Ce n'étoit pas la première fois qu'on avoit pensé à se procurer leur

secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils

accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés.

On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à

Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres

Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une

paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se

retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut

pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit

persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos

n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils

fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes

marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse

de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de

recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut

le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre

l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, &

que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes

se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de

Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule

vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour

avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils

gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de

Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant

cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout

l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie.

Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si

nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la

Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de

Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître

dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me

confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté

qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus

que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât

à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa

succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter

la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement.

Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée

immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en

pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses

Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les

caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo

ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec

elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il

ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.

Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par

les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes

Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere

avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans

eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander,

il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour

lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse.

Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour

être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui

arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le

Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la

nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes

les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il

auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si

nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous

conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de

profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre

départ.

Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne

soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est

la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre

jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour:

s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé

avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que

nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous

seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait

louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes

ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une

grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais

de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation

eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous

délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit

Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour

rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons

logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur

route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence,

d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre

Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession,

nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous

cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein

contre leur Nation.

Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les

instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, &

nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du

même Pilote, le nom de _Spawn-Bay_. C'étoit la route qu'il nous avoit

conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des

Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si

marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du

Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon

peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays

qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des

bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des

marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la

Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé

par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y

engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote

les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous

nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions

pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond,

& me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je

pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de

quitter son bord.

Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé,

avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma

Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une

régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui

avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la

direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un

chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en

remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la

confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes

propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un

meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure,

je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les

premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les

questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard

me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils

comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de

caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia

un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque

en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y

avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me

dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient

épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du

Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos

faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y

pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance

me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi

surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.

Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune

nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y

renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je

formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale

Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger

ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais

encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour

notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y

fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de

l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé

Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la

même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le

goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit

tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les

Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les

entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux

craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils

ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de

longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit

nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais

impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais

le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les

occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui

coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font

aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les

appellent _Little Breeches_, ou Petites Culottes, pour les distinguer

des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette

haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la

Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils

sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages

y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des

égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à

quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts

avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient.

Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus

surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens

après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.

Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux

Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes

avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais

je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute

l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent

beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous

reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses

Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien

d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on

voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air

affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me

répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit

lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois

déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus

de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai

à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les

deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les

Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois

cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins

des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit

nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si

mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il

stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles

demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces

conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner

d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement

avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je

lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit

amener lui-même.

Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur

surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les

plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à

M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du

succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur

la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la

nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui

environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des

richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point

d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité

les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y

découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de

questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans

quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que

les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse des _Petites Culottes_,

pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner

cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver

quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en

laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus

surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec

ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient

déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit

suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée

qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre

vers la pointe du jour.

Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de

défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la

fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions

pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, &

n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne

voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas

manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour

d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres.

Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de

notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité

d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la

plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se

trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la

nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne

fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de

notre voyage.

La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des

Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de

ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les

trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers

détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit

découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers

d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous

conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au

lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des

Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer

les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les

accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert

de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui

paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois

disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous

terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.

En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à

craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à

quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient

l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux,

& de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La

disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à

plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la

fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en

confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à

l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé

leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous

confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit

question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos

plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing.

Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les

Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé

qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui

n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès

n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des

branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant

fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y

fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des

trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point

d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils

nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent

jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par

le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le

sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de

lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un

air consterné, pour nous demander la vie.

Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se

rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit

être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question

regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que

vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se

présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation &

de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer

de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une

troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent

au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils

sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement

que de vingt-trois.

Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef,

qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé

par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines

d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une

Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais

avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il

sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient

trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit

riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la

joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez

avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on

venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur

travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du

moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des

alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de

leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit

que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de

visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite

que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.

En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit

aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre

découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous

arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous.

Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez

considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs

venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, &

beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes

reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous

par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions,

nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les

vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du

jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer

encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne

pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le

tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la

distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût

le tems de nous interrompre avant la nuit.

Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher

aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la

fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après

lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart

d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous

n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous

expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus

grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec

le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 17 / 34 段