figure, que les Nègres de Guinée. S'il s'en trouve de plus hauts & de
plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les
femmes ont une sorte de beauté dans leur laideur. Elle consiste dans la
bouche, qu'elles ont la plus agréable du monde. Leurs levres sont d'un
rouge éclatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont
aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrêmement plat,
leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse &
luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour
leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se
rompent de même lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est obligé de
prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas séparé
par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir
plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de
la famille n'intervienne que pour la première. La continence passe si
peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent à se marier dès
que la nature les avertit qu'ils peuvent l'être; & la pluralité des
Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dégoût pour
une femme. Tous les Gens de notre Équipage se trouvérent fort bien de ce
préjugé, par la facilité qu'ils eurent à se lier avec les jeunes filles
& les veuves. Il falloit plus de réserve avec les femmes mariées, parce
que les infidélités dans le mariage peuvent être une raison de divorce.
Dans les grandes chaleurs, qui ne reçoivent guéres d'interruption qu'au
mois de Février & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes,
sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent
dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs
Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent sécher au Soleil, il
y reste tant de saletés, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de
plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la
vûë n'en est pas moins blessée que l'odorat. Leurs amusemens les plus
ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle
par le vent de la bouche, & qui étant pressé sous le bras, rend un bruit
assez harmonieux par trois tuyaux de différente grosseur. Leurs
mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me
surprit d'autant plus, que dans le tems même de leur nudité, on ne leur
voit jamais prendre en public aucune liberté indécente. Leur mémoire est
si bornée, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, &
qu'après quelques années d'intervalle, à peine se souviennent-ils des
Personnes les plus cheres qu'ils ont perduës par la mort. Aussi rien ne
les touche que ce qui remuë actuellement leurs sens, & l'exemple du
passé n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que
la crainte du futur.
Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que ce caractere soit si
généralement celui de la Nation, qu'il ne s'y trouve quelques
Particuliers que j'en excepte. Entre les jeunes filles ausquelles nos
Gens s'efforcérent de plaire, il y en eut une, dont le nom étoit
_Jenli_, qui, si l'on met à part la noirceur, avoit le visage & la
taille de nos plus belles filles de l'Europe. Il paroîtra fort étrange
que ce qui nous la faisoit trouver charmante la rendit monstrueuse aux
yeux des Sauvages, & que par cette raison personne presqu'alors n'avoit
voulu l'épouser. Elle n'en fut que plus sensible aux caresses de nos
Gens; & se trouvant pressée par la recherche d'un grand nombre, elle
craignit fort sagement les effets de leur jalousie. Son goût s'étoit
déclaré pour un jeune homme fort bien fait, qui, depuis la mort de notre
Écrivain exerçoit le même Emploi sur le Vaisseau. Quoique ce degré lui
donnât quelque supériorité sur le reste de l'Équipage, les autres ne
s'étoient pas crus obligés de lui céder dans une concurrence d'Amour.
Cependant Jenli s'obstinoit à les rejetter, & le ressentiment qu'ils en
avoient leur avoit déja fait prendre des manières fort brusques avec
l'Écrivain. Il se nommoit _Linter_. Je fus surpris que m'abordant un
jour les larmes aux yeux, & me faisant des plaintes de quelques insultes
qu'il avoit reçûës d'un Brutal, il me confessa que Jenli lui avoit
touché le coeur, & qu'il l'aimoit assez pour en faire sa femme. Il
m'assura que l'ayant observée de près, il avoit remarqué qu'elle n'avoit
aucun commerce d'amour avec les Sauvages, & que s'y connoissant assez,
il l'avoit trouvée Vierge. Il lui avoit appris déja quelques mots de
notre Langue. Sa conduite, le langage qu'elle lui tenoit par ses signes
& par d'autres expressions; enfin, l'indifférence qu'elle marquoit pour
ceux qui s'empressoient autour d'elle, lui persuadoient qu'elle avoit
du penchant pour lui. Il me conjuroit d'empêcher qu'on ne la chagrinât
par d'indignes violences. Il sçavoit que c'étoit le dessein de plusieurs
de nos Gens; mais il étoit résolu de la défendre au péril de sa vie.
Quoique je me sentisse le coeur touché de son amour & de ses larmes,
j'avois conçu qu'il ne parloit d'en faire sa femme que pour m'engager à
la faire respecter des autres, & je ne lui fis là-dessus qu'une réponse
badine. Mais en confessant qu'il n'auroit pas pensé au mariage s'il
avoit espéré de pouvoir la posséder librement, il me jura qu'il
l'épouseroit sur le champ si je le permettois; que la couleur n'y
faisoit rien; qu'à mesure qu'elle apprendroit notre langue on
s'appercevroit comme lui qu'elle ne manquoit d'aucune qualité naturelle,
& que le Commerce de l'Angleterre lui feroit acquerir toutes les autres:
en un mot, qu'il aimoit mieux l'épouser que de courir le risque de la
perdre, & qu'il prévoyoit d'ailleurs qu'à notre départ nous ne la
souffririons point sur le Vaisseau avec une autre qualité que celle de
sa femme. Je compris que dans l'ardeur d'une passion si vive, mes
raisonnemens auroient peu de force pour le guérir, & je lui promis d'en
parler au Capitaine.
Quelque autorité que l'amitié de M. Rindekly & le droit d'association me
donnassent sur l'Équipage, je n'en usois jamais qu'avec quelque
dépendance; autant pour donner l'exemple de l'obéissance à tous nos
Gens, que pour marquer constamment à mon Gendre la reconnoissance que je
lui devois. Il ne se faisoit jamais demander deux fois ce qu'il jugeoit
capable de me faire plaisir; mais quoique je lui témoignasse du penchant
à favoriser la passion du jeune Écrivain, il rejetta cette proposition
avec beaucoup de fermeté. Ses objections furent si fortes que je n'y pûs
rien opposer. Outre l'indécence d'un tel mariage.»Vous ne faites pas
attention, me dit-il, que nous n'avons point un Homme dans l'Équipage à
qui le seul goût de la débauche ne puisse faire naître la même envie,
dans la supposition que des alliances de cette nature n'auront pas
beaucoup de force en Angleterre.» Toutes les conséquences qu'il m'en
fit craindre me parurent si justes & si fâcheuses, que je perdis le
désir de rendre service à l'Écrivain. Mais pour éviter du moins les
querelles dont nous étions menacés à l'occasion de Jenli, j'engageai M.
Rindekly à défendre sous les plus rigoureuses peines qu'on fît la
moindre violence aux femmes sauvages. Il établit la peine de mort pour
ceux qui employeroient les armes dans la recherche d'une femme, soit
contre les Nègres, soit contre nos propres Gens; & les autres punitions
demeurerent à régler suivant la grandeur du crime. Linter se trouvant
paisible possesseur de sa chere Jenli, perdit son amour par degrés.
Cependant il lui apprit en fort peu de tems à s'expliquer en Anglois.
Comme j'avois pris quelque intérêt à leur liaison, j'observai qu'il
n'avoit pas mal jugé des qualités naturelles de cette femme, & que le
hazard sembloit l'avoir déplacée en la faisant naître dans la Nigritie.
Mais ce que j'admirai beaucoup plus, c'est que Linter eût commencé à
s'en dégoûter, lorsqu'étant capable de se faire entendre, elle devoit
lui paroître beaucoup plus digne de son affection. Je pensai dès ce
moment à lui faire recueillir un autre fruit de la peine qu'elle avoit
apportée à l'étude de notre Langue, en la faisant passer à Londres pour
mener une vie douce auprès de ma femme.
Notre travail ne languissoit pas, & quoiqu'il fût beaucoup plus stérile
que nous ne nous y étions attendu, il n'étoit pas tout-à-fait sans
fruit. Mais tant de libéralités que nous avions répanduës dans la
Nation, & le subside continuel que nous fournissions au Prince,
épuisérent enfin toutes nos provisions. À peine nous restoit-il de
l'eau-de-vie pour les nécessités du Vaisseau. Notre embarras n'avoit
jamais été pour nos alimens, puisque nous trouvions l'abondance parmi
les Nègres, & qu'ayant assez d'industrie pour tirer du sel de la Mer,
nous avions suppléé aux diminutions de notre chair salée. Mais l'avidité
du Prince augmentant tous les jours pour l'eau-de-vie, nous nous vîmes
dans la nécessité de lui faire connoître qu'elle nous manquoit, & de le
renvoyer à celle que nous promettions de lui apporter dans un autre
Voyage. Malheureusement il étoit yvre lorsqu'il reçut cette réponse. Il
s'emporta non-seulement en plaintes, mais même en ménaces, & notre
Interpréte effrayé de ses discours nous communiqua la même frayeur par
son récit. Nous tînmes aussi-tôt conseil. J'étois d'avis de partir, sans
nous exposer aux suites de cet emportement, & d'éviter sur-tout la
nécessité d'en venir à des violences, qui ne pouvoient servir qu'à nous
fermer la voie du retour. Il nous étoit facile d'aller renouveller nos
provisions, soit aux Canaries, soit au Cap de Bonne Espérance. Je
pressai le Capitaine de suivre mon conseil, jusqu'à vouloir qu'il
abandonnât nos claies & quelques centaines d'anneaux qui étoient à
Delaya dans nos Cabanes. Mais il se reposoit trop sur l'impression qu'il
croyoit avoir donnée de nos forces. En consentant à partir, il résolut
de ne rien laisser derriere nous.
Nous n'avions employé que les voiles superfluës du Vaisseau; & cette
perte méritoit effectivement peu de regret. Ce fut néanmoins le prétexte
que M. Rindekly fit valoir pour s'obstiner dans son opinion. Le Prince
qui n'étoit pas revenu de son ressentiment, ne nous vit pas faire les
préparatifs de notre départ sans se livrer à de nouvelles fureurs. Il ne
considera point si c'étoit l'impuissance qui avoit causé notre refus; il
jugea du chagrin qu'il nous causeroit en nous enlevant tout ce que nous
avions tiré de son Païs, par l'ardeur que nous avions eûë à l'amasser; &
dès les premiers mouvemens qu'il nous vit faire pour retirer nos voiles,
il prit des mesures pour sa vangeance. Les conjonctures lui étoient
d'autant plus favorables, que peu de jours auparavant il lui étoit
revenu des Montagnes cent vingt ou trente de ses plus braves Chasseurs.
Il les joignit à sa Milice, qui étoit d'environ cent hommes; & l'ordre
qu'il leur donna d'abord, fut d'arrêter tous les gens de notre Équipage
qui se trouveroient dispersés. L'habitude que nous avions prise de vivre
familierement avec les Nègres ayant beaucoup diminué nos précautions, il
y eut dès le premier jour dix-huit de nos gens arrêtés. Nous ne nous
apperçûmes de leur absence que le soir, à l'appel qui se faisoit
régulierement dans le Vaisseau; & nos soupçons ne tombant point encore
sur la véritable cause du péril, nous nous figurâmes qu'à la veille de
notre départ, ils avoient voulu donner quelque chose de plus à leurs
plaisirs. Cette erreur nous entraîna dans une autre. Le lendemain, dès
la pointe du jour, nous envoyâmes de divers côtés dix hommes pour les
rappeller, dans la crainte de causer trop d'effroi par le signal du
canon. Ces dix hommes eurent le même sort que leurs compagnons; & le
Prince jugeant bien que la trahison ne lui réussiroit pas plus
long-tems, fit assembler ses Troupes entre l'Embouchure de la Rivière &
le Vaisseau. Ce fut de quelques Nègres mêmes, que nous apprîmes notre
disgrâce. Elle nous fit frémir, car nous ne pûmes envisager sans horreur
tout ce que nous avions à craindre de la fureur & de la perfidie d'une
Nation barbare. Cependant un peu de réflexion nous fit penser que le
Prince Nègre étoit sans prudence. Ses Troupes étant au-dessous de nous,
rien n'auroit pû nous empêcher de mettre douze ou quinze hommes résolus
dans la Chaloupe, qui auroient remonté la Rivière jusqu'à Delaya, ou de
remonter avec le Vaisseau même, & non-seulement de réduire sa Capitale
en cendres, mais de nous saisir assez facilement de lui, de ses femmes &
de toute sa Cour. C'étoit le sentiment de M. Rindekly dans son premier
transport. La terreur de nos armes lui faisoit croire le succès certain.
Mais il nous restoit un juste sujet de crainte pour nos Compagnons, qui
auroient été le premier objet de la vangeance des Sauvages.
L'Interpréte, que le besoin où nous étions de son secours nous fit
appeller à notre délibération, s'offrit volontairement à tenter l'esprit
du Prince par des voies plus douces. Nous prîmes confiance à ses offres.
Il se chargea de lui représenter l'affection que nous lui avions marquée
par notre conduite & par nos présens, la surprise & la douleur que nous
ressentions de ses violences, & le désir que nous avions de ne pas nous
voir forcés d'employer contre lui les armes terribles qu'il nous
connoissoit. Le refus que nous avions fait de lui fournir de
l'eau-de-vie & du tabac, n'étant venu que de l'épuisement de nos
provisions, nous lui laissions la liberté de visiter lui-même ou de
faire visiter notre Vaisseau par un de ses gens, pour s'assurer que nos
excuses étoient de bonne foi. Notre dessein à la vérité étoit de partir;
mais nous lui promettions de revenir incessamment, avec une plus grande
abondance d'eau-de-vie, de toutes sortes de Marchandises. Cette courte
harangue fut répetée vingt fois à l'Interpréte, pour nous assurer de sa
mémoire.
Il se rendit à Delaya. Le Prince, qui connoissoit son attachement pour
nous, le reçut avec plus de douceur que nous n'avions osé l'esperer. Il
écouta nos propositions; & prenant aussi-tôt son parti, comme s'il l'eut
médité d'avance, il lui déclara qu'ayant violé la promesse par laquelle
nous nous étions engagés à lui fournir de l'eau-de-vie, nous avions
mauvaise grace de nous plaindre qu'il violât les siennes; que si les
provisions nous avoient manqué, nous n'étions pas moins coupables de
l'avoir trompé, en promettant ce que nous ne pouvions exécuter; que nos
armes l'effrayoient d'autant moins, qu'il sauroit se vanger sur nos
Compagnons si nous entreprenions de lui nuire; qu'il consentiroit
néanmoins que nous quittassions son Païs pour aller faire de nouvelles
provisions dans le nôtre; mais à deux conditions. L'une, que les gens
qu'il avoit fait arrêter demeurassent pour caution de notre retour; &
l'autre, que pendant notre absence nous laissassions à leur garde les
lingots & les anneaux que nous avions tirés de ses Sujets.
Cette réponse, qui nous parut fidelle dans la bouche de l'Interpréte,
calma du moins une partie de nos inquiétudes. C'étoit beaucoup que des
violences commencées si brusquement, se changeassent tout d'un coup en
négociation. Nous n'avions pas voulu risquer d'aller nous-mêmes, ni
d'envoyer le moindre de nos gens à Delaya, pour ne pas exposer notre
liberté; mais il nous sembla qu'avec le tour que prenoient nos
différends, nous pouvions entreprendre de les terminer sans médiation; &
M. Rindekly résolut de voir lui-même le Prince pour s'expliquer avec
lui. J'exigeai néanmoins de son amitié qu'il lui feroit demander une
conférence hors de l'Habitation. Elle fut accordée. Le Prince ne balança
point à se rendre avec une douzaine de ses gens dans un petit bois qui
fut marqué pour le lieu du rendez-vous. M. Rindekly affecta de ne se
faire accompagner que de six des nôtres, pour rendre quelque déference à
l'autorité Souveraine; mais il étoit plus sûr de cette escorte, que le
Prince ne devoit l'être de la sienne.
De quelque manière qu'on veuille juger de son action, je ne prétens la
justifier que par l'excès de sa vivacité, ou peut-être par le fond de
ressentiment qu'il conservoit avec raison, contre un homme qui avoit
commencé une injuste querelle. Non-seulement il n'avoit point emporté la
résolution qu'il exécuta, mais dans la suite il m'a cent fois protesté,
qu'après en avoir recueilli le fruit, il en avoit senti quelques
remords; & sans porter la Religion plus loin qu'un homme de Mer, il a
toujours attribué nos disgrâces suivantes à cette malheureuse avanture.
La conférence, après avoir commencé paisiblement, se termina par des
injures si picquantes, que le Prince barbare ayant porté la main sur un
sabre qu'il tenoit de nous, pour maltraiter l'Interpréte que M. Rindekly
forçoit de parler, nos six Soldats n'attendirent point l'ordre exprès de
leur Chef. Ils étoient armés de leur fusils & de pistolets. Chacun d'eux
tira son coup, dont ils tuérent, à bout portant, six Sauvages de
l'escorte du Prince. M. Rindekly leur défendit absolument d'insulter le
Prince. Dans la vûe qui lui avoit fait tolerer cette violence, il étoit
important que ce fier Nègre ne fut point maltraité. Son effroi & celui
des six hommes qui lui restoient, pouvoit suffire pour l'humilier. Il se
jetta contre terre, aussi consterné du bruit, que du prompt effet de nos
armes. M. Rindekly ne lui laissa point le tems de revenir de cette
épouvante. Il lui fit dire par l'Interpréte que si tous nos Compagnons
ne nous étoient pas rendus sur le champ, il devoit s'attendre au même
sort, lui & toute sa Nation; & le forçant de se relever pour le suivre,
il le conduisit jusqu'à la Chaloupe, dont il n'étoit éloigné que
d'environ deux cens pas.
L'ordre de nous renvoyer nos gens fut porté à Delaya par un des six
Nègres. M. Rindekly eut la constance d'attendre leur arrivée sur le bord
de la Rivière, assez sûr de pouvoir gagner le Vaisseau dans sa Chaloupe,
s'il s'appercevoit qu'au lieu d'éxécuter la volonté du Prince, ses
Sujets pensassent à le vanger. Mais en donnant trop à sa vivacité, il
n'avoit presque rien donné au hazard. Il connoissoit le caractere des
Nègres. Le récit que le Député du Prince ne manqua point de faire à
Delaya, nous fit renvoyer avant la nuit vingt-huit de nos gens, qui y
avoient été gardés fort étroitement depuis quatre jours. Ils se mirent
dans des Barques, pour gagner le Vaisseau par le Fleuve. Et quoiqu'on
eût porté parole à l'Habitation que le Prince seroit rendu avec la même
fidélité, une multitude de Nègres, descendant au long du Fleuve, vint le
redemander, en poussant des cris de douleur & d'effroi.
M. Rindekly ayant eu le tems de considerer de sang froid l'excès auquel
il s'étoit emporté, ne jugea point à propos de le renvoyer libre sans
avoir pris d'autres précautions pour notre retraite. Il laissa la
permission de se retirer à trois des cinq Nègres qui lui restoient,
après s'être engagé à eux & à lui qu'il ne lui arriveroit aucun mal.
L'ayant fait passer ensuite dans la Chaloupe avec les deux autres, il
nous les amena comme en triomphe, accompagné de nos vingt-huit hommes
qui le suivoient dans leurs Barques.
Il s'étoit passé dans cette expédition toute la longueur d'un des plus
grands jours de l'Été. L'inquiétude commençoit à me tourmenter
mortellement, lorsque je vis descendre cette petite Armée au long du
Fleuve. M. Rindekly, en m'apprenant son avanture, ne s'expliqua point si
nettement, que je ne m'apperçusse bien qu'il avoit quelque chose à se
reprocher. Il étoit naturellement honnête homme, & sensible aux
mouvemens de l'humanité. Mais la raison de notre sûreté, par laquelle il
s'étoit crû justifié, m'empêcha aussi de le presser trop sur le droit
qu'il s'étoit attribué de faire donner la mort à six Sauvages. Il y
avoit peu d'apparence d'ailleurs que tout autre parti nous eût réussi de
même: car sans parler de notre or, qui ne méritoit pas sans doute
d'être mis en balance avec la vie de six hommes, peut-être
n'aurions-nous point obtenu par d'autres voies la liberté de nos
Compagnons.
Loin de maltraiter le Prince, nous nous efforçâmes de lui faire sentir
par notre conduite le tort qu'il s'étoit fait en renonçant à notre
amitié. On lui fit voir de ses propres yeux, que la seule impuissance
nous avoit forcés d'interrompre nos subsides. Il feignit de se rendre à
toutes nos raisons; mais l'Interpréte nous avoüa que dans ses réponses,
il laissoit échaper plusieurs mots qui marquoient la violence de son
ressentiment. Nous ne lui promîmes pas moins que s'il vouloit s'engager
à nous bien recevoir, nous reparoîtrions bien-tôt dans son Païs avec des
provisions plus abondantes. Il ne se fit pas presser pour y consentir.
Enfin, comme la manoeuvre étoit prête & que le vent paroissoit favorable,
nous lui dîmes qu'étant prêts à partir, & sûrs d'ailleurs de la force
invincible de nos armes, nous comptions pour rien les Troupes qu'il
avoit à l'Embouchure de la Rivière, dans l'espérance ridicule de nous
incommoder apparemment au passage; mais que s'il vouloit nous donner une
preuve de réconciliation, il devoit leur envoyer l'ordre de se retirer.
Cette résolution parut lui couter quelque chose, comme s'il eut
appréhendé que la retraite de ses Troupes ne nous donnât plus de
hardiesse à le maltraiter, ou plus de facilité à tourner notre vangeance
sur ses Sujets. Cependant la vûe de nos canons & de nos fusils, sur
lesquels nous prenions soin de lui faire jetter les yeux par
intervalles, eut le pouvoir de le déterminer. Il fit partir un de ses
gens dans une Barque, qui exécuta sans doute l'ordre que nous lui avions
demandé, car nous ne vîmes aucun corps de Troupes en descendant la
Rivière. M. Rindekly voulut qu'en le renvoyant libre, au moment que nous
mîmes à la voile, on donnât de nouveaux sujets de se loüer de notre
générosité. Quoiqu'il restât autour du Vaisseau plusieurs Barques, sur
lesquelles nos Prisonniers étoient revenus de Delaya, il me proposa de
le conduire au rivage dans la Chaloupe, & nous y mîmes tout ce qui nous
restoit d'ustenciles & de petites marchandises à l'usage des Nègres.
Cette occasion fut une faveur du Ciel pour Jenli, qui se trouva sur le
bord de la Rivière avec un grand nombre d'autres Sauvages. Elle y étoit
pour dire le dernier adieu, par ses regards, à l'Écrivain, que
l'inconstance, ou la jalousie, faisoit partir avec beaucoup
d'indifférence. Un mouvement de pitié pour une femme, qui valoit mieux
que ses pareilles, & qui entendoit assez notre Langue pour nous être
utile, me fit renaître la pensée de lui offrir une situation plus douce
avec nous. Elle l'accepta, & le Prince appaisé par nos caresses & par
les présens que je fis débarquer avec lui, ne s'opposa point à son
départ.
Nous sortîmes du Fleuve à pleines voiles. M. Rindekly vouloit saluer les
Nègres d'une décharge de toute notre artillerie, & leur laisser pour
adieu une nouvelle impression de terreur. Je m'opposai à ce dessein, qui
étoit capable de détruire la mémoire de nos bienfaits. Nous devions,
après tout, plus d'affection que de haine aux Sauvages. Si les
richesses que nous emportions n'avoient pas répondu à notre attente,
elles étoient si supérieures à nos frais, que nous ne pouvions regréter
les peines de notre entreprise. Suivant nos calculs, le fruit de notre
Voyage montoit à plus d'un million de livres, tant en anneaux, qu'en
poudre & en lingots. Je me trouvai si riche du quart de cette somme, qui
devoit me revenir dans nos partages, que je ne souhaitai que de le
mettre à couvert en retournant droit à Londres. M. Rindekly ne se rendit
pas volontiers à cette proposition. Il panchoit, sinon à retourner
bien-tôt sur la même Côte, du moins à faire valoir nos trésors dans
d'autres parties du commerce, en attendant que la prudence nous permît
de tenter une nouvelle entreprise chez les Nègres. Mes instances
néanmoins l'auroient fait consentir à notre retour, si d'autres
évenemens ne nous avoient forcés de prendre un parti fort différent.
En sortant de la Rivière de Pasamba, nous trouvâmes deux Vaisseaux
Espagnols, montés comme le nôtre, moitié en guerre, moitié pour le
commerce, qui revenoient des Philippines par cette route avec une riche
cargaison. Cette rencontre nous alloit déterminer à suivre comme eux la
route de l'Europe, du moins jusqu'aux Canaries, où nous aurions mieux
aimé renouveller nos provisions que dans tout autre lieu. Mais à
l'occasion d'une dispute de Matelots, il s'éleva une querelle si vive
entre les deux Capitaines & le nôtre, qu'abusant de la supériorité du
nombre pour nous traiter d'héretiques & de misérables, ils nous mirent
dans le cas de ne pouvoir nous faire raison que par les armes. M.
Rindekly comptant trop sur le courage de nos gens, repassa dans notre
Bord, d'où la seule politesse l'avoit fait sortir, pour crier aux armes
d'un ton furieux. Il ne voulut écouter ni mes conseils, ni mes prieres.
Je vis en un moment l'image d'une guerre sanglante au milieu de la paix.