cette action. Ils gagnérent le dessus du vent, & se reposant sur cet
avantage, ils sembloient attendre que les premières hostilités vinssent
de nous. Je pris droit de leur modération pour renouveller mes efforts
sur l'esprit de M. Rindekly. Enfin, j'arrêtai l'ordre qu'il alloit
donner de lâcher sa bordée; mais je ne pus l'empêcher d'écrire sur le
champ aux deux Capitaines, que s'il ne vouloit point donner naissance à
la guerre entre deux Nations, qui faisoient encore profession de paix,
il étoit résolu de soutenir sa querelle particuliere, & qu'avec un de
ses gens, il les défioit tous deux dans un combat de Chaloupe à
Chaloupe. Il leur laissoit le choix des armes & du nombre des Rameurs. À
ce défi, qui étoit accompagné de quelques injures, les Espagnols
répondirent qu'ils n'étoient point les maîtres de leurs personnes
lorsqu'ils commandoient les Vaisseaux d'autrui, mais que s'ils étoient
attaqués sur leur Bord, ils promettoient de se bien défendre. Cette
réponse fut regardée de M. Rindekly, comme une nouvelle insulte. Je
n'aurois pas eu le pouvoir de l'arrêter, si je ne l'eusse fait enfin
souvenir qu'il alloit ruiner sa femme & toute ma famille. J'avois eu
besoin moi-même d'un motif si puissant pour moderer mon indignation au
récit de sa querelle.
Cependant les deux Espagnols profitérent du vent, & tirérent à nos yeux
vers les Canaries. Nous les suivîmes. Douze jours que nous employâmes
dans cette route n'ayant pas suffi pour calmer la bile de M. Rindekly,
il voulut absolument relâcher dans une des Isles, se faire conduire dans
la Chaloupe à celle de Canaries, & tirer raison des deux Capitaines par
un combat reglé. Je lui représentai envain que dans les sujets de
mécontentement qui croissoient tous les jours entre l'Angleterre &
l'Espagne la prudence ne nous permettoit pas de nous exposer à trop de
hazards; qu'il étoit déja fort heureux pour nous que les deux Capitaines
eussent ignoré la querelle des deux Nations, & n'en eussent pas pris
droit d'agir avec plus de rigueur; enfin que nous avions des biens & une
réputation de sagesse à conserver. Il croyoit satisfaire à toutes mes
objections, en me répondant qu'il vouloit s'exposer seul avec un de ses
gens, & que l'honneur lui étant plus cher que la fortune & la vie, il
n'étoit pas capable de s'éloigner sans avoir tiré vangeance d'un affront
qui le déshoneroit. Nous relâchâmes dans l'Isle de Ferro, d'où il fit
partit le plus adroit de nos gens dans une Barque du Païs, pour aller
prendre des informations sur l'arrivée des deux Capitaines au Port de
Canaries. Il les reçut avant la fin du jour; mais elles étoient capables
de le refroidir. Ses ennemis n'avoient pas manqué en arrivant de faire
le récit de leur avanture. Ils s'en étoient plaints comme d'une injure
que la seule considération de la paix leur avoit fait supporter; &
mettant enfin tout le tort de notre côté, ils avoient échauffé d'autres
Capitaines Espagnols, déja irrités contre les Anglois, jusqu'à leur
faire prendre la résolution de sortir du Port pour nous chercher.
Notre situation devenoit fort dangereuse, car il ne falloit pas esperer
de demeurer long-tems cachés à Ferro. Il n'y avoit pas plus d'apparence
de pouvoir nous remettre en Mer au risque de tomber entre les mains des
Espagnols. Quatre jours s'étant passés dans cet embarras, nous
renvoyâmes, le cinquiéme jour, un de nos gens au Port de Canaries. Il
savoit parfaitement la Langue Espagnole, & s'étant mêlé, comme la
première fois, parmi quelques Habitans de Ferro, il devoit seulement
s'informer si la première chaleur de nos ennemis les avoit fait sortir
du Port. Il trouva les deux Capitaines dans la situation où il les avoit
laissés, mais prêts à remettre à la voile pour l'Europe, avec un autre
Vaisseau marchand de leur Nation, qui faisoit la même route. Nous
respirâmes à cette nouvelle, & notre espérance fut qu'en les laissant
partir avant nous, la Mer nous redeviendroit libre. Trois jours se
passérent encore, sans aucun trouble de la part des Habitans de Ferro,
qui se souvenoient d'avoir vû M. Rindekly & moi deux ans auparavant, &
qui avoient été satisfaits de notre conduite. Enfin nous nous flattions
d'être à la fin du péril, lorsqu'on nous avertit qu'il entroit trois
Vaisseaux dans la Rade de Ferro. La plus grande partie de notre Équipage
étoit à terre. Toute notre diligence ne put nous faire regagner
assez-tôt notre Bord, pour nous mettre en état de nous défendre, & la
défense d'ailleurs n'auroit fait qu'assurer notre ruine.
Il ne nous auroit pas été plus avantageux de disputer notre liberté
dans Ferro même, où nous étions sans armes & sans secours. D'ailleurs,
ne pouvant nous persuader qu'une querelle particuliere, qui n'avoit ét
suivie d'aucune hostilité, nous exposât aux plus furieux effets de la
guerre, nous prîmes le parti d'attendre que les Espagnols nous
expliquassent leurs intentions.
De notre Vaisseau, dont ils s'étoient saisis sans résistance, ils firent
avertir le Capitaine de s'y rendre immédiatement. Je l'accompagnai. Nos
ennemis, car c'étoient eux-mêmes, & leur dessein n'étoit que de nous
chagriner par des humiliations, reçûrent M. Rindekly d'un air arrogant.
Ils lui demandérent compte de sa Commission, de son Voyage & de ses
Marchandises, en feignant de douter si nous n'avions pas fait la
contrebande dans les Colonies Espagnoles. Je reconnus que M. Rindekly
étoit capable de déguiser son ressentiment. Il répondit de bonne foi à
toutes ces questions. Les prétextes leur manquant pour nous chercher
querelle, ils continuérent seulement de nous humilier en faisant la
visite du Vaisseau. Notre crainte étoit qu'ils ne découvrissent notre
or, & que la vûe d'une si belle proie ne les rendît plus injustes qu'ils
n'affectoient de vouloir l'être. Mais en observant ma Cabane, ils
apperçûrent mon Journal qui étoit ouvert sur une table, parce que j'y
ajoutois tous les jours quelques circonstances. Ils le parcoururent, &
leurs yeux tombérent sur la description de Carthagène, qui se présentoit
dès les premières pages. Cette découverte les occupa long-tems. Enfin
bornant leurs réflexions, ils déclarérent à M. Rindekly, que des
observations si particulieres, sur un lieu de cette importance n'avoient
point été faites sans quelques vûes; que dans un tems où les Espagnols
avoient de ce côté-là tant de plaintes à faire des Anglois, ils se
croyoient obligés d'en informer le Roi leur Maître; qu'ils ne
prétendoient pas décider si nous devions être regardés comme les ennemis
de l'Espagne, mais que se rendant droit à Cadix, ils ne nous feroient
pas beaucoup de tort en nous y conduisant avec eux, & que nous y aurions
la liberté de justifier nos intentions.
Nous sentîmes amérement la nécessité de céder à la force. Cependant les
circonstances mêmes nous faisant connoître qu'on n'avoit pas d'autre vûe
que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que
nous relâcherions volontiers à Cadix. L'unique loi qui exerça beaucoup
sa patience, fut celle qu'ils lui imposérent de passer dans un de leurs
Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distribuérent aussi une partie de
nos gens sur leurs trois Bords, & mirent à leur place assez de monde
pour se rendre maîtres du nôtre. J'obtins la liberté d'y demeurer. Le
vent nous étant favorable, ils nous pressérent de les suivre, avec
toutes les précautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut
fort surprenant que dans toutes ces exécutions il ne leur échapât rien,
ni à M. Rindekly, qui eut le moindre rapport à notre querelle.
Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous
celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrâce ne dura que
six jours. En approchant de l'Europe, nous découvrîmes cinq grands
Vaisseaux que nous reconnûmes bien-tôt pour des Anglois. Ils voguoient
à pleines voiles & Pavillon déployé, tandis que nous avions beaucoup de
peine à nous servir du vent, qui avoit changé pendant la nuit. Quoique
je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans
reconnoître la nôtre, & que je me crusse déja presque certain de notre
délivrance, il me vint à l'esprit de charger secretement un de nos
Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette idée me réussit
avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du
vent, s'approchérent de nous à la portée du canon, avant que les
Espagnols eussent commencé à se reconnoître. Ils devinérent une partie
de la vérité par les apparences; & le signe par lequel ils firent
connoître aussi-tôt leurs intentions, força nos ennemis de plier leurs
voiles pour les attendre.
Ils étoient en état de se faire respecter. C'étoit cinq Vaisseaux de
guerre, qui transportoient quelques Troupes à la Jamaïque, pour appaiser
la révolte des Nègres de cette Isle qui s'étoient soulevés contre les
Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de
leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre
dans la Chaloupe, je me mis dans la nôtre, avec un air d'autorité auquel
personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence,
qu'ayant prévenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier
Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prétexte qu'on avoit pris
pour nous arrêter. Il étoit prudent. Nos affaires ne nous permettoient
point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Après m'avoir fait
expliquer dans les termes les plus précis le fond & les circonstances du
démêlé, il prit un parti que nos ressentimens mêmes ne nous empêchérent
point d'approuver. Il reçut honnêtement le Capitaine Espagnol. Loin de
lui faire un crime de l'excès de ses précautions pour la sûreté de
Carthagène, il loüa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage,
il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'étoit que l'amusement
d'un Voyageur, & de prendre confiance à la parole que j'allois lui
donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce
conseil eut toute la force d'une menace sérieuse. L'Espagnol embarrassé
s'excusa sur la fidélité & le zéle qu'il devoit à sa Patrie. Il me prit
à témoin qu'il n'avoit fait aucune insulte à notre Vaisseau, & se retira
sur le champ pour rendre la liberté à M. Rindekly & à tous nos gens.
Je ne cachai point à M. Shelton que malgré ces apparences de
réconciliation, j'appréhendois tout encore du caractere des Espagnols.
Il ne me conseilla pas lui-même de m'exposer à leur ressentiment dans la
même route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempéramment entre la
nécessité de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je
résolus d'attendre M. Rindekly pour nous déterminer. Il se réjouissoit
déja de l'occasion qui se présentoit de faire le Voyage de l'Amérique en
sûreté. Son inclination avoit toujours été de ne pas retourner à Londres
sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de
nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se déclara tout d'un
coup pour le parti de suivre M. Shelton.
Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mêmes, servirent à nous procurer
toute la sûreté que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne
nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois
fait la même route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, où il avoit
quelques affaires d'interêt à démêler. Quoiqu'il ne se proposât point
d'y employer la force, il nous dit agréablement, qu'on se faisoit rendre
une justice plus prompte à la tête d'une Escadre.
Il s'y arrêta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amérique,
un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs
jours avec la même violence. Nous eûmes la vûe de Sainte Marie, une des
Açores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvâmes fort près d'une Isle
déserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accès nous en
parut si facile, qu'ayant été un peu maltraités par le vent, nous prîmes
le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommérent
Shelton Iland. Elle est au 38e degré 15 minutes de latitude, & son
circuit nous parut d'environ cinq ou six lieuës. Nous y trouvâmes
quantité de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'églantiers.
Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui
nichent sur les rochers. Ils y rencontrérent aussi quelques poules
qu'ils prirent facilement. Le rivage étoit couvert de coquillage; de
moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert
quelques-unes, nous n'y trouvâmes qu'un petit poisson assez sec & dont
le goût ne nous parut point agréable. Il sort du milieu de l'Isle
plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une
Rivière. Nos gens s'occupérent pendant deux jours à la pêche & à la
chasse. Mais quelques-uns se trouvérent fort mal d'avoir mangé trop de
fruits & de légumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de
terre, qui causérent la dissenterie à ceux qui en avoient pris avec
excès. Nous remîmes à la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer
pendant le reste de notre navigation, nous arrivâmes à Port-royal le 13.
d'Octobre.
Le bruit de notre arrivée, avec six cens hommes que M. Shelton avoit à
Bord, fit bien-tôt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, &
les plus obstinés se retirérent dans les Montagnes, où l'on ne pensa
point à les poursuivre. Son Voyage n'étoit point inutile, puisqu'il
produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il étoit entrepris.
Cependant après avoir distribué une partie de ses Troupes dans les
Forts, il paroissoit déterminé à retourner promptement en Europe avec le
reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brûlois de me
revoir à Londres, & qui étois comme averti par un pressentiment secret
des disgrâces dont nous étions menacés. Le sentiment de M. Rindekly ne
laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manquât rien à notre
fortune, & que nous ne retournassions à Londres, que pour nous y reposer
dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos
gens, dont les désirs étoient plus bornés, demandérent le partage de
notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit été la baze de
notre societé. Cependant la plûpart de ceux mêmes qui avoient pressé
cette distribution, se rengagérent à notre service; de sorte qu'après le
partage & les Congés accordés au gré de ceux qui les demandoient, nous
nous trouvâmes encore avec quarante-cinq hommes d'Équipage. M. Rindekly
possedoit admirablement l'art de séduire les esprits par les plus
grandes espérances. Les preuves qu'il nous avoit données de son habileté
servoient encore plus à soutenir la confiance. Il nous proposa de
pénétrer dans le Golfe du Méxique, où nous apprenions que les François
commençoient à négliger un fort bel établissement, après l'avoit
entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'étoit pas de
rien usurper sur une Nation qui nous étoit attachée par une solide
alliance. Mais depuis les expériences que nous avions faites en Afrique,
il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup à gagner chez
les Nations Sauvages qui voyoient des Européens pour la première fois; &
sans s'ouvrir de toutes ses espéranees, il nous exhortoit à nous fier à
sa conduite.
J'avois des liaisons trop étroites avec lui pour lui contester trop
ardemment ses principes, & je devois être convaincu d'ailleurs de la
sincerité de son zéle pour l'interêt commun de notre famille. Je cédai à
la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la
moitié de notre or demeureroit à la Jamaïque, & que nous ne risquerions
point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre
assurer qu'il pensoit si peu à risquer notre or, que son dessein au
contraire étoit d'employer seulement ce qui seroit nécessaire pour la
carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la
composer, il n'avoit besoin que d'une somme médiocre. En effet, il nous
chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine,
d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procuré
tant de faveur chez les Nègres. À l'objection que je lui fis, que dans
toutes les parties du Golphe, où il parloit toujours de pénétrer, les
Amériquains accoutumés au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient
plus la même avidité pour ces petites marchandises, il me répondit que
c'étoit les Européens eux-mêmes qui s'étoient accoutumés à ne leur en
plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement
quatre Voyages en Amérique, il savoit de quel prix les habillemens de
laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes étoient
toujours pour les Sauvages; que son embarras n'étoit point de leur faire
agréer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Païs que nous
allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au
change, & qu'il avoit là-dessus depuis long-tems des idées qui ne
pouvoient guéres le tromper. Enfin, tout m'étant agréable, avec la
condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai à le suivre
sur la seule confiance que j'avois à son esprit & à son amitié.
Il ne me fit pas long-tems, néanmoins, un mystere de son projet. Il
avoit observé dans ses Voyages précédens que depuis le Traité de
l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce
clandestin n'avoient guéres d'autre vûë que de suppléer au Vaisseau
annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce
des Chaloupes, dequoi se remplir à mesure qu'il se vuidoit, soit à
Veracruz, soit à Porto-Bello; ou que le principal terme du moins étoit
toujours quelqu'une des Villes où les Espagnols tenoient leurs grands
Marchés. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes,
pour s'arrêter sur les Côtes où il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il
avoit un Mémoire des lieux où se faisoient les principales pêches des
perles, & d'où l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les
Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se
promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien armé que le nôtre, nous nous
ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation;
& qu'avec des denrées, qui ne passoient point pour marchandises de
contrebande, nous engagerions les Naturels à nous faire tous les
avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs duretés &
leurs violences.
J'avoüe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui
s'étudioit de plus en plus à ne rien négliger, prit une autre précaution
que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit
reconnoître fort nécessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaïque,
après lui avoir communiqué une partie de son dessein, des Lettres de
Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies à tous les
Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilités que leurs
Gardes-Côtes commettoient sans cesse contre nous, sous le prétexte
d'arrêter le commerce clandestin. Cet office, qui n'étoit borné à aucun
lieu, nous donnoit la liberté de nous présenter sur toutes les Côtes, où
nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque
violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaïque, nous en fit
expédier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets réels
que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les
entreprises qui étoient à l'avantage de notre commerce.
Nous partîmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du
moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la
voile droit à la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je
ne lui demandai pas même quelles étoient ses premières vûes. Nous
arrivâmes le troisiéme jour à l'entrée du Port, qui est un Canal fort
étroit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba.
Cette entrée étoit défenduë par plusieurs Forts. Le Commandant à qui
nous déclarâmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis
au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures
dans le Canal. On nous accorda la liberté d'entrer dans le Port. Nous
admirâmes sa beauté. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarré long, du
Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entrée, est au coin du Nord-Ouest, &
les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une
desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on découvre la Ville de _Guan
Abacoa_, éloignée par terre d'environ deux lieuës de la Havana, mais
d'une lieuë seulement par la Mer.
À l'Ouest se présente la Havana, dans une délicieuse plaine qui s'étend
au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence à un demi mille de la
Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'étoient que de bois, mais depuis
l'année 1536, on les a bâties de pierres dans le goût de celles
d'Espagne. Les Édifices sont fort beaux, mais ils ont peu d'élevation.
Les ruës sont étroites, extrêmement propres, & si droites qu'on les
croiroit tirées à la ligne. On y compte onze Églises, tant Paroisses que
Monastères, & deux magnifiques Hôpitaux. Au milieu de la Ville est une
belle Place quarrée, dont tous les Bâtimens sont uniformes. Rien
n'approche de la magnificence & de la richesse des Églises. Les lampes,
les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent.
On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de
deux cens marcs.
Nous fûmes reçus des Espagnols avec une politesse affectée, qui ne donna
qu'un sujet de rire à M. Rindekly, parce qu'il lui étoit indifférent de
quel oeil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il
employa gravement à traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant
plus curieusement à prendre une connoissance particuliere de la
situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de
dérober toutes ces lumiéres aux Étrangers. La Havana fut bâtie par Jean
Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du
fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrassé dans la suite l'Ordre
de Saint Dominique, devint Évêque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, &
nous a laissé l'Histoire des cruautés des Espagnols dans les Indes. En
1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols à la Havana, ce
qui est confirmé par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer
ce qu'il a publié dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est-à-dire en
1600, le nombre étoit augmenté jusqu'à six cens familles. Aujourd'hui
l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les
Mulâtres, à dix mille familles.
Les Habitans ont dans les manières un air de politesse & d'ouverture
qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette façon
libre est répanduës jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent
jamais de leurs maisons sans être couvertes d'un grand voile. Elles
savent presque toutes la Langue Françoise: elle imitent aussi la même
nation dans leur coëffure & dans leur habillement. À la surprise que je
témoignai là-dessus, on me répondit que ces usages s'étoient introduits
depuis que la Maison de Bourbon est sur le trône d'Espagne, & que
plusieurs familles Françoises sont venuës s'établir à la Havana. On
m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des réjouissances à l'honneur
de Philippe V, M. du Casse, Officier François, s'y étant trouvé avec son
Escadre, les Espagnols le priérent de se joindre à eux pour cette fête.
Il fit débarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices
militaires sur la grande Place, & qui causérent tant d'admiration aux
Habitans, que la Ville se trouva disposée à recevoir tous les François
qui souhaiteroient de s'y établir.
Les alimens les plus communs à la Havana, sont la chair de porc & celle
de tortuë, dont on porte même une quantité considérable en Espagne. Le
porc y est très-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre
le ventre au lieu de le relâcher. Quelques-uns de nos Anglois furent
étonnés, qu'après s'être fait purger, le Médecin leur ordonna de manger
du porc roti. On coupe la chair des tortuës en pièces fort longues,
qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la
mangent avec de l'ail, & lui trouvent le goût du veau. Mais toutes les
autres provisions, à la réserve du vin qui est fort bon à la Havana, y
sont d'une cherté extraordinaire. Le pain même n'y est point à bon
marché. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans goût.