Suivant les Observations du Pere Feuillée de l'année 1705, qui ont été

vérifiées par celles de Dom Juan de Herrera en 1722, 1723 & 1724, la

longitude de Carthagène à l'Occident de Paris est de 77. degrés 46.

minutes 15. secondes, & par conséquent de Londres 75 d. 21. m. 15. s. La

latitude observée la même année par Feuillée, étoit de 10. degrés 30. m.

35. s. Mais Herrera dans ses calculs des années 1709 & 1719, n'a trouvé

que 10. degrés 26. m. 35. s. Cette Observation paroît la plus exacte,

parce que suivant celle de Feuillée à Bocachica, dont il trouva que la

latitude étoit de 10. degrés, 20. m. 24. s. il se trouveroit dix minutes

de différence entre la Ville & Bocachica, ce qui feroit dix milles

géographiques; tandis qu'il est certain que Bocachica & la Ville ne sont

éloignées que de sept milles & demi. Suivant les Cartes de Pople & de

Moll, la latitude de Carthagène est de 10. degrés 34. m. & la longitude

de 76. degrés 35. m. C'est une erreur d'un degré 14. m. dans laquelle

ces deux Auteurs sont tombés par précipitation, ou par ignorance.

À ce Mémoire, le Capitaine ajoûta une Relation fort curieuse de la prise

de Carthagène en 1585 par le Chevalier Drake. Il la tenoit de son pere,

qui servoit alors dans la Flotte Angloise, & qui avoit écrit les

évenemens dont il avoit été témoin.

Les Hollandois ayant offert à la Reine Elisabeth de la reconnoître pour

leur Souveraine, cette grande Princesse fit de sérieuses réflexions sur

leurs offres, & considérant les troubles que l'Espagne avoit suscités

dans ses États depuis le commencement de son règne, la haine mortelle

des Espagnols pour ses Sujets & pour sa Religion, les ressentimens

particuliers dont leur Roi étoit animé contr'elle, & les violences qu'il

avoit exercées nouvellement en faisant saisir dans ses Ports les

Vaisseaux & les marchandises des Anglois; enfin plus excitée encore par

les ambitieux desseins de Philippe II, elle résolut, de l'avis de son

Conseil, de recevoir les Hollandois sous sa protection, & de les

assister de toutes ses forces suivant l'engagement des anciens Traités.

Mais elle refusa la Souveraineté de leur Païs, & formant au contraire

des vûës beaucoup plus nobles, elle entreprit de les rétablir dans leur

ancienne liberté. Comme il s'agissoit d'abord de les délivrer de

l'oppression des Espagnols, elle leur envoya un secours de six mille

hommes, & ne doutant point que cette démarche ne fut regardée en Espagne

comme une déclaration de guerre, elle se crut obligée pour garantir ses

propres États, de mettre une Flotte en Mer, qui attirât d'un autre côté

l'attention des Espagnols.

Cette Flotte étoit composée de vingt Voiles, tant Vaisseaux que Piraces,

& portoit à bord 2300. hommes, sous le commandement du Chevalier Drake,

qui fut honoré tout à la fois du titre de Général & d'Amiral. Ses

Officiers de terre étoient Christophe Carlisle, Lieutenant Général;

Antoine Powell, Sergent Major; Mathieu Morgan & Jean Samson, Marechaux

de Champ. Les Capitaines se nommoient Antoine Plat, Édouard Winter, Jean

Goring, Robert Pen, Georges Barton, Jean Marchant, Guillaume Ceril,

Walter Biggs, Jean Haman, & Richard Slanton. Les noms des Vaisseaux & de

leurs Capitaines étoient, Martin Frobisher, Vice-Amiral, commandant le

Primrose; François Knolles, Contre-Amiral, commandant le Gallion

Leicester; Thomas Venner, l'Elisabeth Bonaventure; Édouard Winter,

l'Aid; Christophe Carlisle, le Tygre; Henry White, le Seadragon; Thomas

Drake, le Thomas; Thomas Scely, le Minion; Samuel Cagley, le Talbot;

Robert Crosse, le Bond; Georges Fortescue, le Bonner; Édouard Carelesse,

le Hope; James Erizo, le White Lyon; Thomas Maon, le Francis; Jean

Rivers, le Vantage; Jean Vaughan, le Drake; Jean Varneg, le George; Jean

Martin, le Benjamin; Richard Gilman, le Stout; Richard Hawkins, le Duk;

James Bitfield, le Swallow.

Le 12. de Septembre toute la Flotte mit à la voile du Port de Plimouth,

pour gagner la Côte d'Espagne. Elle y fit quelque butin aux environs de

Vigo, d'où elle passa au Cap Verd. Elle y brûla San-Jago ou Plaga,

Capitale d'une Isle du même nom. Ni le Gouverneur, ni l'Évêque, ni

personne de la Ville, ne parut pour demander grace; ce que les Anglois

attribuerent au remord que les Espagnols conservoient d'avoir massacré

cinq ans auparavant avec autant de lâcheté que de perfidie, le Capitaine

Guillaume Hawkins de Plymouth, & tous ses gens. Ces barbares avoient

raison de craindre encore notre ressentiment pour la cruauté qu'ils

avoient exercée à l'égard d'un petit garçon de la Flotte, dont ils

s'étoient saisis. Après lui avoir coupé la tête, ils lui avoient arraché

le coeur, & mis en pièces tous ses membres: ce fut pour tirer vangeance

d'une action si cruelle, que les Anglois brûlerent non-seulement la

Ville, mais toutes les maisons du Païs, & qu'ils mirent en plusieurs

endroits, sur-tout à l'Hôpital, que le feu avoit épargné, des Affiches

qui rendoient témoignage du crime & du châtiment.

Delà, ils prirent directement la route des Indes Occidentales; mais la

maladie se mit quelques jours après dans leurs troupes, & leur fit

perdre un grand nombre de Soldats. C'étoit une fiévre ardente, qui les

emportoit en peu de jours, & qui leur laissoit après leur mort des

taches dans toutes les parties du corps, comme celles de la peste. Ils

l'attribuerent au mauvais air, & ceux qui eurent le bonheur d'en

revenir, sentirent long-tems après un affoiblissement considérable dans

leurs forces, & particulierement dans leur mémoire. N'ayant pas laissé

de continuer leur course, ils passerent par l'Isle de la Dominique & par

celle de Saint Christophe, d'où ils se rendirent à Hispaniola. C'étoit

le premier jour de l'an: ils le célébrerent par l'incendie d'une partie

de la Capitale, après avoir inutilement proposé aux Espagnols de payer

une rançon pour s'exempter de cette perte; & les vingt-cinq mille ducats

qu'ils donnerent ensuite pour sauver le reste de la Ville, n'empêcherent

point les Anglois d'emporter tout le butin qu'ils y avoient déja fait.

Ils passerent ensuite au continent de l'Amérique méridionale, &

s'approcherent de la Côte de Carthagène à la portée du mousquet. N'ayant

point trouvé de résistance à l'entrée du Port, le Vice-Amiral & les

Capitaines des Barques & des Pinaces reçurent l'ordre d'attaquer le

premier Fort qui la défend, & le Général débarqua ses troupes vers le

soir à quelque distance. Il marcha le long du rivage avec beaucoup de

silence, & s'étoit déja avancé fort heureusement à deux milles de la

Ville, lorsqu'il rencontra un corps de cent Cavaliers qu'il attaqua

brusquement, & qui tournerent le dos à la première décharge de la

mousqueterie Angloise. Dans le même instant il entendit quelques volées

de canon. C'étoit le signal dont le Vice-Amiral étoit convenu avec lui,

pour l'avertir qu'il avoit commencé l'attaque du Fort; mais cette

entreprise étoit plus difficile qu'on ne s'y étoit attendu. Le Fort,

quoique petit, étoit en état de faire une vigoureuse défense; &

l'endroit le plus étroit du Canal, qui fait l'entrée du Port, étoit

traversé par une chaîne qui en bouchoit le passage. Ainsi le bruit du

canon ne servit qu'à donner l'allarme aux autres parties de la Côte.

Cependant le Général avoit continué d'avancer, & n'étoit plus qu'à un

demi mille des murs de Carthagène. Il trouva que le passage se

rétrecissoit tout d'un coup, & n'avoit plus cinquante pas de largeur.

D'un côté c'étoit la Mer, & de l'autre le grand Bassin qui forme le

Port. Il observa la Place, qui étoit environnée d'un mur de pierres &

d'un fossé, flanqué de différens ouvrages. Il n'y avoit qu'un seul

chemin pour les chevaux & les voitures, & les Habitans l'avoient déja

bouché avec quantité de tonneaux remplis de terre. Il étoit défendu

d'ailleurs par six grosses pièces de canon. Les Habitans en firent une

décharge à l'approche des Anglois. Ils firent avancer en même-tems deux

grandes Galeres, montées chacune d'onze pièces de canon, qui jouoient

sur l'Isthme en travers; outre trois ou quatre cens Mousquetaires

qu'elles avoient à bord. Ils en avoient posté aussi trois cens sur terre

pour garder ce passage.

Toute cette artillerie fit un feu terrible sur les Anglois; mais le

Lieutenant Général Carlisle prenant avantage de l'obscurité, marcha le

long de la Côte, & trouvant l'eau qui commençoit à baisser, il se mit

facilement à couvert des coups de feu. Tous les Anglois ayant ordre de

ne pas tirer avant que d'être arrivés aux murs de la Ville, ils

s'avancerent jusqu'à la barricade des tonneaux sans s'être servis de

leurs mousquets. Mais aussi-tôt qu'ils y furent arrivés, ils

renversérent impétueusement la barricade, & faisant leur décharge sur

l'ennemi, ils en vinrent tout d'un coup aux picques & aux épées. Les

Espagnols se virent forcés de tourner le dos & d'abandonner le passage.

On les poursuivit si furieusement, qu'ayant recommencé deux fois à faire

face, ils furent poussés, sans avoir le tems de respirer, jusqu'à la

grande Place de la Ville; & desespérant enfin de pouvoir résister plus

long-tems, ils sortirent de la Place pour rejoindre leurs femmes & leurs

enfans, qu'ils avoient eu la précaution d'envoyer à la campagne.

Ils avoient élevé à l'entrée de chaque ruë d'autres barricades de

terre, avec une espece de retranchement qui coûta quelque chose à

forcer. Mais ceux qui les défendoient s'étant bien-tôt dispersés, les

Anglois y perdirent peu de monde. Ils avoient posté aussi dans des lieux

avantageux un grand nombre d'Indiens, avec leurs arcs, & ces fléches

empoisonnées, dont la moindre blessure étoit mortelle. Ces Barbares nous

tuerent quelques Soldats. Au long des ruës, les Espagnols avoient planté

dans la terre une infinité de pointes de fer, qui étoient empoisonnées

comme les fléches des Indiens; mais nos Officiers s'en étant apperçus

firent marcher leurs gens sur le bord de la Mer, qui baigne la Place

jusqu'au pied des maisons; desorte que ces odieuses inventions, si

contraires aux loix de la guerre, ne furent pernicieuses qu'à un petit

nombre d'Anglois. Ce soin qu'ils avoient eu de se préparer avec tant de

précautions, venoit d'un avis qu'ils avoient reçu de l'approche de notre

Flotte vingt jours avant notre arrivée; ce qui avoit même donné assez de

loisir aux Habitans pour mettre tous leurs effets à couvert.

Dans cette action les Anglois firent prisonnier Dom Alonzo Bravo, qui

commandoit à la première barricade. Ne trouvant plus d'ennemis à

combattre, ils passèrent six semaines dans la Place. Mais dans cet

intervalle, ils furent repris de la calenture, mal dangereux que les

Espagnols même attribuent à l'air, & qui se gagne le soir au serein. Les

tristes effets de cette maladie empêchèrent le Chevalier Drake de suivre

le dessein qu'il avoit d'aller à Nombre de Dios, & de gagner ainsi par

terre la fameuse ville de Panama, où il espéroit de trouver assez de

richesses pour se dédommager des fatigues du Voyage. Pendant le séjour

qu'il fit à Carthagène, il traita les Habitans avec beaucoup de

civilité; & le Gouverneur, l'Évêque, avec quantité d'autres personnes de

distinction, ne firent pas difficulté de lui rendre les mêmes

politesses.

Cependant il arriva aux Anglois un accident qui leur apprit à ne jamais

faire trop de fond sur les apparences de l'amitié, dans un Païs subjugué

par la force. Une de nos sentinelles, qui avoit son poste sur le plus

haut clocher de la Ville, ayant un jour découvert deux petites Barques

qui s'avançoient sur la Mer, quantité d'Officiers & de Matelots

entrèrent aussi-tôt dans deux Pinaces, pour aller au-devant d'elles &

s'en saisir, avant qu'elles pussent être informées que nous nous étions

rendus maîtres de la Ville. Malgré toute la diligence des Anglois, les

deux Barques avoient déjà reçu quelque signal qui les avoit averties du

danger. Elles gagnèrent le rivage en voyant approcher nos Pinaces, &

leur Équipage se cacha aussi-tôt dans les bruyères, avec quelques

Espagnols de qui elles avoient reçu le signal. Nos Anglois voyant les

Barques vuides, y entrèrent témérairement, & se tinrent à découvert sur

le pont, où ils furent salués d'une décharge de mousqueterie, qui leur

tua deux Capitaines, Wancy & Moon, avec cinq ou six de leurs gens. Les

autres ne se trouvant point assez forts pour se vanger sur le champ de

cette perfidie, & la plûpart étant des Matelots qui n'avoient pas même

apporté leurs armes, parce qu'ils avoient crû que leur canon suffisoit

pour forcer les deux Barques, retournerent à la Ville, & n'y

remporterent que le chagrin de leur perte.

Les Espagnols, suivant l'usage auquel ils ne manquent jamais, de

s'obstiner trop long-tems contre toutes sortes de propositions, &

d'accepter ensuite servilement toutes les conditions qu'on veut leur

imposer, refusérent d'abord de convenir d'une somme pour racheter la

Ville. Mais lorsqu'ils nous virent résolus de la brûler, & que cette

ménace fut même exécutée dans quelque partie, ils consentirent à payer

cent dix mille ducats pour sauver le reste. Ainsi quoique Carthagène ne

fût pas la moitié aussi considérable que Saint Domingue, nous en

exigeâmes une rançon beaucoup plus grosse, parce que l'excellence de son

Port, la nature de son commerce & les richesses de ses Habitans, en font

une Place beaucoup plus importante; l'autre n'étant guéres habitée que

par des gens de Robbe ou des personnes sans emploi, comme la résidence

du Conseil suprême, où ressortissent toutes les Provinces du Continent,

& toutes les Isles.

La somme ayant été payée suivant les conventions, nous quittâmes la

Ville; mais ce fut pour nous rendre à l'Abbaye voisine, qui est située

proche du Port, & défenduë par un bon mur de pierres. Nous y mîmes une

garnison, en représentant aux Espagnols que ce lieu n'avoit point été

compris dans la capitulation. Ils sentirent que nous les surpassions en

adresse, & ne s'éloignerent point de payer une nouvelle rançon; mais ils

y vouloient comprendre un Fort voisin, quoique nous demandassions

séparément mille livres sterlings pour chacune de ces deux Places. Leur

dessein sans doute étoit de nous éprouver; cette difficulté leur coûta

cher, car le Chevalier Drake ennuyé de leur lenteur, fit sauter le fort

par le moyen d'une mine. Les Espagnols publiérent dans ce tems-là,

qu'outre des sommes inestimables en or & en argent, nous leur avions

enlevé 230. pièces d'Ordonnance; mais il n'y en avoit point alors un si

grand nombre dans la Ville. Il est certain, par nos propres calculs, que

dans toute cette expédition, nous n'en tirâmes que 240. de toutes les

Villes dont nous nous permîmes le pillage.

Notre Flotte étant remontée ensuite à l'embouchure du Port, s'arrêta

près d'une Isle extrêmement agréable, remplie d'Orangers & d'autres

arbres, qui étoient couverts des fruits les plus délicieux. Ils étoient

plantés si régulierement, que l'Isle entiere, dont le circuit est

d'environ trois milles, ne paroissoit composée que de Vergers & de

Jardins. Ce ne peut être la même Isle dont on a parlé dans la

description, où est à présent le Fort de San-Josepho.

Le Chevalier Drake ayant fait renouveller les provisions d'eau à toute

sa Flotte, d'un excellent puits qui se trouvoit dans la même Isle, se

remit en Mer le 31 de Mars. Deux jours après, on s'apperçut qu'un grand

Vaisseau que nous avions pris à S. Domingue, chargé de marchandises &

bien monté d'Artillerie, commençoit à faire eau de toutes parts, ce qui

nous obligea de retourner à Carthagène, où nous employâmes dix jours à

transporter sur un autre Vaisseau cette riche Cargaison. Ensuite

remettant à la voile, nous prîmes notre route vers le Cap de S. Antoine,

qui fait la pointe la plus occidentale de l'Isle de Cuba, où nous

arrivâmes le 27 d'Avril.

Carthagène s'est vengée depuis ce tems-là des Anglois, non-seulement par

la ruine du Commerce des Chaloupes, mais en prenant sur eux l'Isle de la

Providence, que les Espagnols ont nommée _Santa Catalina_. Cette Isle

est à 36 lieuës vers l'Est de la Côte de Honduras; à 70 Nord-Nord Ouest

de Porto-Bello; & sa latitude est 13 deg. 15 min. de sorte qu'elle est

située merveilleusement pour causer beaucoup d'incommodité aux

Espagnols. Quoiqu'elle ait peu d'étenduë, nous n'avons point de

Plantations en Amérique dont nous puissions tirer plus d'avantages, &

notre intérêt doit nous faire conserver le défit de nous en remettre en

possession. Les Boucaniers s'en sont saisis deux fois depuis que nous

l'avons perduë, & la trouvoient aussi très-favorable à toutes leurs

entreprises; mais les Espagnols ne les ont pas laissés long-tems maîtres

d'un lieu, d'où ils pouvoient faire à tous momens des invasions sur

leurs Côtes, & causer de l'embarras aux Galions dans leur route de

Porto-Bello à Carthagène.

Je ne prévoyois point en tirant la copie de ce Mémoire, qu'il dût jamais

contribuer ou nuire à ma sûreté. L'envie de m'instruire étoit mon unique

motif, & ce fut elle encore qui me fit commencer dès le même jour à

faire exactement le Journal de mon Voyage. Je commis seulement une

imprudence en gardant à part le Mémoire de Carthagène, & l'on me fit

connoître dans la suite qu'il m'auroit été moins dangereux, si j'eusse

pris soin de le mêler comme indifféremment dans mon Journal.

Après avoir pris huit jours de repos aux Canaries, nous retournâmes vers

l'Afrique avec le premier vent favorable. Sans nous être ouverts

particulierement aux Anglois que nous quittions, nous les avions trouvés

mieux instruits que nous, sur la partie de l'Afrique dont nous avions

déja parcouru les Côtes. Leur Pilote, qui avoit fait plus d'une fois la

même route, nous donna des lumiéres que nous regretâmes de n'avoir pas

euës plûtôt, & qui nous servirent encore dans la suite de notre

Navigation. Mais nous leur cachâmes soigneusement le butin que nous

avions fait parmi les Nègres; & les espérances que nous emportions pour

l'avenir. Quoique nous n'eussions trouvé personne à Ferro qui sçût

distinguer mieux que nous la qualité des Métaux, quelques essais que

nous avions faits secretement ne nous laissoient aucun doute de la

réalité de notre or, & notre Capitaine méditoit déja divers moyens de

retourner plus heureusement à la source.

Nous eumes dès le lendemain la vûe du Cap de Boyador, & continuant notre

route sans avancer plus près du Continent, nous prîmes seulement la

résolution, en passant pour la seconde fois au long de la même Côte,

d'observer plus exactement que jamais les lieux où nous avions abordé.

Il ne nous fut pas difficile de les reconnoître, & celui qui attiroit

encore tous nos désirs nous parut tel que nous l'avions gravé dans notre

mémoire. Nous ne doublâmes point cette heureuse pointe, sans être

vivement tentés de nous exposer aux hazards d'une nouvelle descente; &

pendant quelques momens que nous conservâmes cette pensée, nous prîmes

plaisir à nous flatter, qu'il ne nous seroit pas impossible d'enlever

le reste des Lingots, avant que les Nègres eussent le tems de se

reconnoître. Mais notre petit nombre, & la nécessité de laisser du moins

la moitié de nos gens à la garde du Vaisseau, réfroidirent cette

chaleur. D'ailleurs, comme si le Ciel eût voulu nous fortifier contre

une tentation si dangereuse, le vent nous servit si favorablement à ce

passage qu'ayant duré quatre jours avec la même force, nous fîmes malgré

nous plus de 300 lieuës dans un espace si court. Nous fûmes ensuite

arrêtés pendant neuf jours par un calme si profond, que la Mer

paroissoit immobile. Quoique nous nous crussions fort éloignés de la

terre, il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions quelques oiseaux

qui s'approchoient de nous à la portée du fusil; nous en tuâmes

quelques-uns, que les Matelots allerent prendre dans la Chaloupe, avec

le secours des Rames. Nous dissipâmes encore l'ennui d'un si long

retardement par l'amusement de la Pêche. Enfin le dixiéme jour, il

s'éleva au Nord un orage violent qui nous fit craindre une nouvelle

tempête; mais qui se termina bientôt par une affreuse pluye.

Nous fûmes surpris sous la Ligne d'un autre calme, qui auroit coûté la

vie à ma femme, s'il eut duré plus long-tems. Elle se trouva si

affoiblie, qu'ayant perdu la connoissance pendant plus de quatre heures,

elle ne revint à elle-même qu'à l'aide de plusieurs soufflets, avec

lesquels je fis agiter l'air dans ma Cabanne. Cette langueur la

reprenant aussitôt que le mouvement de l'air cessoit, je fus obligé

pendant trois jours d'acheter par des sommes immenses les services de

quelques Matelots, qui se trouvant eux-mêmes fort incommodés de leur

situation, se crurent en droit de me faire payer leur secours. Nous

sortîmes de cet embarras pour retomber dans un nouveau danger; le vent,

dont la joye de le sentir renaître nous fit user d'abord avec peu de

précaution, poussa notre Vaisseau avec tant de violence sur un Banc de

sable, qui n'étoit pas marqué sur nos Cartes, que nous demeurâmes

beaucoup plus immobiles que nous ne l'avions été pendant les deux

calmes. Notre Capitaine mortellement allarmé, fit d'abord visiter

toutes les parties du Vaisseau, elles se trouverent saines; mais il n'en

fut pas plus rassuré contre un accident qui paroissoit sans remede.

Cependant deux heures après, nous crûmes sentir que le Vaisseau

recommençoit à flotter. Il reprit en effet le cours du vent, & nous

rendîmes graces au Ciel de nous avoir sauvé d'un péril, que nous ne

connoissions pas mieux en le voyant finir, que lorsqu'il avoit commencé.

Quelques-uns de nos Matelots nous assurerent néanmoins qu'ils en avoient

vû des exemples, & donnerent à la cause de nos frayeurs le nom de Sable

mouvant, qui se forme quelquefois par le seul choc des flots, sur-tout

dans les momens qui précedent un grand calme, & qui se résout ensuite

lorsque l'agitation recommence. Depuis notre départ de Londres, j'avois

cru reconnoître dans la conduite du Capitaine, & dans toute la manoeuvre

du Vaisseau, que je n'étois pas avec les plus habiles gens du monde; &

je ne pûs m'empêcher, en sortant de ce dernier danger, de lui faire

entrevoir l'opinion que j'en avois. Loin d'en paroître offensé, il me

confessa que dans la nécessité de réparer sa fortune, il avoit donné

beaucoup au hazard, & qu'il apportoit à son métier moins de lumiéres que

de résolution. Nous gagnâmes enfin le Cap de Bonne-Espérance, où la

crainte qu'il ne fut arrivé quelque dommage au Vaisseau en donnant sur

le Banc de sable, lui servit de prétexte pour entrer dans la Rade.

Nous étions si bien avec les Hollandois, que n'ayant que de l'assistance

à nous en promettre, nous abordâmes à pleines voiles au rivage. On nous

y fit l'accueil que nous avions esperé. Je conçus par les discours du

Capitaine qu'il avoit d'autres vûës, que celles dont il s'étoit fait un

prétexte. Il ne me les dissimula point lorsque nous fûmes à terre. La

Compagnie Hollandoise des Indes Orientales ayant formé un très-bel

Établissement à cette extrémité de l'Afrique, il se proposoit

non-seulement de vérifier la réalité de notre trésor, mais de prendre

adroitement les connoissances qui nous manquoient pour le succès de nos

espérances, & de jetter les fondemens de l'entreprise qu'il méditoit à

son retour. Nous trouvâmes dans la grande Habitation des Hollandois,

qui est près du Fort, des gens d'autant plus entendus sur la matiére des

Métaux, que cette partie de l'Afrique n'étant point sans Mines d'or &

d'argent, ils s'exerçoient continuellement à cette recherche. Mais la

crainte de nous trahir nous empêcha d'abord de nous ouvrir avec trop de

confiance, sur-tout lorsque nous eûmes remarqué que les Hollandois

faisoient eux-mêmes un profond mystere de leurs Mines.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 3 / 34 段