Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitôt

avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La

multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit espérer de découvrir

qui m'avoit suscité tant d'obstacles. Il reçut enfin les éclaircissemens

qu'il cherchoit d'un Écrivain du Conseil, qui avoit entendu les

déclamations de M. Fleet. Nous reconnûmes alors que je devois conserver

peu d'espérance, puisque la facilité qu'on avoit eûë à saisir une si

frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on

étoit résolu de fermer l'oreille à toutes mes sollicitations. Il y avoit

dans le Port un Vaisseau qui étoit arrivé de Canton, & qui devoit

relâcher au Cap de Bonne-Espérance, en reprenant la route de Hollande.

Attiré, comme j'étois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de

le manquer à son passage, je balançai si je devois remettre plus loin

mon départ. M. King n'eut à m'opposer que les mouvemens de l'amitié, qui

lui faisoit souhaiter de ne nous séparer jamais. Il entra même dans mon

impatience, lorsqu'après avoir fait une nouvelle tentative au Conseil,

la réponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu'à se

délivrer de mes importunités. J'abandonnai par son avis la poursuite de

cette affaire, & j'emploïai le reste du tems dans la société de quelques

honnêtes gens dont il m'avoit procuré l'amitié. Mais avant mon départ,

j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M.

Sprat m'avoit déjà fait exercer. Un jour où je commençois à faire les

préparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans

donner la moindre couleur à l'indifférence que nous avions toujours

marquée l'un pour l'autre, me félicita de l'occasion que je trouvois de

retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir vû manquer

ma Commission, il ajouta que malgré le peu d'espoir qu'il avoit, comme

moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emporté, il vouloit

se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus

favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des

engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de

cette affaire, au Cap même, d'où je ne manquerois pas de facilités pour

me faire instruire de ce qui se passeroit à Batavia. Le pouvoir que j'ai

toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit écouter ce discours

sans émotion, & prendre le parti de supprimer les explications & les

reproches. Je répondis à M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que

ce qui n'avoit pu se faire goûter dans ma bouche, trouvât plus de faveur

où de justice sur ma simple procuration; & je lui déclarai que mon

dessein étoit de renvoyer leurs instructions à Messieurs de la Compagnie

de Londres, par la première voie que je trouverais au Cap.

J'avois passé six semaines à Batavia, dont je ne retirai point d'autre

utilité que l'échange de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si

belle Ville. À l'égard du Commerce, quoiqu'il ne me fût point inutile

d'avoir observé les usages & les différentes méthodes d'une Nation aussi

éclairée que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles

je m'étois attendu. À la réserve des Marchandises qui se consument par

l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrepôt. Ainsi, l'on n'y

voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habileté extraordinaire, ni

inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts à

Londres & à Amsterdam. Tout y est apporté des Indes pour la Hollande ou

de la Hollande pour les Indes. On y travaille néanmoins les Perles & les

autres Pierreries. Mais la plûpart des autres Marchandises sont ou dans

les Magasins, d'où elles doivent être transportées suivant leur

destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrêtent au Port, & qui payent

les droits du partage, soit en allant, soit à leur retour. Je parle du

moins de ce qui est tombé sous mes yeux, car j'ai peine à croire que ma

qualité d'étranger fût une raison qui eût fait dérober le reste à ma

curiosité. Les Hollandois avec qui j'étois venu s'ouvroient à moi sans

réserve, & M. King devoir être bien instruit après vingt ans de séjour

qu'il avoit fait à Bantam & dans les autres parties de l'Isle.

Mon retour au Cap de Bonne Espérance fut ennuyeux, mais sans danger.

L'Enchuysen, sur lequel j'étois monté, devoir entrer dans le Golphe

Persique, & relâcher dans divers Ports où la Compagnie Hollandoise des

Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui

fort médiocre, nous arrêta long-tems. On y étoit occupé des mouvemens de

la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intérêts ou son

inclination, la crainte des armes étoit beaucoup plus écoutée, que le

soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, étoit fort

attaché à l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la

révolution, dont cette Maison sembloit menacée par le mécontentement de

tous les Grands, & par la foiblesse du Ministère, ne tournât du moins à

l'avantage de quelque Prince du même Sang; il n'avoit point balancé à se

déclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se

fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit à la veille de quelque

scène sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si

M. Dairy, qui commençoit à sentir la grandeur du péril, n'eut fait

naître divers obstacles à notre départ, dans la seule vûë de grossir

autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour à

souper, au Capitaine, à moi & à quelques honnêtes gens du Vaisseau, dans

un fort beau Jardin qu'il avoit à peu de distance de la Ville. Pendant

que nous étions à table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la

plus vile populace, qui vinrent à nous le sabre à la main, en nous

menaçant des plus sanglantes extrêmités. Nous n'étions point en état de

nous défendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec

beaucoup d'insolence, ils mangèrent avidemment tout ce qu'on nous avoit

servi. M. Dairy se défiant que cette insulte lui venoit d'un des

principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles,

marqua moins de ressentiment que de bonté aux misérables qui nous

avoient outragés. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui

demander à souper, ils n'eussent pas mieux aimé le devoir à son

inclination qu'à leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus

hardis par notre facilité, lui répondirent que tous ses biens

appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, &

qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.

Nous passâmes près de deux mois à Ormutz au milieu de ces allarmes,

jusqu'à la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de répandre, que les

troupes du Roi s'étoient assemblées en assez grand nombre pour le faire

respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittâmes cet ennuyeux séjour; &

comme si le vent eut secondé notre impatience, nous l'eûmes favorable

jusqu'au Cap de Bonne Espérance.

Il s'étoit passé près de neuf mois depuis le départ de M. Rindekly. Je

ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage;

mais je me figurois que son retour ne pouvoit être éloigné. En effet,

après une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars.

C'étoit une année entière depuis que nous étions sortis de la Tamise. Il

avoit eu toutes sortes de succès dans sa course. Il revenoit chargé des

richesses des Indes, après y avoir porté celles de l'Europe. Son or

étoit encore en lingots, & quoiqu'il n'eût pas manqué d'occasions pour

s'asurer que les apparences ne l'avoient pas trompé, il fut ravi d'en

recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reçue des

Hollandois. J'avois médité plusieurs projets que je lui communiquai dans

notre première entrevue. Mais quoiqu'il en reconnût les avantages, il me

les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit formé lui-même, & que

je goûtai plus que tous les miens. Ce fut de retourner à Londres avec

lui, d'y mettre à couvert la meilleure partie de nos richesses, &

d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui

rendît nos desseins indépendans d'autrui. J'entrai d'autant plus

volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il

n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes

enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre,

j'étois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation

honnête, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce à l'avenir.

Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma

fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne

m'empêcha point de lui représenter une difficulté qui m'arrêtoit. Après

avoir refusé de la marier à un Hollandois, sous le seul prétexte de

l'âge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans

blesser tous les Hollandois du Cap à qui je devois plus de

reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modérât son impatience

jusqu'à Londres; ce qui ne me délivra point de mille importunités que le

Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre départ.

L'ardeur qui nous pressoit pour l'exécution de nos desseins, nous fit

éviter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. Étant partis du

Cap le 2 d'Avril, nous entrâmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous

n'essuyâmes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je

descendis à Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que

j'avois occupée à Londres se trouvoit à vendre à mon arrivée. Je

l'achetai pour une somme assez médiocre. J'avoïe que la seule raison

qui m'en inspira l'envie, fut de reparoître avec quelque avantage dans

un quartier où personne n'avoit ignoré ma ruine, sur-tout à la vue de M.

Sprat qui demeurait dans la même rue. Mais sa mort, qui arriva trois

semaines après mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.

À l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai sérieusement à mettre de

l'ordre dans mes affaires. Nous commençâmes par son mariage, qu'il

désiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint à celui d'une vive

amitié, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour,

on ne distingua plus qui de nous deux étoit chargé des soins paternels.

Il voulut que dans notre absence sa femme continuât de vivre dans ma

Maison, & qu'elle en fît tous les frais. Les Espagnols commençoient

alors à causer de l'inquiétude à nos Marchands, & sous prétexte

d'arrêter la contrebande, ils s'étoient saisis de quelques-uns de nos

Bâtimens. Dans la résolution où nous étions toujours de cacher notre

projet, nous trouvâmes dans les circonstances un prétexte pour armer un

Vaisseau, moitié en guerre, moitié en marchandise. M. Rindekly en fit

toute la dépense, & ne laissa pas de reconnoître, dans notre Traité

d'association, que la moitié du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achevé en

moins de trois mois. Nous le fîmes percer pour vingt pièces de canon; &

suivant nos arrangemens, l'Équipage devoit être de cent hommes. Mais

n'admettant que des gens résolus & qui eussent déjà porté les armes,

nous ne pûmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre

l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fîmes entendre, sans leur

expliquer nettement nos espérances, qu'il n'étoit pas question d'un

commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse &

du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapporté faisoit

beaucoup de bruit à Londres, quoique M. Rindekly eût engagé par ses

libéralités son ancien Équipage à se taire, & que dans la même vue il

l'eût repris à notre service. On publioit du moins que nous avions fait

un butin considérable sur les Côtes d'Afrique, & le silence que nous

affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.

Il dépendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands

intéressés au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois

entrepris pour leur service, ils me pressèrent de faire le même Voyage,

& de recevoir d'eux-mêmes la qualité de leur Ministre. Quand mes propres

intérêts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une

raison qui pût me le faire accepter. On comprend que c'eût été le

plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure idée de

moi au Conseil Hollandois. Mais ayant été capable de modérer mon

ressentiment à Batavia, il devoit me coûter beaucoup moins à vaincre

dans l'éloignement où j'étois. Je conseillai néanmoins à ces honnêtes

Marchands, & ce conseil étoit un nouveau service, de s'épargner

l'embarras d'une nouvelle députation, en priant M. King par leurs

Lettres, de prendre en main leurs intérêts. L'éloge que je leur fis de

son esprit & de sa probité, n'étoit pas moins une justice que je rendois

à son mérite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois

redevable à son amitié.

Notre impatience nous faisant mépriser les dangers de l'hyver, nous

partîmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux à la vérité,

mais qui cessa de l'être après huit jours de navigation. Le vent qui

nous avoit manqué les premiers jours, devint si contraire, que nous

délibérâmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y

attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement

nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous eûmes en effet des

alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines à

la hauteur de l'Isle de Madère. Là nous essuyâmes un danger plus

terrible que toutes les tempêtes. Ayant rencontré un Vaisseau Espagnol

qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui étoit

commun à tous les Anglois, & sûr d'ailleurs de notre supériorité, ne fut

pas fâché de mettre le courage de nos gens à l'épreuve. Il fit tourner

brusquement la voile vers les Espagnols, & sa résolution, s'il les eut

pû joindre, étoit d'aller tout d'un coup à l'abordage. Mais leur

Vaisseau étoit plus léger que le nôtre, & le même vent qui nous avoit

jettés si près de Madère, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent

assez proches de l'Isle pour nous échapper, ils nous lâchèrent toute

leur bordée, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pénétra

jusqu'à nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture

qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrâce,

s'obstina dans sa poursuite, & les saluant à son tour d'une affreuse

décharge de tout son canon, il les auroit forcés jusques dans le Port,

si je ne lui avois représenté que la victoire même entraînoit notre

perte. Nous n'eûmes pas peu de peine à nous servir du vent, pour nous

éloigner d'un lieu où nous devions nous attendre qu'on ne nous

laisseroit pas le tems de respirer.

Nous fûmes consolés de cet accident par la rencontre que nous fîmes le

lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade

avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertîmes de se défier des

Espagnols. Il nous rendit le même service en nous apprenant qu'il avoit

rencontré, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne

s'étoit dérobé qu'à force de voiles. Quoique nous ne fissions point la

même route, nous redoublâmes notre vigilance & notre précaution. L'air

devenant plus doux à mesure que nous approchions des Côtes d'Afrique,

nous nous retrouvâmes bien-tôt dans la route que nous avions observée

avec tant de soin l'année précédente.

Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le

premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous

avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous

étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance

des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions

pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit

continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui

suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire

dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de

distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux

qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous

avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans

que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas

pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un

jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient

renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans,

ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du

Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit.

C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par

lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre

Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la

Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne.

L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des

extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la

vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment

qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de

son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je

ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de

réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à

choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au

Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec

l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous

n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement

qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de

l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous

avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.

Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant,

dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant

d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à

se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette,

d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue

des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment.

Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous

l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le

bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit

reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord

interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant

informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de

se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous

soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse

extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses

instructions.

Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la

confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le

témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous

avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement

de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître

lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on

découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier

qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on

n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes

la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos

intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le

mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions

un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à

retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa

toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions

découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant

le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions

point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des

raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions

résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans

l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus

hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne

donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de

commerce.

En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable

d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la

Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui

étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa

santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six

jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes,

M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout

l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer

contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en

faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez

éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets,

nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.

Après bien des recherches, d'autant plus pénibles, que le vent ne nous

servoit pas toujours à notre gré, nous découvrîmes le Cap d'or; c'étoit

le nom que nous lui avions donné dans notre langage mystérieux. Nous

jettâmes l'ancre dans le même lieu, où nous l'avions jetté autrefois si

heureusement. La Mer étoit tranquille, & nous étions à couvert sous la

pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.

Il n'étoit plus question de déguiser nos espérances à des gens qui

n'étoient avec nous que pour les seconder, & qui devoient nécessairement

en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'Équipage. Il expliqua sans

détour que nous n'étions pas loin du lieu que nous avions cherché;

qu'après l'expérience de l'année précédente, il ne falloit pas douter

qu'il n'y restât beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans

notre Vaisseau; mais qu'étant plus capables que les Nègres d'en

recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins

penser d'abord à la surprise ou à la violence, qu'à nous rétablir dans

l'amitié & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage,

suivant la résolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment

qu'en qualité de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moitié

du butin, & que tout le reste serait partagé entre l'Équipage. Cette

proposition satisfit tout le monde, & fut ratifiée de part & d'autre par

un nouveau serment. La joie & l'ardeur se répandirent dans tout le

Vaisseau. Il ne restoit plus qu'à chercher les moyens d'entrer en

communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard à

commencer cette délibération. Mais les difficultés se faisoient beaucoup

mieux sentir si proche de l'exécution.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 7 / 34 段