secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils
accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés.
On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à
Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres
Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une
paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se
retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut
pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit
persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos
n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils
fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes
marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse
de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de
recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut
le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre
l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, &
que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes
se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de
Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule
vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour
avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils
gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de
Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant
cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout
l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie.
Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si
nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la
Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de
Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître
dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me
confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté
qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus
que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât
à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa
succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter
la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement.
Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée
immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en
pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses
Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les
caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo
ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec
elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il
ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.
Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par
les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes
Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere
avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans
eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander,
il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour
lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse.
Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour
être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui
arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le
Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la
nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes
les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il
auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si
nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous
conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de
profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre
départ.
Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne
soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est
la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre
jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour:
s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé
avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que
nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous
seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait
louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes
ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une
grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais
de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation
eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous
délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit
Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour
rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons
logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur
route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence,
d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre
Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession,
nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous
cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein
contre leur Nation.
Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les
instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, &
nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du
même Pilote, le nom de _Spawn-Bay_. C'étoit la route qu'il nous avoit
conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des
Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si
marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du
Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon
peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays
qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des
bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des
marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la
Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé
par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y
engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote
les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous
nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions
pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond,
& me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je
pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de
quitter son bord.
Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé,
avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma
Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une
régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui
avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la
direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un
chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en
remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la
confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes
propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un
meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure,
je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les
premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les
questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard
me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils
comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de
caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia
un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque
en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y
avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me
dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient
épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du
Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos
faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y
pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance
me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi
surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.
Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune
nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y
renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je
formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale
Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger
ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais
encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour
notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y
fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de
l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé
Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la
même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le
goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit
tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les
Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les
entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux
craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils
ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de
longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit
nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais
impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais
le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les
occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui
coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font
aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les
appellent _Little Breeches_, ou Petites Culottes, pour les distinguer
des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette
haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la
Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils
sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages
y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des
égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à
quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts
avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient.
Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus
surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens
après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.
Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux
Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes
avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais
je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute
l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent
beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous
reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses
Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien
d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on
voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air
affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me
répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit
lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois
déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus
de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai
à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les
deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les
Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois
cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins
des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit
nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si
mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il
stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles
demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces
conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner
d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement
avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je
lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit
amener lui-même.
Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur
surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les
plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à
M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du
succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur
la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la
nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui
environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des
richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point
d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité
les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y
découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de
questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans
quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que
les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse des _Petites Culottes_,
pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner
cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver
quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en
laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus
surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec
ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient
déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit
suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée
qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre
vers la pointe du jour.
Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de
défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la
fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions
pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, &
n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne
voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas
manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour
d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres.
Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de
notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité
d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la
plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se
trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la
nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne
fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de
notre voyage.
La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des
Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de
ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les
trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers
détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit
découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers
d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous
conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au
lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des
Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer
les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les
accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert
de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui
paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois
disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous
terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.
En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à
craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à
quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient
l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux,
& de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La
disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à
plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la
fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en
confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à
l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé
leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous
confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit
question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos
plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing.
Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les
Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé
qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui
n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès
n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des
branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant
fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y
fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des
trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point
d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils
nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent
jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par
le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le
sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de
lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un
air consterné, pour nous demander la vie.
Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se
rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit
être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question
regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que
vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se
présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation &
de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer
de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une
troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent
au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils
sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement
que de vingt-trois.
Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef,
qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé
par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines
d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une
Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais
avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il
sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient
trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit
riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la
joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez
avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on
venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur
travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du
moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des
alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de
leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit
que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de
visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite
que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.
En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit
aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre
découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous
arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous.
Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez
considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs
venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, &
beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes
reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous
par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions,
nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les
vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du
jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer
encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne
pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le
tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la
distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût
le tems de nous interrompre avant la nuit.
Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher
aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la
fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après
lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart
d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous
n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous
expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus
grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec
le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.