pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours.
J'embrassai à mon tour un Ami si fidelle & si génereux, & les premiers
témoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bonté plus que sur le
tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'état où j'allois me
trouver, je ne lui cachai point que ses génereuses promesses me
rendoient la vie, & sauvoient peut-être du dernier désespoir une
malheureuse famille dont le sort meritoit sa pitié. Des remercimens si
vifs exciterent encore le noble penchant de son coeur. Il me protesta que
si l'honneur lui eût permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il
auroit pris le parti de lier sa fortune à la mienne, & de me proposer
même sa main pour ma fille aînée. Et s'il eût pû se persuader,
ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour
attendre son retour, il n'auroit pas balancé à me jurer que je le
trouverois dans la même disposition. Une offre de cette nature ne
pouvoit être acceptée subitement. Je lui répondis qu'à son retour il me
trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune
promesse par laquelle il pût se croire engagé, je serois ravi de lui
voir rapporter des sentimens si favorables à ma famille. Il les confirma
sur le champ, en faisant décharger parmi mes Marchandises le Baril qui
contenoit environ la quatriéme partie de notre or.
Quoique les essais que nous avions faits à Ferro & depuis notre arrivée
au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de
l'or réel, il s'y trouvoit tant de mêlange que mes richesses ne
répondoient pas tout-à-fait à l'idée qu'on s'en pourroit former. Nos
calculs nous avoient déja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers à
rabattre sur le volume. Mais en supposant même une diminution de trois
quarts, je comptois que ma part étoit d'environ cent mille écus; & dans
l'état de ma fortune, cette somme méritoit bien le nom de trésor. Je
promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me
revoyant que je n'aurois pas négligé nos intérêts communs. J'étois
pénétré de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les
mêmes sentimens à ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apporté les ordres
de M. Sprat partit avec le nôtre. Il se nommoit _le Georges_.
Le bruit de ma disgrâce s'étant déja répandu au Cap, avec des
circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient été
confirmées par le Ministre même des fureurs de M. Sprat, je trouvai de
la compassion & de la bonté dans les Officiers de la Compagnie
Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche,
parce qu'ils avoient sçû que le seul motif de mon Voyage avoit été de
réparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes
Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant
de profit que si je les eusse transportées aux Indes. Mais j'avois déja
formé d'autres vûës pour lesquelles je les croyois nécessaires.
D'ailleurs, en confessant à ces généreux Hôtes que mes affaires étoient
fort dérangées, je ne voulois pas qu'ils me crûssent dans la nécessité,
& j'étois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les
restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque
entreprise.
L'inclination qu'ils avoient à me secourir devint beaucoup plus vive,
lorsqu'ayant commencé, moi & toute ma famille, à étudier leur Langue,
ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille aînée étoit aimable. Je
ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de
mariage. Un Marchand établi depuis vingt ans au Cap, où il avoit amassé
de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la
prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais
quoique mon Capitaine ne se fût lié à moi que par une promesse vague
dont je l'avois même dispensé, la reconnoissance que je devois à son
amitié m'avoit fait prendre la résolution d'attendre effectivement son
retour. Mon intention d'ailleurs étant bien éloignée de me fixer au Cap,
j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la
revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire
dans toutes les méthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de
quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des
ménagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois à
profiter de leurs bontés. Je n'alléguai que l'extrême jeunesse de ma
fille, & je demandai qu'on lui laissât du moins le tems d'apprendre
mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrés à
m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mêlai insensiblement
dans leurs assemblées & dans leurs affaires. Je parvins bientôt à n'être
plus regardé comme un Étranger.
Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement
dans les projets que je lui avois communiqués. Elle se fit aimer
universelment dans l'Habitation, & l'habitude des moeurs Hollandoises ne
lui coûta rien à former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les
desseins que je méditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux
qui alloient à Batavia. Cet incident me fit suspendre une résolution que
je me croyois à la veille d'éxécuter. Je pensai qu'avant que de me
livrer à des idées trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si
belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant
pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la
liberté de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur
laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commençois à parler
fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prétexte pour leur faire
agréer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un
Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la
Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage à bord d'un de
leurs trois Vaisseaux. S'étant trouvé fort mal en arrivant, il avoit
appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la
probité, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses
Lettres & de ses Mémoires, pour les faire remettre à Londres, ou pour
exécuter moi-même sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un
Vaisseau Anglois, qui avoit péri près de l'Isle de Java l'année
précédente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient
sauvé une partie considérable des richesses qu'il apportoit; mais après
de longues discussions, qui n'avoient pû se terminer à Amsterdam, les
Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs
aux Indes, & la Compagnie ne s'y étoit pas opposé.
La facilité que je ne pouvois manquer de trouver à revenir de Batavia au
Cap, me fit espérer qu'après avoir fini les affaires des Marchands de
Londres, je serois de retour assez-tôt pour prévenir M. Rindekly, mon
ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me
proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pièces ou des
effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette vûë, j'avois celle
de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres
apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-être par le succès de ma
négociation, que je ne méritois pas le tort qu'il avoit fait à mon
honneur en m'ôtant les emplois qu'il m'avoit confiés. Enfin, quelque
parti que M. Rindekly pût prendre après sa course, je ne devois pas
douter que s'il s'arrêtoit au Cap pour épouser ma fille, celui à qui il
remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu'à Londres ne fût digne de
ma confiance autant que de la sienne.
Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit à ma résolution. Ma femme ne
l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi
l'aîné de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes
ouvrages d'Orféverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une
fois convertir en argent monnoyé pour m'assurer de leur juste valeur.
Nous partîmes le 17. de Juillet, à bord du Dauphin, Vaisseau de
Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur du Cap de
Bruining, éloigné d'environ cent lieuës de celui de Bonne Espérance.
Mais un vent impétueux nous ayant fait perdre de vûe les deux autres
Vaisseaux, nous passâmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin,
lorsque nous commencions à perdre l'espérance de les rejoindre, nous les
apperçûmes à l'ancre, & nous découvrîmes, à mesure que nous en
approchions, qu'ils avoient été plus maltraités que nous par la
tempête. Le Zuyderzée, qui portoit quarante pièces de canon, avoit perdu
deux de ses mâts, & se trouvoit ouvert de tant de côtés, que dans le
danger pressant où il étoit, on avoit déja transporté une partie de sa
carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apporté une diligence extrême à
fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles à tous
momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque
rocher, qui avoit ébranlé toute la charpente, sans qu'on s'en fût
apperçu dans l'agitation de la tempête; & le péril étoit ainsi d'autant
plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit où le reméde
devoit être porté pour le prévenir. Les trois Capitaines ayant tenu
conseil sur un si malheureux accident, conclurent à faire passer le
reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus
précieux, sur le Bord où j'étois. Il ne resta dans le Zuyderzée que
l'artillerie, l'équipage & les vivres. Mais ce qui servoit à le soulager
nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous
nos voeux furent pour trouver quelque Côte où nous pussions nous délivrer
de cet embarras. Nous profitâmes à toutes voiles d'un vent qui nous
poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la même
force, nous apperçûmes la terre au troisiéme jour. Le rivage étoit uni;
& plus loin dans les terres, nous découvrions quantité de bois qui nous
firent prendre une bonne opinion du Païs; mais il nous étoit inconnu, &
nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir à diriger
notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit
brasses. Nous mîmes à l'ancre, & n'étant guéres qu'à trois ou quatre
lieuës du rivage, nous prîmes le parti de détacher la Chaloupe pour
observer plus particulierement la Côte.
Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de
m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous
n'eûmes pas avancé l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant
repoussés par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutâmes
point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque
grande Rivière. Cette espérance nous causant beaucoup de joie, nous
continuâmes d'avancer à force de rames, & nous distinguâmes enfin si
clairement le courant & la différence des eaux, que nous retournâmes
aussi-tôt au Vaisseau pour y porter cette agréable nouvelle. Les trois
Capitaines ne balancérent point à prendre sur le champ la même route.
Notre rapport se trouva fidéle. La Rivière se retrécissant à mesure que
notre vûe pouvoit s'étendre dans les terres, nous crûmes qu'avec un tems
fort doux, il n'y avoit aucun péril à nous avancer la sonde à la main.
La profondeur de l'eau se trouva presque égale depuis l'extrêmité de la
Côte, jusqu'au lieu où l'Embouchure commençoit à se retrécir; & le
rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettâmes l'ancre à
la portée du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.
Comme le Païs nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux
ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugérent
qu'il étoit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions
nous procurer sans pénétrer dans le Païs. On commença le travail avec
beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser à une partie de l'Équipage
la liberté de chasser sur la Côte? Quoique cette permission ne fut
accordée qu'avec beaucoup de réserve pendant les premiers jours, elle
devint plus facile à obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le
meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'écartoient le plus
du rivage, nous assurérent qu'ils avoient vû des cédres d'une beauté
admirable, & d'autres arbres odoriférans. Ils avoient pris vifs quelques
oiseaux, qui étoient tombés à terre au bruit de leurs fusils, & un petit
animal de la grosseur d'une belette, dont la peau étoit mouchetée de
diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit
en augmentant, nous nous trouvâmes assez de venaison de toutes sortes
d'espéces pour nourrir les trois Équipages pendant plusieurs mois. Aussi
ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le
bruit de tant de coups de fusils n'ayant pû manquer de se faire
entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquiéme jour,
qu'après avoir observé d'abord un nuage de poussiere dans une vaste
campagne qu'ils avoient parcouruë, ils avoient été surpris de découvrir
un corps considérable d'hommes armés, qui marchoient vers la Mer, & qui
ne devoient pas être éloignés de plus d'une lieuë. Il étoit clair qu'ils
nous cherchoient. Les Capitaines se hâtérent de faire tirer un coup de
canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhaité que chacun
pût regagner son Bord avant l'arrivée des Nègres: mais perdant cette
espérance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner
à la discrétion des Sauvages quantité d'honnêtes gens qui étoient encore
dispersés. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent
Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit
apportés sur le rivage, & que nos Charpentiers commençoient à mettre en
oeuvre. Il donna ordre en même-tems que les Vaisseaux eussent le flanc
tourné vers la terre, pour être en état de faire leur décharge au
premier signe. Les trois Équipages montant ensemble au nombre de cent
dix hommes, nous étions à terre environ soixante, qui n'avions point
d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal
du canon eut ramené les moins éloignés, il nous en manquoit encore huit
ou dix qui couroienr grand danger d'avoir été coupés par les Nègres.
Cependant nous découvrimes bien-tôt la petite Armée qui sembloit nous
menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut médiocre, parce que les
Hollandois sont aimés de la plûpart de ces Peuples, avec lesquels ils
entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne négligeâmes
aucune précaution pour notre défense. En peu de momens les arbres
avoient été croisés les uns sur les autres, & rangés avec assez
d'habileté pour faire une barricade fort difficile à forcer. La facilité
d'ajuster nos coups, en tirant à bout posé, nous rendoit presque sûrs de
l'effet de toutes nos décharges; & nous ne doutions point que le bruit
d'environ quarante pièces de canon n'augmentât beaucoup la frayeur de
nos ennemis.
Notre agitation n'empêchoit point que nous n'eussions l'oeil ouvert sur
tous leurs mouvemens. Ils s'arrêterent à cinq cens pas de nous. Leur
nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les
attendions de pied ferme, & la vûe des trois Vaisseaux servant peut-être
à les refroidir, ils détachérent vers nous quatre hommes, que nous
reconnûmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposâmes
à les recevoir honnêtement, & l'un de nos trois Capitaines s'avança de
quelques pas au devant d'eux, suivi d'un même nombre de nos gens. Ces
quatre Nègres étoient de belle taille. Ils portoient des bonnets
quarrés, qui étoient ornés de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient
le corps nud, mais ils portoient des chaînes de fer qui se croisoient
sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes étoient l'arc & la fléche, avec
une hache & un poignard, suspendus à leur ceinture. Ils avoient aussi
sur le dos, à côté du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau
de bufle.
Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, &
ne comprenant rien à quelques discours qu'ils prononçoient dans leur
Langue, il leur montra, pour réponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui
faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Nègres, voyant
qu'ils n'étoient point entendus, prononcerent fort distinctement
quelques mots Hollandois, sans liaison à la vérité, mais capables de
nous faire juger aussi-tôt qu'ils avoient déja reçû des visites de cette
Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord à ce que nous
entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi.
Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment
les échanges du commerce; & nous nous figurâmes qu'ils vouloient nous
marquer que nous étions des Marchands, ou qu'ils espéroient de faire
quelques affaires de négoce avec nous. Notre manière de répondre ayant
été propre à les confirmer dans cette idée, ils ne penserent plus qu'à
nous accabler de caresses.
Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils
accepterent avec les témoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent
pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser
conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafraîchissemens. Ils les
prirent avec avidité; & quoiqu'ils parussent moins touchés de quelques
petits présens que les Capitaines joignirent à la bonne chere, ils les
reçûrent aussi avec différentes marques de reconnoissance.
Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que
nous les jugeâmes plus accoutumés à la discipline militaire que le
commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui
reprirent en nous quittant le même air de fierté avec lequel ils nous
avoient abordés. Toute leur Troupe s'éloigna aussi-tôt, comme s'ils ne
leur étoit plus resté la moindre défiance de notre amitié. Nous
raisonnâmes beaucoup sur le Païs où nous étions, & les Capitaines
croyant en pouvoir juger par les armes des Nègres, s'imaginerent que ce
devoit être quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun
interêt présent qui nous portât à profiter de leur bonne volonté. Mais
il nous restoit de l'inquiétude pour les huit personnes de l'Équipage
qui ne s'étoient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa
sans qu'on les vit paroître. Le lendemain dans l'après midi, nous fûmes
surpris de les voir descendre sur la Rivière dans une Barque assez
ornée, qui étoit suivie de deux autres Barques remplies de Nègres. Ils
nous rejoignirent d'un air fort satisfait. Étant tombés la veille dans
le corps des Sauvages, ils avoient été arrêtés, & conduits aussi-tôt par
un détachement à la Ville voisine où passoit le Fleuve qui les avoit
apportés. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses
qu'ils avoient observées avec d'autant moins d'attention, que tout leur
esprit avoit été d'abord occupé par la crainte. Cependant il s'étoit
trouvé dans la Ville un Nègre qui entendoit & qui parloit même assez
clairement la langue Hollandoise. Ils avoient été traités civilement
aussi-tôt qu'ils avoient été reconnus; & dans la crainte que nous ne
reçussions quelque insulte de la Milice qui s'étoit avancée vers la Mer
au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la liberté de partir, avec
le Nègre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Nègres,
qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville,
qu'ils nommerent Pemba, n'étoit qu'à sept ou huit lieuës par eau; mais à
cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit
prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze
lieuës par terre.
Ce que l'interpréte Nègre joignit à ce récit, nous fit connoître que
nous étions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de
Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez
considérable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le
Païs sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises
qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent
des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les
Elephans.
Le Nègre qui nous faisoit ce récit, nous invita d'une manière pressante
à remonter la Rivière jusqu'à Pemba, en nous assurant que nous y
trouverions toutes sortes de commodités & d'ouvriers pour le radoubement
de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres
intentions, nous comprimes que servant au commerce du Païs avec les
Européens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer
avec nous. Il avoit été vendu dans sa jeunesse à des Marchands
d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspiré le courage
de se jetter dans la Mer, à la vûe d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit
eu le bonheur de joindre, après avoir nagé pendant plus de deux heures.
Ayant été conduit à Bantam, il y avoit passé plusieurs années avec assez
de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer
les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux étoient chargés pour Batavia,
nous n'avions aucune vûe de commerce qui pût nous arrêter; & les
réparations que nous avions à faire au Zuyderzée ne demandoient point
d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.
Ainsi nous étant acquittés de la politesse du Nègre & de ses Compagnons
par quelques légers présens, nous nous remîmes en Mer après huit jours
de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu'à la vûe de
l'isle de Java, où nous essuyâmes encore une tempête si violente,
qu'elle nous força d'entrer dans le Détroit de la Sonde, & de relâcher à
Bantam. Cette Ville, où les Hollandois ont une forte Garnison qui tient
le Roi & tout le Païs sous leur obéïssance, est située au pied d'une
charmante Colline, d'où sortent trois Rivières, qui servent à la
fortifier autant qu'à l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, &
les deux autres coulent au long des murailles. La nuit étoit fort
avancée lorsque nous nous présentâmes à l'entrée du Port. Quoique tout y
parût tranquille, je fus surpris qu'à la première nouvelle de notre
arrivée il se fit tout d'un coup un bruit épouvantable dont on
m'expliqua aussi-tôt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches
se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrême
grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi
des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils
forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualité
entretiennent un Corps de Garde à l'entrée de leur Maison, formé de
plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sûreté de leur Maître.
Ainsi à la moindre allarme, toute la Ville est réveillée par un bruit
extraordinaire; & l'arrivée de trois Vaisseaux dans une nuit fort
obscure, avoit causé de l'inquiétude aux Gardes du Port.
Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les maîtres, que
les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous
trouvâmes tout le monde empresse à nous servir. La tempête avoit encore
maltraité furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands
Hollandois de Bantam étoient interessés dans notre carguaison. C'étoient
deux raisons de nous y arrêter. Un de nos trois Capitaines partit le
lendemain pour se rendre par terre à Batavia. J'étois le maître de
partir avec lui; mais rien ne me forçant à cette diligence, je me fis
un amusement de voir Bantam, pour commencer à connoître les Indiens.