan_, qui avoit été bâtie par
les Espagnols. Il y a sur cette Côte un grand nombre de rochers, &
quelques petites Isles à peu de distance, comme Serranilla, Quitesvena,
Serrana, &c. On raconte qu'un Espagnol nommé Serrano, ayant été jetté
par un naufrage dans la derniere de ces Isles y passa trois ans seul,
tandis qu'un de ses Compagnons qui s'y trouvoit par la même disgrâce, y
mena aussi une vie solitaire, dans l'opinion que l'Isle n'avoit pas
d'autre Habitant que lui. Enfin, s'étant rencontrés, ils vécurent encore
quatre ans ensemble, avant que d'autres accidens leur procurassent le
moyen d'en sortir. Jusqu'à la pointe de Negril, il y a d'autres
Plantations à l'Occident. Cette pointe, qui a une fort bonne Rade, nous
sert beaucoup dans les guerres avec l'Espagne, pour observer les
Vaisseaux ennemis qui viennent de la Havana ou qui s'y rendent.
Un peu plus loin, au Nord-Ouest étoit située Seville, sur la Côte de la
Mer. C'étoit la seconde Ville que les Espagnols avoient bâtie à la
Jamaïque. Elle étoit grande. On y voyoit une riche Abbaïe, dont Pierre
Martyr, qui a écrit les décades des Indes Occidentales, étoit Abbé. Onze
lieues plus loin, à l'Est étoit la Cité de Mellila, le premier lieu où
les Espagnols eussent bâti, ou du moins qu'ils eussent honoré du nom de
Ville. C'est là que Christophe Colomb fit naufrage, en revenant de
Veragua au Méxique. Elle étoit situeé dans la Paroisse de Saint Jacques,
qui est l'onziéme, & qui a peu d'Habitans. La douziéme, qui se nomme
Sainte Anne, n'est pas mieux peuplée. 13. Celle de Clarendon contient un
grand nombre d'Habitans, & ne touche à la Mer d'aucun côté. 14. Sainte
Marie, qui suit celle de Sainte Anne, contient Rio novo, où les
Espagnols se retirerent après avoir été forcés d'abandonner les parties
méridionales de l'Isle. 15. On trouve ensuite Saint Thomas en vallée, où
l'abondance répond au soin de la culture, & qui est suivie de Saint
George, derniere Paroisse de la Jamaïque. Saint Thomas fait la partie
Nord-Est du Païs. On y trouve le Port Francis, nommé par d'autres le
Port Antonio, un des meilleurs Ports de la Jamaïque. Il est bien fermé &
parfaitement couvert. Son seul défaut est d'avoir une entrée fort
difficile, parce que le Canal est trop resserré par la petite Isle de
Lynch qui est à la bouche du Port, & qui appartient aux Comtes de
Carlille, de la Maison des Stuarts. La Côte du Nord aussi-bien que celle
du Sud, ont plusieurs Ports excellents; mais c'est la Côte du Sud qui
est la mieux peuplée; l'une & l'autre sont remplies de curiosités
naturelles, dont M. le Docteur Sloane a publié la relation, après avoir
passé plusieurs années à la Jamaïque.
On pourra connoître tout d'un coup la proportion des richesses de toutes
les Paroisses, en jettant les yeux sur la répartition d'une taxe de
quatre cent cinquante livres sterling, qui fut levée dans tout le Païs
pour l'entretien de leurs Agens en Angleterre.
/*[3]
1. s. d. st.
Port-Royal, 49 10 10
Saint André, 52 17 5
Sainte Catherine, 56 16 3
Sainte Dorothée, 25 3 1
Vere, 47 1 8
Clarendon, 42 1 8
Sainte Elisabeth, 51 6 8
Saint Thomas au Nord Est, 27 10 0
Saint David, 16 11 0
Saint Thomas en vallée, 29 9 0
Saint Jean, 15 8 3
Saint Georges, 3 15 6
Sainte Marie, 11 13 7
Sainte Anne, 7 2 6
Saint Jacques, 2 16 8
Kingston, 19 5 0
*/
Le terroir de la Jamaïque est bon & fertile dans toutes ses parties,
surtout du côté du Nord, où la terre est blanchâtre & mêlée en plusieurs
endroits de terre glaise. Au Sud-Est elle est rougeâtre & sabloneuse.
Mais en général, le fond de l'Isle est excellent & répond fort bien à
l'industrie de ceux qui le cultivent. Les arbres & les Jardins y sont
toujours verds, toujours chargés de fleurs ou de fruits, & chaque mois
de l'année ressemble pour l'agrément à nos mois d'Avril & de May. Il y a
dans toutes les parties de l'Isle, mais particulierement au Sud & au
Nord, un grand nombre de Savanas, ou de pleines dans lesquelles il croît
naturellement du bled d'Inde. On en trouve jusqu'au centre des
Montagnes. C'est comme l'azile des bêtes féroces, quoiqu'il y en ait
aujourd'hui beaucoup moins qu'à l'arrivée des Anglois. Les Espagnols y
nourissoient de grands troupeaux, qu'ils étoient obligés de garder avec
beaucoup de soin, & qui se sont tellement multipliés, qu'on en trouve en
plusieurs endroits qui sont devenus tout-à-fait sauvages. Les Anglois en
tuerent une prodigieuse quantité, lorsqu'ils se furent emparés de
l'Isle, ce qui n'empêche point qu'il n'en reste encore beaucoup dans les
Montagnes & dans les bois. Les Savanas peuvent passer pour la plus
stérile partie de la Jamaïque; ce qui vient uniquement de ce qu'elles
demeurent sans culture. Cependant la seule nature y produit de l'herbe
si épaisse que les Habitans sont quelquefois forcés d'y mettre le feu &
de la brûler.
Comme la Jamaïque est la derniere des Antilles du côte du Nord, elle
est celle dont le climat est le plus temperé; & de tous les Pays qui
sont entre les Tropiques, il n'y en a point où la chaleur soit moins
incommode. Les vents d'Est, les pluies fréquentes, les rosées de la nuit
y temperent continuellement l'air; & jusqu'à la terrible révolution de
1692, on auroit eu peine à trouver au monde un lieu plus agréable & plus
sain. À l'Orient & à l'Occident, l'Isle est plus sujette aux vents & à
la pluie qu'au Nord & au Sud, à cause de la multitude & de l'épaisseur
des forêts. Dans les parties montagneuses l'air est moins chaud, & l'on
s'y plaint quelquefois de la fraîcheur excessive des matinées.
Avant le terrible ouragan de 1692, on ne connoissoit point à la
Jamaïque, comme dans les autres Antilles, ces tempêtes furieuses qui
détruisoient les Vaisseaux jusques dans les Ports, & qui faisoient voler
les maisons dans l'air; mais depuis ce tems-là elle est exposée à ce
fleau comme les Isles voisines. En général les mois de Mai & de Novembre
y sont humides, & l'hyver n'y est different de l'été que par la pluie &
le tonnerre, qui sont alors plus violens que dans les autres saisons: le
vent d'Est commence à souffler vers neuf heures du matin, & devient plus
fort à mesure que le Soleil s'éleve sur l'horison, ce qui facilite le
travail à toutes les heures du jour. Les jours & les nuits sont presque
égaux en longueur pendant toute l'année, & l'on n'y apperçoit presque
point de difference. Voici d'autres observations, qui paroîtront
curieuses.
Pendant la nuit le vent souffle de tous côtés à la fois sur l'Isle de la
Jamaïque, de sorte que les Vaisseaux ne peuvent alors en approcher
sûrement, ni en sortir avant le jour. Lorsque le Soleil se couche, les
nuées qui s'assemblent prennent differentes formes, suivant les
Montagnes; & les vieux Matelots distinguent vers le soir chaque Montagne
par la forme qu'ils voyent prendre aux nuées. On a raison d'attribuer ce
Phénomene aux arbres qui attirent ou qui arrêtent les nuées, puisqu'à
mesure qu'on rase les forêts, les nuées, & par conséquent les pluies
deviennent plus rares & moins épaisses. À la pointe de la Jamaïque, où
est situé Port-Royal, il pleut à peine quarante fois dans l'année. Vers
Port-Morant, on ne voit guéres d'après-midi sans pluie pendant huit ou
neuf mois, à commencer du mois d'Avril, pendant lequel il ne tombe
aucune pluie. À Spanish-town, il ne pleut que trois mois dans le cours
de l'année.
Les Étrangers qui arrivent à la Jamaïque suent continuellement à grosses
gouttes pendant trois quarts de l'année, après quoi cette incommodité
cesse. Mais une sueur si excessive n'affoiblit point. La soif, qu'elle
procure souvent, s'appaise avec un peu d'eau-de-vie. La plus chaude
partie du jour est vers huit heures du matin, lorsqu'il n'y a presque
point de vents.
Dans la Plaine, qu'on appelle des _Magots_, qui est au milieu de l'Isle,
entre les Paroisses de Sainte-Marie & de Saint-Jean, lorsqu'il pleut, &
que la pluie s'arrête dans les plis de quelque habit, elle se change,
dans l'éspace d'une demie-heure, en Magots.[C] Cependant le séjour de
cette Plaine n'est pas mal sain; & quoiqu'on y trouve par-tout de l'eau
à cinq ou six pieds sous terre, on peut y passer la nuit à découvert
sans en recevoir aucune incommodité. Le vent de mer ne se fait point
sentir à la Jamaïque avant huit ou neuf heures du matin, & cesse
ordinairement à quatre ou cinq heures après-midi. Mais dans les mois
d'hyver le même vent souffle quelquefois quatorze jours & quatorze nuits
de suite. Alors il n'y a point de nuées, & ce qui tombe du Ciel est
seulement de la rosée. Mais pendant le vent du Nord, qui dure
quelquefois aussi longtems dans la même saison, il n'y a ni nuées ni
rosée. Les nuées commencent vers quatre heures du soir à s'assembler sur
les Montagnes, tandis que le reste du Ciel demeure serein jusqu'au
Soleil couchant.
[Note C: Petits Vers, semblables à ceux qui s'engendrent dans le
fromage.]
Les productions de l'Isle sont les mêmes qu'à la Barbade, & dans la
plûpart des Antilles. Mais le sucre de la Jamaïque est plus brillant &
d'un grain plus fin. Aussi se vend-il en Angleterre cinq ou six
Shellings de plus par cent. En 1670, on ne comptoit à la Jamaïque, que
70 Moulins à sucre, qui en produisoient 2000000 de livres; mais cette
quantité est fort augmentée. L'indigo y est en plus grande abondance que
dans aucune autre Colonie Angloise. Le cacao n'y est plus aussi bon
qu'il étoit autrefois, parce qu'à force d'en planter, la terre ou le
fruit s'est alteré. Il faut consulter M. Sloane pour toutes les autres
plantes de la Jamaïque. Elle abonde sur-tout en drogues & en herbes
médecinales, telles que le gaine, la salse-pareille, la caffe, le
tamarin, la vanille, &c. On y trouve des gommes & des racines
précieuses. La cochenille, ou plûtôt là plante qui la produit croît
aussi à la Jamaïque; mais les Habitans, faute d'industrie, n'en tirent
pas beaucoup d'avantage; sans compter que le vent d'Est, qui lui est
contraire, l'empêche de parvenir à sa maturité.
Il n'y a peut-être point de Colonie au monde où les bestiaux soient en
aussi grand nombre qu'à la Jamaïque. Les chevaux y sont à si bon marché
qu'on en achete de fort bons pour sept ou huit francs. Les ânes & les
mulets s'y donnent aussi pour rien. Les moutons y sont gros & fort gras.
La chair en est fort bonne, mais leur laine n'est d'aucun usage. Elle
est d'une longueur extraordinaire & mêlée de mauvais poil. Les chevres &
les porcs y sont aussi en abondance, & d'un aussi bon goût que ceux de
la Barbade. J'ai déja dit quelle quantité de vaches & de taureaux l'on y
trouve dans les Montagnes; mais la difficulté de les tuer fait qu'on en
tire des autres Colonies.
Les Bayes, les Étangs, & les Rivières sont remplies des meilleurs
poissons de l'Europe & de l'Amérique. Le principal est la tortue, parce
qu'on en tire un double avantage. Il s'en trouve une quantité
prodigieuse sur les Côtes, à la gauche de Port-Negril, & sur-tout proche
des petites Isles de Camaros, où tous les ans il vient plusieurs
Vaisseaux des Isles Caraïbes, qui en emportent des carguaison entieres.
La chair de ce poisson passe pour la meilleure & la plus saine de toutes
les nourritures de l'Amérique. Le Docteur Stubb a remarqué que le sang
des tortues est plus froid qu'aucune sorte d'eau de la Jamaïque, ce qui
n'empêche point que le battement de leur coeur ne soit aussi vigoureux
que celui des animaux les plus vifs, & leurs arteres aussi fermes que
celles d'aucune espece de créature. Il n'y a point d'espece d'oiseaux ni
de gibier qui manque à la Jamaïque, & l'on y trouve plus de perroquets
que dans toutes les autres Isles. Les fleurs, les fruits, & les herbes,
y sont les mêmes qu'à la Barbade.
On remarque néanmoins quelques différences singulieres dans leur nature.
Les arbres de la même espece ne meurissent point dans le même tems à la
Jamaïque; c'est-à-dire, que dans une rangée de pruniers, par exemple,
les uns poussent des feüilles & les autres des fleurs, tandis que
d'autres portent déja des fruits. On voit souvent les jasmins pousser
leurs fleurs avant leurs feüilles, & pousser aussi de nouvelles fleurs
après que leurs feüilles sont tombées. Je ne dirai rien du cacao, qui y
croît si heureusement. M. Louth a traité cette matiére avec beaucoup
d'étendue. Une seule remarque qui fera juger des profits du Cacao, c'est
qu'un arpent a valu, pour ceux qui le cultivoient, jusqu'à deux cens
livres sterling de revenu. Le Piment est une autre richesse propre à
l'Isle, & qui en tire le nom de _Poivre de la Jamaïque_. M. Sloane lui
attribue des qualités merveilleuses pour la guérison de quantité de
maladies.
On ne doute point qu'il n'y ait des mines de cuivre; & les Espagnols
rapportent que les grosses cloches de Saint Jago viennent des mines du
Pays. Pourquoi n'y en auroit-il pas d'argent comme dans l'Isle de Cuba?
Mais les Anglois se sont plus attachés a cultiver la superficie de la
terre qu'à chercher des trésors incertains dans ses entrailles. Quelques
années après mon retour en Europe, un Habitant fort grossier a eu le
bonheur de trouver, sur les Côtes, une masse d'ambre-gris qui pesoit
cent quatre-vingt livres. M. Louth, en parle dans son second Volume,
page 492. & M. Tredway, qui avoit vû cette piece, a laissé aussi par
écrit, qu'il y avoit remarqué un bec, des aîles, & quelque partie d'un
corps; d'où il concluoit que l'ambre gris, dans son origine, a été
quelque créature animée. Il ajoute même qu'un homme de foi l'avoit
assuré qu'il avoit vû cette créature en vie; d'autres sont persuadés
que c'est l'excrement de la baleine; d'autres, que c'est le suc de
quelque arbre, qui se distille sur le bord de la Mer par ses racines.
On pourroit faire beaucoup de sel à la Jamaïque; car il s'y trouve
quantité de lieux propres à cette opération. On se borne néanmoins à la
quantité nécessaire pour l'usage des Habitans. Dans l'année de mon
séjour on y en avoit fait cent mille boisseaux.