Paroisse de Saint André, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph,
où prend sa source la Rivière de Saint Joseph, qui est la principale de
l'Isle. Elle sort de la Plantation de _David_, & va se jetter dans la
Mer au-dessous de _Holder_, après un cours qui n'est gueres que
d'environ deux milles. Quelques-uns prétendent que les eaux de cette
Rivière, & de celle de Scotland, sont quelquefois alterées par l'eau de
la Mer, qui traverse le sable dans les grandes marées. Les plus éclairés
assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les marées couvrent
souvent les pâturages & les plantations à quelque distance, ce qui rend
alors le passage de ces lieux fort difficile.
Outre ces deux Rivières, on trouve presqu'à chaque Plantation des
sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est
presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au
long de la même Côte, trois milles jusqu'à Saint-Jean. C'est dans cette
Paroisse qu'est située la célebre Plantation du Colonel James Drax,
qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de
tous les Négocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le
Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-André. Là
commence une chaîne de Montagnes qui régne depuis Valrond jusqu'au Mont
de Middleton, & delà jusqu'à la Paroisse d'Harding. Cette partie de
l'Isle est la derniere qui ait été habitée, à l'exception de Scotland.
Trente ans après le premier établissement des Anglois, il n'y avoit
encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu'à celle de
Cottonhouse, qui est près d'Ostin. Tout étoit couvert de bois; au lieu
qu'à present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'à
Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'à
Christchurch, on compte sept milles.
La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tiré son nom du
premier Anglois qui s'y est établi. C'etoit un Fou, qui ne laissa point
d'y amasser des richesses considérables, & dont le nom a prévalu sur
celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au même lieu. La Baye de
cette Ville est flanquée de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre
du côté de la Terre. La communication est libre entre les deux par le
moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville,
contient quarante pièces de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit,
mais ils défendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de
Hole, & bâtie presque de même. On ne compte delà que six milles jusqu'à
Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est éloignée d'un mille
& demi. C'est-là que sont les fameux jardins de M. Pierce, où l'on voit
des allées admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes
sortes d'arbres les plus délicieux, des ouvrages d'eaux, avec une
prodigieuse quantité de fruits & de fleurs.
Après avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, où je ne manquai
point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord, _River-Bay_,
_Teut-Bay_, _Baker'sbay_; à l'Est, _Skullbay_, _Foul-Bay_, _Mill's-Bay_,
_Long-Bay_, _Women's-Bay_; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, &
celle d'Ostin, _Sixmen's-Bay_; & du côté le plus Occidental de l'Isle,
_Cliff's-Bay_; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont
sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine;
j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivières,
tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui
se jette dans la Mer à un mille de la Rivière de ce dernier nom; le
torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la
Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver à la Mer; on
trouve aussi de côté & d'autre des mares ou des étangs, qui ont été
ouverts pour la commodité de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un
ruisseau qu'on appelle la Rivière Indienne, _Indian River_, qui roule
assez d'eau pour aller jusqu'à la Mer.
La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un fossé &
un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye
d'épines, dont les pointes sont capables de faire des blessures
dangereuses.
Une rareté particuliere à cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de
vastes caves qu'on y trouve de tous côtés. Il y en a de plusieurs milles
de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Nègres
s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose à redouter de la colere de
leurs Maîtres. On prétend qu'elles servoient de retraite aux Caraïbes,
lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais
possedé.
Il y a peu d'édifices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Négocians
ont apporté, jusqu'à present, moins de soins à l'embellissement de leur
demeure, qu'à l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les
Églises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient
bâties réguliérement. Les Maisons y sont extrêmement basses, & c'est
apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par
lequel tous les Édifices furent abbattus, qui empêche qu'on ne leur
donne plus d'élévation. On n'y voit point de tapisseries, quoique
l'humidité de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la même
raison fait appréhender que les tapisseries ne fussent exposées
trop-tôt à la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de
l'élégance, du moins de la propreté & de la commodité.
On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles
de l'Univers, puisque dès les premiers essais qu'on en a faits pour les
cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse.
Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fécondité, ce qui n'est pas
surprenant après qu'on en a tiré tant de richesses, il ne laisse pas,
avec un peu de culture, de produire encore des trésors si considérables
qu'on a peine à se le persuader quand on ne connoît point le commerce de
cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les
ans à l'Angleterre 10 Schellings, qui font près de douze livres de
France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de
plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce à la Barbade &
à Londres. Enfin l'on ne connoît point de terre plus féconde. Les
quartiers mêmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui
est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'année. Les
arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit
constamment des fleurs & des fruits, c'est-à-dire, tous les agrémens, &
toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturité de l'automne.
Les Habitans y sont occupés sans cesse à semer ou à planter; mais
sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons où l'on
confie à la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de
légumes.
On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de
sucre, parce que toutes les saisons étoient également favorables. Mais
depuis qu'on s'est apperçû de quelque épuisement de la terre, qui a fait
prendre le parti de la cultiver réguliérement, la saison pour planter
les cannes de sucre est entre le mois d'Août & celui de Janvier.
Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont
l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de
plantes, de fruits, & de légumes, dont on trouve la description dans
plusieurs Livres. Rien n'égale la beauté des jardins, dès qu'on donne
le moindre soin à leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des
Champs Élisées n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans
l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec
plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans
d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les proprietés dans M.
Ligon, & dans le Docteur Stubs.
Une remarque à l'avantage de la Barbade, c'est que la plûpart des Chefs
de Plantations sont des gens de qualité; ce qui lui donne une sorte de
supériorité sur toutes les autres Colonies de l'Amérique, où l'on sçait
que les premiers Habitans ont été presque tous des gens sans nom & sans
aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Paléologue, descendu,
suivant les prétentions de sa famille, des anciens Empereurs du même
nom. C'est apparemment pour soutenir ces idées de Noblesse, que les Rois
d'Angleterre créent souvent Chevaliers Baronets les plus riches
Négocians de la Barbade. Il y en eut treize de créés tout-d'un-coup en
1661.
L'excellence du Pays y attira tant de monde dès l'origine de notre
établissement, que vingt ans après, la milice y étoit plus nombreuse
qu'elle ne l'est aujourd'hui à la Virginie, qui a cinquante fois plus
d'étendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que
de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considérablement augmenté en 1676,
sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit
vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de
familles Européennes, avec quatre-vingt mille Nègres; ce qui faisoit en
tout plus de cent cinquante mille âmes, dans une Isle qui n'est gueres
plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en
Angleterre qui soient si peuplées. L'Angleterre contient quatre cent
fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par conséquent
cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette régle le
nombre à l'étendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a
pas sept millions.
Cependant cette quantité de monde est fort diminuée à la Barbade depuis
la retraite de plusieurs riches Négocians qui sont venus joüir de leur
fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apportée dans
l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Maîtres & d'Esclaves, qu'on n'y
compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans
Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Nègres. On distingue les
Habitans en trois ordres: les Maîtres, qui sont, ou Anglois, ou
Écossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de François,
& de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des
Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en
Europe, pour aller servir à la Barbade l'espace de quatre ans ou
davantage; & ceux qui sont transportés en punition de quelque crime. Les
honnêtes gens de l'Isle méprisoient autrefois ceux-ci jusqu'à refuser de
s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les
ont forcés d'employer tout ce qui se presente. À l'égard des autres, la
plûpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de
chagrin a chassés de leur Patrie, & qui, après avoir rempli
l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former
une bonne Plantation qui les enrichit.
Les Maîtres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits
Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, &
pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite
nombreuse, leurs carosses, & leurs livrées beaucoup plus magnifiques que
les équipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont
des Barques fort ornées sur lesquelles ils se plaisent à faire le tour
de l'Isle. Les Dames y sont vêtuës avec autant de goût, & de propreté
que de magnificence. Leurs societés ne sont pas moins agréables que
celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus
honnêtes gens de nos Provinces. La générosité, la politesse,
l'hospitalité, régnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur
nourriture commune est la même qu'en Angleterre; mais rien n'est
comparable à la beauté de leurs desserts, qui sont composés de mille
choses délicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont
obligés de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs
liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres
sterling, ou plus s'il sçait quelque métier; une femme dix livres,
lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur
service est expiré. La condition des Esclaves Nègres est fort misérable,
parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement
trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles
qu'on ne fait pas difficulté d'en donner jusqu'à deux ou trois cens
livres sterling.
On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les
Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans
l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au
contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à
celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme
un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le
Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux
qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à
leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont
sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au
moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé,
pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de
rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices
dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un
Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû
découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe
que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos
Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la
plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement
sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine
mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services
dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les
soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si
furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux
sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë,
on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la
derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que
c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à
pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont
moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose
de la férocité de leurs peres.
Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur
peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux,
soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire
que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours
dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur
est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur
du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui
vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en
Angleterre.
Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue
découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de
la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes
deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils
étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º.
Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre
est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent
d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une
chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son
corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se
rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre
qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par
un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un
domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la
dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit
aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles
des Habitans de l'Europe.
Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres;
c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour
lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est
environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment
de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est
fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes
cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux
ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie,
ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, &
rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent
l'estomac.
Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux
instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes
pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs
que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il
reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays
n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les
jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie
du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un
climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce
n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire
chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais
effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de
Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une
cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque
moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point
estimé.
Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de
Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous
trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous
admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours
la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit
mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le
prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.
Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui
pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le
sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait
naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas
aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens.
Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du
monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans
forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne
partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade,
richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle
prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La
seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la
nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel
Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde
& le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux
Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de
Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le boeuf & le porc. Mais depuis
la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens
Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de
sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble.
Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils
envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé
d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en
produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours
avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour
les commissions de vente & de retour.
Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net
ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le
lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer.
Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est
remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans
l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou
peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas
soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête
homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis
quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années,
sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour
accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au
climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être
portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout
le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de
l'Europe.
Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent
accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on
transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le
Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se
défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais
à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en
Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux
trafic.
Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui
faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me
proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de
vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me
faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous
fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de
précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous
défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la
prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il
avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre
Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises.
Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter
l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières,
à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.
Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la
Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux
Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie
de notre bien en Angleterre, par la route de France.
Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui
fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes
le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la
grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze
de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande
partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques
Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade.
L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents
d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a
moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle
est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les
édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se
ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte
le nom de _Little Carenage_, où nos Anglois ont pensé long-tems à se
fortifier.