En suivant le rivage depuis Sainte-Lucie, on trouve à cinq milles la

Paroisse de Saint André, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph,

où prend sa source la Rivière de Saint Joseph, qui est la principale de

l'Isle. Elle sort de la Plantation de _David_, & va se jetter dans la

Mer au-dessous de _Holder_, après un cours qui n'est gueres que

d'environ deux milles. Quelques-uns prétendent que les eaux de cette

Rivière, & de celle de Scotland, sont quelquefois alterées par l'eau de

la Mer, qui traverse le sable dans les grandes marées. Les plus éclairés

assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les marées couvrent

souvent les pâturages & les plantations à quelque distance, ce qui rend

alors le passage de ces lieux fort difficile.

Outre ces deux Rivières, on trouve presqu'à chaque Plantation des

sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est

presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au

long de la même Côte, trois milles jusqu'à Saint-Jean. C'est dans cette

Paroisse qu'est située la célebre Plantation du Colonel James Drax,

qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de

tous les Négocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le

Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-André. Là

commence une chaîne de Montagnes qui régne depuis Valrond jusqu'au Mont

de Middleton, & delà jusqu'à la Paroisse d'Harding. Cette partie de

l'Isle est la derniere qui ait été habitée, à l'exception de Scotland.

Trente ans après le premier établissement des Anglois, il n'y avoit

encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu'à celle de

Cottonhouse, qui est près d'Ostin. Tout étoit couvert de bois; au lieu

qu'à present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'à

Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'à

Christchurch, on compte sept milles.

La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tiré son nom du

premier Anglois qui s'y est établi. C'etoit un Fou, qui ne laissa point

d'y amasser des richesses considérables, & dont le nom a prévalu sur

celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au même lieu. La Baye de

cette Ville est flanquée de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre

du côté de la Terre. La communication est libre entre les deux par le

moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville,

contient quarante pièces de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit,

mais ils défendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de

Hole, & bâtie presque de même. On ne compte delà que six milles jusqu'à

Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est éloignée d'un mille

& demi. C'est-là que sont les fameux jardins de M. Pierce, où l'on voit

des allées admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes

sortes d'arbres les plus délicieux, des ouvrages d'eaux, avec une

prodigieuse quantité de fruits & de fleurs.

Après avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, où je ne manquai

point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord, _River-Bay_,

_Teut-Bay_, _Baker'sbay_; à l'Est, _Skullbay_, _Foul-Bay_, _Mill's-Bay_,

_Long-Bay_, _Women's-Bay_; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, &

celle d'Ostin, _Sixmen's-Bay_; & du côté le plus Occidental de l'Isle,

_Cliff's-Bay_; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont

sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine;

j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivières,

tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui

se jette dans la Mer à un mille de la Rivière de ce dernier nom; le

torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la

Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver à la Mer; on

trouve aussi de côté & d'autre des mares ou des étangs, qui ont été

ouverts pour la commodité de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un

ruisseau qu'on appelle la Rivière Indienne, _Indian River_, qui roule

assez d'eau pour aller jusqu'à la Mer.

La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un fossé &

un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye

d'épines, dont les pointes sont capables de faire des blessures

dangereuses.

Une rareté particuliere à cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de

vastes caves qu'on y trouve de tous côtés. Il y en a de plusieurs milles

de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Nègres

s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose à redouter de la colere de

leurs Maîtres. On prétend qu'elles servoient de retraite aux Caraïbes,

lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais

possedé.

Il y a peu d'édifices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Négocians

ont apporté, jusqu'à present, moins de soins à l'embellissement de leur

demeure, qu'à l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les

Églises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient

bâties réguliérement. Les Maisons y sont extrêmement basses, & c'est

apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par

lequel tous les Édifices furent abbattus, qui empêche qu'on ne leur

donne plus d'élévation. On n'y voit point de tapisseries, quoique

l'humidité de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la même

raison fait appréhender que les tapisseries ne fussent exposées

trop-tôt à la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de

l'élégance, du moins de la propreté & de la commodité.

On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles

de l'Univers, puisque dès les premiers essais qu'on en a faits pour les

cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse.

Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fécondité, ce qui n'est pas

surprenant après qu'on en a tiré tant de richesses, il ne laisse pas,

avec un peu de culture, de produire encore des trésors si considérables

qu'on a peine à se le persuader quand on ne connoît point le commerce de

cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les

ans à l'Angleterre 10 Schellings, qui font près de douze livres de

France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de

plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce à la Barbade &

à Londres. Enfin l'on ne connoît point de terre plus féconde. Les

quartiers mêmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui

est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'année. Les

arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit

constamment des fleurs & des fruits, c'est-à-dire, tous les agrémens, &

toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturité de l'automne.

Les Habitans y sont occupés sans cesse à semer ou à planter; mais

sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons où l'on

confie à la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de

légumes.

On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de

sucre, parce que toutes les saisons étoient également favorables. Mais

depuis qu'on s'est apperçû de quelque épuisement de la terre, qui a fait

prendre le parti de la cultiver réguliérement, la saison pour planter

les cannes de sucre est entre le mois d'Août & celui de Janvier.

Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont

l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de

plantes, de fruits, & de légumes, dont on trouve la description dans

plusieurs Livres. Rien n'égale la beauté des jardins, dès qu'on donne

le moindre soin à leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des

Champs Élisées n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans

l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec

plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans

d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les proprietés dans M.

Ligon, & dans le Docteur Stubs.

Une remarque à l'avantage de la Barbade, c'est que la plûpart des Chefs

de Plantations sont des gens de qualité; ce qui lui donne une sorte de

supériorité sur toutes les autres Colonies de l'Amérique, où l'on sçait

que les premiers Habitans ont été presque tous des gens sans nom & sans

aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Paléologue, descendu,

suivant les prétentions de sa famille, des anciens Empereurs du même

nom. C'est apparemment pour soutenir ces idées de Noblesse, que les Rois

d'Angleterre créent souvent Chevaliers Baronets les plus riches

Négocians de la Barbade. Il y en eut treize de créés tout-d'un-coup en

1661.

L'excellence du Pays y attira tant de monde dès l'origine de notre

établissement, que vingt ans après, la milice y étoit plus nombreuse

qu'elle ne l'est aujourd'hui à la Virginie, qui a cinquante fois plus

d'étendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que

de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considérablement augmenté en 1676,

sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit

vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de

familles Européennes, avec quatre-vingt mille Nègres; ce qui faisoit en

tout plus de cent cinquante mille âmes, dans une Isle qui n'est gueres

plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en

Angleterre qui soient si peuplées. L'Angleterre contient quatre cent

fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par conséquent

cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette régle le

nombre à l'étendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a

pas sept millions.

Cependant cette quantité de monde est fort diminuée à la Barbade depuis

la retraite de plusieurs riches Négocians qui sont venus joüir de leur

fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apportée dans

l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Maîtres & d'Esclaves, qu'on n'y

compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans

Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Nègres. On distingue les

Habitans en trois ordres: les Maîtres, qui sont, ou Anglois, ou

Écossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de François,

& de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des

Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en

Europe, pour aller servir à la Barbade l'espace de quatre ans ou

davantage; & ceux qui sont transportés en punition de quelque crime. Les

honnêtes gens de l'Isle méprisoient autrefois ceux-ci jusqu'à refuser de

s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les

ont forcés d'employer tout ce qui se presente. À l'égard des autres, la

plûpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de

chagrin a chassés de leur Patrie, & qui, après avoir rempli

l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former

une bonne Plantation qui les enrichit.

Les Maîtres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits

Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, &

pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite

nombreuse, leurs carosses, & leurs livrées beaucoup plus magnifiques que

les équipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont

des Barques fort ornées sur lesquelles ils se plaisent à faire le tour

de l'Isle. Les Dames y sont vêtuës avec autant de goût, & de propreté

que de magnificence. Leurs societés ne sont pas moins agréables que

celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus

honnêtes gens de nos Provinces. La générosité, la politesse,

l'hospitalité, régnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur

nourriture commune est la même qu'en Angleterre; mais rien n'est

comparable à la beauté de leurs desserts, qui sont composés de mille

choses délicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont

obligés de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs

liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres

sterling, ou plus s'il sçait quelque métier; une femme dix livres,

lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur

service est expiré. La condition des Esclaves Nègres est fort misérable,

parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement

trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles

qu'on ne fait pas difficulté d'en donner jusqu'à deux ou trois cens

livres sterling.

On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les

Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans

l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au

contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à

celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme

un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le

Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux

qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à

leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont

sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au

moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé,

pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de

rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices

dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un

Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû

découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe

que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos

Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la

plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement

sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine

mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services

dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les

soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si

furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux

sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë,

on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la

derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que

c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à

pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont

moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose

de la férocité de leurs peres.

Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur

peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux,

soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire

que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours

dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur

est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur

du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui

vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en

Angleterre.

Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue

découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de

la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes

deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils

étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º.

Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre

est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent

d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une

chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son

corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se

rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre

qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par

un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un

domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la

dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit

aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles

des Habitans de l'Europe.

Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres;

c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour

lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est

environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment

de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est

fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes

cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux

ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie,

ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, &

rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent

l'estomac.

Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux

instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes

pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs

que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il

reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays

n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les

jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie

du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un

climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce

n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire

chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais

effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de

Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une

cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque

moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point

estimé.

Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de

Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous

trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous

admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours

la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit

mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le

prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.

Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui

pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le

sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait

naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas

aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens.

Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du

monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans

forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne

partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade,

richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle

prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La

seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la

nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel

Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde

& le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux

Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de

Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le boeuf & le porc. Mais depuis

la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens

Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de

sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble.

Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils

envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé

d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en

produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours

avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour

les commissions de vente & de retour.

Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net

ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le

lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer.

Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est

remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans

l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou

peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas

soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête

homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis

quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années,

sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour

accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au

climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être

portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout

le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de

l'Europe.

Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent

accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on

transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le

Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se

défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais

à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en

Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux

trafic.

Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui

faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me

proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de

vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me

faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous

fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de

précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous

défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la

prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il

avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre

Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises.

Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter

l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières,

à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.

Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la

Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux

Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie

de notre bien en Angleterre, par la route de France.

Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui

fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes

le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la

grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze

de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande

partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques

Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade.

L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents

d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a

moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle

est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les

édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se

ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte

le nom de _Little Carenage_, où nos Anglois ont pensé long-tems à se

fortifier.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 12 / 34 段