Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous présenter à eux; & l'autre

d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre

occasion, comme il nous étoit arrivé la première fois, de les gagner par

nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur

Habitation, devoit être réservé pour la derniere ressource,

c'est-à-dire, pour le cas où la violence deviendroit nécessaire. Ce

n'étoit pas le plus mal arrangé ni le moins médité: mais en détruisant

toutes nos espérances pour l'avenir, il les réduisoit aux fruits d'un

pillage fort court & fort incertain. Entre nos préparatifs, nous avions

un Nègre du Cap de bonne Espérance, que nous y avions acheté, dans la

seule vûe d'en faire notre Interpréte. Si ces misérables étoient

sensibles à quelque chose, nous aurions pû nous flater que notre douceur

lui auroit inspiré de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables

d'être conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de

lui sans l'accompagner nous-mêmes. Cependant il nous devint fort utile

au moment que nous nous y attendions le moins. Après une nuit fort

obscure, pendant laquelle nous n'étions point encore sortis de notre

irrésolution, il apperçut aux premiers rayons du jour, une Barque qui

côtoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer

sans que les Nègres qui la conduisoient parussent nous découvrir. Nos

lunettes nous firent voir qu'ils n'étoient que cinq ou six. Le Capitaine

ne balança point à descendre lui-même dans la Chaloupe, suivi seulement

de quatre de nos plus braves gens & de notre Nègre. Il joignit

facilement les Sauvages. Ink, nous avions donné ce nom au nôtre, se fit

entendre d'assez loin par ses signes pour les guérir de leur première

frayeur. Ils se laissèrent aborder, & la facilité avec laquelle Ink leur

persuada qu'ils dévoient être sans crainte, nous parut d'un fort bon

augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point

oublié par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du

boeuf salé; & si nous eûmes plus de réserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut

que dans la crainte de les rendre moins propres à nous servir. Ils nous

reconnurent, le Capitaine & moi.

Ce que nous pûmes tirer d'eux par le ministère de notre Interpréte, nous

apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, &

qu'ils nous marquaient même de la joie de nous revoir, à peine se

souvenoient-ils de ce qui s'étoit passé il y avoit un an. Ils ne purent

du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrivée étoit allé

jusqu'à leur Prince, ni pourquoi il s'étoit assemblé tant de Barques &

de gens armés pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit

de plus présent, étoit le bruit de notre canon. Cependant ils nous

assurèrent que nous serions bien reçûs dans leur Habitation, & qu'on

nous y avoit regretés. Sans savoir jusqu'où devoit aller notre

confiance, nous prîmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul

fondement. M. Rindekly ne balança point à se faire le Chef d'une

députation, qui n'étoit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux

Nègres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il

voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un

tonneau de boeuf salé, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit

plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes résolus, qui

pouvoient se servir également du sabre & de la rame. Nous convîmmes

qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la

Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; &

que nous avançant beaucoup plus près de la Côte avec le Vaisseau, nous

nous mettrions en état de lui donner un prompt secours si nous étions

trompés dans la confiance que nous prenions aux Barbares.

Toutes ces précautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit

précéder d'un quart d'heure par deux des six Nègres que nous avions

reçus à Bord. Les autres nous demeurèrent en otages. La douceur avec

laquelle nous les avions traités produisît dans l'Habitation les mêmes

effets que l'année précédente. Le rivage se trouva couvert à son arrivée

d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du

vieillard à qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit

demander par l'Interpréte des nouvelles de son père. Sa réponse fut

touchante, & servit à lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un

père n'avoit pû sortir sitôt de sa mémoire. Il raconta au Nègre que le

Prince de la Nation, qui demeuroit à Delaya, Ville ou Habitation

considérable à quelques lieuës de la Mer, ayant appris notre arrivée

l'année d'auparavant, & les présens que nous avions faits à son père,

étoit tombé dans une violente fureur. Se croyant méprisé de nous, &

jugeant son autorité violée par un de ses principaux Sujets, il avoit

fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec

ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apporté. Après

le mauvais succès de leur entreprise, sa fureur s'étoit changée en rage.

Il a voit enlevé au vieux Chef les présens qu'il avoit reçûs de nous, &

l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donné la mort.

Ce récit auroit été capable d'effrayer un homme moins intrépide que M.

Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une

raison d'en espérer un accueil favorable, lorsque nous irions

directement à lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de

l'amitié & des présens, il résolut de tenter cette dangereuse avanture.

Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moitié de

son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit

d'ajouter une quantité d'eau-de-vie & de boeuf salé à celle qu'il avoit

emportée dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus

propre à séduire les yeux du Prince. J'exécutai d'autant plus volontiers

ses ordres, qu'il ne me fit représenter que les facilités de son

entreprise. Je lui envoyai quelques pièces d'écarlate, plusieurs

mouchoirs de la même couleur, quantité de miroirs, d'étuis & de

couteaux, avec un fusil & deux sabres fort ornés. J'y joignis même un

grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour

une pièce fort rare.

J'avois fait approcher le Vaisseau si près du rivage, que je découvrais

sans peine tous les mouvemens des Nègres. Ceux du Capitaine pouvant

encore moins m'échaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses

gens, & tourner au long de la Côte pour gagner l'Embouchure du Fleuve.

Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre

dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant

lesquels je n'eûs pas peu d'embarras à écarter les Nègres qui venoient

sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparaître

au quatrième jour, lorsque mon inquiétude commençoit à devenir si

pressante, que je délibérais déjà si je ne devois pas m'avancer sur ses

traces, & tenter même de remonter le Fleuve jusqu'à l'Habitation du

Prince.

Il s'étoit déchargé de ses présens; ce qui me fit juger en l'appercevant

de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de

satisfaction me le confirma. Tout l'Équipage s'étant assemblé pour le

recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit découvert l'Habitation du Prince

que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aimé la passer dans la Chaloupe,

que de s'exposer dans l'obscurité au milieu des Barbares. Mais le jour

étant venu l'éclairer, il s'étoit présenté hardiment à l'entrée de

l'Habitation, & sans paraître surpris de la foule qu'il vit bientôt

assemblée, il s'étoit fait conduire au Palais, si je ne doit pas dire à

la Cabane du Prince. Son unique précaution avoit été de faire écarter

sa Chaloupe à quelque distance du rivage, & d'ordonner aux gens qu'il y

laissa, de n'y recevoir aucun Nègre. Il avoit trouvé au Prince l'air dur

& farouche; mais dès les premières ouvertures qu'il lui avoit faites par

la bouche de l'Interpréte, & sur-tout après l'explication des présens,

il avoit vû sa physionomie s'éclaircir. Nos excuses pour l'année

précedente avoient été fort bien reçûes. Il n'avoit été question que de

faire apporter les présens, ce qui s'étoit exécuté avec une promptitude

surprenante. Toute la Cour, si ce n'est pas profaner ce nom, en avoit

admiré la beauté & la richesse. Le Prince, qui n'étoit couvert que d'une

peau de tigre, s'étoit fait revêtir, on plûtôt envelopper aussi-tôt

d'une piece d'écarlate. Il s'étoit consideré long-tems dans un de nos

plus grands miroirs, dont ceux de l'année d'auparavant lui avoient

appris l'usage. Enfin, il avoit avallé sur le champ plusieurs verres

d'eau-de-vie, & faisant servir des rafraîchissemens au Capitaine, il

avoit mangé en même-tems une fort grosse piece de notre boeuf. Des

commencemens si heureux ayant donné au Capitaine la hardiesse

d'expliquer ses intentions, le Prince avoit paru surpris que nous

fissions plus de cas des anneaux, que lui & la plûpart de ses gens

portoient aux oreilles, ou du métail dont ils étoient composés, que des

richesses que nous lui apportions en eau-de-vie & en petites

marchandises. Il avoit assuré le Capitaine qu'il lui laisseroit la

liberté, à ce prix-là, de s'accommoder dans le Païs de tout ce qui lui

conviendroit.

Cependant il étoit arrivé un incident qui avoit presque ruiné nos

espérances. Le Capitaine n'avoit pas jugé à propos de mettre le fusil au

nombre de ses présens. Mais ayant le sien, lui & tous ses gens, cette

vûe avoit frappé le Prince, qui n'avoit point oublié l'ancien fracas de

notre artillerie. Il les avoit pressés si fortement de lui en abandonner

un, que le refus paroissant l'irriter, M. Rindekly lui avoit remis le

sien. Ce grossier Sauvage l'avoit d'abord manié si brusquement, qu'ayant

porté la main sur le chien avant que le Capitaine s'en fut défié, le

coup étoit parti, avoit blessé un Nègre au bras, & tué un autre Nègre à

cinquante pas du premier. L'épouvante s'étoit répanduë vivement dans

toute l'assemblée. Le Prince même, regardant le Capitaine avec effroi,

lui avoit laissé douter quelques momens s'il n'en devoit pas craindre

quelque chose de funeste. Mais les explications de notre Interpréte

avoient calmé ce mouvement. M. Rindekly avoit fait dire au Prince que la

crainte même du malheur qui venoit d'arriver avoit été la cause de son

premier refus, que ce dangereux instrument ne convenoit qu'à nous, &

qu'il seroit pernicieux à tous les Nègres qui voudroient s'en servir. Et

pour le rassurer entierement, il avoit remis le chien du fusil dans son

repos, en donnant sa parole, que par la seule réparation qu'il venoit

d'y faire, il ne causeroit plus ni de bruit, ni de mal sans son ordre.

Il pouvoit prendre cet engagement, puisqu'il le rendit au Prince sans

l'avoir chargé. Ainsi loin de nous devenir nuisible, cet accident ne

servit qu'à faire prendre à la Nation une plus haute idée de nous, par

l'impression qui leur demeura de notre pouvoir.

M. Rindekly n'avoit pas quitté le Prince sans avoir fait avec lui une

sorte de Traité, dont il lui avoit fait répeter plusieurs fois les

articles. Le principal, après celui de notre sûreté, étoit qu'en

fournissant le Prince d'eau-de-vie pendant notre séjour dans ses États,

nous aurions la liberté, non-seulement de tirer de la Rivière & du Païs

tout ce qu'ils pouvoient produire, mais celle encore de commercer de

bonne foi avec ses Sujets. À ces conditions réciproques, il nous étoit

permis de faire remonter la Rivière à notre Vaisseau, & d'user librement

de toutes les commodités du Païs.

Nous aurions fait éclater notre joie par une décharge de toute notre

Artillerie, si nous n'avions été retenus par la crainte de causer trop

de fraïeur à nos Hôtes; mais le Capitaine fit distribuer à tout

l'Équipage de quoi célébrer un jour si fortuné, & dès le même jour nous

entrâmes sans précaution dans la Rivière, dont il avoit observé la

profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort

peu de vent nous n'employâmes point quatre heures à remonter jusqu'à

l'Habitation du Prince. Notre dessein n'étoit pas de nous tenir

renfermés entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de

l'inconstance des Nègres. Mais il nous parut nécessaire de soutenir

l'idée que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que

nous demandions par amitié, nous étions peut-être en état de l'obtenir

par la force. Effectivement le bruit de nos armes à feu nous auroit

soumis toute la Nation, & nous n'aurions point eû d'éloignement pour

cette voie si nous avions pû faire autant de fond sur la durée que sur

la facilité de notre conquête.

La vûë de notre Vaisseau remplit d'étonnement & d'admiration le Prince &

tous ses Nègres. Nous le reçûmes à bord avec peu de suite, en lui

déclarant que nous n'aurions jamais cette déférence que pour sa

personne. Il prit plaisir à la bonne chere que nous lui fîmes, & notre

manière de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui

quatre de ses femmes, qui dévorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de

quelques verres d'Eau de vie. L'expérience qu'il avoit déja faite de

cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais étant échauffé

néanmoins de ce qu'il avoit bû, il observa toutes les parties du

Vaisseau avec une vive curiosité. Nos Canons le frapperent encore plus.

Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne répondîmes qu'en le

priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus

dangereux pour les Nègres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit

tout à nos projets, lui demanda s'il vouloit connoître par quelques

effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec

quelques marques de crainte. Nous lui dîmes qu'il y auroit trop de

danger pour lui à demeurer si près; que ces furieux instrumens n'étoient

familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le

rivage, mais qu'il étoit à propos que toute l'Habitation fût avertie,

afin qu'elle entendît sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour

lui apprendre l'utilité de notre amitié. Il se fit conduire au rivage.

Son impatience paroissoit mêlée de fraïeur. Il donna des ordres qui

furent répandus aussitôt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule

de Nègres sur le bord du Fleuve. Nous avions profité de cet intervalle,

pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit

de 20 pièces de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au même

moment, la fumée qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le

mouvement même de l'eau qui fut agitée par un effort si violent,

causerent au Prince & à tous les Nègres une fraïeur qui ne peut être

representée. Ils se jetterent à terre, & se presserent contre le sable,

comme s'ils eussent esperé de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi,

nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils

fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prîmes en

relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans

effort des révolutions si surprenantes, étoient des Hommes d'une espece

supérieure. Ils nous auroient adorés si nous avions exigé des honneurs

divins; mais nous pouvions supposer sans témérité que le Prince & toute

la Nation étoient assujettis par la terreur autant que par l'intérêt.

Nous commençâmes de ce jour à nous croire aussi libres qu'à Londres, &

nous recommandâmes à tout l'Équipage de ne pas nuire à l'opinion qu'on

avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement

de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point à les

employer. Nous étions résolus, après avoir passé le jour au travail, de

retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre à peu de distance

de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu où nous nous souvenions d'avoir

observé la pêche des lingots. Nous fîmes au Prince de nouveaux présens

en nous éloignant de l'Habitation. Ces libéralités ne pouvant nous

appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point épargnés

aux principaux Nègres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir

nécessaire.

Quoique la saison ne fût point avancée pour l'Europe, nous ressentions

une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivière fort large & fort

sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne fût la principale difficulté

de notre entreprise. La rade que nous fûmes obligés de prendre pour la

sûreté de notre Vaisseau étoit si brûlante, que l'ordre fut donné à

quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous

observâmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les différences de

son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous

parut que les Sauvages ne s'étoient déterminés dans ce choix qu'au

hazard; & peut-être n'en portâmes-nous ce jugement que sur le petit

nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si

nous y en avions trouvé fort peu l'année précédente, celle où nous

étions paroissoit encore plus stérile. Mais nous fîmes une observation

qui ne nous étoit point échappée dès la première fois. Les Sauvages

manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez

serrées pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient

avec le sable; ou plûtôt n'estimant que ce qui pouvoit servir à leur

usage, ils méprisoient le reste comme une chose inutile. De ces

observations, nous tirâmes, & la méthode de faire de nouvelles Claies, &

la manière de les placer. Nos Ouvriers furent employés plus de huit

jours à ces préparatifs.

Enfin, nous mîmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans où

l'eau sembloit se diviser après s'être brisée sous l'angle de quelque

rive, furent les lieux ausquels nous nous attachâmes particulierement.

Nous avions mille au moins de nos machines, distribuées dans l'espace

d'une lieuë. Notre soin étoit exact à les faire visiter le matin & le

soir, & chacun de nos gens avoit sa tâche, dont le sort avoit décidé.

Mais après trois semaines d'une ardeur obstinée, à peine trouvâmes-nous

dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions à bord un

Fourneau, des Creusets, & tout ce qui étoit nécessaire à nos opérations.

Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies

pour le hâter. Nous laissâmes en plusieurs endroits une grande quantité

de sable. Ne gagnant rien par cette méthode, nous rendîmes dans le

Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Nègres, qui ont presque

tous de l'inclination au vol, nous les dérobérent dès la première nuit.

Nous y mîmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta

quelques particules de poudre d'or; mais nous conçûmes que les plus

grosses parties roulant au fond plûtôt qu'elles n'étoient chariées par

le courant, nos Voiles étoient de peu d'usage pour les arrêter. Nous

joignîmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrêtâmes à cette

voie qui étoit en effet la plus sure.

Dans cet intervalle, nous n'avions pas négligé des recherches beaucoup

plus certaines, & qui nous causérent moins d'embarras. C'étoit celle des

lingots que les Sauvages avoient en réserve. Mais comme ils ne les

amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres

parures à l'usage des femmes, nous n'en trouvâmes point d'aussi grands

amas que nous l'avions esperé. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de

prix, qu'ils se bornoient à leur paire d'anneaux, sans se croire plus

riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince même laissant le soin

de la pêche des lingots à ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit

peu d'intérêt à leur travail. Aussi étoit-elle fort négligée. Le trésor

que nous avions découvert dans notre premier Voyage étoit comme le

dépôt de tout ce qui s'étoit péché depuis un tems immémorial. Il se

trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en

revenoit ne consistoit que dans quelques présens de bêtes tuées à la

Chasse, que les jeunes Nègres lui offroient pour obtenir dequoi se faire

des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la

portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de même

à tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans

aucun détail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.

Nous n'eûmes pas plus de difficulté à obtenir ce qui restoit de lingots

au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions eû l'année

précédente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres présens nous en

rendîrent les Maîtres. Mais la totalité du dépôt n'alloit pas au double

de ce que nous avions emporté la première fois. Si nous découvrîmes dans

les cabanes particulieres de petits amas dispersés, que divers Sauvages

avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne répondirent pas mieux à

l'opinion que nous avions euë de la source. D'ailleurs, les Nègres ne

nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de

vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites

Marchandises commençoient à diminuer. Cette diminution fut encore plus

précipitée lorsque nous fûmes réduits au Commerce des Anneaux. Nous ne

nous étions pas trompés en le croyant le plus facile, mais quelque

disposition que les Nègres marquassent à nous les ceder, c'étoit

toujours au prix de nos denrées. Cent paires d'Anneaux qui étoient la

dépoüille de cent Sauvages, & qui étant aussi minces que du Fil

d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos évaluations, plus

d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie &

nos petites Marchandises, c'est-à-dire, ce qui commençoit à devenir pour

nous plus rare & plus précieux que l'or même.

Quoique nos soins continuels se rapportassent à notre objet, je ne

laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la

stupidité des Nègres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur

gouvernement. Depuis la perte de notre Écrivain, nous étions peu

capables d'Observations Géographiques. Nous sçavions par la hauteur du

lieu que nous étions a l'extrêmité de la Nigritie. Le nom de cette côte,

autant que nous l'avions pû démêler dans l'articulation des Sauvages,

étoit _Pasamba_. L'Habitation de leur Prince se nommoit _Delaya_, &

celle qui étoit sur le bord de la Mer, _Paraga_. Ils avoient quelques

autres Villes plus reculées dans les Montagnes, qui dépendoient moins

immédiatement du même Maître, quoique dans les guerres qu'ils avoient

quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se

ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux &

de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille

Hommes. Nous n'y remarquâmes aucune trace de culte Religieux, à la

réserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil

& à la Lune lorsqu'ils commencent à les voir paroître. L'obéïssance

qu'ils rendent à leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils

ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi.

Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les

familles; & lorsqu'ils négligent des désordres trop éclatans ou

pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est-à-dire, les Habitans des

Cabanes voisines, se réünissent en assez grand nombre pour les y forcer.

Leurs occupations sont partagées entre la Chasse, la culture de quelques

terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le

Païs, quoique peu éloigné de la Ligne, & sujet à des chaleurs presque

continuelles, qui ne sont tempérées que par la fraîcheur des nuits,

paroît capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que

la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est

cause sans doute que les Nègres ne font pas leur principal objet de

l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en

grand nombre, parce que le goût des Habitans pour les Animaux sauvages

est comme proportionné à la gloire qu'ils tirent de la qualité de

Chasseurs. Ce titre est le premier degré de distinction dans le Païs.

Ils se servent de leurs fléches avec une adresse extrême, & leur

intrépidité est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois

de près aux Bêtes féroces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la

petite Mer, leur sert à transporter une quantité prodigieuse de Venaison

que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai

compté dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux,

dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes;

& l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employé au

service des Chasseurs.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 8 / 34 段