refusérent la liberté de descendre dans l'Isle pour visiter le Château.
Le lendemain, on vint offrir au Capitaine celle d'aller à la Ville, pour
être conduit à l'Audience du Gouverneur. Nous conçûmes que nous ne
serions pas moins observés qu'à Carthagène. Cependant je résolus de
suivre M. Rindekly, & de faire en chemin toutes les remarques qui
pourroient enrichir mon Journal. En approchant de la Ville, sa figure me
parut ovale, mais plus large dans la partie du Sud-Est que dans celle du
Nord-Ouest. Sa longueur est d'environ un demi mille, & sa largeur de la
moitié. Les rues sont droites, les maisons réguliéres, quoique la
plûpart des édifices, jusqu'aux Églises, soient bâties de bois; ce qui a
produit souvent des incendies terribles. Au Sud-Est coule une Rivière,
qui prenant sa source au Sud, descend vers le Nord jusqu'à ce qu'elle
arrive près de la Ville, & delà se jette dans la Mer au Nord-Est, par
deux bras qui forment une petite Isle à son embouchure. La Ville est
située dans une Plaine sablonneuse & stérile, environnée de Montagnes,
au-delà desquelles on trouve des bois remplis de bêtes sauvages, & des
prairies pleines de bestiaux. Du côté du Sud sont de grands marais, qui
contribuent beaucoup à rendre l'air mal sain. Le vent du Nord pousse,
comme à Villa-ricca, tant de sable du bord de la Mer, que les murs de la
Ville en sont presque entiérement couverts.
En descendant sur le rivage, il m'arriva un accident qui favorisa mes
observations. Je saignai du nez avec tant de violence, que nos Guides
furent obligés de me faire entrer dans une maison où je reçus quelque
secours, tandis que M. Rindekly fit sa visite au Gouverneur. La
satisfaction que j'eus de me voir libre servit sans doute à me retablir.
Je priai le Maître de la maison où j'étois, de me procurer la vûë de la
Ville. Il n'avoit pas d'ordre qui pût l'en empêcher. Je vis plusieurs
Églises que je trouvai belles & fort riches en argenterie. Les maisons
sont remplies de Porcelaine & de meubles de la Chine. Il y a peu de
Noblesse à Veracruz; mais les Négotians y sont si riches qu'il n'y a
gueres de Villes aussi opulentes dans l'Univers. La plûpart des Habitans
sont Mulâtres. Cependant ils affectent de s'appeller blancs, autant
parce qu'ils se croyent honorés de ce titre, que pour se distinguer des
Nègres leurs esclaves. Leur nombre ne surpasse pas trois mille, & parmi
eux on passe pour un homme sans consideration, lorsqu'on n'est pas riche
au moins de cent mille livres sterling.
Ils se nourissent de chocolat & de confitures. Leur sobrieté est
extrême. Les hommes sont fiers. Les femmes sont continuellement
retirées dans leurs appartemens d'enhaut, pour éviter la vûë des
Étrangers, qu'elles verroient pourtant fort volontiers si leurs maris
leur en laissoient la liberté. Si elles sortent quelquefois de leurs
maisons, c'est en chaise ou dans un carosse, & celles qui n'ont pas de
voiture sont couvertes d'un grand voile de soie qui leur pend de la tête
jusqu'aux pieds, avec une petite ouverture du côté droit, pour leur
faciliter la vûë du chemin. Dans leurs appartemens, elles ne portent sur
leur chemise qu'un petit corset de soye lacé d'un trait d'or ou
d'argent, & sur la tête, leurs seuls cheveux noüés d'un ruban. Avec un
habillement si simple, elles ne laissent pas d'avoir autour du col une
chaine d'or, des bracelets du même metal, & des émeraudes fort
précieuses à leurs oreilles.
Les hommes entendent fort bien le commerce; mais leur indolence
naturelle, leur donne de l'aversion pour le travail. On leur voit des
Chappelets & des Reliquaires aux bras & au col, & toutes leurs maisons
sont remplies d'images de Saints & de statues.
L'air est aussi chaud que mal-sain dans toutes sortes de vents, excepté
celui du Nord, qui souffle ordinairement une fois tous les huit ou
quinze jours, & qui dure l'espace de vingt ou de vingt quatre heures. Il
est alors si violent qu'on ne peut pas même sortir d'un vaisseau pour
aller au rivage, & le froid qu'il porte avec lui est très perçant. Le
tems où l'air est le plus mal-sain, est depuis le mois d'Avril jusqu'au
mois de Novembre, parce qu'il pleut alors continuellement. Depuis
Novembre jusqu'au mois d'Avril le vent & le Soleil qui se temperent
mutuellement, rendent le païs fort agréable.
Le climat chaud & mal-sain continüe l'espace de quarante ou quarante
cinq milles vers la Ville de México; après quoi, l'on se trouve dans un
air plus tempéré. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux
dangereux, parce que tout le monde en mange avec excès, & qu'on boit
ensuite trop avidement de l'eau. La plûpart des Vaisseaux étrangers y
perdent ainsi une partie de leur Équipage; mais les Habitans mêmes ne
tirent là-dessus aucun avantage de l'expérience. Mon Guide me fit
appercevoir deux montagnes couvertes de nége, dont le sommet est caché
dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain;
quoiqu'elles soient éloignées de plus de quarante milles. Elles sont sur
la route de México, & c'est là que commence proprement la différence du
climat.
Les oiseaux & les autres Bêtes y sont les mêmes que dans les autres
contrées de l'Amérique. On trouve néanmoins aux environs de Veracruz, un
oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout-à-fait rouge. Il
s'apprivoise facilement, & son ramage est délicieux. Il apprend aussi à
siffler, comme les Serins de Canarie.
Veracruz est non-seulement le principal, mais à parler proprement,
l'unique Port du Méxique. On peut regarder cette Place comme le magasin
de toutes les marchandises & de tous les trésors qui sont transportés de
la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier
peut-être, n'ont point de lieu dont le commerce soit si étendu; car
c'est là que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par
les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de
l'Amérique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des
marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec México,
& par México avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello;
avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagène; avec Zapotecas,
& Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco,
Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de
la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent
cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous
les tresors & de toutes les commodités des deux Indes. Comme le mauvais
air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait
aussi qu'ils sont extrêmement riches, & qu'ils le seroient bien
davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le
feu.
Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportées de Veracruz
à México, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres
lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots traînés
par des Boeufs. La Foire ressemble à celle de Porto-Bello, mais elle dure
plus longtems; car le départ de la Flota, quoique fixé régulierement au
mois de Mai, est quelquefois différé jusqu'au mois d'Août. On n'embarque
l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette à la voile. Autrefois
le Trésor Royal étoit envoyé de México pour attendre à Veracruz
l'arrivée de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pillée
en 1683 par les Boucaniers, il s'arrête à vingt lieues de México, dans
une ville nommée Los Angelos, où il demeure jusqu'à l'arrivée de la
Flota; & sur l'avis qu'on reçoit de Veracruz, on l'y transporte pour
l'embarquer.
Il s'est glissé beaucoup d'erreur dans la Géographie, sur la situation
de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18e dégré de latitude, &
d'autres au 18e 30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dégrés
48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dégrés. Mais suivant les
observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au
19e dégré 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a
prétendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas
moins trompé à l'égard de sa longitude, qui suivant la Carte de M.
Popple est à 100 dégrés 54 minutes de Londres; au-lieu que par les
observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dégrés 50
minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.
Mais quantité de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en
confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple
& dans _l'Atlas maritimus_, l'Isle de San Juan de Ulua est placée avec
son Château vis-à-vis l'ancienne Ville, autrement nommée Villa-ricca, et
l'Isle des sacrifices qui n'est qu'à deux milles de celle d'Ulua & à un
mille de la Côte, est reculée de quarante milles, & separée de la Côte
d'environ trente milles. Quoique l'Auteur du _Géographe complet_
distingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble
néanmoins qu'en mettant le Château à Veracruz il confond mal à propos
ces deux Places.
Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la
politesse, étoit un Chirurgien qui avoit assez voiagé pour sécouer le
joug des préjugés communs de sa Nation. Il étoit établi depuis quinze
ans à Veracruz, & sa mémoire conservoit fidellement le malheur que cette
Ville avoit essuié en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excités par
le désir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant
pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent
leurs Vaisseaux à l'ancre au long de la Côte. Leurs forces composoient
environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin
pendant la première nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachés
derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la
terre. Ayant quitté leur retraite à l'entrée de la seconde nuit, ils
reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems
où l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent à quelque distance,
ils firent alte; & s'étant fait précéder d'un petit nombre de leurs gens
les plus résolus, qui sçavoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne
vit pas plûtôt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite
Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, où sous prétexte de
demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui étoit
en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'étoit le signal auquel
les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent
heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'étoit pas éloigné
survint au même moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine
à se rendre maîtres d'un petit ouvrage qui étoit à la suite du premier.
Quelques-uns de leurs gens demeurerent à la garde de ces deux postes,
tandis que les autres se rendirent en corps à la place de la parade. La
plûpart des habitans étoient encore au lit; mais l'allarme s'étant
bien-tôt répandue, ils se rassemblérent, les uns à pied, les autres à
cheval, & s'avancérent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues,
pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se
préparer à les recevoir. Aussi leur défense fut-elle admirablement
concertée. Ils placérent une partie de leurs gens à l'entrée de la rue
par où venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les
verroient à la portée du fusil. Ensuite un autre rang succedant
aussi-tôt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer
chacun leur décharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant
d'épouvante à leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce désordre
ils tournérent le dos avec des cris effroyables. Ils furent poussés sans
relâche jusqu'à l'autre porte de la Ville, & sortant impétueusement pour
se sauver dans la campagne, ils abandonnérent leurs maisons & leurs
familles à la discretion des Boucaniers.
D'un autre côté, le Château d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tôt feu
de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette
diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil,
ils prirent la résolution de se saisir d'une partie des Prêtres & des
Moines de la Ville. Ils coupérent la tête à quelques-uns des plus
respectables, & faisant porter ce présent au Gouverneur du Château, ils
lui déclarérent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le même
traitement à tous les autres Prêtres. Une barbarie de cette nature ne
fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les
Boucaniers, qui en étoient fort incommodés, n'eurent point d'autre
ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empêcher le
reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette
partie de la Ville qui étoit la plus exposée à l'artillerie du Château.
Alors le Gouverneur, effrayé pour la vie d'une infinité d'honnêtes gens,
qu'il se crut beaucoup plus interessé à conserver que leurs biens, fit
cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la liberté qu'ils
désiroient pour piller la Ville; & s'étant chargés de toutes les
richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des
principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme
considérable qu'ils exigérent pour n'avoir pas brûlé la Ville. Les
Espagnols ont bâti depuis ce tems-là, sur la Côte, des Tours fort
élevées, où ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les
garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuyé en 1683, une
disgrâce de la même nature, qui auroit dû réveiller plûtôt leur
prudence.
Après une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des
choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne,
nous retournâmes à sa maison, où il m'offrit une collation de Chocolat,
de confitures, & d'excellens fruits. J'avois payé si libéralement le
secours qu'il m'avoit donné pour arrêter mon sang, que la valeur de ses
rafraîchissemens y étoit comprise. En homme que ses voyages avoient
guéri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans,
qui auroient passé en Angleterre pour de vrais Nègres, tant leur
couleur étoit brune & tannée. Les Espagnols de Carthagène sont beaucoup
moins noirs, quoique leur position soit plus méridionale; & notre Helena
devoit craindre peu d'être reconnuë parmi des gens qui l'auroient
regardée comme un prodige de blancheur.
Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly à l'Audience, revinrent
avec lui, & nous déclarérent que leurs ordres portoient de nous
reconduire sur le champ à notre bord. Je ne sçus qu'après qu'ils nous
eurent quitté, la réponse que M. Rindekly avoit reçue du Gouverneur.
Elle avoit été beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana
& de Carthagène; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; &
croyant les Espagnols beaucoup plus offensés, par le commerce
clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empêcher,
il avoit protesté qu'indépendemment des ordres de sa Cour, il ne
laisseroit échapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly
ayant repliqué que nous ne demandions point grace pour les coupables,
mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prétexte
pour insulter des Anglois qui ne pensoient point à leur nuire; on lui
avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes
compensées, le désavantage étoit si visiblement du côté de l'Espagne,
que c'étoit une raison de plus pour se ressentir vivement de
l'infraction que nous faisions continuellement au traité, & qu'au reste
le fond de nos différens devoit être jugé dans les deux Cours.
Le vent, quoique médiocre, étant demeuré Nord pendant cinq jours, on ne
nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les
Commis, qui n'avoient pas quitté notre Vaisseau, nous avertirent qu'un
plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience
que nous avions de partir égaloit au moins celles qu'ils avoient de
recevoir nos adieux. Nous sortîmes par le Canal du Sud, & nous passâmes
contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du
Matelot. M. Rindekly avoit mis en délibération si nous ne tenterions
point la fortune à l'embouchure de la Rivière Alvarado, ou dans
quelqu'autre lieu de la Baye de Campêche. Mais, outre que cette Mer est
fort observée, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de
richesses parmi les Amériquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop
voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos espérances
étoient dans les Mers inférieures, & si nous eussions entiérement perdu
celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aimé faire une
tentative du côté de Truxillo, où M. Rindekly étoit bien informé qu'on
trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Côte.
Après avoir attendu quelques jours le vent que nous désirions, nous
l'eûmes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est-à-dire, fort propre à nous
faire sortir au moins du Golfe du Méxique en remontant par la route que
la Flota prend réguliérement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel
dans la saison où nous étions. Mais ce qui nous avoit été si favorable
pour doubler San Antonio, cessa de l'être à la hauteur de Cuba. Tous les
efforts que nous fîmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent
qu'à la perte de notre grand mât qui fut brisé par la violence du vent;
& le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prîmes le parti, à
la joie extrême de nos deux Amans Espagnols, de relâcher à la Jamaïque
dont n'étions pas fort éloignés.
_Fin du premier Tome_.
VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE,
DE L'ASIE
ET
DE L'AMÉRIQUE:
_CONTENANT_
L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.
_OUVRAGE traduit de l'Anglois._
TOME SECOND.
À PARIS,
Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.
M. DCC. XLIV. _Avec Approbation & Privilège du Roy._
[Illustration: MAP _1743._]
VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE.
Après quatre mois de navigation nous nous retrouvâmes à Port-Royal, sans
autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous
avions laissées à la Barbade. Mais je fus consolé de mes fatigues par le
plaisir de trouver à Port-Royal l'aîné de mes fils, que ma femme avoit
fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... étant retourné à Londres
après son expédition, avoit appris à ma famille par quelle avanture
j'avois été forcé de faire le voyage de la Jamaïque. Ma femme, & Madame
Rindekly ma fille, également inquiétes pour leurs Maris, s'étoient
déterminées d'autant plus facilement à nous envoyer mon fils, qu'en
partant pour l'Afrique je ne l'avois laissé à Londres qu'à regret, &
pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que
dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'étois
proposé, il me seroit doux d'avoir près de moi un enfant qui m'étoit
fort cher. Effectivement sa vûe, à laquelle je m'attendois si peu, me
causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je
le trouvai si formé pour son âge, & d'une figure si prévenante, que je
formai, dès les premiers jours, un dessein qui me réüssit fort
heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur à la Jamaïque,
& le dépositaire du trésor que nous avions rapporté de la Côte
d'Afrique, avoit une fille un peu plus âgée, mais qui ne faisoit
qu'entrer néanmoins dans sa seiziéme année. Elle étoit son unique
enfant, & par conséquent l'héritiere d'un bien fort considérable qu'il
avoit amassé depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit
chez lui, & qu'à l'arrivée de mon fils il lui avoit fait la même
politesse, je ne doutai point que la familiarité où nous allions vivre
ensemble ne fît naître des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je
le communiquai même à M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils,
qui avoit déja du goût pour les femmes, me confessa que depuis quinze
jours qu'il étoit arrivé, il s'étoit senti quelque inclination pour
Mademoiselle Thorough.
Tous les Négocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous
avions fait quelque liaison, furent étonnés de nous voir arriver, après
un long voyage, dans l'état à peu près où nous étions partis. Cependant
ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente à la
Marguerite, dont nous avions tiré de grands avantages; & cette opinion,
joint à celle des richesses que nous avions rapportées d'Afrique, nous
fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de
notre Équipage, attachés à nous par notre douceur, autant que par
l'utilité qu'ils avoient déja trouvée à nous servir, contribuoient
encore à nous faire cette réputation en relevant beaucoup l'estime &
l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough,
furent les seuls à qui nous nous ouvrîmes entiérement. Nous avions
conservé un assortiment de fort belles perles pour un collier & des
bracelets, dont nous fîmes présent à la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes
son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mécontent que jamais
des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans
l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton &
Winter, deux Voleurs Anglois qui s'étoient réfugiés dans cette Ville, il
auroit souhaité qu'au lieu de la Marguerite nous eussions pû piller dans
notre route Carthagène & Veracruz. Il fit bien-tôt éclater cette
disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de
guerre nommé le Lanceston, s'étant saisi d'un Garde-Côte Espagnol monté
de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prétextes
ordinaires, une Barque richement chargée pour quelques Marchands de la
Jamaïque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de
l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conçu des réponses que nous lui
avions rapportées de la Havana, de Carthagène & de la Veracruz. Dans une
assemblée du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de
ces Prisonniers Espagnols, à titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence
fut exécutée avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les
rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la nécessité de garder auprès
de lui toutes ses forces, il les auroit employées, pendant le reste de
son Gouvernement, à exterminer jusqu'au dernier Garde-Côte.
En effet, les Nègres révoltés, dont on avoit méprisé les restes,
recommçoient à se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient
construit dans une des _Montagnes bleues_, qui s'appelle Nanny, un Fort
dont l'accès étoit si difficile qu'il pouvoit être défendu par un petit
nombre de soldats contre une armée. Ils avoient fait plusieurs
descentes dans le plat Pays, & tout récemment ils s'étoient si fort
approchés de _Spanish-Town_, qu'ils y avoient jetté la terreur. Les
troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager
prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en
jour dans la possession de nous outrager impunément. Le Gouverneur avoit
déja pensé à faire venir à son secours un corps de Muschetos ou
Mesquites, Nation Indienne qui étoit plus propre que nos gens à les
forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fîmes du dessein que
nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette idée,
& lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de
l'exécution de son projet.
Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo
& Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc
d'Albermarle étoit Gouverneur de la Jamaïque, & n'ayant jamais été
conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir
de se choisir les Maîtres pour lesquels ils avoient le plus
d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur
Païs semblent être passés aux Anglois par cette soumission volontaire.
Cependant il faut avoüer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais
entraîné aucune autre marque de dépendance. Les Muschetos sont gouvernés
par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui préferent
seulement la protection des Anglois à celle de toute autre Puissance de
l'Europe.