Ville, qui forme une perspective extrêmement riante. Un mêlange de
Maisons peintes, séparées par des Jardins plantés de cocos, &
distinguées par un grand nombre de petites Tours bâties sur differens
modeles, furent le premier objet qui fixa mes yeux. Mais en les ramenant
sur le rivage, je reconnus la manière de Hollande dans un grand nombre
d'édifices, & l'on m'apprit, pour m'expliquer cette différence, que tous
les Étrangers c'est-à-dire les Hollandois, les Chinois, les Malays, les
Abissins, & quantité d'autres Marchands qui se sont établis à Bantam,
ont leur demeure hors de la Ville. Chacun s'est bâti dans le goût; de sa
Nation, ce qui donne une varieté fort agréable aux Fauxbourgs, qui sont
d'une grande étenduë. La facilité que nous eûmes à nous procurer tous
nos besoins, me fit connoître tout à la fois, que Bantam est un lieu
d'abondance, & que les Hollandois y sont fort respectés. Je m'informai
d'abord s'il n'y avoit aucun Anglois. On m'en nomma deux, dont l'un y
vivoit depuis plus de 20 ans, & jouissoit d'une fortune aisée. L'autre y
avoit été conduit depuis quelques mois pat des avantures qui n'ont point
de rapport à mon récit, & ne se soutenoit que par son esprit & son
adresse. Comme il ne manquoit point de se trouver au Port, à l'arrivée
de chaque Vaisseau, pour y chercher l'occasion d'employer ses talens, il
apprit de quelques gens de notre Équipage que j'étois de sa Nation, & je
le vis empressé à m'offrir ses services avant que j'eusse pensé à les
lui demander. C'étoit d'un Hollandois de Bantam que j'avois déjà sû qui
il étoit; & le caractère qu'on lui attribuoit n'avoit pû m'inspirer
beaucoup de confiance. Cependant je reçûs ses offres, pour me servir de
lui du moins comme d'un guide. Sa curiosité sur mes affaires & ses
questions pressantes sur les motifs de mon Voyage, ne me donnèrent point
toute l'ouverture qu'il souhaitoit de me trouver. Il me fit valoir les
connoissances qu'il s'étoit faites dans le Païs; & si je m'en étois
rapporté à lui dès les premiers momens, je lui aurois abandonné ma
conduite & le soin de tous mes interêts.
J'avois pris une meilleure opinion de M. King, qui étoit l'autre Anglois
dont on m'avoit parlé. Je brûlois de le voir, moins pour employer son
secours, qui m'étoit inutile à Bantam, que pour me faire un ami dont la
societé me fût agréable. Je demandai à celui qui m'avoit prévenu s'il
pouvoit me procurer sa connoissance. Loin de me répondre avec la même
ardeur, il reçut si froidement cette proposition, que je découvris tout
d'un coup qu'ils étoient mal ensemble. Ma défiance augmentant pour lui,
je le quittai honnêtement, avec le dessein de ne le revoit qu'après
avoir entretenu M. King. Je me fis conduire chez lui, dès le même jour,
par un Hollandois. Il me reçut avec beaucoup de civilités. Sa femme, qui
étoit Angloise aussi, ne se lassoit point de remercier le Ciel qui lui
accordoit la douceur de revoir un homme de son Païs. J'en pris occasion
de leur demander s'ils ne recevoient pas la même consolation de M.
Fleet, avec lequel je leur appris que j'avois déja quelque liaison. Ils
ne m'en rendirent pas un meilleur témoignage que le premier Hollandois
qui m'en avoit parlé, & je demeurai convaincu que c'étoit un homme
dangereux.
Après avoir entendu le récit de mes affaires, M. King me pressa de
prendre un logement chez lui pendant le séjour que je voulois faire à
Bantam. Je me rendis à ses invitations. Il ne se flatoit point, en
m'assurant que sa conduite & l'usage qu'il faisoit de son bien, lui
avoient attiré une égale considération parmi les Indiens & les
Étrangers. Je le reconnus dès le lendemain aux caresses qu'il reçut dans
la Ville, & que sa protection me fit partager avec lui. Nous trouvâmes
en y entrant, le Peuple fort émû, pour l'exécution d'un Criminel qui
avoit tué fort lâchement une femme, & qui venoit d'être condamné au
supplice. M. King m'apprit les formalités de leur justice, qui sont fort
simples & fort courtes. Le Magistrat a son Siège dans la cour du Palais
royal, où les Parties comparoissent sans Procureurs & sans Avocats. Si
l'accusation est capitale, on amene le Criminel, & les Accusateurs le
suivent avec les Témoins. On expose le crime dans toutes ses
circonstances. Les Témoins le confirment, & le Jugement succéde
aussi-tôt. Il n'y a qu'un seul supplice pour tous les crimes qui
méritent la mort. On attache le Coupable à un poteau, & on le tuë d'un
coup de poignard. Les Étrangers ont ce privilége, que pourvû qu'ils
n'aient point tué de sang froid & de guet à pan, ils évitent la mort en
satisfaisant à la Partie civile. J'eus la curiosité d'assister à
l'exécution. La foule nous ouvrit le passage en reconnoissant à mes
habits que j'étois arrivé nouvellement. Le Criminel étoit déja livré à
l'Exécuteur, qui s'approchoit avec lui du poteau. Il avoit les mains
liées, la tête nuë, & ses grimaces me firent juger qu'il n'alloit pas
recevoir la mort avec plus de noblesse, qu'il ne l'avoit donnée.
Cependant la scene fut si prompte, que sa crainte ne le fit pas souffrir
long-tems. J'admirai le silence du Peuple pendant l'exécution, & l'air
de tristesse que chacun emportoit en se retirant.
Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer
son crédit pour me procurer la vûe de tout ce qui n'étoit pas fermé pour
les Étrangers. Il s'adressa au Maître des Cérémonies, dont il fut reçû
avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environné d'un large
fossé, & qui a plûtôt l'apparence d'un Château fortifié, se nomme le
_Paceban_. Il n'a pas moins d'une demie lieuë de tour. Il est bâti
presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de
Java, que les ruës mêmes de Bantam ne sont point pavées. Tous les murs
sont revêtus de peintures fort vives, mais si mal dessinées, qu'après
avoir vû les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu
représenter, il est encore assez difficile de les y reconnoître. De la
première cour qui est environnée de cocos, joints par un grillage fort
épais qui sert de mur, le Moyetan ou Maître des Cérémonies, nous fit
entrer par un vaste sallon, dans une cour fermée de bâtimens. Les
peintures en étoient beaucoup plus fraiches que celles de la première
façade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intérieure qui se
retire dans le sallon pendant la nuit, & même pendant le jour, quand le
mauvais tems ne permet point d'être à découvert. Les armes des Gardes
sont suspenduës au long des murs, c'est-à-dire leurs arcs, leurs
fléches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des
Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement
est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu'à la ceinture, &
qui s'élargit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts
au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la
tête un bonnet surmonté de plumes d'Autruches; & comme on choisit les
plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort
guerrier. Ils nous saluerent à notre passage avec la zagaye. Leur nombre
étoit d'environ deux cens.
Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais
beaucoup plus orné que le premier. Nous y trouvâmes les Officiers de la
Garde intérieure, vêtus dans la même forme que leurs Soldats, mais d'une
étoffe fort riche. Le fond en étoit de soye, entremêlée d'un tissu d'or
qui serpentoit en différentes figures. Ils avoient à la main, au lieu de
zagaye, une espece de dard plus court, orné d'or au lieu de fer. Une clé
que le Moyetan portoit à sa ceinture, & qui est le signe de la faveur
pour tous les Grands de l'État, nous ouvrit une porte dorée, par
laquelle nous entrâmes dans un long appartement. Les murs en étoient ou
dorés comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni,
qui représentoit diverses figures d'animaux & quelques païsages mal
dessinés. Je ne parle que des trois premières chambres; car les
suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribués,
étoient tapissés d'étoffes dont la beauté exciteroit de l'admiration, si
le dessein en étoit aussi régulier que le fond & les couleurs en sont
magnifiques. La plûpart de ces pièces étoient sans siéges, à la réserve
de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui étoient en pile
dans les coins de chaque chambre. Il ne se présenta point un seul
Esclave dans notre marche. M. King, à qui je demandai la cause de cette
solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit
point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le
servent, est dans un quartier séparé; & ceux qui demeurent plus près de
sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi
demande quelque service.
La cour où la vûe donnoit par les fenêtres, étoit une espéce de jardin,
distribué en allées, & rempli de caisses qui contenoient différens
arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, percée en arcades, qui
donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient
appercevoir deux aîles de bâtimens dont mes yeux ne purent mesurer
l'étenduë. M. King me dit qu'il n'étoit permis à personne de passer
cette grille, si l'on n'étoit appellé par un ordre exprès du Roi.
L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux aîles; l'autre est
habité par ses femmes. Des deux côtés, il y a d'autres cours par
derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entrée
par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les
Conseils, ni même aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien
du Païs, est que le Roi convoque l'assemblée de ses Conseillers dans une
plaine voisine de la Ville, où l'on traite les plus grandes affaires de
l'État. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les
Hollandois tiennent le Païs & la Capitale même en bride par leurs
Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorité dépendante qui
ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de
tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former là-dessus une
juste idée des autres.
Rien ne me parut plus curieux & plus agréable dans son Palais qu'une
grande Voliere où l'on a rassemblé toutes les especes d'Oiseaux qui sont
connus dans les Indes. La variété de leurs figures & de leurs plumages
forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs,
la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique.
Elle est à l'extrémité du quartier des Femmes, pour leur servir
d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne
pouvoit nous faire pénétrer plus loin. Mais il nous accorda par
différentes ouvertures la vûë des Jardins, où je remarquai beaucoup plus
de beautés en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Allées, en Fleurs &
en Parterres. La plûpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les
Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'être renouvellés trop souvent
dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour être garantis
des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe à les défendre du
froid. Les trois Rivières qui arrosent la Ville fournissent néanmoins de
l'eau en abondance à toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des
Jardiniers. Mais en général, si les Jardins des Indes contiennent des
ornemens plus précieux que les nôtres, ils n'en approchent point pour
l'ordre & l'agrément.
Le Moyetan joignit à ses politesses une collation de Fruits délicieux.
Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne,
est au quartier des Domestiques; mais dans une cour séparée, qui marque
la différence du rang & des dignités. Il nous fit voir aussi celle des
Officiers subalternes, qui est un péristile, par le moyen duquel on en
fait le tour à couvert pour la commodité du service. Leurs chambres &
leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent
beaucoup à celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande
étenduë, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pût me faire
prendre une idée plus avantageuse du goût & de l'industrie des Indiens.
Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit
parcourir les plus belles ruës. N'étant point pavées, le fond en est
presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont
riantes par la continuité des Vernis & des Peintures. Il n'y a point
d'Édifices Publics, excepté quelques Lieux de retraite pour les Malades
& pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reçus, chacun
suivant leur espece, dans des ruës différentes, où l'on ne voit rien qui
n'ait rapport à leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui
veillent à l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires
en dernier ressort. Les ruës des Marchands d'Étoffes & de Bijoux sont
d'une richesse & d'une propreté surprenante. En marchant par la Ville,
je fus témoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple.
Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans être précédés
d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de
velours cramoisy, & sert à faire connoître la dignité du Maître. À cette
vûe, tous les Passans sont obligés de se prosterner, & ceux qui
manqueroient à ce devoir seroient maltraités sur le champ par les
Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les
Étrangers sont dispensés de cette humiliante soumission, mais l'usage
est qu'ils y suppléent en s'arrêtant dans la ruë, & en faisant au
Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit,
ayant fait mal-à-propos quelques pas au long des maisons tandis que nous
étions à voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un
Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispensé.
Nous rendîmes visite à quelques Indiens de la connoissance de M. King,
qui nous reçurent avec beaucoup de caresses: Ils nous présentérent
d'excellens Vins de plusieurs endroits renommés, avec une sorte de
Pâtisserie composée de Ris, de Miel & d'Épices. Outre l'agrément du
goût, elle a la propriété de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les
Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches
Marchands, ne sont guéres inférieures à celle du Roi que par l'étenduë.
Les Meubles & les Ornemens en sont dans le même goût; & j'aurois même
préféré pour mon séjour celle d'un Marchand nommé _Calite_, qui, après
s'être enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'étoit attaché
à se rendre la vie heureuse par toutes les commodités & les agrémens,
qu'il pouvoit tirer de ses richesses.
L'amitié de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'après
m'en avoir renouvellé les assurances, il m'offrit volontairement de
m'accompagner à Batavia, pour faciliter le succès de ma Commission par
son crédit. Je ne prévoyois point encore combien ce secours me seroit
bientôt nécessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte
d'abuser de cet excès de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas
s'arrêter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point à faire le
Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais
l'industrie de M. Fleet avoit déja fait bien du chemin. Le refus que je
faisois de ses services, & l'indifférence que je marquois pour son
amitié l'avoient irrité jusqu'à lui faire chercher les moyens de me
nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet
de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne étoit une
belle carriere pour l'artifice. Il étoit parti aussitôt pour Batavia, &
s'étant adressé au premier Commis de l'Amirauté, il l'avoit déja rempli
des préventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon
entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Après avoir
passé six jours à Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon
Capitaine. M. King, qui n'étoit jamais sans quelques affaires à Batavia,
me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus
pour hâter son Voyage.
Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Détroit dès le même jour, nous
entrâmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait
de si propre à charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville.
On connoît l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres
avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur
Païs les forçant de n'y rien négliger, ils ont appris par des
expériences continuelles à forcer toutes les difficultés du terrein.
Mais n'en ayant point trouvé à Batavia, toute leur attention s'est
tournée au soin de l'ornement. Des Canaux, des Allées d'Arbres, des
Bâtimens magnifiques sont les premiers objets qui se présentent à ceux
qui touchent au rivage; & la Campagne ne paroît qu'une grande Ville, au
milieu de laquelle Batavia est comme resserrée. Ce n'est pas qu'elle
manque d'étenduë. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est bâtie
dans le même goût, c'est-à-dire que toutes ses ruës sont arrosées d'un
large Canal, & plantées de grands Arbres qui donnent des deux côtés un
ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se
présente à la première vûë. Mais les beautés particulieres, les
richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les
Descriptions. Nous y arrivâmes le 2 de Septembre.
L'année avoit été malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de
naufrages, les Corsaires avoient enlevé ou pillé tant de Vaisseaux, que
la consternation étoit répanduë parmi les Marchands. Il n'y avoit point
dans le Port de Batavia la moitié des Vaisseaux qu'on y voit tous les
ans. Nous remerciâmes le Ciel de nous avoir conservés au milieu de tant
de périls, & nos Capitaines se flatérent d'en tirer plus de profit de
leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis
l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amirauté, qui étoit demeuré en
possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications
furent écoutées; mais je conclus de quelques réponses des Officiers du
Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma défiance ne tombant
encore sur personne, je résolus seulement d'éclaircir ce soupçon. Je
pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoüerent enfin, sans
me nommer le Délateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien
informées, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la
Compagnie Angloise, & que le véritable Député étant mort au Cap de
Bonne-Espérance, je m'étois attribué le droit de lui succéder sans
aucune sorte d'autorité. Ils ajouterent qu'ayant déja été remercié de
mes services par M. Sprat, je ne devois pas être surpris que dans une
affaire délicate le Conseil de l'Amirauté crût avoir besoin de quelque
précaution, & que s'ils étoient fort éloignés de m'accuser de mauvaise
foi, leur propre intérêt ne les obligeoit pas moins à garder les mesures
de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette réponse. Premierement,
quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les
Hollandois de notre Équipage; & je crus démêler en second lieu que
Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prétexte pour éloigner
des demandes importunes. Je me défendis comme je le devois par la simple
exposition des circonstances où je me trouvois au Cap; & je produisis,
en bonne forme, la résignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en
mourant, de tous les Pouvoirs dont il étoit revêtu. On reçut mes Pieces
pour les examiner à loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les ruës de
Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai
d'accuser les Hollandois de ma disgrâce, & je commençai à craindre de ne
pas remporter le fruit que j'avois espéré de mon Voyage.
Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosité en visitant
toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y différent de ceux de
leur Païs que par la corruption des moeurs, & par le faste, qui y est
porté à l'excès. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientôt
le goût de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de
leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur &
d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dépense qu'ils
font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute idée
du monde d'une République qui est representée à deux mille lieuës de
son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Président du Conseil &
tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de
tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se
faire obéïr. La même magnificence est répanduë dans tous les Ordres de
leur Nation. On ne voit point passer dans les ruës la femme d'un
Marchand, sans la prendre à son Train pour une Princesse qui marche en
Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est portée sur un Brancard
soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la
précedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie éclatent sur sa
voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie
par des tentures dont la galanterie égale la richesse. On est ébloüi de
la multitude & de l'éclat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop
somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils
amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de même.
Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent,
de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me
proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la
quantité de l'or, en me faisant entendre que cette voie étoit à mon
avantage. Mais ce qui m'arrêtoit dans l'affaire de ma Commission ne
pouvoir servir à me donner beaucoup de confiance pour un Traité de cette
nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant
être trompé au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que
j'avois apporté la valeur de cinq mille ducats en différentes especes
d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me
trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de
ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly, à qui j'avois
l'obligation de ce commencement de fortune!
La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont
des Édifices à Batavia, dont on admire la beauté. Tous ces Bâtimens,
comme la plûpart des ruës de la Ville, portent les mêmes noms qu'à
Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu
représenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes
Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de
débauche qui sont relégués de même dans certains quartiers de la Ville,
& qui païent une contribution à l'État. Ce n'est pas sans raison que je
les nomme. Mon fils, qui n'étoit encore qu'un enfant, s'y laissa
malheureusement entraîner par quelques jeunes gens, sous prétexte de
voir les raretés du Païs. Ces lieux dangereux sont peuplés d'Indiennes,
qui excellent dans toutes sortes d'exercices agréables, qui chantent,
qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle
frappa mon fils jusqu'à lui faire oublier que la nuit étoit fort
avancée; & quoique ses Compagnons m'ayent protesté, comme lui, qu'il
s'étoit conduit avec sagesse, il se trouva mêlé dans la querelle de
quelques yvrognes qui attirérent la Garde par leurs excès. On ne mit
point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut mené avec
les autres à la Prison de nuit, d'où il eut beaucoup de peine à me faire
avertir de son embarras. Le mien étoit déja fort grand, de le voir si
long-tems à revenir. Je sortis avec une inquiétude mortelle, & toutes
mes sollicitations n'ayant pû me le faire rendre avant le jour, je
passai le reste de la nuit dans sa Prison.
Cet incident n'avoit rien qui fût propre à deshonorer mon fils, ni qui
dût rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un
mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point
échapper cette nouvelle occasion de me nuire. Dès le lendemain, le cours
de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de
m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma
conduite ne détruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus.
Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse, à laquelle
je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois été le guide de mon
fils dans une avanture scandaleuse. Je réussis néanmoins fort aisément à
dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la
disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me fît grace en se rendant à
la preuve de mon innocence.