Nous ne pouvions espérer des richesses immenses d'un travail de vingt

quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine

se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer

les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le

lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes

nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer

plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions

supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces

plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais

permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions

douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre

entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle

ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec

un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les

montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.

Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur

les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils

étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les

rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous.

Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce

qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le

nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul

qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit

ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs;

somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre

heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre

route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la

connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile.

Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de

partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.

Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, &

nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours

ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il

étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de

ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant

pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y

presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles.

L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui

devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre

jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de

distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui &

Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples &

grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit

échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que

la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus

pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit

pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas

moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit

question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre

Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient

guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on

s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment

qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies

franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas

moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc

de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se

trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à

porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les

rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne

devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la

Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de

nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir

de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais

nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le

Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres

de M. Rindekly ou de M. Zill.

On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui

avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui

n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer,

pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de

me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de

commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la

force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la

résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la

Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire

considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que

nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.

Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se

distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le

secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les

montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté

de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces

Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les

précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une

embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au

nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers,

& ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent

aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer

brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur

expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils

remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui

reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer

dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de

leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans

l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent

du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme

l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas

aifément à les détruire ou à les soumettre.

Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons,

les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables

de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur

nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient

demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu

inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour

les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques

personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit,

que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part

de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis;

& par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes,

qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly &

moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas

d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si

rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par

des augmentations de bienfaits.

Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas

besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement

que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans

la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre

pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne

fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si

je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une

réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si

je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne

les empêcheroit de satisfaire leur coeur. J'y consentis sans exception,

& leur mariage fut célébré huit jours après.

M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos

prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les

projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier

dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés

continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur

les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous

faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une

méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom

qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous

exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus

honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne

pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis

le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les

especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas

d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit

difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se

repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les

Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les

moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias

lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous

avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer

de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une

forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique

avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les

jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands,

& que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie

parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente

des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la

véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire

promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de

convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois

qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si

nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des

richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par

d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable

de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour

en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner

directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions

recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire

essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à

nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de

lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de

l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des

gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir

nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits

d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir

l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à

notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire

venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour

l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande

partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup

à lui inspirer le goût du repos.

Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point

qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur.

Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ

cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des

Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans

les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus.

Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y

tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été

facile de juger de leur valeur par le poids.

Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos

délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un

Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions

formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la

Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au

petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris,

qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette

Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par

des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à

l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres.

Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la

Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement

en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des

Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette

entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la

Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut

obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs,

c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir

se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le

commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans

les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à

l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les

Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent

peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à

s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.

L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le

regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par

les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils

avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année

sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir

avec eux pour les aider dans cette pêche.

Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly

ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans

équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne

pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si

peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus

convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions,

pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il

s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, &

n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il

résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port.

Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois

faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me

proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses

préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je

pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses

démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que

mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des

transports de joie & d'amitié.

Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de

Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre

Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il

connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait

traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous

rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence

n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa

plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est

meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de

naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit

pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient

point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents

du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se

trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la

disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu

aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile

lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui

l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession

au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce

de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du

naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus

humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser

sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans

exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de

Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la

Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le

goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.

M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais

en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara

ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette

permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche,

& cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu

d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos

marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M.

Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous

étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous

concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des

libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec

beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les

Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.

Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau,

qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les

conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine

Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris

qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant

apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas

surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces

vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant

la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus

qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais

ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que

les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, &

celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris

y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais

qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore

plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de

commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de

guide.

Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre

à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du

Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands

crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece

de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont

nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans

armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans

des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous

abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue,

puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point

habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est

membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne

connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir,

dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture,

furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des

petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous

trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû

depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne

tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous

répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit

de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de

cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, &

leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient

bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi

renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de

grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des

troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur

faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.

M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous

fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la

pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout

l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont

il eut l'honnêteté de se contenter.

Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, &

tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou

d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous

à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre

entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même,

que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter

sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de

Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, &

cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer

dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos

dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau.

Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous

faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit

communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit

encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le

fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première

épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret

de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma

vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que

glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du

filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec

d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire

pour ne laisser rien échapper.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 18 / 34 段