quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine
se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer
les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le
lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes
nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer
plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions
supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces
plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais
permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions
douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre
entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle
ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec
un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les
montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.
Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur
les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils
étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les
rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous.
Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce
qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le
nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul
qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit
ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs;
somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre
heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre
route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la
connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile.
Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de
partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.
Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, &
nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours
ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il
étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de
ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant
pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y
presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles.
L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui
devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre
jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de
distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui &
Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples &
grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit
échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que
la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus
pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit
pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas
moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit
question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre
Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient
guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on
s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment
qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies
franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas
moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc
de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se
trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à
porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les
rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne
devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la
Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de
nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir
de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais
nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le
Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres
de M. Rindekly ou de M. Zill.
On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui
avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui
n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer,
pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de
me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de
commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la
force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la
résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la
Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire
considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que
nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.
Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se
distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le
secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les
montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté
de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces
Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les
précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une
embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au
nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers,
& ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent
aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer
brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur
expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils
remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui
reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer
dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de
leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans
l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent
du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme
l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas
aifément à les détruire ou à les soumettre.
Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons,
les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables
de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur
nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient
demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu
inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour
les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques
personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit,
que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part
de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis;
& par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes,
qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly &
moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas
d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si
rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par
des augmentations de bienfaits.
Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas
besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement
que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans
la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre
pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne
fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si
je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une
réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si
je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne
les empêcheroit de satisfaire leur coeur. J'y consentis sans exception,
& leur mariage fut célébré huit jours après.
M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos
prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les
projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier
dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés
continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur
les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous
faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une
méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom
qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous
exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus
honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne
pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis
le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les
especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas
d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit
difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se
repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les
Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les
moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias
lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous
avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer
de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une
forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique
avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les
jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands,
& que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie
parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente
des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la
véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire
promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de
convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois
qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si
nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des
richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par
d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable
de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour
en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner
directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions
recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire
essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à
nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de
lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de
l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des
gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir
nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits
d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir
l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à
notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire
venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour
l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande
partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup
à lui inspirer le goût du repos.
Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point
qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur.
Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ
cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des
Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans
les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus.
Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y
tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été
facile de juger de leur valeur par le poids.
Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos
délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un
Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions
formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la
Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au
petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris,
qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette
Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par
des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à
l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres.
Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la
Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement
en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des
Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette
entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la
Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut
obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs,
c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir
se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le
commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans
les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à
l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les
Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent
peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à
s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.
L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le
regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par
les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils
avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année
sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir
avec eux pour les aider dans cette pêche.
Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly
ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans
équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne
pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si
peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus
convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions,
pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il
s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, &
n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il
résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port.
Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois
faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me
proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses
préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je
pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses
démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que
mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des
transports de joie & d'amitié.
Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de
Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre
Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il
connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait
traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous
rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence
n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa
plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est
meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de
naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit
pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient
point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents
du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se
trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la
disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu
aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile
lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui
l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession
au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce
de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du
naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus
humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser
sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans
exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de
Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la
Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le
goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.
M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais
en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara
ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette
permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche,
& cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu
d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos
marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M.
Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous
étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous
concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des
libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec
beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les
Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.
Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau,
qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les
conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine
Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris
qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant
apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas
surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces
vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant
la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus
qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais
ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que
les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, &
celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris
y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais
qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore
plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de
commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de
guide.
Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre
à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du
Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands
crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece
de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont
nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans
armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans
des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous
abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue,
puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point
habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est
membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne
connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir,
dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture,
furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des
petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous
trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû
depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne
tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous
répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit
de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de
cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, &
leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient
bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi
renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de
grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des
troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur
faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.
M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous
fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la
pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout
l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont
il eut l'honnêteté de se contenter.
Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, &
tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou
d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous
à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre
entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même,
que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter
sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de
Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, &
cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer
dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos
dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau.
Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous
faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit
communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit
encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le
fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première
épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret
de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma
vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que
glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du
filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec
d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire
pour ne laisser rien échapper.