La Jurisdiction de la Havana s'étend sur la moitié de l'Isle, comme

celle de _San Jago de Cuba_ sur l'autre partie. Quoique San Jago ait

toujours passé pour la ville Capitale, la Havana ne lui céde cet

avantage que pour le nom, car elle est la résidence du Gouverneur

général de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago

n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Siège Épiscopal,

dont le revenu annuel est de cinquante mille écus. Les environs de la

ville sont la plus belle & la plus fertile partie du païs. Le reste de

l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni

troupeaux.

Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut

considerer la Havana. Je réserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes

les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux

articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'être

traduites dans quelque autre Langue, pour servir de préservatif contre

l'utilité que l'Angleterre en peut tôt ou tard esperer. Par bien des

questions hazardées, M. Rindekly étoit parvenu à se faire éclaircir

quantité de vûës qu'il avoit formées anciennement, & quelques-unes dont

il étoit redevable à l'article de mon Journal, où j'avois inseré la

Relation de Carthagène. Revenant toujours à l'idée qu'on se trompoit en

croyant les Naturels de l'Amérique revenus du goût qu'ils avoient eu

pour nos petites denrées, il esperoit beaucoup plus de cette voie que

d'un commerce régulier; & suivant ses mesures, il se croyoit également à

couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la

Justice.

Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long séjour à la

Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous déclarer qu'ayant

rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vûës

suspectes qui pussent nous arrêter. Cette explication, jointe au soin

qu'on avoit eu de retenir constamment notre Équipage à bord, nous fit

craindre quelque insulte des Habitans, si nous différions notre départ

jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la

Langue du païs, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion,

_traîtres_ & _Lutheriens_. Nous étions d'ailleurs assez satisfaits du

Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des

plaintes contre les Gardes-Côtes, qui nous avoient enlevé plusieurs

Bâtimens sous de faux prétextes, mais de protester que la Nation n'ayant

aucune part aux entreprises supposées de quelques particuliers, les

articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant

aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient été pris, nous avions

demandé que les Marchands interessés fussent entendus dans leurs

allégations, & qu'il ne leur fût pas nécessaire de recourir à la Cour de

Londres, ou à celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les

preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit répondu, après

quelques jours de délibération, que la témerité des Contrebandiers étant

portée à l'excès, il ne falloit pas s'étonner que les Espagnols fissent

tout ce qui dépendoit d'eux pour les réprimer; que les Gardes-Côtes

n'exécutoient là-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il étoit

vrai qu'ils les eussent quelquefois excedés, c'étoit à la Cour même

qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'étoit d'elle qu'ils

recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une réponse si vague ne

tendît qu'à se défaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insisté

sur plusieurs Barques qui avoient été prises hors du Golfe, & qui ne

pouvoient être accusées, par conséquent, du commerce clandestin. Il

avoit reclamé leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne

pensoit qu'a nous ménager le tems dont nous avions besoin, il s'étoit

rendu ensuite à la réponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours

dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit à la Cour, ou au

Gouverneur général.

La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de

l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant

neuf jours. Nous débauchâmes un Nègre, que toutes les précautions des

Officiers du Port ne purent empêcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y

tenir caché. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au

Sud la route de la Jamaïque; c'étoit celle qui convenoit aussi à son

premier dessein. Nous rencontrâmes vers San Antonio, quelques Marchands

Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant à la vûe

de la Jamaïque avec un vent favorable, nous entrâmes dans la Grande Mer,

pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein eût été de

nous rendre à la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prîmes

directement vers celle de la Marguerite, où l'importance de notre

entreprise étoit d'arriver sans être apperçus des Gardes-Côtes. La

fortune nous seconda si heureusement que nous ne fûmes point retardés

par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous étant

trop approchés de la Grenade, nous évitâmes un autre danger, en

reconnoissant aussi-tôt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit

beaucoup mieux toutes ces Mers que les Côtes d'Afrique, nous fit

découvrir, vers le soir, le Château de Monpatre, au Cap de l'Est de la

Marguerite.

Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu où

la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pêche des

Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands

ou de leurs Facteurs, nous cherchâmes quelque lieu plus écarté pour

aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrâmes au

commencement de la nuit dans une petite Baie, où l'obscurité ne nous

empêcha point d'appercevoir de la fumée qui s'élevoit en tourbillons.

Nous jettâmes l'ancre aussi-tôt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans

péril dans un lieu si paisible, ne se fia qu'à lui-même du soin de

prendre les premières informations. La Lune, qui commença bien-tôt à

paroître, lui fit remarquer plus distinctement que la fumée sortoit de

quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens.

Ayant gagné le rivage, il se trouva éloigné, d'environ deux milles, des

cabanes qu'il avoit apperçues. Il fit ce chemin avec le même courage.

C'étoit une petite Habitation de Mulâtres, qui parloient presque tous la

Langue Espagnole. Il en fut reçu avec hnmanité; & sans leur expliquer

ses desseins, il parla de son arrivée comme si le mauvais état de notre

Vaisseau l'eût forcé de s'arrêter au premier lieu qui s'étoit offert.

Il revint fort content de la douceur des Mulâtres. Il avoit appris d'eux

que les Vaisseaux Espagnols étoient partis de l'Isle depuis six

semaines, mal satisfaits de la pêche de cette année; mais loin d'être

refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tiré, il en conclut,

au contraire, que ce qui n'étoit pas tombé entre leurs mains devoit être

resté dans l'Isle, & ce n'étoit pas sans fondement qu'il formoit cette

conjecture. Il sçavoit par d'autres informations, que les Mulâtres & les

Nègres qu'ils employoient à la pêche, ne se trouvant point assez payés

ou récompensés de leurs peines, commençoient à prendre l'usage de leur

dérober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les

donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & même de

Surinam. Dès la pointe du jour nous vîmes arriver cinq ou six Barques,

que nous ne fîmes pas difficulté de laisser approcher. Nous reçûmes à

bord plusieurs Mulâtres, ausquels nous rendîmes fort avantageusement les

honnêtetés qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point

qu'on leur parlât de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M.

Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets

& quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet,

ces misérables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de

recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec

une dureté surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture.

Cette première visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous

coûterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous

assurerent eux-mêmes que nous n'aurions pas de peine à nous en procurer

un grand nombre, nous leur fîmes voir nos provisions de liqueurs fortes,

& toutes nos autres denrées, en les leur proposant comme un prix que

nous distribuerions libéralement à ceux de qui nous recevrions les plus

grands services.

J'étois d'avis d'attendre à bord ce que produiroient nos promesses; mais

l'ardeur de l'Équipage, & celle de M. Rindekly même, ne put se moderer à

la vûe d'une si belle carriere. La moitié de nos gens quitterent le

Vaisseau, dans la résolution, non-seulement de chercher d'autres

Habitations, mais d'aller jusqu'à Makanas, qui en est une plus

considérable à quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre débarquement

y arriva plûtôt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Mulâtres &

d'Amériquains, à qui il étoit resté des Perles, vinrent au bord du

rivage, où je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit.

Je fis un négoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut

surpris du trésor qu'il trouva dans une grande caisse à son retour. Il

avoit beaucoup moins réüssi par la peine qu'il s'étoit donnée de

parcourir une longue étendue de Côtes. La Marguerite n'est point une

petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; &

si toutes ses parties ressemblent à celle dont nous avions la vûe, elles

doivent être fort agréables. Elle n'est séparée de la nouvelle

Andalousie que par un détroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche

en fruits & en pâturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir

avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute

des Espagnols, qui dans l'immense étenduë de Païs dont ils sont les

Maîtres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres précieuses; à

peine les Insulaires les plus aisés ont-ils de quoi se mettre à couvert

de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont

obligés de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent

continuellement.

Les Espagnols, n'étant pas toujours assez forts pour contraindre les

Naturels à leur pêcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves

Nègres qu'ils employent à cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont

obligés de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les

huîtres, & qui ignorent ordinairement la manière de se défendre des

Monstres marins, périssent en grand nombre, soit qu'ils soient étouffés

par l'eau, ou dévorés par les Requins. Aussi la pêche la plus abondante

se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amériquains du Païs,

qui sçavent mieux se garantir des périls de la Mer. Mais s'ils ne sont

pressés par un extrême besoin, ils cachent à l'arrivée de ces rigoureux

Maîtres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont

les plus nécessaires. Nous remarquâmes qu'ils avoient beaucoup plus

d'inclination à trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils

conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de

Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de désordres & de

cruautés. Ils sont exposés d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui

viennent souvent troubler leur pêche, & qui leur ravissent cruellement

le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est

déja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils

pêchent actuellement.

Enfin, si nous épuisâmes une grande parti de nos provisions, nous les

crûmes réparées au centuple par trois grandes caisses des plus belles

Perles du monde que nous recueillîmes en moins de quinze jours. Nous ne

nous serions point lassés si-tôt d'une si heureuse entreprise, si nous

n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent,

que les Espagnols étoient avertis de notre expédition, & qu'ils

pensoient à nous faire repentir de notre hardiesse.

M. Rindekly jugea que dans la crainte d'être poursuivis par les

Gardes-Côtes, nous n'avions point d'autre route à prendre que celle de

la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaïque, il avoit

eu soin de prendre des Lettres de recommandation à Port-Royal, pour

quelques riches Négocians de la Barbade, & même pour l'Isle Françoise de

la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos

richesses en dépôt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y

renouveller nos provisions. Nous quittâmes la Marguerite dès la nuit

suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous

arrivâmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures, à l'entrée de

la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est située.

Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a porté autrefois le nom

de Saint-Michel. Elle est au 12e degré 55 minutes de latitude, comme

on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la première Maison

du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une

situation fort basse & fort marécageuse, nous empêcherent de

l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent à

mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvâmes rien de désagréable

que les marais & les terres mortes dont elle est environnée. Elle

contient environ douze cens Maisons, toutes bâties de pierres. Les rues

sont larges, les édifices fort élevés, & les loyers aussi chers que dans

les quartiers les plus frequentés de Londres. La principale Église ne le

cede point en grandeur à nos plus vastes Cathédrales. Le clocher en est

beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pièces

fort estimées.

Les Forts qui défendent l'accès de la Ville sont construits avec tant

d'habileté que s'ils étoient aussi-bien munis qu'ils doivent l'être, ils

n'auroient rien à redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui

est à l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est monté actuellement de

dix-huit pièces de canon. Mylord Grey, qui a été Gouverneur de l'Isle, y

a fait bâtir une Salle pour le Conseil qui est d'une beauté

extraordinaire. À la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la

mer, est un autre Fort, nommé Willonghby, qui contient douze pièces de

canon. La Côte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby

jusqu'à celui de Needham, est défenduë par trois batteries; & le Fort

de Needham a vingt pièces de canon. Au-dessus, & plus avant dans les

terres, le Chevalier Bevill Granvill a commencé une Citadelle, qu'on

nomme, à l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus

forte place de l'Isle, mais elle ne coûtera pas moins de trente mille

livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraîner dans

cette dépense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands

préparatifs à la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit

effectivement, mais ayant été détourné de cette entreprise par les

difficultés, il alla porter l'orage à Saint-Christophe, &

particuliérement à Nevis, qu'il ruina tout-à-fait. À l'Est de

Bridgetown, est un cinquiéme Fort muni de douze canons. Toutes ces

fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est

devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun

danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement

fournis qu'à Londres. On trouve à Bridgetown des Auberges, des cabarets,

des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe.

On y a établi un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines

il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour être

distribuées dans toutes les parties des Indes Occidentales.

La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond

& de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y

avoit un Mole, qui s'étendoit depuis James-fort jusqu'à la Mer, mais il

fut ruiné par un horrible tempête en 1694. On peut juger de la force &

de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte

douze cens hommes de guerre, qui portent le nom de _Regiment Royal_, ou

de Regiment des Gardes à pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur,

le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur

Siège. En un mot, si le lieu de sa situation étoit aussi sain, qu'il est

fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en

Amérique, comme elle en est la plus riche. À l'est de la Ville est un

Magasin à poudre, bâti de pierre, avec une forte garde.

J'ai commencé par faire la description de ce qui se présente à la

première vûë. Le Gouverneur, à qui nous fîmes notre visite au moment de

notre arrivée, nous traita moins comme des Marchands que comme des

Députés du Gouverneur de la Jamaïque. M. Rindekly, en lui montrant sa

Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage à la Havana, &

feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y

avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols,

avant que de nous rendre à Carthagène, & dans leurs autres Ports. Nous

apprîmes, dans cette première Audience, qu'il étoit arrivé, huit jours

auparavant sur les Côtes de l'Isle, un accident fort tragique. On y

avoit trouvé une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide,

quoiqu'elle eût une petite voile tenduë, dans laquelle étoient les corps

de huit hommes à qui l'on avoit coupé la tête. Ces cadavres étoient

nuds, & ne portoient aucune marque à laquelle on pût distinguer de

quelle Nation ils étoient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur

de la chair, qui étoit plus brune que nos Anglois ne l'ont

naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit être des

Espagnols. Il restoit à sçavoir si cette boucherie étoit l'effet de

quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des

Espagnols mêmes, qui pouvoient avoir abandonné la Barque aux flots après

avoir massacré huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui

s'étoient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore pû rien

éclaircir.

M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre équipage, que

l'histoire de nos Perles demeurât cachée, prit le parti de confesser au

Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jetté dans

la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empêcher de faire en riant,

laissa voir assez que nous n'y avions point été conduits par le seul

hazard. Mais on étoit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient

faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient

pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la

Barbade, & chargées pour la Jamaïque, sans autre prétexte que de les

avoir trouvées un peu trop à gauche de leur route, quoique la force du

vent fût une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient

du vent pour nous piller mal-à-propos, il nous étoit permis d'employer,

dans l'occasion, les mêmes prétextes pour nous dédommager de toutes ces

pertes.

Comme notre unique affaire a Bridgetown étoit de renouveller nos

provisions, & de mettre nos richesses en sureté, je laissai ce soin à M.

Rindekly, pour observer particuliérement les proprietés d'un Pays dont

nos Marchands s'étoient moins occupés jusqu'alors à nous faire des

relations qu'à tirer de solides avantages. Je visitai dès le lendemain,

avec M. Ogle, un des Négocians à qui nous étions recommandés, la

nouvelle Maison qui a été bâtie à un mille de la Ville pour la résidence

du Gouverneur, & qui se nomme _Pilgrim_, du nom de celui qui a vendu le

fond. Elle est située à l'Est. C'est un Édifice qui feroit honneur à nos

plus riches & nos plus fastueux Seigneurs en Europe. Du côté du Midi, à

un mille & demi de Bridgetown, est un autre Maison, nommée Fontabel, qui

servoit auparavant au même usage, & dont l'Isle fait encore la rente au

proprietaire.

Depuis la Ville jusqu'à Fontabel, on a tiré au long de la Côte une

ligne, qui est fortifiée d'un parapet, & l'on a placé à Fontabel une

batterie de douze pièces de canon. De Fontabel à la Plantation de Chace,

est une autre ligne qui n'est pas moins défendue; & de Chace jusqu'à la

Baye de Mellou, on trouve des rochers & des monts fort escarpés, qui ont

fortifié naturellement l'Isle de ce côté-là. À Mellou est encore une

batterie de douze canons; & delà jusqu'à Hole, qui est une fort jolie

Ville, on a fait divers retranchemens qui ne sont point interrompus.

Hole est à sept milles de Bridgetown, & à neuf de Saint-Georges. Elle

consiste en deux ruës, l'une qui borde l'eau, & d'où l'on entre dans

celle qui forme proprement la Ville. On y compte un peu plus de cent

maisons. Elle est extrêmement commode pour quelques Plantations

voisines, qui y chargent leurs marchandises. On lui donne indifferemment

le nom de Hole & de Jamestown, à cause de sa principale Église qui est

dédiée à Saint James ou Saint Jacques. Le Port est défendu par un Fort

muni de 28 pièces d'artillerie; & proche de la Paroisse de Saint James,

qui forme une pointe, on a placé une autre batterie de huit canons.

De Hole à Saint Thomas, vers l'Est, on compte un mille & demi, & de

Saint Thomas à Speight, environ six milles. La ligne dont j'ai parlé

continue de régner au long de la Côte, depuis l'Église de Hole jusqu'à

la Plantation du Colonel Alen, au-dessous de laquelle est le Fort de la

Reine, _Queensfort_, monté de douze pièces de canon. La ligne continue

ensuite jusqu'à la Baye de Reid, où est encore un Fort de quatorze

pièces de canon; delà elle va joindre la Plantation de Scot, qui a un

fort de huit canons. Elle gagne la Plantation de Baily, qui a aussi sa

batterie; ensuite celle de Benson, puis celle de Heathcot, qui est fort

proche de Speight, où est un Fort de dix-huit canons.

La Ville de Speight, est à trois mille & demi de Hole, & portoit

autrefois le nom de _Petit-Bristol_. Après Bridgetown c'est la plus

considérable de l'Isle. Elle est composée de quatre ruës, dont l'une

s'appelle la ruë des Juifs. Les trois autres touchent au rivage. On y

compte plus de trois cens maisons. C'étoit autrefois le lieu où les

Marchands de Bristol abordoient par prédilection, ce qui a servi par

degrés à former la Ville. Mais Bridgetown ayant attiré tout le commerce,

Hole s'affoiblit tous les jours. Outre le Fort qui touche à la

Plantation de Heathcot, il y en a deux autres; l'un au milieu de la

Ville, avec onze pièces de canon; l'autre, à l'extrêmité, du côté du

Nord, avec vingt-huit pièces.

De Speight la ligne continue l'espace de trois milles, jusqu'à la Baye

de Macock, où l'on a bâti nouvellement un Fort, & delà jusqu'à la

Paroisse de Sainte-Lucie, qui s'avance environ deux milles dans les

terres. De Sainte-Lucie, en tirant vers le rivage du Nord, on rencontre

une fort belle campagne; mais depuis Macock, en suivant la Côte, jusqu'à

la pointe de Lambert, il y a plusieurs petites Bayes, chacune fortifiée

d'un Fort; & de même dans l'espace de quatre milles qu'on compte depuis

la pointe de Lambert, en suivant le rivage du Nord, jusqu'à la pointe

de Deeble. Delà jusqu'à la Ville d'Ostin, qui est à l'Est, l'Isle est

fortifiée naturellement par une chaîne de Monts, & de Rocs, qui la

rendent inaccessible. De la pointe de Conset à la pointe du Sud, cette

chaîne est extrêmement haute & sans interruption. La Mer est si profonde

au long de cette Côte qu'il n'y a presque point de cables qui en puisse

toucher le fond, & le rivage si difficile, qu'il est impossible d'en

approcher.

Dans la partie de l'Isle qu'on nomme Scotland, ou l'Ecosse, il y a aussi

une chaîne de Montagnes, dont la plus élevée s'appelle le Mont Helleby.

C'est le plus haut lieu de la Barbade. Du sommet, on voit de tous côtés

la mer autour de soi; & du pied des mêmes Monts sort la Rivière qu'on

appelle aussi Scotland, qui tombe dans la Mer près du Mont Chanleky, en

formant une espece de Lac vers son embouchure. Dans cette partie de

l'Isle, la nature du terrein est telle que la surface s'écoule

quelquefois à la profondeur d'un pied, ce qui cause un tort extrême aux

Plantations.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 11 / 34 段