Ils n'étoient plus qu'à la portée du fusil. La Mer étoit tranquille, &

tous nos signes d'amitié n'empêchant point qu'ils ne se serrassent fort

adroitement pour avancer, il ne nous resta plus aucun doute que leur

dessein ne fut d'en venir à l'attaque. Dans cet embarras, le Capitaine

se fiant peu à la défense de trente deux hommes, qui composoient notre

Équipage, contre une troupe de sept ou huit cens Barbares, espéra de les

épouvanter par le bruit. Il fit faire une décharge générale de notre

artillerie, & quoiqu'il nous crévât quatre pièces de Canon dès le

premier coup, cet expédient fit un effet merveilleux. Les Barbares, qui

vraisemblablement n'avoient jamais eu aucune connoissance des armes à

feu, furent si consternés de ce bruit & du mêlange de la fumée & des

flammes, que la précipitation de leur fuite rendit témoignage à leur

crainte. Nous en vîmes tomber quelques-uns dans la Mer, & ne pouvant

attribuer leur chûte à nos balles, puisque l'ordre étoit de ne pas tirer

vers eux, nous n'en accusâmes que leur frayeur. Toutes nos allarmes se

changérent en risée; mais après cette avanture, nous conclûmes que soit

par la défiance des Sauvages ou par la nôtre, nous devions renoncer à

tout espoir de renouer avec eux, & nous éloigner d'une Côte où nous ne

pouvions rien obtenir par la force. Ce ne fut pas néanmoins sans avoir

pris toutes sortes de connoissances & de mesures maritimes pour nous

assûrer quelque jour le pouvoir d'y revenir.

Un vent de terre fort impétueux aida bien-tôt notre résolution. Il

devint si violent à neuf heures du matin, que nous fûmes obligés de

caller toutes nos voiles, & de nous abandonner pendant tout le reste du

jour à la fureur de l'orage. Notre grand mât fut brisé avec un fracas

épouvantable. L'obscurité s'étant répanduë de bonne heure, nous

tremblâmes à l'entrée de la nuit pour le sort de notre Vaisseau, dans

une Mer sans bornes & sans fond. Si nous avions eu quelque reproche à

nous faire dans notre commerce avec les Nègres, nous aurions regardé une

tempête si furieuse, comme un châtiment. Le vent changeoit à chaque

instant, sans rien perdre de sa violence. Notre Vaisseau étant sans

cesse couvert par les flots, & les secousses que nous éprouvions

continuellement étoient si terribles, que la seule agitation de l'air ne

nous permettoit pas de tenir une chandelle allumée. Nous passâmes près

de dix heures dans cet affreux état, n'attendant qu'une mort inévitable.

La lumiére du jour diminua un peu l'horreur de notre situation; mais

elle ne changea rien à l'impétuosité du vent, qui continua de faire son

jouet de notre Vaisseau pendant cinquante-quatre heures. Tout l'art de

nos Matelots s'étant épuisé dans leurs premiers efforts, rien n'étoit si

triste que de voir, & le Capitaine & tout l'Équipage, couchés le visage

contre le plancher du Vaisseau, roulant quelquefois les uns sur les

autres, ou se chocquant à chaque secousse que le Vaisseau recevoit des

flots, & n'espérant plus que du Ciel l'assistance qui ne pouvoit nous

venir d'aucun secours humain. Personne ne pensant à manger ni à boire

dans une si terrible extrêmité, je fus peut-être le seul qui eut

l'attention de prendre quelque liqueur forte & d'en faire avaller à ma

femme & à mes enfans. J'avois été obligé de les lier aux piliers de ma

Cabane, sans quoi ils auroient couru mille fois risque de se tuer contre

les planches, ou l'un contre l'autre.

Enfin le Ciel, qui ne vouloit mettre que notre constance à l'épreuve,

nous délivra de la plus horrible tempête dont on puisse prendre l'idée

dans l'histoire ou dans les récits des Matelots. Mais en revenant de

cette espece de mort, nous nous trouvâmes aussi embarrassés que des gens

qui ne feroient qu'arriver à la vie. La plûpart de nos instrumens de

marine étoient brisés, jusqu'à notre Boussole qui ne se trouvoit plus en

état de nous servir. Cependant l'état où nous étions passés nous

paroissant délicieux après celui dont nous étions sortis, nous pensâmes

moins à régler notre route qu'à prendre les alimens qui nous étoient

devenus si nécessaires, & à réparer les dommages du Vaisseau. Pendant

cinq jours & cinq nuits que dura, ou la tempête, ou cette espéce de

délassement que nous prîmes après nos peines, en continuant de suivre,

comme au hazard, la direction du vent; nous crûmes qu'une navigation si

aveugle & si violente, n'avoit pû manquer de nous faire parcourir une

bonne partie du Globe. Cependant vers le midi du sixiéme jour, un de nos

Matelots ayant crié qu'il voyoit la terre, d'autres gens de l'Équipage

qui avoient fait le Voyage d'Angleterre en Amérique nous assûrérent que

la terre qui se présentoit effectivement devant nous étoit une des Isles

Canaries, nommée Ferro. Nous sondâmes aussi-tôt, & nous trouvâmes trente

brasses. L'état de notre Vaisseau nous faisant juger tout lieu du monde

propre à le rétablir & à nous reposer, nous ne balançâmes point à

tourner nos voiles vers la terre. Un grand nombre d'oiseaux que nous

commençâmes à voir autour de nous, acheva de nous rendre le courage.

Nous n'étions plus qu'à deux lieuës de l'Isle, lorsque nous découvrîmes

un Vaisseau, qui paroissoit en avoir fait le tour, pour gagner

apparemment, comme nous, le Port que nous cherchions. Nous ayant

découvert en même-tems, il arbora aussi-tôt le Pavillon Anglois; &

voyant le nôtre, que nous fîmes paroître au moment, il nous salua de

deux coups de Canon, que nous ne pûmes lui rendre dans le désordre où

étoit notre artillerie. Mais notre Capitaine, qui étoit bien aise de

prendre langue avant que d'entrer dans l'Isle, me proposa de descendre

dans la Chaloupe, & d'aller faire ses excuses à nos Compatriotes, que

nous crûmes aussi maltraités que nous par la tempête. J'acceptai

volontiers cette commission. Le Vaisseau qui venoit à nous étoit

Marchand comme le nôtre. Il se nommoit la Trinité, & le Capitaine M.

Flint. Sans avoir souffert autant que nous, il avoit besoin de quelques

réparations, qui lui avoient fait choisir l'Isle de Ferro, plûtôt que

celle de Canarie, dans l'espérance de s'y radouber à meilleur marché.

Nous entrâmes ensemble dans la Rade, qui est naturellement sûre &

commode, & qui pourroit le devenir encore plus avec quelque secours de

l'art. La Bourgade qui en occupe les bords, n'est composée que

d'Artisans, de Pêcheurs & de Vignerons; l'Isle n'a guères d'autres

propriétés que de porter d'excellent raisin & d'autres fruits. Elle est

sans Rivière, & même sans aucune source d'eau, du moins si ce n'en est

pas une que l'Arbre qu'on nous fit voir, & d'où l'eau coule

continuellement dans des réservoirs dont on ne nous permit point

d'approcher. Les Habitans prétendent que cette eau descend d'une Nuée

que nous vîmes effectivement au-dessus de l'arbre, & qui se résout

continuellement sur les feuilles d'où elle coule dans les réservoirs.

Ils donnent à cet arbre le nom de Saint. La grosseur du tronc paroît

être d'environ dix pieds. Il est d'une hauteur médiocre; mais la

circonférence de ses branches est fort étenduë; & son fruit, qui est une

espèce de gland, nous parut d'un excellent goût. Cependant le soin qu'on

a d'en écarter les Étrangers, nous fit croire que cette eau merveilleuse

qu'on fait descendre du Ciel, vient de quelque source dont on a

déterminé le cours vers le pied de l'Arbre, ou qui en sort

naturellement.

Pendant qu'on travaillent à réparer les deux Vaisseaux, M. Flint nous

apprit les circonstances de son Voyage, & celles de la tempête qu'il

avoit essuyée. Il venoit des parties méridionnales de l'Amérique, où il

étoit allé de Carthagène pour recueillir des sommes considérables qui

lui étoient dues dans divers Ports. Comme il avoit fait un long séjour à

Carthagène, il nous communiqua des Observations si curieuses sur la

situation de cette fameuse Ville & sur l'état de son commerce, que

l'intérêt commun à tous les Anglois de connoître un des principaux

centres de leurs affaires, me fit souhaiter de prendre une copie de ses

Mémoires. Je la placerai ici, telle qu'il eut la bonté de me

l'accorder.

MEMOIRE

Sur la Situation & le Commerce de Carthagène

Carthagène, que les Espagnols prononcent _Cartahena_, reçut ce nom en

1502 de Rodrigo de Bastides qui la découvrit, & qui trouva quelque

ressemblance entre son Port, & celui de la Carthagène d'Espagne.

Ce Port est formé pat une Isle, (appellée aujourd'hui _Varu_, dont le

nom étoit autrefois _Carex_ ou _Caresha_, & Cadego dans sa première

origine,) & par une Péninsule qui se joint au Continent, par une Isthme

ou une Langue de terre fort étroite, de la longueur d'environ cinq

milles & demi. La Péninsule, qui s'appelle _Nave_, a près de quatre

milles de long; leur Côte s'étend du Midi à l'Occident, & du Nord à

l'Est. C'est au Midi de la Péninsule qu'est située l'Isle, elle est

séparée de la terre au Nord-Est par un passage fort étroit, qui

s'appelle _Passa a Cavallos_, ou Passage des Chevaux; & d'un de ses

coins au Nord-Ouest, sort une Langue de terre, qui s'avançant dans la

Mer l'espace d'environ deux milles, s'étend jusqu'à la distance de deux

cent pas de la Péninsule de Nave; c'est l'intervalle de cette distance

qui fait la bouche du Port, & que sa petitesse a fait nommer

_Bocachica_, ou la petite bouche. Le Port a quatre lieuës de longueur,

du Nord au Midi; sa largeur est de cinq milles, du Couchant à l'Est:

mais elle n'a pas toujours cette étenduë, elle est d'abord réduite à

l'espace d'un mille, par la Péninsule qui vient à s'élargir; ensuite

elle redevient large de trois milles, dans un endroit où l'Isthme se

rétrécit; & deux milles plus loin, lorsque l'Isthme se change en une

grande langue de terre, elle n'a pas plus de trois cent pas; de-là, elle

s'ouvre encore pendant un mille & demi; après quoi quelques petites

Isles rendent les passages fort étroits: elle diminue par degrés

l'espace d'un autre mille, & se change ensuite en un boyau qui continue

pendant deux milles entre des terres marécageuses, quoiqu'il recommence

à s'ouvrir encore vers sa fin. Ce Marais & ce boyau portent le nom de

_Marais & de Lac de Canapoté_.

Le Port, qui s'appelle _Laguna_, ou Lac de Carthagène, est un des

meilleurs Ports des Indes Occidentales, & même du Monde entier; il est

spacieux, & capable de contenir plusieurs Flottes considérables, qui

peuvent s'y remuer librement, quoique les Vaisseaux dont la charge est

pesante, soient obligés de jetter l'ancre à une grande distance de la

Ville, qui a une fort bonne clé. Aussi est-ce dans ce Port que les

Galions passent l'hyver, lorsqu'ils s'arrêtent à leur retour de

Porto-Bello, & qu'ils prennent leur Cargaison pour retourner en Espagne;

c'est par cette raison qu'il est si bien fortifié. On y voit plusieurs

petites Isles, surtout au long des Côtes.

Carthagène est divisée en haute & basse Ville. La Ville haute, qui est

proprement la Cité, est bâtie dans l'Isthme; elle s'y étend environ

trois quarts de mille. Dans cet endroit il tend au Nord-Est & au

Sud-Ouest, sur un mille de largeur; après quoi faisant un coude d'un

mille & demi au Sud-Ouest, il reprend ensuite au Sud-Est, environ

l'espace d'un demi mille; mais immédiatement au-dessus & au-dessous de

la Cité, il n'est étendu que de quelques pas plus qu'elle. En un mot la

Cité couvre toute la largeur de l'isthme, & commence à l'entrée du

Canal; de sorte qu'au Nord-Ouest elle est arrosée par la Mer, & à l'Est

par le Canal, dans lequel la Mer entre aussi du Port.

De l'autre côté du Canal est la basse Ville, nommée _Xiximani_, ou

suivant la prononciation Espagnole _Hibimani_. Par contraction on écrit

& l'on prononce _Xemani_, mot Indien, qui signifie un Fauxbourg. Elle

est ainsi au Sud-Est de la Ville haute, ou de la Cité, & elle n'a pas la

moitié de sa grandeur.

Après la découverte de ce Port les Espagnols y aborderent souvent, &

firent la guerre aux Indiens, mais sans y former d'Établissement,

quoiqu'ils l'eussent entrepris plusieurs fois. Enfin l'année 1527 Dom

Pedro de Eredia eut ordre d'y bâtir une Ville, & la commença; elle fut

achevée huit ans après par Georges Robledo.

Xemani est d'une fondation plus récente, car le Colonel Beeston n'en

parle point dans son Voyage de Carthagène en 1671, & ce silence

s'accorde fort bien avec les plus anciens Mémoires qu'on a de cette

Place; où l'on observe que de la Cité l'on passoit aux Marais de

Canapoté sur un Pont, ou sur une sorte de Chauffée longue de deux cent

pas, où l'on avoit pratiqué deux arches, pour le passage du flux & du

reflux.

Carthagène est une très-belle Ville, & la plus belle après México, de

toute la Partie Orientale de l'Amérique. Elle est composée de cinq

grandes ruës, dont chacune a près d'un demi mille de longueur; les

maisons sont de pierre, & fort bien bâties. Une ruë plus longue & plus

large que toutes les autres, traverse la Ville entiere, & forme une

grande Place au centre. On y compte cinq Églises, outre la Cathédrale

qui s'éleve au-dessus de tous les autres Édifices, & qui ne renferme pas

moins de richesses dans son sein, qu'elle étalle de magnificence au

dehors; onze Maisons Religieuses de l'un & de l'autre sexe; une

magnifique Maison de Ville, & un Édifice qui ne l'est pas moins pour la

Douane. En un mot les Bâtimens y sont généralement d'une beauté

extraordinaire. Elle est fort peuplée, pour une Ville Espagnole

d'Amérique; on fait monter le nombre des Habitans à plus de vingt-quatre

mille, dont plus de quatre mille sont Espagnols, & le reste Nègres &

Mulâtres; tous si aisés, qu'ils passeroient pour riches dans tout autre

lieu du monde.

Elle est aussi fortifiée par l'art que par la nature: le rivage sur

lequel elle est située est défendu par sa disposition naturelle, & par

quantité de Rocs, qui ne permettent point aux gros Vaisseaux d'en

approcher. Le Port n'est pas moins sûr; l'entrée en est gardée par un

Fort, qui porte comme elle le nom de _Bocachica_, & qui se nomme aussi

le Fort de S. Louis. Il est à gauche, dans l'endroit où le Canal est le

plus resserré; & vis-à-vis l'entrée, c'est-à-dire dans le Port même, à

la sortie du Canal, est une Isle avec un autre Fort, nommé S. Joseph.

Sur le rivage, environ trois quarts de mille au-dessus du Port, on

trouve encore deux Forts, l'un nommé S. Philippe, & l'autre S. Jacques;

& sur la Langue de terre, dont on a parlé, à trois milles de la Cité,

est un autre Fort, beaucoup plus considérable & presque inaccessible,

qu'on appelle _El fuerte de Santa Cruz_, & _Castillo grande_. Il n'y

peut aborder qu'un petit nombre de Bateaux, & l'accès en est impossible

du côté de la terre parce qu'il est environné de Marais, & d'un large

Fossé que l'eau de la Mer remplit. Vis-à-vis de ce Fort, sur une pointe

de terre qui sort du Continent, on trouve encore un Fort nommé

_Mançanillo_, ou _la petite Pomme_, par allusion à certaines pommes qui

servent à cacher du poison. Enfin l'on compte un septiéme Fort, appellé

_Pastillo_, qui défend du même côté l'étroit passage de Xemani.

Malgré tant de Fortifications, on a pris plus d'une fois Carthagène; il

est vrai que les Espagnols les ont encore augmentées depuis la derniere

Paix, & qu'ils en ont grossi les Garnisons; de sorte qu'on ne trouveroit

pas aujourd'hui la même facilité à s'en rendre maîtres, que les François

trouverent dans l'Expédition de M. de Pointis. Carthagène passe

aujourd'hui pour la plus forte Place de l'Amérique, après celle de la

Havana; elle n'a jamais été foible, puisque c'est la première Ville que

les Espagnols ayent fortifiée dans le Nouveau Monde. Elle étoit déjà

défenduë par des Redoutes lorsqu'elle fut prise par le Chevalier

François Drake; on y voyoit à peu de distance un Couvent de

Francisquains, capable de résistance, & deux Forts bien entretenus.

Cependant Gage observe que de son tems, elle étoit moins forte que

Porto-Bello. La haute Ville & celle de Xemani sont aujourd'hui

fortifiées régulierement; celle-ci est environnée de sept Bastions, & le

Canal qui la sépare de l'autre, avec laquelle elle n'a de communication

que par un Pont mobile, lui sert d'un large Fossé. À la distance d'un

quart de mille à l'Est Nord-Est, est le Fort Saint Lazare, ou, comme on

l'appelle aujourd'hui, _San Felipé de Baraxas_, où l'on passe aussi par

un Pont mobile. Ce Fort commande les deux Villes, & se trouve commandé

lui-même par une montagne fort haute, & d'un très-difficile accès. Du

côté du Sud-Est à un mille du Fort, on trouve sur une Colline le

Monastère de _la Mandre de Popa_, qui tire ce nom de sa ressemblance

avec la poupe d'un Vaisseau. On l'appelle aussi _Nuestra Sennora de la

Candelaria_, & l'on n'a rien épargné pour le rendre capable de défense.

Carthagène est la Capitale de la Province & du Gouvernement du même nom,

sur la Côte de _Tierra Firma_, qui se nommoit autrefois _Castillo de

l'Oro_. Cette Province s'étend l'espace de quatre-vingt lieuës depuis

_Rio grande_ ou _Madalena_, jusqu'au Golfe de Darien, & n'a pas moins

d'étenduë depuis la Côte jusqu'à la Nouvelle Grenade. Elle n'est pas

gouvernée, comme _Santa Fe_, par une Cour de Justice & une Chancellerie,

mais par un seul Gouverneur, qui y fait sa résidence avec les Officiers

du Roi. C'est à Carthagène qu'on garde le Trésor royal. Son Évêque est

dépendant de l'Archevêché de _Santa Fe de Bogota_ dans la Nouvelle

Grenade.

Les Gallions y venant prendre le revenu du Roi à leur retour de

Porto-bello, ils y deviennent l'occasion d'un grand commerce, aussi-bien

que les Vaisseaux marchands qui y arrivent sous leur escorte.

Carthagène est fort riche. Son principal négoce est en perles, en

émeraudes, & en toutes sortes de pierres précieuses. La plus grande

partie des perles y vient de _la Margarita_. On les rafine à Carthagène;

& dans une de ses plus belles ruës, on ne trouve que des Ouvriers

occupés de cet emploi. Au mois de Juillet, l'usage ordinaire est

d'envoyer un Vaisseau ou deux à la Margarita, pour en apporter les

revenus du Roi & les Marchands de perles. La crainte des Anglois & des

Hollandois oblige les Espagnols de s'armer soigneusement pour ce Voyage.

On envoye aussi chaque année douze petits Vaisseaux, qu'on nomme la

Flotte de la Perle, avec un Vaisseau de guerre pour les escorter de

Carthagène à _Rancherias_, quelques lieuës au Nord-Est de _Rio de la

Hacha_, où la pêche des perles est fort riche.

Les émeraudes viennent de la Province de Santa Marta & du _Nuevo Regno_.

Cette sorte de pierreries étoit fort estimée avant que l'Amérique en eût

produit un si grand nombre. Un Espagnol curieux de savoir le prix de

deux émeraudes les fit voir à un Jouaillier Italien, qui estima l'une

cent ducats, & l'autre trois cens; mais qui voyant, bien-tôt après, une

caisse remplie des mêmes pierres n'en offrit plus qu'un ducat piece. Les

Indiens les portent au nez, & les croyent bonnes contre l'épilepsie. On

les trouve au long des rochers, où elles croissent en veines, à peu près

comme le cristal; & le tems leur fait acquerir leur éclat.

On apporte tous les ans à Carthagène, sur de petites Frégates, la plus

grande partie de l'Indigo, de la Cochenille, & du Sucre, qui se tire de

la Province de Guatemala. Les Espagnols trouvent plus de sûreté à faire

passer toutes ces richesses au travers du Lac de Grenade jusqu'à

Nicaragua, & par cette voie jusqu'à Carthagène, où les Gallions s'en

chargent pour l'Espagne, qu'à les envoyer par les Vaisseaux de Honduras,

qui ont été fort souvent enlevés par les Hollandois, comme ces Frégates

pourroient l'être par les Anglois, si les Espagnols n'avoient chassé

ceux-ci de l'Isle de la Providence dont ils étoient obligés de

s'approcher trop dans leur course.

Pendant plusieurs années le commerce de Carthagène a beaucoup souffert,

non-seulement des Boucaniers, qui étoient un mêlange d'Avanturiers de

différentes Nations, accoutumés à insulter les Ports de la Mer du Nord,

& à s'emparer des Vaisseaux Marchands; mais encore de la part des

Anglois de la Jamaïque, & des Hollandois de Curasao & de Surinam, qui

entretenoient sur cette Côte un commerce clandestin avec les Habitans.

Ce commerce portoit le nom de _commerce des Chaloupes_, parce que

c'étoit sur des Chaloupes que les Marchands de ces deux Nations venoient

prendre les marchandises que les Habitans du Païs leur apportoient

pendant la nuit dans leurs Canots. Mais si les Anglois & les Hollandois

tiroient un avantage considérable de ce commerce illicite, les

Contrebandiers Espagnols y trouvoient encore plus de profit.

Non-seulement ils évitoient par-là de payer les droits, qui sont

excessifs dans leur Païs, mais ils achetoient les marchandises des

Chaloupes beaucoup moins cher qu'ils ne les auroient achetées des

Gallions à Porto-bello, ou des Marchands à Carthagène, ce qui

n'empêchoit pas que celles des Chaloupes ne se vendissent à fort bon

prix.

Cette forte de commerce devint également pernicieuse au revenu du Roi

d'Espagne, & aux intérêts des Marchands de bonne foi. La Cour d'Espagne

n'y apportant aucun reméde, quoiqu'elle n'ignorât point la grandeur du

mal, il fut bien-tôt impossible au Gouverneur de Carthagène de soutenir

l'intérêt de sa Nation. On vit paroître les Hollandois avec des

Vaisseaux de vingt, de trente & de trente-six Canons. Les Anglois se

présentoient de leur côté avec de grandes Chaloupes, & des Brigantins de

huit, de dix, de seize Canons, & quelquefois même avec des Vaisseaux de

la première force; de sorte qu'ils se trouverent en état de protéger les

Canots contre les Chaloupes Espagnoles lorsqu'elles entreprirent de les

surprendre. À la fin même il auroit été difficile aux Espagnols de se

saisir des Canots quand ils n'auroient trouvé personne pour les

défendre; car les Contrebandiers, informés par les espions qu'ils

avoient sur le rivage, ne faisoient pas difficulté de résister aux

Officiers du Roi, & les maltraitérent dans plusieurs occasions. Ainsi la

contrebande s'exerçoit ouvertement à la vûë de la Ville, & fut portée si

loin, qu'elle diminua beaucoup le commerce des Gallions, sur-tout pour

les Provinces de Carthagène, de Santa Marta, Papagan, Grenade &

Venezuela, qui se trouverent fournies par ces voies indirectes de toutes

les marchandises d'Europe dont elles avoient besoin.

Enfin le Gouvernement d'Espagne se déterminant à réprimer tant d'abus,

fit partir trois bons Vaisseaux de guerre, avec ordre de passer l'Hyver

à Carthagène. Ils s'y joignirent à quelques autres Vaisseaux venus de la

Havana; & c'est à cette petite Flotte qu'on a donné le nom de _Guarda de

las Costas_. Ayant bien-tôt rencontré cinq Bâtimens Hollandois qu'elle

attaqua vigoureusement, les Hollandois firent une défense si desesperée,

qu'un de leurs Vaisseaux n'étant plus en état de résister, ils prirent

le parti de le couler eux-mêmes à fond. Cependant les autres ne pûrent

éviter d'être pris, & leur cargaison fut estimée à 100000 pistoles.

Pour achever cette tragédie, seize Marchands Espagnols qui se trouverent

parmi eux, furent conduits à Carthagène, & pendus avec la derniere

rigueur.

Les environs de Carthagène, & l'Isthme même, à la réserve du seul

endroit où la Ville est située, sont marécageux; ce qui rend l'air fort

mal sain dans quelques saisons, & produit quantité de maladies. Le

climat est humide & pluvieux. Cependant il est encore moins pernicieux

pour la santé, que celui de Porto-bello, parce qu'il n'est pas si chaud,

ni si humide; & dans d'autres tems de l'année, le séjour de la Ville est

fort agréable. On y est exposé seulement à la _calenture_, dont il n'y a

que les Indiens qui se garantissent, entre ceux qui se montrent à l'air

du soir, qu'on nomme le Serein. Ainsi les Gardes qui veillent la nuit ne

peuvent guéres l'éviter.

Tout le Païs d'ailleurs est pauvre, stérile, montagneux, & ne produit

guéres que des arbres fort élevés. Rien n'est si sec que le terroir. Il

demeure sans culture, parce qu'il seroit trop difficile d'en tirer

parti. On y trouve aussi peu d'or que de bled; mais les Espagnols s'y

procurent de l'or par leur commerce avec quelques Nations paisibles, que

leur éloignement n'empêche point de venir trafiquer dans les Villes

frontieres de la domination d'Espagne. Quelques Montagnes fournissent de

la raisine & des gommes aromatiques, du _sang de dragon_, qui est un

baume odoriferant d'un grande vertu, & d'autres liqueurs qui distillent

du tronc des arbres.

Les Habitans des cantons voisins de Carthagène sont les plus fiers & les

plus intraitables de tout le Païs. Jamais les Espagnols n'ont pû les

faire entrer dans aucun traité, ni dans aucune association de commerce.

Ils n'y ont trouvé que des ennemis cruels, toujours disposés à les

attaquer, & qui ne font pas difficulté d'empoisonner leurs fléches pour

en rendre les blessures incurables; si adroits d'ailleurs à se servir de

leur arc, qu'ils tuent d'un coup de fléche aussi sûrement que les

Espagnols d'un coup de mousquet. La plûpart ont été détruits dans divers

combats, ou se sont retirés plus loin dans les terres; mais les

Espagnols ont tiré peu d'avantage de leur victoire, parce que le Païs

demande un grand nombre d'Habitans pour le cultiver, & plus encore pour

le défendre. Aussi seroit-il peu capable de défense s'il étoit attaqué

avec vigueur, & surtout si l'on se ménageoit l'assistance des anciens

Habitans, qui seroient charmés d'en chasser les Espagnols à toute sorte

de prix.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 2 / 34 段