La principale des Pirogues laissant les huit autres derriere elle, vint

nous reconnoître avec beaucoup de hardiesse. Elle portoit plus de

cinquante Sauvages. Nous fîmes tous nos efforts pour la prendre de

travers & passer pardessus; mais ils esquivérent adroitement. Notre

canon étoit braqué pour prendre la Pirogue d'un bout à l'autre, & nous

en chargeâmes deux pièces d'un gros boulet, d'une chaîne de fer, de deux

sacs de mitrailles, & de quantité de balles de mousquet. La moitié des

Sauvages ramoit. Tous les autres tenoient chacun deux fléches sur la

corde de l'arc, prêts à les décocher. Lorsqu'ils furent à la distance de

quarante pas, ils poussérent de grands cris, sans paroître effrayés de

la masse de notre Vaisseau, & vinrent à nous pour nous attaquer; mais

comme nous allions à eux le vent derriere, nos grandes voiles nous

couvroient si bien qu'ils ne purent faire leur décharge, & l'un des deux

Canoniers les voyant proches, prit si bien son tems pour mettre le feu à

son canon, que le coup emporta presque la moitié des Sauvages. Si

l'arriere de la Pirogue n'eut baissé, il n'en seroit pas échapé un

seul. J'en vis tomber plus de vingt, & la Mer parut toute sanglante

autour de notre Barque. La Pirogue fut fendue, & toute remplie d'eau; ce

qui n'empêcha point ces furieux, lorsque le mouvement du Vaisseau nous

eut mis à découvert, de nous tirer quantité de flèches qui blessérent

deux de nos gens. Nous leur en tuâmes un grand nombre à coups de fusil.

Les huit autres Pirogues avançant avec la même ardeur, l'obstination de

ces misérables commençoit à nous causer d'autant plus d'inquiétude, que

tout notre canon ne portoit point aussi heureusement que le premier

coup. Un vieux Capitaine Sauvage voyant M. Rindekly sur le Pont, lui

tira un coup de fléche avec tant de violence qu'elle se brisa contre un

anneau de fer de la voile. Il ne le porta pas loin, car sur le champ M.

Rindekly lui tira un coup de fusil dans le côté, qui le perça de part en

part; & comme il prenoit son pistolet pour l'achever, le Sauvage,

transporté de frayeur, se jetta dans la Mer avec son arc & ses flèches.

Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que le reste des Sauvages qui

étoient dans la Pirogue imiterent son exemple, & se precipitérent après

lui. Si les Sauvages des autres Pirogues s'étoient avancés plus

promptement, & nous eussent attaqués avec la même résolution, nous

aurions eu beaucoup d'embarras à nous défendre; mais ayant vû le feu que

nous avions fait sur la première, & s'appercevant que nous allions vers

eux à toutes voiles, ils prirent l'épouvante, & gagnant le vent à force

de rames, ils se sauvérent dans une petite Isle. Quinze ou vingt hommes

qui s'étoient jettés à la Mer tous blessés, s'y retirérent aussi à la

nage.

Aussi-tôt que nous en fûmes délivrés, nos gens s'efforcerent de sauver

quelques Prisonniers qui étoient dans la Pirogue. On en tira facilement

deux François; mais lorsqu'on voulut rendre le même service à une fille

Angloise qui se fit reconnoître en parlant notre langue, une vieille

Sauvage la mordit à l'épaule, & lui enleva autant de chair que ses dents

en avoient pû saisir. Mais le Mulâtre que nous avions à bord, ennemi

juré des Amériquains, lui tira un coup de pistolet qui lui perça le cou

& qui lui fit lâcher prise; ce qui ne l'empêcha point de se jetter une

seconde fois sur l'Angloise & de la mordre à la fesse avant que nous

l'eussions tirée de la Pirogue. Un Nègre à qui notre coup de canon avoit

coupé les deux jambes, refusa la main qu'on lui présenta pour le sauver:

ensuite s'étant soulevé sur la Pirogue, il se jetta, la tête devant,

dans la Mer; mais ses jambes n'étant pas tout-à-fait séparées de son

corps, il demeura accroché par cette partie, & se noïa misérablement. On

fit aussi les derniers efforts pour sauver une jeune Demoiselle Angloise

maîtresse de cette fille qu'on avoit déja tirée dans le Vaisseau; mais

la Pirogue ayant achevé de se fendre, nous la vîmes quelque tems sur un

coffre, qui nous tendoit les mains. On alloit à elle avec la Chaloupe;

le coffre tourna & nous cessâmes de la voir. Pendant que nous nous

occupions à sauver ces misérables, le vieux Capitaine Sauvage revint à

nous, tout blessé qu'il étoit, & sortant à demi corps hors de l'eau,

comme un Triton, avec deux fléches sur la corde de son arc, il les tira

dans le Vaisseau & se replongea aussi-tôt dans l'eau. Il revint ainsi

genereusement cinq fois à la charge, & les forces lui manquant plûtôt

que le courage, nous le vîmes défaillir & couler à fond. Un autre

vieillard qui s'étoit tenu au gouvernail du Vaisseau, ayant lâché prise,

se mit à crier & à nous supplier de lui sauver la vie. J'en priai

instament M. Rindekly, qui pour me satisfaire lui fit jetter le bout

d'une corde, mais si loin que ce malheureux ne put l'attraper; & voyant

qu'il faisoit tous ses efforts pour regagner le Vaisseau, il lui tira au

visage un coup de mousquet qui le fit couler à fond. Au commencement du

combat, j'avois vû sur l'eau un petit Sauvage qui ne pouvoit avoir que

deux ans, s'aidant déja de ses petites mains pour résister aux flots,

mais il fut impossible de le sauver. La vieille Sauvage qui avoit reçû

un coup de pistolet dans le col & un autre au dessous de la mammelle,

eut la force de se sauver à la nage; & la première satisfaction que sa

vangeance lui fit chercher en arrivant dans l'Isle, fut de prendre un

petit François, âgé de douze-ans, de le lier par le milieu du corps, &

de le traîner le long de la Côte entre les rochers, jusqu'à ce qu'il

perdît la vie dans ce tourment. M. Rindekly, desespéré d'un si barbare

spectacle, promit aux deux François que nous avions reçus, & dont l'un

étoit oncle de cet enfant, que le jour ne se passeroit pas sans qu'ils

fussent vangés. Ils nous apprirent que nous étions comme nous l'avions

jugé, sur la Côte du Méxique, dans un lieu terrible par la cruauté des

Sauvages qui l'habitoient. On les appelle les Chichiméques. Leur Nation

est celèbre dans les Relations des Espagnols. Elle n'habite que des

trous & des cavernes, d'où elle se repand, soit dans l'interieur des

terres, soit sur les Côtes, pour y exercer ses brigandages. Un Vaisseau

Anglois qui revenoit de Campêche, y ayant été jetté par la tempête,

étoit tombé entre les mains de ces Barbares. Ils avoient traité

l'Équipage avec la derniere inhumanité, & les malheureux que nous avions

sauvés en étoient les restes. Nous consolâmes par nos caresses les deux

François, qui étoient des Protestans établis à la Jamaïque. La servante

Angloise trouva tout d'un coup une condition fort douce auprès de notre

jeune Espagnole qui la prit à son service.

Quoiqu'il n'y eût rien à gagner dans la poursuite des sauvages, le

ressentiment de notre propre injure, & le désir de vanger leur derniere

barbarie, nous fit prendre la résolution de nous approcher de l'Isle où

ils s'étoient réfugiés. Ils y étoient plus de trois cens. Le fond étant

excellent dans toute la Baye, nous les serrâmes de si près que nous

n'étions point à trente pas du rivage. La crainte de nos armes à feu,

dont ils venoient de voir les effets, leur fit prendre la parti de

s'éloigner, mais en bon ordre, & la flèche sur leur arc. M. Rindekly fit

mettre en pièces toutes les Pirogues, non-seulement pour leur ôter le

moyen de nous nuire, mais dans l'espérance que se rapprochant pour les

défendre, ils nous donneroient la facilité de leur envoyer une décharge

de toute notre artillerie, que nous avions chargée à chaînes & à

mitraille. Il sembloit que l'instinct naturel leur fit juger de la

portée de nos coups; car ils s'arrêtérent lorsqu'ils se crurent hors

d'atteinte, & sans paroître embarrassés de leurs Pirogues, ils parurent

attendre quelle seroit notre résolution. Je representai à M. Rindekly

que le châtiment de ces Monstres étoit pour nous une foible

satisfaction, & qu'il nous suffisoit d'en être heureusement délivrés. Il

se rendit enfin à mes instances, & nous ne pensâmes plus qu'à profiter

du vent pour nous éloigner de cette affreuse Baye.

Loin de craindre la rencontre des trois Gardes-Côtes, nous n'aurions pas

regardé comme un mal d'en être accompagnés jusqu'à Porto-Bello, ni ce

voyage même comme un obstacle à nos projets, si le désir de rendre

service à nos deux Amans, n'eut été assez fort pour nous faire souhaiter

de prendre une autre route. Mais si nous voulions nous rendre

directement à la Jamaïque, nous n'ignorions point quelle seroit la force

des courans entre la pointe de l'Isle de Cube, & celle de Merida. Il n'y

avoit qu'un vent extrêmement favorable qui pût nous faire surmonter cet

obstacle, & nous ne pouvions guéres nous y attendre au milieu de

l'hyver, M. Rindekly panchoit beaucoup à risquer le passage, d'autant

plus qu'ayant doublé une fois le Cap de Catoche, & nous retrouvant dans

la Mer du Nord, le pis qui pouvoit nous arriver, s'il nous étoit trop

difficile de gagner la Jamaïque, étoit de retomber dans la grande Baye

de Honduras, ou sur la Côte de Nicaragua, lieux qui convenoient assez à

nos espérances de commerce. Et si la même tempête, qui nous avoit jettés

dans le Golfe de Méxique, y avoit aussi poussé les Gardes-Côtes, rien ne

nous empêchoit d'espérer que nous ne pussions repasser en quelque sorte

à la vûë de Carthagène, pour regagner Rio de la Hacha, qui avoit été

notre premier but. Mais tous ces raisonnemens supposoient la liberté de

les suivre. À peine eûmes-nous perdu de vûë la Côte des Chichiméques,

que sans pouvoir pénétrer d'où vint le changement des courans, dans un

tems d'ailleurs assez tranquille, au lieu de se porter suivant leur

détermination ordinaire vers le Nord & les Côtes de la Floride, ils nous

poussérent impétueusement au Sud, vers la Baye de Campêche. Le vent,

qui devint Nord-Est vers le soir, acheva de nous jetter malgré nous dans

cette route; & n'ayant pû nous en rendre maîtres pendant toute la nuit,

notre étonnement fut extrême, au point du jour, de nous trouver à la vûë

d'une Côte plate & sablonneuse, qu'il nous fut impossible de reconnoître

dans nos Cartes. Nous jettâmes l'ancre à dix-huit brasses de fond, dans

le dessein d'envoyer la Chaloupe au rivage. Dix de nos plus braves gens,

qui se chargérent de nous rapporter bien-tôt des informations, furent de

retour effectivement avant midi, & nous causérent quelque frayeur en

nous apprenant que nous étions sur une autre Côte du Méxique, entre

Tampico & Villa-ricca; mais ce n'étoit plus les Amériquains que nous

avions a redouter, puisqu'ils étoient au contraire si humains dans cette

Contrée qu'ils avoient fait l'accueil le plus favorable à nos dix

hommes; c'étoient les Espagnols mêmes, qui sont plus jaloux de leur

commerce du côté de Veracruz que dans tout autre lieu. Sur les

explications que nos gens avoient tirées des Naturels, nous ne pouvions

être à plus de douze lieues de Villa-ricca. Il nous parut impossible

d'éviter la rencontre des Gardes-Côtes à si peu de distance de San Juan

de Ulva, & nous ne prévîmes que de nouveaux embarras dans cette

situation. M. Rindekly fut d'avis de faire valoir encore une fois notre

Commission, & de nous rendre ouvertement à Veracruz. Il prétendoit, avec

raison, que c'étoit l'unique moyen de nous garantir de tous les soupçons

& de toutes les chicanes des Gardes-Côtes. Quoiqu'il fût peu naturel que

nous eussions choisi le mois de Décembre pour un voyage de cette sorte,

la vraisemblance pouvoit être sauvée par la multitude de nos pertes, qui

paroissoient augmenter depuis le départ de la Flota & des Galions.

D'ailleurs, comme c'étoit en hyver que la contrebande étoit poussée le

plus ardemment, nous résolûmes d'ajouter aux termes de notre Commission

que nous avions ordre d'observer par nos propres yeux jusqu'où nos

Marchands portoient le désordre dont les Espagnols faisoient tant de

plaintes.

Il n'y eut qu'Hélena & son Amant qui ne parurent point satisfaits de ce

dessein. Leurs craintes étoient justes; mais l'interêt de notre sûreté

devant l'emporter, nous les rassurâmes en convenant qu'Hélena feindroit

d'être malade, & demeureroit au lit pendant qu'on feroit la visite du

Vaisseau. À l'égard de son Amant, nous lui fîmes prendre l'habit & le

bonnet d'un Matelot, assez sûrs de pouvoir le dérober en mille maniéres

à la curiosité des Espagnols. Avec ces précautions, nous nous laissâmes

entraîner par le vent, qui nous portoit directement vers la Baye. Mais

il devint si impétueux, qu'appréhendant vers le soir les dangers d'une

Côte que nous connoissions fort mal, nous prîmes le parti de nous mettre

à la rade dans l'embouchure d'une Rivière où nous pouvions passer la

nuit en sûreté.

À peine y eûmes-nous moüillé l'ancre, que nous en vîmes descendre une

grande Barque, dont nous reconnûmes les Matelots pour des Espagnols. Ils

s'arrêtérent d'autant plus facilement à la vûë de notre Vaisseau, qu'ils

descendoient avec le vent contraire. Mais M. Rindekly, s'étant jetté

aussi-tôt dans notre Chaloupe, alla vers eux avec quatre de nos gens, &

sans les engager dans aucune explication, il leur demanda naturellement

à quelle distance nous étions de San Juan de Ulva, où nous étions fort

impatiens d'arriver. Cette ouverture, ayant dissipé leur crainte, ils

lui dirent que de Villa-ricca, dont il voyoit la Rivière, on comptoit

par Mer quinze ou seize mille jusqu'à San Juan; mais que du tems qu'il

faisoit ils ne lui conseilloient point, dans l'obscurité, de risquer

cette route s'il ne la connoisoit bien. Ils y alloient néanmoins, parce

qu'ils en avoient l'habitude. Il vint à l'esprit de M. Rindekly de faire

partir avec eux deux de nos gens pour annoncer notre arrivée, & de leur

en demander un des leurs pour nous servir le lendemain de guide. Loin de

rejetter cette proposition, ils la reçurent comme une marque de

confiance qui les assuroit de nos intentions. Nous leur donnâmes M. Zil,

notre Lieutenant, qui sçavoit fort bien l'Espagnol, avec un Soldat, qui

parloit aussi cette langue. Ils nous laissérent un Matelot, que nous

nous attachâmes encore par la promesse d'une bonne récompense. M. Zil

fut chargé de demander simplement la permission d'entrer au Port de

Veracruz, pour un Député du Gouverneur de la Jamaïque.

Le Matelot qui nous resta, m'ayant assuré que Villa-ricca n'étoit guéres

qu'à trois quarts de mille du rivage, & que nous l'aurions même apperçû

dans un tems moins obscur, je résolus de ne pas m'éloigner sans avoir

jetté du moins les yeux de plus près sur un lieu si fameux par le

premier débarquement de Fernand Cortez, Conquérant du Méxique. C'est-là

qu'ayant abordé avec cinq cens Espagnols, il fit couler à fond ses

propres Vaisseaux, pour faire connoître à ses gens qu'il ne leur restoit

plus de ressource pour la fuite, ni d'espérance que dans la victoire. Le

Matelot qui vit ma curiosité si ardente, m'offrit de me conduire sur le

champ à la Ville. Je remis cette partie au lendemain, & je fis consentir

M. Rindekly à m'accorder deux ou trois heures pour un voyage si court.

Villa-ricca portoit anciennement le nom de Veracruz, & quantité de

gens, qui le lui donnent encore, y ajoutent seulement le mot de Vieja,

Vieille, pour la distinguer de la nouvelle Ville du même nom. Sa

situation est dans une grande plaine. Elle a d'un côté la Rivière, & de

l'autre des campagnes couvertes de sable, que la violence du vent y

pousse des bords de la Mer. Ainsi le terroir est fort inculte aux

environs. Entre la Mer & la Ville, est une espéce de bruiere qui est

remplie de daims rouges, dont les gens de notre Équipage tuérent un

grand nombre dans mon absence. La Rivière coule au Sud, & pendant une

partie de l'année elle est presque sans eau; mais elle est assez forte

en Hyver pour recevoir toute sorte de Vaisseaux.

La Ville me parut composée de quatre ou cinq cens maisons. Dans le

centre est une grande Place, où je remarquai deux arbres d'une

prodigieuse grandeur. L'air y est si mal sain, que les femmes quittent

toujours la Ville dans le tems de leurs couches, parce que ni elles, ni

les enfans qu'elles mettent au monde, ne peuvent résister alors à

l'infection; & par un usage extrêmement singulier, on fait passer le

matin dans toutes les ruës des troupes de bestiaux fort nombreuses, pour

leur faire emporter les pernicieuses vapeurs qu'on croit sorties de la

terre.

Villa-ricca, étant dans cette Mer le Port le plus voisin de la Ville de

México, qui n'en est éloignée que de soixante lieues d'Espagne, on a

continué fort long tems d'y décharger les Vaisseaux. Ensuite les dangers

du Port, que rien ne défend contre la violence des vents du Nord, ont

fait choisir aux Espagnols un lieu plus sûr, où est aujourd'hui

Veracruz. Avant qu'ils se fussent déterminés à ce choix, les plus riches

Négocians de Villa-ricca n'y venoient que dans le tems où les Flottes

arrivoient d'Espagne. Ils faisoient leur séjour habituel a Xalapa, Ville

située dans un air fort sain, à seize mille de l'autre en avançant dans

les terres. Ils se garantissoient ainsi des mauvaises influences de

Villa-ricca & de son voisinage; mais à cette distance de la Mer ils

avoient besoin de quatre ou cinq mois pour décharger les Vaisseaux &

pour transporter les marchandises. Une incommodité, si nuisible au

commerce, les fit penser à prendre un lieu nommé Buytron, situé seize

mille plus bas, sur la même Côte, vis-à-vis l'Isle de San Juan de Ulua,

qui n'est guéres à plus de huit cens pas du rivage. Outre la défense que

le Port y reçoit de cette Isle contre la fureur des vents du Nord, on

trouva qu'il n'y falloit que six semaines pour décharger les Vaisseaux,

& ces deux avantages firent prendre la résolution d'y bâtir une Ville,

qui est aujourd'hui Veracruz.

Ma curiosité fut bien-tôt satisfaite à Villa-ricca. Cette Ville n'a plus

rien qui réponde à l'origine de son nom; car elle ne le reçut des

Espagnols, il a plus de deux siècles, que pour célébrer l'abondance d'or

qu'ils y avoient trouvée: ses richesses, & le nombre de ses habitans ont

diminué à mesure que Veracruz s'est aggrandie. Les maisons ni sont ni

belles ni commodes. On y est aussi tourmenté par les morsures de

plusieurs animaux venimeux que par l'infection de l'air; ce qui

n'empêche point qu'à peu de distance des murs on ne trouve des bois

fort agréables, d'orangers, de limoniers, de guiaves, &c. qui sont

remplis d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, & des plus jolis singes

que j'aye jamais vûs. Je fis des efforts inutiles pour en prendre un à

mon retour, & le souvenir de ce qui nous étoit arrivé au Cap de

Bonne-Espérance me fit abandonner l'entreprise. Le Matelot qui m'avoit

conduit avec deux de nos gens, étoit un Bourgeois fort aisé, qui nous

fit servir un bon déjeuné dans sa maison, & qui empêcha, par ses bons

offices, que ma curiosité ne fût désagréable aux Habitans. Il étoit

environ midi lorsque nous arrivâmes au rivage. M. Rindekly, ne jugeant

point qu'il fût nécessaire d'attendre le retour de notre Lieutenant pour

mettre à la voile, nous levâmes l'ancre sur le champ, sous la direction

du Matelot Espagnol.

En approchant de l'Isle d'Ulua, qui est à l'entrée du Port de Veracruz,

ou plûtôt qui sert à le former, nous conçûmes, par sa situation, qu'il

auroit été fort dangereux pour nous d'en approcher dans l'obscurité.

Nous découvrîmes, à fleur d'eau, quantité de petites roches, qui n'ont

au-dehors que la grosseur d'un tonneau. L'Isle n'est elle-même qu'un

rocher fort bas, éloigné de la Côte environ d'un mille, & n'a que la

longueur d'un trait de fléche dans toutes ses dimensions. Ces défenses

naturelles rendent l'entrée du Port extrêmement difficile. Aussi la

Ville n'est-elle pas défendue par un grand nombre de Forts. L'Isle

d'Ulua contient un Château quarré, qui en couvre presque toute la

surface. Il est bien bâti, & gardé par une forte garnison, avec

quatre-vingt cinq pièces de canon, & quatre mortiers; les Espagnols le

croyent imprenable. Ils nous confessérent qu'il devoit son origine à la

crainte qu'on eut en 1568, d'un Capitaine Anglois nommé Hawking; & nous

lisons en effet dans nos Relations, qu'en 1556 le Capitaine Tomson ne

trouva dans l'Isle qu'une petite Maison avec une Chapelle. Seulement, du

côté qui fait face à la terre, on avoit construit un Quai de grosses

pierres, en forme de mur fort épais, pour se dispenser d'y entretenir,

comme on avoit fait fort long-tems, vingt Nègres des plus vigoureux,

qui réparoient continuellement les bréches que la Mer & le mauvais tems

faisoient à l'Isle. Dans ce mur, ou dans ce Quai, on avoit entremêlé des

barres de fer, avec de gros anneaux ausquels les Vaisseaux étoient

attachés par des chaînes; de sorte qu'ils étoient si près de l'Isle que

les Mariniers pouvoient sauter du pont sur le Quai. Il avoit été

commencé par le Viceroi Dom Antoine de Mendoza, qui avoit fait

construire deux boulevards aux extrêmités. Hawkes, qui fit le voyage de

Carthagène en 1572, rapporte qu'on s'occupoit alors à bâtir le Château,

& Philips nous apprend qu'il étoit fini en 1582.

C'est donc cette Isle qui défend les Vaisseaux contre les vents du Nord,

dont la violence est extrême sur cette Côte. On n'oseroit jetter l'ancre

au milieu du Port même, ni dans un autre lieu qu'à l'abri du roc d'Ulua.

À peine y est-on en sûreté avec le secours des ancres & l'appui des

anneaux qui sont aux murs du Château. Il arrive quelquefois que la force

du vent rompt tous les liens, arrache les Vaisseaux, & les précipite

contre les autres rochers, ou les poussent dans l'Ocean. Ces vents

furieux ont emporté plus d'une fois des Vaisseaux & des Maisons, bien

loin sur le Continent. Ils causent les mêmes ravages dans toutes les

parties du Golfe de Méxique. Une tempête fait souvent traverser toute

l'étendue du Golfe au Vaisseau le plus pesant, & le Capitaine Hawkes

rapporte qu'ayant vû nager une grande quantité d'arbres vers le rivage

de Veracruz, on lui assura qu'ils y avoient été poussés, par quelque

orage, de la Floride, qui en est à trois cens lieues. Gage rapporte

qu'étant à Veracruz en 1625, il fut témoin des horribles effets d'un

ouragan qui renversa la plus grande partie des Maisons. Une troupe de

Moines, nouvellement arrivés, se croyoient prêts à tous momens d'être

emportés dans la Mer, ou d'être ensévelis sous les édifices. Ils

quittérent leur lit pour aller attendre à découvert la fin de la nuit, &

celle de la tempête. Mais, le matin, les autres Moines du Pays, qui

étoient accoutumés à ces avantures, rirent beaucoup de leur crainte, &

les assurérent qu'ils ne dormoient jamais mieux que lorsqu'ils étoient

ainsi bercés dans leur lit. Cependant Gage, & les Moines étrangers,

prirent si peu de confiance à la tranquillité des autres qu'ils

remontérent promptement dans leur Vaisseau.

Depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre les vents de commerce

soufflent dans le Golfe du Méxique entre le Nord-Est & le Sud-Est. Mais,

depuis Septembre jusqu'au mois de Mars c'est le vent de Nord qui régne,

& qui produit d'affreux orages, sur-tout aux mois de Novembre, de

Décembre & de Janvier. Cependant il y a des intervalles de tranquillité

& de beau tems, sans quoi l'on n'oseroit entreprendre de naviguer dans

cette Mer. Les marées mêmes, & les courans y ont peu de régularité. En

général, le vent du Nord fait remonter les flots vers les Côtes, ce qui

rend l'eau beaucoup plus haute alors, au long du rivage.

Le Port de Veracruz n'est pas assez spacieux pour contenir un grand

nombre de Vaisseaux. Il y en avoit à notre arrivée trente-quatre ou

trente-cinq, qui paroissoient fort pressés, & comme l'un sur l'autre.

On y peut entrer par deux Canaux, l'un au Nord, par lequel nous

arrivâmes, l'autre au Sud. Outre l'Isle de San Juan de Ulua, il y en a

trois ou quatre autres plus petites, que les Espagnols appellent

_Cayos_, & les Anglois _Keys_ ou Clés. À deux milles au Sud, est celle

des Sacrifices, dont notre Matelot nous raconta des choses surprenantes,

à l'occasion des Isles de Gallega, d'Anagada, & de quelques autres que

nous apperçûmes en venant du Nord. Grijalva, nous dit-il, le premier

Espagnol qui aborda sur cette Côte en 1518, c'est-à-dire avant Fernand

Cortez, ayant commencé par découvrir l'Isle des Sacrifices, qui lui

parut bien peuplée, y débarqua une partie de ses gens. Entre plusieurs

édifices d'une fort belle structure, il y trouva un Temple, avec une

Tour extrêmement singuliere. Elle étoit ouverte de tous côtés, & l'on y

montoit par un escalier qui étoit au milieu, & qui conduisoit à une

espece d'Autel, sur lequel on voyoit des figures horribles. Auprès de ce

lieu Grijalva découvrit les cadavres de cinq ou six hommes qui avoient

été sacrifiés la nuit précedente, ce qui lui fit donner à l'Isle le nom

d'Isle des Sacrifices. L'année d'après, Cortez, étant venu dans le même

lieu, y trouva aussi des figures affreuses, des papiers ensanglantés, &

quantité de sang humain qu'on avoit tiré des victimes. Il y trouva le

bloc sur lequel on faisoit les sacrifices, & les rasoirs de pierre qui

servoient à ces barbares exécutions, ce qui remplit les Espagnols

d'horreur & de crainte. Ils ne laissérent pas de choisir d'abord ce lieu

pour y décharger leurs marchandises; mais ils furent bien-tôt forcés de

l'abandonner par les insultes des Diables & des mauvais Esprits qui ne

leur laissérent point de repos. Aux environs de toutes ces petites

Isles, la Mer est extrêmement poissonneuse.

À peu de distance du Port, nous en vîmes sortir plusieurs Barques, qui

venoient au-devant de nous, & qui marchant l'une après l'autre sur la

même ligne, nous firent juger de la difficulté qu'il y avoit à passer au

travers des rochers. D'ailleurs, on a pris soin de marquer les plus

dangereux par diverses enseignes, qui servent de direction pendant le

jour. Mais c'étoit moins pour nous guider, que pour s'assurer de nos

intentions, qu'on envoyoit quelques Officiers à notre rencontre. Il

fallut essuyer leur visite & leurs recherches. M. Zill parut

immédiatement, avec un Député du Gouverneur, qui étoit chargé de lire

notre Commission, d'en prendre une copie, & de nous marquer le lieu où

nous devions jetter l'ancre, contre les murs de San Juan de Ulua.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 15 / 34 段