Il ne falloit que mon embarras, sans aucun attachement aux richesses,

pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours.

J'embrassai à mon tour un Ami si fidelle & si génereux, & les premiers

témoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bonté plus que sur le

tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'état où j'allois me

trouver, je ne lui cachai point que ses génereuses promesses me

rendoient la vie, & sauvoient peut-être du dernier désespoir une

malheureuse famille dont le sort meritoit sa pitié. Des remercimens si

vifs exciterent encore le noble penchant de son coeur. Il me protesta que

si l'honneur lui eût permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il

auroit pris le parti de lier sa fortune à la mienne, & de me proposer

même sa main pour ma fille aînée. Et s'il eût pû se persuader,

ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour

attendre son retour, il n'auroit pas balancé à me jurer que je le

trouverois dans la même disposition. Une offre de cette nature ne

pouvoit être acceptée subitement. Je lui répondis qu'à son retour il me

trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune

promesse par laquelle il pût se croire engagé, je serois ravi de lui

voir rapporter des sentimens si favorables à ma famille. Il les confirma

sur le champ, en faisant décharger parmi mes Marchandises le Baril qui

contenoit environ la quatriéme partie de notre or.

Quoique les essais que nous avions faits à Ferro & depuis notre arrivée

au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de

l'or réel, il s'y trouvoit tant de mêlange que mes richesses ne

répondoient pas tout-à-fait à l'idée qu'on s'en pourroit former. Nos

calculs nous avoient déja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers à

rabattre sur le volume. Mais en supposant même une diminution de trois

quarts, je comptois que ma part étoit d'environ cent mille écus; & dans

l'état de ma fortune, cette somme méritoit bien le nom de trésor. Je

promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me

revoyant que je n'aurois pas négligé nos intérêts communs. J'étois

pénétré de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les

mêmes sentimens à ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apporté les ordres

de M. Sprat partit avec le nôtre. Il se nommoit _le Georges_.

Le bruit de ma disgrâce s'étant déja répandu au Cap, avec des

circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient été

confirmées par le Ministre même des fureurs de M. Sprat, je trouvai de

la compassion & de la bonté dans les Officiers de la Compagnie

Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche,

parce qu'ils avoient sçû que le seul motif de mon Voyage avoit été de

réparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes

Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant

de profit que si je les eusse transportées aux Indes. Mais j'avois déja

formé d'autres vûës pour lesquelles je les croyois nécessaires.

D'ailleurs, en confessant à ces généreux Hôtes que mes affaires étoient

fort dérangées, je ne voulois pas qu'ils me crûssent dans la nécessité,

& j'étois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les

restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque

entreprise.

L'inclination qu'ils avoient à me secourir devint beaucoup plus vive,

lorsqu'ayant commencé, moi & toute ma famille, à étudier leur Langue,

ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille aînée étoit aimable. Je

ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de

mariage. Un Marchand établi depuis vingt ans au Cap, où il avoit amassé

de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la

prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais

quoique mon Capitaine ne se fût lié à moi que par une promesse vague

dont je l'avois même dispensé, la reconnoissance que je devois à son

amitié m'avoit fait prendre la résolution d'attendre effectivement son

retour. Mon intention d'ailleurs étant bien éloignée de me fixer au Cap,

j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la

revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire

dans toutes les méthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de

quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des

ménagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois à

profiter de leurs bontés. Je n'alléguai que l'extrême jeunesse de ma

fille, & je demandai qu'on lui laissât du moins le tems d'apprendre

mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrés à

m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mêlai insensiblement

dans leurs assemblées & dans leurs affaires. Je parvins bientôt à n'être

plus regardé comme un Étranger.

Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement

dans les projets que je lui avois communiqués. Elle se fit aimer

universelment dans l'Habitation, & l'habitude des moeurs Hollandoises ne

lui coûta rien à former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les

desseins que je méditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux

qui alloient à Batavia. Cet incident me fit suspendre une résolution que

je me croyois à la veille d'éxécuter. Je pensai qu'avant que de me

livrer à des idées trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si

belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant

pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la

liberté de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur

laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commençois à parler

fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prétexte pour leur faire

agréer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un

Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la

Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage à bord d'un de

leurs trois Vaisseaux. S'étant trouvé fort mal en arrivant, il avoit

appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la

probité, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses

Lettres & de ses Mémoires, pour les faire remettre à Londres, ou pour

exécuter moi-même sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un

Vaisseau Anglois, qui avoit péri près de l'Isle de Java l'année

précédente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient

sauvé une partie considérable des richesses qu'il apportoit; mais après

de longues discussions, qui n'avoient pû se terminer à Amsterdam, les

Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs

aux Indes, & la Compagnie ne s'y étoit pas opposé.

La facilité que je ne pouvois manquer de trouver à revenir de Batavia au

Cap, me fit espérer qu'après avoir fini les affaires des Marchands de

Londres, je serois de retour assez-tôt pour prévenir M. Rindekly, mon

ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me

proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pièces ou des

effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette vûë, j'avois celle

de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres

apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-être par le succès de ma

négociation, que je ne méritois pas le tort qu'il avoit fait à mon

honneur en m'ôtant les emplois qu'il m'avoit confiés. Enfin, quelque

parti que M. Rindekly pût prendre après sa course, je ne devois pas

douter que s'il s'arrêtoit au Cap pour épouser ma fille, celui à qui il

remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu'à Londres ne fût digne de

ma confiance autant que de la sienne.

Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit à ma résolution. Ma femme ne

l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi

l'aîné de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes

ouvrages d'Orféverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une

fois convertir en argent monnoyé pour m'assurer de leur juste valeur.

Nous partîmes le 17. de Juillet, à bord du Dauphin, Vaisseau de

Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur du Cap de

Bruining, éloigné d'environ cent lieuës de celui de Bonne Espérance.

Mais un vent impétueux nous ayant fait perdre de vûe les deux autres

Vaisseaux, nous passâmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin,

lorsque nous commencions à perdre l'espérance de les rejoindre, nous les

apperçûmes à l'ancre, & nous découvrîmes, à mesure que nous en

approchions, qu'ils avoient été plus maltraités que nous par la

tempête. Le Zuyderzée, qui portoit quarante pièces de canon, avoit perdu

deux de ses mâts, & se trouvoit ouvert de tant de côtés, que dans le

danger pressant où il étoit, on avoit déja transporté une partie de sa

carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apporté une diligence extrême à

fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles à tous

momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque

rocher, qui avoit ébranlé toute la charpente, sans qu'on s'en fût

apperçu dans l'agitation de la tempête; & le péril étoit ainsi d'autant

plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit où le reméde

devoit être porté pour le prévenir. Les trois Capitaines ayant tenu

conseil sur un si malheureux accident, conclurent à faire passer le

reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus

précieux, sur le Bord où j'étois. Il ne resta dans le Zuyderzée que

l'artillerie, l'équipage & les vivres. Mais ce qui servoit à le soulager

nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous

nos voeux furent pour trouver quelque Côte où nous pussions nous délivrer

de cet embarras. Nous profitâmes à toutes voiles d'un vent qui nous

poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la même

force, nous apperçûmes la terre au troisiéme jour. Le rivage étoit uni;

& plus loin dans les terres, nous découvrions quantité de bois qui nous

firent prendre une bonne opinion du Païs; mais il nous étoit inconnu, &

nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir à diriger

notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit

brasses. Nous mîmes à l'ancre, & n'étant guéres qu'à trois ou quatre

lieuës du rivage, nous prîmes le parti de détacher la Chaloupe pour

observer plus particulierement la Côte.

Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de

m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous

n'eûmes pas avancé l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant

repoussés par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutâmes

point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque

grande Rivière. Cette espérance nous causant beaucoup de joie, nous

continuâmes d'avancer à force de rames, & nous distinguâmes enfin si

clairement le courant & la différence des eaux, que nous retournâmes

aussi-tôt au Vaisseau pour y porter cette agréable nouvelle. Les trois

Capitaines ne balancérent point à prendre sur le champ la même route.

Notre rapport se trouva fidéle. La Rivière se retrécissant à mesure que

notre vûe pouvoit s'étendre dans les terres, nous crûmes qu'avec un tems

fort doux, il n'y avoit aucun péril à nous avancer la sonde à la main.

La profondeur de l'eau se trouva presque égale depuis l'extrêmité de la

Côte, jusqu'au lieu où l'Embouchure commençoit à se retrécir; & le

rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettâmes l'ancre à

la portée du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.

Comme le Païs nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux

ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugérent

qu'il étoit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions

nous procurer sans pénétrer dans le Païs. On commença le travail avec

beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser à une partie de l'Équipage

la liberté de chasser sur la Côte? Quoique cette permission ne fut

accordée qu'avec beaucoup de réserve pendant les premiers jours, elle

devint plus facile à obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le

meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'écartoient le plus

du rivage, nous assurérent qu'ils avoient vû des cédres d'une beauté

admirable, & d'autres arbres odoriférans. Ils avoient pris vifs quelques

oiseaux, qui étoient tombés à terre au bruit de leurs fusils, & un petit

animal de la grosseur d'une belette, dont la peau étoit mouchetée de

diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit

en augmentant, nous nous trouvâmes assez de venaison de toutes sortes

d'espéces pour nourrir les trois Équipages pendant plusieurs mois. Aussi

ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le

bruit de tant de coups de fusils n'ayant pû manquer de se faire

entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquiéme jour,

qu'après avoir observé d'abord un nuage de poussiere dans une vaste

campagne qu'ils avoient parcouruë, ils avoient été surpris de découvrir

un corps considérable d'hommes armés, qui marchoient vers la Mer, & qui

ne devoient pas être éloignés de plus d'une lieuë. Il étoit clair qu'ils

nous cherchoient. Les Capitaines se hâtérent de faire tirer un coup de

canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhaité que chacun

pût regagner son Bord avant l'arrivée des Nègres: mais perdant cette

espérance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner

à la discrétion des Sauvages quantité d'honnêtes gens qui étoient encore

dispersés. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent

Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit

apportés sur le rivage, & que nos Charpentiers commençoient à mettre en

oeuvre. Il donna ordre en même-tems que les Vaisseaux eussent le flanc

tourné vers la terre, pour être en état de faire leur décharge au

premier signe. Les trois Équipages montant ensemble au nombre de cent

dix hommes, nous étions à terre environ soixante, qui n'avions point

d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal

du canon eut ramené les moins éloignés, il nous en manquoit encore huit

ou dix qui couroienr grand danger d'avoir été coupés par les Nègres.

Cependant nous découvrimes bien-tôt la petite Armée qui sembloit nous

menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut médiocre, parce que les

Hollandois sont aimés de la plûpart de ces Peuples, avec lesquels ils

entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne négligeâmes

aucune précaution pour notre défense. En peu de momens les arbres

avoient été croisés les uns sur les autres, & rangés avec assez

d'habileté pour faire une barricade fort difficile à forcer. La facilité

d'ajuster nos coups, en tirant à bout posé, nous rendoit presque sûrs de

l'effet de toutes nos décharges; & nous ne doutions point que le bruit

d'environ quarante pièces de canon n'augmentât beaucoup la frayeur de

nos ennemis.

Notre agitation n'empêchoit point que nous n'eussions l'oeil ouvert sur

tous leurs mouvemens. Ils s'arrêterent à cinq cens pas de nous. Leur

nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les

attendions de pied ferme, & la vûe des trois Vaisseaux servant peut-être

à les refroidir, ils détachérent vers nous quatre hommes, que nous

reconnûmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposâmes

à les recevoir honnêtement, & l'un de nos trois Capitaines s'avança de

quelques pas au devant d'eux, suivi d'un même nombre de nos gens. Ces

quatre Nègres étoient de belle taille. Ils portoient des bonnets

quarrés, qui étoient ornés de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient

le corps nud, mais ils portoient des chaînes de fer qui se croisoient

sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes étoient l'arc & la fléche, avec

une hache & un poignard, suspendus à leur ceinture. Ils avoient aussi

sur le dos, à côté du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau

de bufle.

Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, &

ne comprenant rien à quelques discours qu'ils prononçoient dans leur

Langue, il leur montra, pour réponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui

faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Nègres, voyant

qu'ils n'étoient point entendus, prononcerent fort distinctement

quelques mots Hollandois, sans liaison à la vérité, mais capables de

nous faire juger aussi-tôt qu'ils avoient déja reçû des visites de cette

Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord à ce que nous

entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi.

Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment

les échanges du commerce; & nous nous figurâmes qu'ils vouloient nous

marquer que nous étions des Marchands, ou qu'ils espéroient de faire

quelques affaires de négoce avec nous. Notre manière de répondre ayant

été propre à les confirmer dans cette idée, ils ne penserent plus qu'à

nous accabler de caresses.

Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils

accepterent avec les témoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent

pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser

conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafraîchissemens. Ils les

prirent avec avidité; & quoiqu'ils parussent moins touchés de quelques

petits présens que les Capitaines joignirent à la bonne chere, ils les

reçûrent aussi avec différentes marques de reconnoissance.

Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que

nous les jugeâmes plus accoutumés à la discipline militaire que le

commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui

reprirent en nous quittant le même air de fierté avec lequel ils nous

avoient abordés. Toute leur Troupe s'éloigna aussi-tôt, comme s'ils ne

leur étoit plus resté la moindre défiance de notre amitié. Nous

raisonnâmes beaucoup sur le Païs où nous étions, & les Capitaines

croyant en pouvoir juger par les armes des Nègres, s'imaginerent que ce

devoit être quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun

interêt présent qui nous portât à profiter de leur bonne volonté. Mais

il nous restoit de l'inquiétude pour les huit personnes de l'Équipage

qui ne s'étoient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa

sans qu'on les vit paroître. Le lendemain dans l'après midi, nous fûmes

surpris de les voir descendre sur la Rivière dans une Barque assez

ornée, qui étoit suivie de deux autres Barques remplies de Nègres. Ils

nous rejoignirent d'un air fort satisfait. Étant tombés la veille dans

le corps des Sauvages, ils avoient été arrêtés, & conduits aussi-tôt par

un détachement à la Ville voisine où passoit le Fleuve qui les avoit

apportés. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses

qu'ils avoient observées avec d'autant moins d'attention, que tout leur

esprit avoit été d'abord occupé par la crainte. Cependant il s'étoit

trouvé dans la Ville un Nègre qui entendoit & qui parloit même assez

clairement la langue Hollandoise. Ils avoient été traités civilement

aussi-tôt qu'ils avoient été reconnus; & dans la crainte que nous ne

reçussions quelque insulte de la Milice qui s'étoit avancée vers la Mer

au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la liberté de partir, avec

le Nègre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Nègres,

qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville,

qu'ils nommerent Pemba, n'étoit qu'à sept ou huit lieuës par eau; mais à

cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit

prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze

lieuës par terre.

Ce que l'interpréte Nègre joignit à ce récit, nous fit connoître que

nous étions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de

Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez

considérable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le

Païs sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises

qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent

des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les

Elephans.

Le Nègre qui nous faisoit ce récit, nous invita d'une manière pressante

à remonter la Rivière jusqu'à Pemba, en nous assurant que nous y

trouverions toutes sortes de commodités & d'ouvriers pour le radoubement

de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres

intentions, nous comprimes que servant au commerce du Païs avec les

Européens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer

avec nous. Il avoit été vendu dans sa jeunesse à des Marchands

d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspiré le courage

de se jetter dans la Mer, à la vûe d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit

eu le bonheur de joindre, après avoir nagé pendant plus de deux heures.

Ayant été conduit à Bantam, il y avoit passé plusieurs années avec assez

de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer

les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux étoient chargés pour Batavia,

nous n'avions aucune vûe de commerce qui pût nous arrêter; & les

réparations que nous avions à faire au Zuyderzée ne demandoient point

d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.

Ainsi nous étant acquittés de la politesse du Nègre & de ses Compagnons

par quelques légers présens, nous nous remîmes en Mer après huit jours

de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu'à la vûe de

l'isle de Java, où nous essuyâmes encore une tempête si violente,

qu'elle nous força d'entrer dans le Détroit de la Sonde, & de relâcher à

Bantam. Cette Ville, où les Hollandois ont une forte Garnison qui tient

le Roi & tout le Païs sous leur obéïssance, est située au pied d'une

charmante Colline, d'où sortent trois Rivières, qui servent à la

fortifier autant qu'à l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, &

les deux autres coulent au long des murailles. La nuit étoit fort

avancée lorsque nous nous présentâmes à l'entrée du Port. Quoique tout y

parût tranquille, je fus surpris qu'à la première nouvelle de notre

arrivée il se fit tout d'un coup un bruit épouvantable dont on

m'expliqua aussi-tôt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches

se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrême

grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi

des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils

forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualité

entretiennent un Corps de Garde à l'entrée de leur Maison, formé de

plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sûreté de leur Maître.

Ainsi à la moindre allarme, toute la Ville est réveillée par un bruit

extraordinaire; & l'arrivée de trois Vaisseaux dans une nuit fort

obscure, avoit causé de l'inquiétude aux Gardes du Port.

Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les maîtres, que

les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous

trouvâmes tout le monde empresse à nous servir. La tempête avoit encore

maltraité furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands

Hollandois de Bantam étoient interessés dans notre carguaison. C'étoient

deux raisons de nous y arrêter. Un de nos trois Capitaines partit le

lendemain pour se rendre par terre à Batavia. J'étois le maître de

partir avec lui; mais rien ne me forçant à cette diligence, je me fis

un amusement de voir Bantam, pour commencer à connoître les Indiens.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 5 / 34 段