M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirâmes

avec quelle promptitude, ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le

sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour

résister à la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris

étoit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les

magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succès.

L'agitation des flots nous rendit si peu maîtres de notre Barque, qu'il

nous fut impossible de nous arrêter un moment dans le même lieu; & l'eau

troublée par la même raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les

parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux

n'aident la main, il n'est pas aisé, lors même qu'on les sent, de les

distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il

n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles à

construire qui pussent les en tirer; & l'on conçoit néanmoins que s'il

est vrai qu'elles soient apportées des rivages du Nord par le roulement

des flots, c'est au fond qu'elles doivent être en grand nombre,

puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes

entre les rochers. À quelque opinion qu'on s'arrête sur leur origine, je

ne vis rien sur les Côtes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point

d'abeilles ou d'autres animaux à qui je pusse l'attribuer; & je ne sçais

point si ce feroit une idée sans vraisemblance que de les regarder comme

une congelation du sperme de quelques Monstres marins.

En rentrant fort fatigués & les mains vuides dans la rade d'Eleutere,

nous y apperçumes auprès du Fort, qui est défendu par six pièces de

canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut aisé de reconnoître pour un

Corsaire. La tranquillité du Gouverneur & des Habitans étant une juste

raison de ne pas nous allarmer, nous abordâmes librement au milieu d'une

troupe de Boucaniers qui étoient arrivés depuis notre départ. Ils nous

traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos

provisions, ils nous donnerent un souper où la joie ne manqua pas plus

que la bonne chere. La plûpart étoient Anglois, mais il s'y trouvoit des

François & des Espagnols, & jusqu'à des Sauvages de la Floride. Leur

nombre étoit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne

s'étoient engagés que pour la manoeuvre. Ils nous raconterent une partie

de leurs exploits. Leur Chef qui étoit un Irlandois nommé Credan, avoit

six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne

de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il eût parmi ses

compagnons, outre l'autorité du commandement, étoit d'entretenir une

femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'étoit une Créole

d'Antego, qui malgré le désordre de son habillement & la couleur brune

de son teint, auroit passé dans tous les Païs du monde pour une très

belle femme. Nous admirâmes qu'avec une taille & un visage qui

l'auroient assurée par tout d'un sort plus heureux, elle parût si

contente de sa condition. Mais à peine eût-elle ouvert la bouche que ses

discours nous firent connoître son caractere. Elle s'exprima d'un air si

libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours

avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit été moins contente

dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux

Barques Espagnoles, & pillé un petit Bourg sur la Côte de Saint Joseph.

Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit à des

cordages & des voiles, qui étoient toujours pour eux une provision fort

utile. Ils avoient enlevé dans le Bourg quantité de meubles, mais peu de

piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposés à ces

insultes, ont soin de mettre leur argent en sûreté. Credan avoit

l'humeur aussi violente que sa figure étoit terrible. Le chagrin d'avoir

été trompé par quelques avis qui lui avoient fait espérer une proïe plus

considérable, l'avoit emporté à plusieurs excés qu'il paroissoit se

reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit

qu'il étoit encore fort éloigné de s'être enrichi, il nous raconta un

trait fort remarquable. Après avoir passé quelques années à la Barbade,

où il étoit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il

avoit proposé à son Maître de l'employer à quelque entreprise où il pût

exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures

périlleuses. Ce Négociant avoit entendu parler de toutes les fables

qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux

serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde vallée qui est au

milieu des montagnes, & qui a sur la tête une pierre précieuse dont les

yeux humains ne peuvent soutenir l'éclat. On ajoute que la même vallée

est remplie de diamans. Enfin si le Négociant ne se persuadoit pas tout

ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui

n'a point encore d'autres maîtres que les Caraïbes, & qui demeure

contestée, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les

François, il n'y eût bien des avantages à espérer, soit de l'observation

du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia à Credan un

Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un Équipage composé de douze

hommes, & quelques denrées pour se concilier la faveur des Sauvages.

Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Caraïbes & des

montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumiére sur le serpent &

sur la vallée. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties

de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur

extraordinaire, avec ses douze hommes bien armés. Au centre de ces lieux

déserts, il découvrit, non pas une vallée, dans le sens qu'on donne à ce

nom, mais une fosse d'une profondeur étonnante & large d'environ mille

pas, au milieu de laquelle il apperçut quantité d'objets brillans & qui

lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les

distinguer, mais étant porté à croire que c'étoit la demeure du serpent

& le lieu des pierres précieuses, il employa plus de huit jours à

tourner sur le sommet des montagnes pour trouver à toutes sortes de

risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses

gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebuté d'une entreprise

impossîble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre

commission de son Maître, & n'étant pas disposé à reprendre la qualité

de domestique mercenaire à la Barbade, il prit le parti de proposer à

ses Compagnons le métier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur

Vaisseau étoit encore le même, quoiqu'ils l'eussent radoubé assez

souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils

exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses

qu'ils n'eussent tellement prodiguées à leurs plaisirs, qu'à peine

avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau; à moins que cette espece

de nudité ne fût une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils

faisoient des festins continuels dans les Isles où ils se retiroient, &

les vivres étoient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une

provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit

entre les excés de la débauche, & ceux de la fatigue, touchant sans

cesse au plaisir ou à la mort.

Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'Ambre-gris, ne nous en

rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'être

venus trop tard, & de n'avoir pas profité, au commencement de l'hiver,

des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous

pressa de risquer le voïage des Bermudes, où il osa presque nous

répondre que la prodigieuse quantité de ces Isles, & leur voisinage

entre elles, servoient à retenir l'ambre-gris; sans compter que les

Habitans, quoiqu'Anglois d'éxtraction, étoient des especes de Sauvages

qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des

productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent à

la culture du Païs. L'éloignement n'étoit pas immense, & la saison

s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus animé que jamais par

l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion

d'achever peut-être tout d'un coup notre fortune.

Étant retourné à Nassau, nous exécutâmes notre traité avec le

Gouverneur, & nous remîmes à la Voile dans notre Pinque. Le tems nous

servit si bien que nous arrivâmes le sixiéme jour à la vûë des Isles

Bermudes. Nous fûmes frappés de leur multitude. Quelques Habitans nous

ont assuré qu'ils en avoient compté plus de quatre cent, mais la

vingtiéme partie n'en est pas habitée, & la plûpart sont si petites

qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne méritent point d'en récevoir.

Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, &

de Cooper, & les seules qui soient habitées régulierement, car on ne

trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons dispersées.

Notre Guide nous conseilloit d'éviter les grandes, & son conseil eût été

fort juste si mes vûës s'étoient bornées à la pêche de l'ambre gris.

Mais, suivant le projet que j'avois exécuté dans tous mes voïages,

j'étois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales

observations qu'il y avoit à faire sur chaque lieu que j'avois

l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette

raison redoubloit ma curiosité. Je fis consentir M. Rindekly à chercher

l'entrée du Port de Saint Georges. Nous distinguâmes facilement cette

Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle

n'ait guéres plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est

longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La

nature l'a fortifiée par une chaîne continuelle de rochers qui

s'étendent fort loin dans la Mer; & du côté de l'Est où cette chaîne est

moins forte, les Habitans y ont ajoûté des Forts, des Batteries, des

Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure

d'un croissant, & malgré leur multitude elles sont contenues dans

l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous eûmes assez de peine à trouver le moyen d'aborder au Port de Saint

Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les

Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cachée sous l'eau jusqu'à

la surface, en rendent l'accès si difficile, que sans un bon Pilote, il

est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands

Vaisseaux entrent sans peine par la véritable route. La difficulté de

l'accès, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans

précaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable

aux Bermudes. Après beaucoup d'observations nous entrâmes heureusement

dans le Port. Il est défendu par six ou sept Forts, où l'on ne compte

pas moins de soixante-dix pièces de canon. La Ville de Saint-Georges est

située au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort,

Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dépendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gênante, elles

ont un Gouverneur nommé par l'Angleterre. Nous ne lui communiquâmes

point le projet de notre pêche, qui nous auroit obligé peut-être à

quelque nouveau Traité; mais feignant d'être partis de la Jamaïque pour

nous rendre à la Caroline, nous lui demandâmes seulement la permission

de profiter, pour satisfaire notre curiosité, du vent qui nous avoit

jettés dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honnêtetés & de

caresses. La Ville est composée d'environ mille maisons, assez bien

bâties. Elle est ornée d'une très-belle Église, & d'une Bibliothéque

publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron

des Sciences en Amérique. On y voit aussi une fort belle salle pour les

Assemblées publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a

dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs

noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe,

Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, &

Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des

Paroisses qui ont chacune leur Église, avec une Bibliothéque. Il n'y a

point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans

sont rangés sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges.

Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de même nom. On en

trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud,

celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la

Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agréables

du monde; &, si l'on excepte les désordres qu'y causent quelquefois les

ouragans, rien n'égale la beauté & la sérenité qui pare continuellement

la face du Ciel. On n'y connoît point d'autre saison que le Printemps; &

quoique les arbres y perdent leurs feüilles, il leur en renaît de

nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent

dans tous les mois de l'année, & tout le Païs est sans cesse rempli de

grains, de fleurs, & de fruits délicieux. À la vérité le tonnerre y

cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu'à fendre les rochers

les plus durs & les plus épais. Ces sortes d'orages ne manquent point de

revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que

lorsqu'il paroît un cercle autour de la Lune, la tempête est toujours

terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui

répondent à notre hyver. La pluie n'y est pas fréquente, mais elle n'y

est jamais moderée; & l'obscurité qu'elle répand dans l'air, à quelque

chose d'effraïant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de

differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une conséquence assez

ordinaire, il y est de différente nature. Le brun est le meilleur. Celui

qui est blanchâtre, & qui tire sur le sable, n'est guéres inférieur;

mais le rouge, qui ressemble à l'argile, est absolument mauvais. Deux ou

trois pieds au-dessous de la première couche, on trouve une matiére

solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car

il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que

ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, &

malgré les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des

arbres y pénétrent, & n'en reçoivent pas moins leur nourriture. On

trouve communément de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espéce

de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reçoit un peu d'eau; &

sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau fraîche dans les Bermudes. Celle dont les

Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se

distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme

l'eau de la Mer, après avoir passé par le sable. Il n'y en a point

d'autre néanmoins que de cette espéce, & celle de pluie qu'on recueille

dans des citernes.

Sans m'arrêter au témoignage des Habitans, je fus persuadé par nos yeux,

en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je

le viens de représenter, est d'une fécondité admirable. Il produit

réguliérement deux fois l'année. On seme en Mars pour recueillir au mois

de Juillet; & dans le cours du mois d'Août, pour être payé de ses peines

au mois de Décembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on

recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de

l'Amérique; il sert à la subsistance du commun des Habitans. Mais on

trouve dans les campagnes la plûpart des autres plantes, qui sont

propres aux Indes Occidentales, particuliérement celle du Tabac, qui n'y

est pas néanmoins excellente. Les bois méritent plus d'admiration que

l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agréable, dans

l'Amérique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers

y sont d'une beauté, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout

ce qu'on rapporte des autres lieux.

À l'égard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers

Anglois qui se sont établis aux Bermudes, n'y en trouverent point

d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant

été jetté dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques

porcs qui lui restoient, pour les faire paître à découvert. Ils furent

bien-tôt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit à leur

retour; les gens de l'Équipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un

excellent goût. Ceux qui furent tués dans la suite avoient tous le poil

noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient été laissés par les

Espagnols, & qu'ils s'y étoient multipliés, parce que ceux qu'on a

portés d'Espagne au Continent de l'Amérique, étoient tous de cette

couleur.

La première mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs

Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en

1593, pour aller tenter de nouvelles découvertes. Ce Capitaine

renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son Équipage, nommé

Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau François, commandé par M.

de la Barbotiere, qui fut jetté sur le rivage d'une des Isles qu'on

appelloit déja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles

n'avoient point alors d'Habitans; car étant à trois cens lieues de la

plus proche partie du Continent de l'Amérique, les Indiens n'entendoient

point assez la navigation pour s'être écartés si loin de leurs bords. On

prétend qu'elles avoient reçu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nommé

Jean Bermudes, qui les découvrit plusieurs années avant M. May.

Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres

Espagnols y ont abordé après lui, il paroît que c'est par des naufrages;

& nos Anglois ont trouvé dans la suite, entre les Isles, des restes de

Vaisseaux, & d'autres débris, qu'ils ont reconnus pour François,

Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne

laissa point d'accorder en 1572, la proprieté des Bermudes à Ferdinand

Camelo; mais il n'en prit jamais possession.

La Relation que May fit de sa découverte, à son retour en Angleterre,

fut confirmée ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates

qui y furent jettés comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant

personne ne fut tenté d'y former aucun établissement jusqu'au second

voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoyé de la Virginie, & qui y

trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos

Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner à la

Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donné en mourant, prirent le

parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont

ils ne laisserent aux Bermudes que le coeur & les intestins. Douze ans

après, le Capitaine Butler, qui fut renvoyé directement de Londres aux

mêmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu où les

restes de M. Sommers étoient enterrés. Cet ouvrage subsiste encore, &

nous le visitâmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de

lieux.

On nous raconta que la première fois que le Chevalier Sommers avoit été

aux Bermudes, il y avoit laissé à son départ deux de ses gens, qui étant

menacés de la mort pour un crime capital, s'étoient sauvés dans les

bois. Ils y étoient encore au second voyage du Chevalier. La nécessité

leur ayant servi d'éguillon, ils avoient trouvé le moyen de vivre des

productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains,

ils s'étoient bâti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de

Saint Georges. Leurs noms étoient Christophe Carter, & Édouard Waters.

Après la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la

résolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu à les suivre

qu'ils persuaderent à l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur

Isle. Il se nommoit Édouard Chard. Leur societé ne pouvoit augmenter.

Ils étoient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres

Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters

en étoient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les haïssoit

pas moins tous deux, mais qui appréhendoit de demeurer seul, les menaça

de se déclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la

nécessité les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque

découverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus

grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais vû dans une seule masse. Elle

pesoit quatre-vingt livres. Ils en pêcherent quantité d'autres petites

pièces, & la possession d'un tel trésor leur fit lever la tête. Dans les

transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en

faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les idées qui

peuvent tomber dans l'esprit s'étant presentées à eux successivement,

ils s'arrêterent enfin à la résolution desesperée de construire une

Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre à la

Virginie, ou à Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aidés par le vent &

les flots. Mais avant qu'ils eussent pû se mettre en état d'éxécuter un

projet si peu sensé, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de

ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, &

soixante hommes d'Équipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le

rapport de ses gens, il s'étoit formé à Londres une Compagnie des

Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine

Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint

Georges, où ils bâtirent la première Maison, ou plûtôt une Cabane,

puisqu'elle n'étoit composée que de feüilles de palmier. Cependant elle

étoit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi

son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reçut le nom de Saint

Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos

Colonies d'Amérique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les

Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.

M. Moor n'étoit qu'un Charpentier; mais il entendoit le génie &

l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre à

l'emploi donc il étoit chargé. Il employa tous ses soins à fortifier

l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la

Plantation. Il traça le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui.

Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des

munitions. Il bâtit aussi une Église de cedre; & le vent l'ayant

renversée, il en rebâtit aussi-tôt une autre dans un lieu moins exposé

aux tempêtes.

Dans la première année de son Gouvernement, il lui arriva un autre

Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions.

Quelque tems après, il découvrit la piece d'ambre-gris que Carter,

Waters & Chard avoient cachée, & prétendant qu'elle lui appartenoit en

qualité de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqué

d'en envoyer une partie à la Compagnie de Londres, avec du cedre, des

drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira

beaucoup de zéle aux Négocians Anglois pour la propagation de cette

Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succès. Enfin dans

l'espace de quelques années l'établissement devint assez considérable

pour se soutenir par ses propres forces, & pour négliger la liaison

qu'il avoit euë jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dégrés,

si indépendant, que si l'on a continué d'y envoyer des Gouverneurs,

c'est moins pour y exercer leur autorité que pour y soutenir un vain nom

dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.

Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux événement

qui a causé tant d'embarras à nos Physiciens. On ne connoissoit point de

rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si

prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point

d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les

fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres

grains furent dévorés dans les champs & les greniers. Les trapes, le

poison, les chats mêmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce

fleau dura cinq ans entiers, après lesquels il cessa tout-d'un-coup,

sans qu'on ait mieux expliqué sa fin que son origine. La seule

explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue

l'arrivée des rats aux Vaisseaux. On conçoit qu'il put en sortir un

grand nombre, & que le climat s'est trouvé propre à leur prompte

multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait pû devenir si

prodigieuse, & qu'elle ait cessé tout-d'un-coup!

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 19 / 34 段