Ils nous permirent néanmoins de visiter pour notre amusement tous les

endroits qu'ils ont cultivés, & la seule précaution qu'ils prirent avec

nous, fut de nous faire accompagner d'un Interpréte, qui étoit sans

doute en même tems notre Espion. Peut-être que sous ombre de satisfaire

notre curiosité, ils étoient ravis d'avoir l'occasion de faire connoître

aux Anglois la force & la beauté de cette Colonie. Après nous avoir fait

voir le Jardin de la Compagnie, qui est d'une beauté rare, & où l'on

trouve avec toutes sortes de fruits délicieux, les arbres & les Plantes

les plus rares de l'Europe; on nous fit traverser une grande montagne,

sur laquelle nous prîmes plaisir à chasser de gros Singes qui y sont en

abondance. Comme nous n'étions munis de rien pour nous faciliter cette

chassee, & que l'occasion seule nous en avoit fait naître l'envie, tous

nos efforts ne purent nous en faire prendre que deux dans le cours d'un

après-midi. Nous étions quatre; le Capitaine & moi, avec notre Guide &

l'Écrivain du Vaisseau. Je ne puis représenter toutes les souplesses des

animaux que nous poursuivions, ni avec combien de légereté & d'impudence

ils revenoient sur leurs pas, après avoir pris la fuite devant nous.

Quelquefois ils se laissoient approcher à si peu de distance, que

m'arrêtant vis-à-vis d'eux pour prendre mes mesures, je me croyois

presque certain de les saisir; mais d'un seul saut ils s'élançoient à

dix pas de moi, ou montant avec la même agilité sur un arbre, ils

demeuroient ensuite tranquilles à nous regarder, comme s'ils eussent

pris plaisir à se faire un spectacle de notre étonnement. Il y en avoit

de si gros, que si notre Interpréte ne nous eut point assuré qu'ils

n'étoient pas d'une férocité dangereuse, notre nombre ne nous auroit pas

paru suffisant pour nous garantir de leurs insultes. Comme il nous

auroit été inutile de les tuer, nous ne fîmes aucun usage de nos fusils.

Mais le Capitaine s'étant avisé d'en coucher en jouë un fort gros qui

étoit monté au sommet d'un arbre, après nous avoir long tems fatigués à

le poursuivre, cette espece de menace dont il se souvenoit peut-être

d'avoir vû quelquefois l'execution sur quelqu'un de ses semblables, lui

causa tant de frayeur qu'il tomba presqu'immobile à nos pieds; & dans

l'étourdissement de sa chûte nous n'eûmes aucune peine à le prendre:

cependant lorsqu'il fut revenu à lui, nous eûmes besoin de toute notre

adresse & de tous nos efforts pour le conserver, en lui liant

étroitement les pattes. Il se défendoit encore par ses morsures, ce qui

nous mit dans la nécessité de lui couvrir la tête, & de la serrer avec

nos mouchoirs. Nous en prîmes un autre, que l'Écrivain renversa d'un

coup de pierre, & qui en fut si blessé, qu'il mourut quelques jours

après.

En descendant de l'autre côté de la montagne, nous fûmes surpris qu'au

lieu du terrain sec & sablonneux que nous avions vû jusqu'alors, il ne

se présenta qu'une perspective riante dans une Plaine à perte de vûë.

C'étoient, en plusieurs endroits, des Habitations, qui ressembloient à

nos Bourgs & à nos meilleurs Villages. La plûpart des maisons étoient

bâties de briques, & ne le cédoient point pour la propreté & l'agrément,

aux jolies maisons de Hollande. La Campagne étoit couverte de verdure.

Notre Interpréte nous assura que la terre y étoit aussi bonne, que dans

les cantons les plus fertiles de l'Europe, & qu'elle y produisoit toutes

sortes de grains & de fruits. Mais cette belle Plaine, qui n'a pas moins

de quinze lieuës d'étenduë, est infestée continuellement par un grand

nombre de bêtes sauvages, qui descendent des montagnes arides dont elle

est bordée. Quoique tous ces animaux n'en veuillent point à la vie des

hommes, il s'y trouve des Lions, des Tigres, des Léopards, des Chiens

sauvages, des Loups, & d'autres ennemis de la race humaine, à qui la

faim fait quelquefois commettre des désordres fort sanglans. Les

Laboureur ne conduisent point la charuë sans être armés, & l'entrée de

toutes les Habitations est défenduë par des fossés & par des portes. On

trouve d'ailleurs dans le Païs toutes sortes de gibiers,

particulierement des cerfs, dont le nombre est prodigieux. Il y a

quantité de chevaux sauvages, parmi lesquels il s'en trouve d'une beauté

extraordinaire. Ils ont la peau diversifiée de rayes blanches & noires.

Mais on parvient difficilement à les dompter. Les eaux des Sources & des

Rivières étant excellentes & fort poissonneuses, il ne manque rien à ce

beau canton pour la commodité & l'agrément de la vie.

L'amusement qui nous avoit arrêtés sur la Montagne ayant consumé une

grande partie du jour, notre Interpréte nous fit craindre que si

l'admiration nous retenoit plus long-tems à considerer la plaine, nous

ne fussions exposés à la rencontre de ces terribles animaux dont il nous

avoit peint la férocité. Nous pressâmes notre marche. Toutes les

Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en

voir une pour prendre une idée de toutes les autres. Celle où nous

arrivâmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande.

On nous y reçut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit

quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les

ruës. Il revint une heure après, avec une femme Angloise qu'il avoit

rencontrée, & qui marquoit une joie extrême de se trouver avec trois

personnes de son Païs. Elle s'étoit mariée en Hollande à un Tailleur,

qui n'ayant pû se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'étoit

déterminé à venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'étoit

pas sans agrément, & le Capitaine qui conservoit son ancien goût pour le

plaisir, lui ayant proposé en badinant de nous suivre, elle nous surprit

par la facilité qu'elle eût à goûter cette offre. Nous profitâmes du

moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille

choses que nous n'espérions point d'apprendre de notre Interpréte. Elle

nous dit que les Hollandois n'avoient guéres d'autre commerce avec les

Naturels du Païs, que celui de l'or & des dents d'élephans. S'ils ont

des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mêmes, le secret en est

bien impénétrable, puisqu'après plusieurs années de séjour au Cap, elle

ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assûra

que dans divers tems de l'année, plusieurs nations Caffres leur

apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont

nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que

tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits

miroirs, les étoffes, & toutes les denrées qui servent à apprivoiser les

Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils

aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens

fabriqués. La plûpart sont entierement nuds, & d'une noirceur

surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cruë. On ne leur connoît

ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes

formées de branches d'arbres, sont répanduës dans les montagnes, &

n'offrent qu'un amas dégoûtant de saletés qui infectent l'air. Ils sont

riches en troupeaux de toute espéce. À peu de distance du lieu où nous

étions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus

de cent mille bêtes à cornes dans une Nation qui n'est pas composée de

plus de deux mille Nègres, & qui n'occupe pas plus de dix lieuës dans

tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentées pour les

civiliser n'ont abouti qu'à faire prendre au plus grand nombre la

résolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant

d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse

accoutumer quelques-uns à rendre des services réguliers dans les

Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient à les

apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidélité.

Le commerce qu'ils exercent eux-mêmes, non-seulemeut des prisonniers

qu'ils font à la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux

sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit &

quelque pouvoir, ne leur rapporte guéres que des liqueurs fortes & des

ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus

pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent

tout en usage pour s'en garantir. Il est arrivé plus d'une fois qu'au

jour marqué pour les échanges, la plûpart se donnoient la mort par

différentes voies, ou qu'ils se précipitoient dans la Mer en mettant le

pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient

frustrés de leur proie sans être en droit d'en faire un reproche à ceux

de qui ils l'avoient reçûë. Malgré les précautions que l'expérience fait

prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui réussissent à se délivrer

de la vie pour éviter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans

l'esclavage.

Au lieu de perdre le tems à visiter d'autres Habitations Hollandoises

qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions déja vû dans la

première, nous proposâmes à notre Interpréte de nous conduire le

lendemain dans quelque canton habité par des Nègres. Il consentit à nous

en faire voir un qui n'étoit qu'à quatre lieuës de Delpht, dans une

gorge de la Montagne que nous avions traversée. Nos chevaux étoient

assez bons pour nous faire espérer de revenir commodément avant la fin

du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, étoit de se

familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Nègres,

pour nous faciliter le grand dessein auquel ses méditations se

rapportoient continuellement. Il promit à l'Angloise de se charger

d'elle à notre retour, & lorsque je lui demandai sérieusement à quoi il

la destinoit, il me dit qu'elle pourroit être utile, en qualité de

Servante, à ma femme & à mes enfans. Mais croyant pénétrer ses vûës, je

le priai d'abandonner un projet qui blessoit la bienséance, & j'obtins

de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui étoit

lasse apparememt de son mari.

Les Nègres, dont nous visitâmes l'Habitation, étoient de la race des

Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples

barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutumés à les voir

sans effroi, & nous fûmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous

firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas

mauvaise apparence, avec une espéce de pain composé d'une racine dont le

goût approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois

l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples

peaux de Mouton, avec la laine, préparées avec de l'excrément de vache &

une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables à la vûë qu'à

l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilisé. Elle

habite la Côte orientale & méridionale. Les Hotentots sont agiles,

robustes, hardis & plus adroits que les autres à manier leurs armes, qui

sont la zagaye & les fléches. Ils vont même servir chez les autres

Nations en qualité de Soldats. Leur exercice principal est la chasse.

Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnées des élephans, des

rhinoceros, des élans, des cerfs; & ce qui est extrêmement singulier,

c'est, dit-on, qu'à les entendre parler des Hollandois, lors même qu'ils

les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils

les regardent comme des misérables, qui viennent cultiver avec beaucoup

de peine les terres de leur Païs, au lieu d'y vivre en repos, ou de

s'occuper comme eux à la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient

d'eux-mêmes, rien ne peut représenter les horreurs de la vie qu'ils

menent. Ils sont d'une saleté qui surpasse l'imagination, comme s'ils

mettoient leur étude à se rendre affreux & dégoûtans. Ils se frottent le

visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse

noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tête, ce

qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des

pièces de cuivre ou de verre. Les plus considérables parmi eux portent

aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras,

au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de

petites peaux taillées exprès, ou d'intestins d'animaux, & se font des

colliers avec de petits os de différentes couleurs. Mais quoique cette

Nation soit horrible à la vûë, elle n'approche point, pour la férocité &

la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interpréte nous fit des

relations presqu'incroyables. Ma méthode dans ce Journal ayant toujours

été de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vûës par mes yeux, je me

suis contenté dans ces occasions d'écrire seulement les principaux

traits que j'ai pû recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne

donnent point au Païs des Caffres moins d'onze ou douze cens lieuës

d'étenduë. Il est borné dans les terres par une longue chaîne de

Montagnes. Les Portugais ont nommé Picos Fragosos celles qui s'avancent

du côté du Cap de Bonne Espérance. Le mot de Caffre signifie _sans Loi_,

il vient du mot _Cafir_ ou _Cafiruna_, que les Arabes donnent à tous

ceux qui nient l'unité d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans

de ce Païs, parce qu'on a prétendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni

Religion. Ils ignorent eux-mêmes que nous leur donnions le nom de

Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a sû depuis, par diverses

Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de

Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples

sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On

comprend dans le Païs des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant

d'or & d'élephans, qu'on a douté si ce n'étoit pas l'Ophir de Salomon.

Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de _Cuama_, vis-à-vis de

Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent

vers le Cap de Bonne Espérance, & qu'on distingue par différens noms:

les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les

Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.

Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est-à-dire,

_Hommes d'eau_, sont à peu de distance du Cap, sous la conduite d'un

Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitâmes. Les Garachouquas,

sur-nommés Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins

de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les

Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce

nom, parce qu'ils s'attribuent la proprieté du Cap de Bonne Espérance.

Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou

seize Villages à vingt-sept lieuës du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont

ceux qui ont, comme je l'ai déja remarqué, plus de cent mille bêtes à

cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frisée, ont le poil long,

moucheté & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situés à plus de

trois mois de chemin du Cap, & n'ont été connus que par l'infortune de

quelques Voyageurs qui se sont égarés dans cette immense contrée. Les

Cobinas sont au-delà de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui

rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans épargner les gens

mêmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Nègres, & portent les

cheveux fort longs. En 1713. ils dévorérent six Hollandois, que

l'espérance de recueillir de l'or avoit fait pénétrer jusques dans leur

canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y

font également leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair

cruë des bêtes qu'ils peuvent tuer avec leurs fléches & leurs zagayes.

On trouve dans leur Païs des chevaux & des ânes sauvages, qui sont

mouchetés de plusieurs couleurs très-vives. Les chevaux y sont bien

formés. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachetés de jaune, de

noir, de rouge & d'azur; mais la peau des ânes sauvages est marquée de

blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portérent

quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Espérance, & les donnérent

pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la

suspendirent dans la salle du Château, où ils nous la firent voir

encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le bétail qu'ils

peuvent enlever est regardé parmi eux comme une partie de leur chasse.

Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se

font une espéce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tête un

parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent à plus de

cent cinquante lieuës, & quelquefois à deux cens lieuës du Cap de Bonne

Espérance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus

nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se

couvrent quelquefois le corps de peaux de bêtes, embellies de grains de

verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chèvres. Les

hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se

couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud.

Ces Caffres reconnoissent l'autorité d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour

la première fois des Hollandois parmi eux, ils les reçurent avec une

troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son

imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les régala de lait & de

chair de Mouton; & les présens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du

Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les

Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais

pénétré dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent

sur la Côte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de bétail.

Outre la qualité de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer à

l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on

nomme Dacha, & qui étant infusée dans l'eau, enyvre comme le vin le plus

fort. On dit qu'ils tendent des piéges pour prendre des Lions, qu'ils

les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'à

les rendre capables de les suivre à la guerre, & de fondre sur leurs

ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres été vûs

des Voyageurs, on sçait seulement qu'ils sont fort riches en bétail.

En général les Caffres ont le teint bazané & olivâtre, quoique plusieurs

Nations l'aïent d'un noir extrêmement foncé. Ils ont les lévres grosses,

& le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les

Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, &

vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les

fléches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se

nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des

charbons, de la chair de leurs plus méchantes bêtes, qu'ils ne tuent

point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils

trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau délicat d'un Chien

de mer, & ils n'en manquent point, car la Côte en est remplie. Les

Caffres vivent fort long-tems, & la plûpart vont jusqu'à cent &

six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les

funérailles ils observent une cérémonie très-fâcheuse, car tous les

parens du mort sont obligés de se couper le doigt de la main gauche,

pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur

extrême de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont généralement

composées de branches d'arbres, & couvertes de jonc; à la réserve de

quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces

cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de

trente personnes. Il paroît que la Langue de toutes les Nations Caffres

est à peu près la même; mais elle est si confuse & si mal articulée, que

les Étrangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres

apprennent assez facilement celle des Étrangers, & dans le voisinage du

Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois.

Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils

reconnoissent un Être Souverain, mais ils ne pensent guères à lui rendre

le moindre hommage. Ils poussent néanmoins des cris vers le Ciel,

lorsqu'après un mauvais tems ils voyent que l'air commence à devenir

plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects à la Lune

lorsqu'elle commence à paraître, du moins si l'on en juge par l'ardeur

avec laquelle ils passent alors toute la nuit à chanter & à danser.

S'il avoit pu nous rester quelque curiosité après avoir passé quelques

heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regardé le Fort

d'Hallenbock que les Hollandois ont construit à dix lieuës du Cap, & qui

est devenu un lieu considérable par le grand nombre d'Habitans qui s'y

sont établis. Il est fait pour arrêter les Sauvages, qui peuvent

quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les

autres Habitations tranquilles de ce coté là. Mais ayant peu de lumières

à espérer dans une Place de Guerre, nous retournâmes au Cap le

lendemain de notre départ.

J'y étois attendu par une disgrâce que j'étois fort éloigné de prévoir,

& qui m'auroit été néanmoins beaucoup plus fâcheuse si elle eut été

différée plus long-tems. Depuis huit jours que nous étions arrivés au

Cap, on avoit eu le tems de réparer ce qui pouvoit manquer à notre

Vaisseau, & nous pensions à nous remettre en mer au premier vent. Mais

en partant vingt-quatre heures plûtôt, je me serois exposé au chagrin de

ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage

absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passée à visiter les

Habitations Hollandoises, il étoit arrivé au Cap un Vaisseau Anglois,

qui ne s'étoit arrêté comme nous que pour quelques nécessités de

Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'étoit parti de

Londres qu'environ quinze jours après le nôtre. M. Sprat mortellement

picqué de l'innocente tromperie qu'il avoit à me reprocher, avoit saisi

la première occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit

M. Rut, étoit chargé d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au

premier lieu où il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compté de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris

qu'avec un extrême étonnement que nous y étions depuis huit jours; &

dans mon absence il avoit déja cherché à voir ma femme, mais il ne lui

avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sçus bon gré en

l'apprenant moi-même, parce que cette nouvelle, annoncée sans

préparation, auroit causé trop de chagrin à toute ma famille. M. Rut

m'ayant fait demande la permission de me voir, commença son discours par

un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le

ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une

Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre à rendre à mon

Capitaine, qui contenoit les mêmes ordres. Je me hâtai de lire la

mienne. C'étoit une révocation de la Charge de Supercargoes dont j'étois

revêtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit

accordée dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible à

l'outrage qu'il prétendoit avoir reçû par ma conduite, il étoit charmé

de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma

malheureuse famille qui alloit peut-être se trouver réduite à bien des

extrémités fâcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoüe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai

intérieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'eût rencontré au Cap,

pour m'épargner une course dont le terme auroit augmenté mes embarras.

Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'être

enlevées, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems

au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point

qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois

de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui

conviendroient à ma situation.

On voit que dans ces premières réflexions je ne faisois point entrer la

ressource des lingots d'or, dont je ne me flatai point effectivement que

notre Capitaine me fît jamais la moindre part. Je n'avois aucun titre

pour y prétendre. Quoiqu'il m'eût donné quelques témoignages d'amitié, &

que je lui crusse un bon naturel, je jugeai que l'ardeur qu'il avoit

pour s'enrichir, lui feroit oublier des promesses dont l'execution ne

dépendoit que de sa volonté. Enfin, je comptai si peu sur la générosité

de son coeur, que ne pensant pas même à le solliciter par des prieres

inutiles, j'employai mes premiers soins à calmer les inquiétudes de ma

femme. De là je me rendis au Vaisseau, pour faire décharger mes

Marchandises. Le Vent étoit devenu si favorable depuis une heure, que

j'apprehendois tout de l'empressement de l'Équipage. Mais je trouvai le

Capitaine à Bord, où il avoit reçu la Lettre de M. Sprat. Il vint à moi,

les bras ouverts & la larme à l'oeil. Après m'avoir fait connoître qu'il

étoit instruit de mon malheur, & qu'il regrettoit amérement de n'y

pouvoir remédier, il me félicita d'en avoir reçu la nouvelle dans un

lieu où je pouvois trouver mille moyens de l'adoucir. D'ailleurs,

ajouta-t-il, vous ne serez pauvre nulle part avec une bonne partie de

nos Lingots, que mon intention est de vous ceder.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 4 / 34 段