ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de
sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre
route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous
suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis
au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la
permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut
accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces
précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord;
mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que
j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je
n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre
que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin
de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison
d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du
Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins
de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier
jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui
s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour
le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans
quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai
au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en
rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit
assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant
beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le
danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour
nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours.
Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere
fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un
homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, &
quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa
fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour
épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son
premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de
sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à
leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des
peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer
exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les
maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors
personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant
tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point
d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être
mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit
rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de
difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où
leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le coeur fort
sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures
pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui,
si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur
rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre
liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes
au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa
Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas
difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le
fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas
croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous
n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir
les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où
nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité
d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui
n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce
langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas
partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les
prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent
permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se
mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande
partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de
tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de
Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où
il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui
donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une
somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à
couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables
acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de
ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles
pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui
avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement
pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.
Le lendemain deux Officiers du Gouverneur étant venus nous prendre dans
un de ses Carosses, nous fûmes conduits au Château où l'on nous fit
attendre fort longtems son audiance. Après nous avoir fait introduire
avec beaucoup de formalités, il nous demanda la lecture de notre
Commission, dont les Capitaines Gardes-Côtes lui avoient déja fait le
rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commençoit ensuite à
l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'eût point interrompu dans
sa lecture, un Interpréte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui
laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle,
tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions
indifférentes, auxquelles nous repondîmes avec le même air de liberté.
Prenant ensuite la traduction des mains de son interpréte, il la lut &
la relut avec beaucoup d'attention. Elle étoit si claire que nous fûmes
surpris qu'elle parût l'arrêter. M. Rindekly profita de son silence pour
lui représenter de bouche ce qui n'étoit qu'imparfaitement dans la
Commission. Il lui fit le dénombrement de nos pertes depuis plusieurs
années, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient été surpris
plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit
que sous ce prétexte les Espagnols avoient non seulement insulté, mais
saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mêmes, qui étions chargés
d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'être arrêtés par les
Gardes-Côtes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit
conduits jusqu'à l'entrée du Port n'étoit-il pas une véritable
oppression? Enfin pour donner plus de poids à nos plaintes, M. Rindekly
nomma plusieurs Bâtimens dont il demandoit expréssement la restitution,
& particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit été pris
trois mois auparavant à la hauteur de San-Antonio.
La réponse du Gouverneur fut si courte, & ses regards si sombres pendant
toute l'audiance, que cet accueil nous auroit rendu ses intentions
suspectes si l'on avoit pu trouver sur nous ou dans notre Vaisseau
quelque prétexte pour nous chagriner. Mais dans la confiance que nous
avions au bon ordre de nos affaires, nous lui fîmes de nouvelles
plaintes de la froideur avec laquelle il s'expliquoit sur le sujet de
notre voyage, & nous le priâmes, avec beaucoup de hardiesse, de
considerer que les Anglois ne seroient pas toujours disposés à souffrir
les injustices & les violences des Espagnols. Il ne fit point un mot de
réponse à ce reproche; mais en nous congediant d'un air plus ouvert, il
nous assûra que dans l'espace de vingt quatre heures nous connoîtrions
ses véritables sentimens.
Nous sortîmes plus contens qu'il ne se l'imaginoit. Il suffisoit pour
nous, qu'il eût écouté nos représentations, & que nous pussions tirer de
cette audiance un nouveau droit ou plûtôt de nouvelles facilités pour
l'execution de nos projets. Mais nous ne nous étions pas défiés depuis
que nous étions sortis de notre Vaisseau, que par l'ordre du Gouverneur
on avoit fait une très rigoureuse visite de notre cargaison. Les
Gardes-Côtes retenus dans quelque respect par les premiers discours de
M. Rindekly n'avoient osé pousser trop loin leurs recherches; mais à
notre arrivée ils avoient averti le Gouverneur que nous étions chargés
d'eau de vie & d'ustenciles. Quoique ces marchandises ne soient pas d'un
grand usage dans la Baye de Carthagène ni sur la côte où nous avions été
surpris, ce n'étoit pas sans dessein que nous les avions apportées. Nos
gens qu'on avoit interrogés, ne s'étoient défendus qu'en protestant
qu'ils ignoroient celui du Capitaine, & que nous étions partis de nos
Isles dans la seule vûë d'éxecuter notre Commission. Cette réponse à
laquelle nous leur avions recommandé de se borner, avoit si peu
satisfait les Espagnols, que pendant l'audiance du Gouverneur on étoit
entré dans notre logement par son ordre & l'on avoit visité fort
curieusement nos papiers. Heureusement que dans ceux de M. Rindekly
auxquels on s'étoit attaché plus particulierement; il ne s'étoit trouvé
que des observations sans datte sur les moüillages & sur les Côtes.
Comme il se reposoit du reste sur mon Journal, il ne jettoit sur le
papier que ce qui avoit rapport à la Navigation; & ses mémoires, suivant
l'ordre des lieux plûtôt que de celui des jours, pouvoient passer pour
le fruit d'un autre voïage, dans tout autre tems qu'il nous auroit plû
d'imaginer. La même précaution qui m'avoit fait prendre mon journal en
sortant du Vaisseau, m'avoit porté a le mettre dans ma poche en allant à
l'audiance. Tout ce que les Officiers du Gouverneur avoient découvert de
plus, se reduisoit à des calculs de dépense, & à quelques évaluations où
notre or & nos perles étoient nommés. Ce qui suffisoit pour faire naître
des soupçons, n'étoit pas capable de donner des lumiéres qui pussent
nous être nuisibles. Aussi n'avoit-t-on pris aucun de nos papiers, &
nous n'apprîmes avec quelle curiosité on les avoit lûs que par le
Mulâtre qui nous servoit depuis que nous l'avions amené de la Havana.
Cependant, comme il n'en falloit pas davantage pour nous faire juger du
moins que nous étions suspects, nous attendîmes impatiemment la réponse
du Gouverneur. Il se passa deux jours entiers, pendant lesquels nous
demandâmes envain la liberté de voir la Ville; le troisiéme jour au
matin, les mêmes Officiers qui nous avoient conduits à la première
Audience vinrent nous prendre dans le même Carosse. Nous trouvâmes au
Gouverneur un visage plus tranquille. Il nous dit à peu près dans les
mêmes termes que celui de la Havana, qu'il ne connoissoit point, dans la
conduite des Espagnols, d'injustices ni de violences dont les Anglois
pussent se plaindre; que les Gardes-Côtes, & les autres Vaisseaux
d'Espagne, ne faisoient rien que par les ordres du Roi leur Maître, &
dont on ne prît soin d'envoyer des Mémoires fidéles à la Cour de Madrid;
que c'étoit-là que nous devions faire entendre nos justifications, ou
nos plaintes; mais qu'il doutoit qu'elles y parussent fort justes aussi
long-tems; que celle de Londres n'arrêteroit pas les scandaleuses
entreprises des Anglois contre les articles les plus formels du Traité.
Il ajoûta que ses pouvoirs ne s'étendant pas plus loin, il ne pouvoit
nous offrir avec cela que la liberté de partir.
Nous sentîmes combien il seroit inutile, & pour l'interêt de notre
Nation, & pour le nôtre, d'insister sur nos demandes. Mais après que
nous eûmes pris congé de lui, il nous fit rappeller, & s'étant fait
attendre assez long-tems dans une Salle où l'on nous laissa seuls, nous
commençâmes à craindre, qu'après nous avoir expediés assez civilement en
qualité de Ministres publics, il ne revînt à nous faire quelque mauvaise
querelle sur notre cargaison & nos papiers. Il nous parla effectivement
de l'un & de l'autre, mais sans y joindre aucun reproche; & passant
tout-d'un-coup au dessein qu'il avoit, & qu'il se flattoit, nous dit-il,
que nous ne condamnerions pas, de nous faire escorter par ses
Gardes-Côtes jusqu'à la Jamaïque, où il ne doutoit pas que nous
n'allassions porter directement sa réponse; il nous fit comprendre fort
clairement que cette précaution venoit de sa défiance, & que son
dessein même étoit de nous la faire sentir. M. Rindekly, mortifié de
voir toutes nos espérances reculées par ce contretems, crut se tirer
d'embarras en répondant que les ordres dont il étoit chargé
l'obligeoient d'aller à Porto-Bello. Je ne m'y opposerai point, reprit
le Gouverneur, quoique je puisse vous assurer d'avance que la réponse
que vous y recevrez sera conforme à la mienne; mais l'escorte que je
vous donne ne vous sera pas moins utile pour cette route, & servira même
à vous faire prendre la plus courte & la plus sure. Cette raillerie
acheva de nous faire pénétrer ses intentions. Nous consentîmes, sans
repliquer, à ce qui pouvoit nous arriver de plus fâcheux.
Mais le plus malheureux dans cette avanture, étoit le jeune Espagnol qui
s'attendoit à nous suivre. Il sçut bientôt, par le bruit public, que
nous devions être accompagnés des Gardes-Côtes; & dans un désespoir qui
ne lui permettoit plus de rien ménager, il vint, les larmes aux yeux,
nous apporter ses plaintes. Il ne nous restoit que de la compassion à
lui offrir. Cependant, à force de raisonner sur sa situation, l'amour
lui fit naître un expédient qui ne nous parut pas sans vraisemblance, &
pour lequel nous ne lui refusâmes point notre secours. Ses vuës
demandoient de la hardiesse; mais les Amans de cet âge la poussent
toujours jusqu'à la témérité. Il lui vint à l'esprit, que ne devant pas
craindre qu'on recommençât la visite de notre Vaisseau en sortant du
Port, il pouvoit s'y rendre avec sa Maîtresse, dès la nuit suivante; &
que de quelque manière qu'on pût expliquer leur fuite, on s'imagineroit
d'autant moins qu'ils nous eussent suivis, que le voyage que nous
allions faire à Porto-Bello, & la compagnie des Gardes-Côtes, ôteroient
toute vraisemblance à cette supposition. Il se flattoit de demeurer
caché dans le Vaisseau sous quelque déguisement. Enfin il comptoit
encore plus sur notre inclination à l'obliger, dont nous lui avions déja
donné des marques.
Les circonstances rendoient sa proposition fort dangereuse. Cependant la
bonté de notre coeur l'emporta. Je me souvins de mes filles, & ma
tendresse agissant avec plus de force dans l'éloignement, je sentis que
j'aurois voulu les rendre heureuses à toutes sortes de prix. La seule
restriction que nous mîmes à nos promesses, regarda la manière d'arriver
au Vaisseau. Nous consentions à recevoir les deux Amans; mais nous ne
voulions pas contribuer à leur fuite, ni qu'on pût même nous accuser
d'avoir favorisé leur départ. Spallo, c'est le nom que le jeune homme
voulut se donner en quittant Carthagène, ne nous fit ses adieux que
jusqu'à la nuit suivante, & partit charmé de l'interêt que nous prenions
à sa fortune.
Nous regagnâmes notre Bord à l'entrée de la nuit, sans avoir vû
Carthagène autrement que par nos fenêtres. Les trois Gardes-Côtes
étoient à l'ancre si près de notre Vaisseau, qu'on s'entendoit de leurs
bords au nôtre, sans effort pour prêter l'oreille. Nous convînmes de
partir au premier vent qui favoriseroit la sortie du Port. Une partie de
la nuit se passa. Au premier souffle du vent que nous attendions, les
cris des Espagnols nous ayant avertis de mettre à la voile, je
commençois à désesperer que nos jeunes Amans eussent trouvé le moyen de
sortir de la Ville. Mais un homme de l'Équipage, que j'avois chargé de
tenir les yeux ouverts de ce côté-là, vint me dire à l'oreille qu'il
voyoit approcher une Chaloupe. Je tremblai qu'elle ne fût apperçue des
Gardes-Côtes. L'amour la conduisoit avec son secours ordinaire,
c'est-à-dire avec plus de bonheur que de prudence. Je me présentai
moi-même à l'échelle, pour recevoir Spallo & sa Maîtresse. Cette jeune
fille étoit tremblante; & lorsqu'ayant mis le pied dans le Vaisseau, son
Amant lui eût appris que j'étois leur plus ardent Protecteur, elle se
jetta sans réserve entre mes bras, pour me témoigner sa reconnoissance
dans les termes les plus passionnés.
Je la trouvai digne du service que nous lui avions promis. C'étoit une
brune, qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, & qui joignoit
beaucoup de maturité d'esprit aux charmes de la jeunesse. Quoique Spallo
ne fût pas sans mérite, il me sembla fort inférieur à sa Maîtresse, & je
n'eus pas de peine à comprendre qu'il fût disposé à tout sacrifier pour
elle, avec le double motif de l'amour & de l'interêt. Ils n'étoient
accompagnés que d'un seul Matelot, qu'ils avoient excessivement
récompensé de ses services. J'admirai, sur leur récit, que sans le
secours ni la participation d'aucun Domestique, ils eussent pû
transporter au rivage deux grandes malles, qui contenoient leurs habits
& leur argent. Leur secret n'avoit été confié qu'au Matelot qui les
avoit servis. Avec tant de prudence dans leur conduite, je ne doutai
point du succès de leur entreprise. M. Rindekly les mit dans un cabinet
qui touchoit à sa chambre, & par le soin que je pris de détourner les
gens de l'Équipage, à peine s'en trouva-t'il quatre à qui leur arrivée
ne put être cachée.
Le jour commençoit à luire lorsque nous levâmes l'ancre. Nous
affectâmes, en descendant au long du Canal, de ne pas faire des
observations trop curieuses; de sorte qu'après avoir demeuré quatre
jours à Carthagène, & traversé deux fois le Port, je me trouvai bien
moins instruit par mes yeux que par la Relation qu'on m'avoit
communiquée deux ans auparavant. La saison nous exposant beaucoup aux
vents de Terre, qui sont toujours dangereux jusqu'à l'entrée du Golfe
Darien, les Gardes-Côtes ausquels nous abandonnions le soin de nous
conduire, nous firent prendre si fort au large que nous eûmes vers le
soir la vûë de l'Isle de la Providence. Ce fut à l'occasion de cette
Isle que nos deux jeunes Amans coururent un fort grand risque. Un des
Capitaines Gardes-Côtes, qui nous avoit toujours traités avec beaucoup
de politesse, profita du tems, qui étoit fort tranquille, pour se mettre
dans sa Chaloupe, & nous surprendre dans notre Bord. Nous étions à
table, au commencement de la nuit; les deux Amans y étoient avec nous.
Le Garde-Côte, s'étant fait un plaisir d'entrer dans la chambre du
Capitaine, sans nous avoir fait avertir de son arrivée, prit
tout-d'un-coup son sujet de l'Isle de la Providence, dont il nous dit
qu'il étoit venu nous apprendre les curiosités. La vûë d'un Espagnol
causa tant de fraïeur à la Maîtresse de Spallo, que les marques qu'elle
en donna ne purent manquer de la trahir. Le Garde-Côte, qui avoit à
peine jetté les yeux sur elle, les y fixa si attentivement qu'il la
reconnut pour une femme de sa Nation. En vain M. Rindekly s'efforça de
lui ôter cette idée par une Histoire feinte qu'il tira sur le champ de
son imagination. Je compris qu'une fable sans vraisemblance nous
deviendroit plus nuisible que la vérité, & priant le Garde-Côte de me
suivre dans le cabinet, pour soulager l'embarras des deux Amans,
j'entrepris de le mettre dans leurs interêts par tous les motifs qui
pouvoient faire impression sur un galant homme. Sans lui parler de ce
qui s'étoit passé à Carthagène, je commençai l'Histoire de Spallo à son
arrivée dans notre Vaisseau; je le priai de consulter son propre coeur, &
de décider sur le parti que nous avions dû prendre à la vûë de deux
jeunes gens qui s'étoient déja trop engagés en quittant leur famille,
pour y reparoître sans honte, & qui n'avoient point d'autre ressource,
si nous les eussions rejettez, que de se précipiter dans la Mer. C'étoit
la crainte de les réduire à cet excès de désespoir qui nous avoit
attendris autant que leurs prieres, & leurs larmes. Ils ne pensoient
d'ailleurs qu'à se joindre par un mariage honnête, pour retourner
aussi-tôt à Carthagène. Enfin les chagriner dans leur entreprise,
c'étoit leur ôter tout à la fois l'honneur, la vie, & la fortune. Tandis
que je plaidois leur cause auprès du Garde-Côte, il s'éleva un vent si
furieux, que n'en ignorant point le danger dans cette Mer, il ne pensa
qu'à regagner son Vaisseau, après m'avoir promis de ne pas nuire aux
jeunes Amans, & de revenir pour lier connoissance avec eux. Mais nous ne
devions pas si-tôt nous revoir; & lorsque nous nous croyions en sûreté
de la part de nos plus dangereux Ennemis, nous ne sçavions pas à quel
péril nous allions être exposés.
L'orage étant devenu furieux, nous fûmes emportés toute la nuit par les
vents & les flots sans pouvoir tenir de route certaine. Au point du jour
nous eûmes comme un présage du malheur qui nous menaçoit; ce fut un
météore qui s'enflamma vers la Poupe du Vaisseau, & qui passant avec
beaucoup de bruit à la hauteur de nos mâts comme un dragon de feu,
s'alla dissiper vers la terre que nous commencions à découvrir. Nous
avions perdu la vûë des Gardes-Côtes, & nous ignorions absolument dans
quel lieu nous étions. Autant que nous en pouvions juger par le vent qui
étoit venu de terre, & par la connoissance des courans, qui roulent avec
violence dans le Golfe de Méxique, nous nous crûmes dans une large Baye
de ce Golfe, & la terre que nous appercevions devoit être quelque partie
du Méxique. Mais notre incertitude se changea bien-tôt dans une plus
juste allarme. J'apperçus de loin neuf Pirogues, qui ne me parurent
d'abord que des morceaux de bois flottans sur l'eau. J'en avertis le
Capitaine; il me dit, après les avoir considerées: si nous étions dans
une autre Mer, je croirois que ce seroit une armée de Sauvages qui
iroient à quelque expédition; mais un moment après, les ayant vûs
revirer, il s'écria, _pare pare le canon_, c'est un grand nombre de
Sauvages. Comme ils étoient encore éloignés de nous, on eut le tems de
se préparer au combat, ou de se mettre du moins en état de ne le pas
craindre.