Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé

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[Note du transcripteur: L'orthographie de l'original est conservée.]

VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE

EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE

ET

DE L'AMÉRIQUE:

CONTENANT

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le

Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

OUVRAGE traduit de l'Anglois.

TOME PREMIER.

À PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.

M.DCC.XLIV.

Avec Approbation & Privilège du Roy.

PRÉFACE.

De qui attendroit-on des Relations de Voyages plus utiles & plus

interessantes que des Anglois? La moitié de leur Nation est sans cesse

en mouvement vers les parties du monde les plus éloignées. L'Angleterre

a presqu'autant de Vaisseaux que de maisons, & l'on peut dire de l'Isle

entière ce que les Historiens de la Chine rapportent de Nankin; qu'une

grande partie d'un Peuple si nombreux, demeure habituellement sur l'eau.

Aussi voit-on paroître à Londres plus de Journaux de Mer, & de Recueils

d'observations, que dans tout autre lieu. Les Anglois joignent à la

facilité de s'instruire par les voies de la Navigation, le désir

d'apprendre, qui vient du goût des sciences & de la culture des beaux

Arts. D'ailleurs ce n'est pas seulement en qualité de Voyageurs, qu'ils

acquièrent la connoissance des Pays éloignés. Ils y possedent des

Régions d'une vaste étendue, dont ils ne négligent pas toujours les

curiosités. Leurs Auteurs prétendent que les terres qui sont occupées

par leur Nation depuis l'extrémité de la Nouvelle Écosse au Nord,

jusqu'à celle de la Nouvelle Georgie au Sud, n'ont pas moins de seize ou

dix-sept cent milles de longueur; sans compter leurs Iles, qui forment

encore un Domaine si considérable, que la Jamaïque & la Barbade

contiennent seules plus de deux cent mille Anglais.

Quoiqu'ils soient bien revenus de l'opinion qu'ils s'étoient formée de

la richesse de tous ces Pays dans les premiers tems de leurs

découvertes, ou de leurs Établissemens, il est certain qu'ils en tirent

de très-grands avantages. Ils ne disent plus comme autrefois:»Les flots

de nos Mers sont d'Ambre-gris;[A] le cours»de nos Rivières, est

presqu'interrompu par l'abondance de l'or; le moindre Minéral que nous

possedons, & que nous daignons à peine recueillir, est le cuivre, car

nos terres le portent si près de la surface, qu'il ne faut que nous

baisser pour en prendre.» C'est un Écrivain serieux, qui s'applaudissoit

ainsi de son bonheur en prose. M. Waller, un des meilleurs Poètes

d'Angleterre, a fait une peinture des Isles _Bermudes_, qui rappelle les

plus délicieuses idées du Paradis terreste.» Qui ne»connoît pas,

dit-il, ces Isles heureuses,[B] où croissent des limons d'une grosseur

énorme; où le fruit des orangers surpasse celui du Jardin des

Hesperides; où les perles, le corail, & l'ambre-gris donnent aux Côtes

une splendeur céleste? Là, le Cèdre superbe, qui éleve sa tête jusqu'aux

cieux, est le bois que les Peuples brûlent dans leurs foyers. La vapeur

qui s'en exhale & qui embaume les viandes qui tournent à leurs broches,

pourrait servir d'encens sur les Autels des Dieux; & les Lambris qu'il

fournir à leurs appartenons, embelliroient les Palais des Rois. Les doux

Palmiers y produisent une nouvelle espece de vin délicieux, & leurs

feuilles, aussi larges que des Boucliers, forment un ombrage charmant,

sous lequel on est tranquillement assis pour boire cette divine liqueur.

Les figues croissent en plein champ, sans culture, telles que Caton les

montroit aux Romains, pour les exciter par la vûe d'un fruit si rare, à

la conquête de Cartharge, qui le voyait naître dans son terroir. Là, les

Rochers les plus stériles ont une sorte de fécondité; car régulièrement,

dans plus d'une saison, leur sommet aride offre un mets voluptueux, dans

les oeufs de plusieurs espèces d'oiseaux, &c.»

[Note A: Our seas flow With ambergrease, our Rivers are almost

choak'd with gold, and the worst minéral we have, which we think not

worth taking up, is copper: for it is so near the surface, that we may

almost stoop and have it, &c. _Pref. of a new Relation._]

[Note B:

/*[4]

Bermudas wall'd with roks, who does not know,

That happy Island, where huge lemons grow,

And orange trees, which golden fruit do bear

That hesperian gardens boast of none so fair.

Where shilling pearls, coral, and many a pound

On the rich shore of ambergrease is found?

The lofty cedar, which to heaven aspires,

The Prince of trees, is fewel for their fires,

The smoack, by which their loaded spit do turn,

For incense might on sacred altars burn,

Their private Roofs an odorous Timber born,

Such as might palaces for kings adorn, &c.

*/

_Waller's battle of summer's Island._]

Ces descriptions pompeuses étoient le langage d'une Nation peu

accoutumée à voir des figues & des oranges, qui croissent en effet

difficilement dans un climat aussi froid que l'Angleterre. Pour l'or, le

corail & l'ambre-gris, s'il s'en est quelquefois trouvé dans les

Colonies Angloises, ce n'est point assez souvent, comme on le verra par

quelques endroits de cette Relation, pour donner droit aux Anglois de

s'en applaudir dans des termes si magnifiques. D'ailleurs, quoiqu'on ne

puisse douter que leurs Plantations ne leur ayent d'abord été fort

avantageuses, elles ont souffert de l'altération sur quantité de points;

ce qui n'empêche pas néanmoins, qu'ils n'en tirent encore beaucoup

d'utilité. Il se trouve là-dessus des détails curieux dans leurs Livres.

M. _Litleton_ Président de la Barbade, & le Chevalier _Dalby Thomas_,

ont écrit avec beaucoup de feu sur cette matiére; & ces explications

présentées au Peuple par des Écrivains si sensés, n'ont pas peu servi à

redoubler l'ardeur de la Nation pour le service des Colonies.

On y voit surtout quel est l'esprit de nos voisins, non-seulement à

l'égard des possessions qu'ils ont dans les Indes, mais par rapport même

à celles d'autrui. Ils poussent la jalousie si loin, qu'un Anglois se

tua, dans le siécle passé, du seul regret qu'il avoit conçu de ce que

les Espagnols & les Portugais sont maîtres de la plus belle & de la

plus riche partie de l'Amérique. Mais cette disposition les portant à ne

rien négliger dans leurs voyages & à publier toutes les remarques qui

peuvent être utiles à leur commerce, il ne se passe guères de semaines

où l'on ne voie paraître à Londres, le récit de quelque nouvelle

Navigation. Les Anglois qui ont fait des voyages remarquables, sont sûrs

de l'immortalité dans leur Patrie; On voit gravés, dans mille endroits

de l'Angleterre, les noms de ceux qui ont fait le tour du monde. En

effet ces illustres Avanturiers, ne méritent pas moins d'être connus,

dans tous les lieux où la hardiesse & l'industrie donnent droit à la

gloire.

Le premier fut le Chevalier François Drake. À peine le Détroit de

_Magellan_ fut-il-décou vert, que cet audacieux Anglois entreprit le

même voyage, pour le pousser beaucoup plus loin. Il s'embarqua au Port

de Plymouth le 15 Novembre 1577. Il arriva au Détroit le 21 d'Août de

l'année suivante; & se voyant dans la Mer du Sud, le 6 de Septembre, il

continua sa navigation au long de la Côte Occidentale de l'Amérique,

jusqu'au 43e degré de latitude du Nord, d'où il tourna par les Indes

Orientales & revint en Europe par le Cap de bonne Espérance. La Mer du

Sud avoit été découverte au travers des terres, par _Baco Nunez de

Balboa_, qui avoit traversé le premier l'Isthme de l'Amérique. Mais Jean

Sebastien Cano, Espagnol, étoit le seul qui eut fait le tour du monde

avant le Chevalier Drake.

En 1586, le Chevalier Thomas _Candish_ forma la même entreprise, & ne

l'exécuta pas moins heureusement. Deux Hollandois, _Olivier Nord_, en

1598, & _Georges Spilbergen_, au commencement du 17e siècle firent

aussi ce dangereux voyage. Mais le Chevalier Jean _Narbroug_, après

avoir passé le Détroit de Magellan dans le cours de l'année 1609, &

s'être avancé au long des Côtes jusqu'au Chili, repassa le Détroit, ce

que personne n'avoit encore fait avant lui: car les périls que les

Prédécesseurs y avoient courus n'avoient pas eu moins de force pour les

empêcher de revenir par la même voie, que Le désir d'achever leur cercle

autour du Globe. Le _Maire_ découvrit plus au Sud, en 1616, un autre

passage, auquel il donna son nom. Mais le Détroit n'en étoit pas moins

dangereux que celui de Magellan. Ce fut en 1681, qu'un Anglois, nommé

_Sharp_, trouva le moyen de repasser de la mer du Sud, dans celle du

Nord, sans avoir apperçu aucune terre. Ayant traversé l'Isthme de

l'Amérique, où il commit quantité de brigandages, il s'embarqua sur la

Côte de la Mer du Sud, pour revenir par les Détroits de Magellan ou de

le Maire; mais le vent s'étant opposé à son passage, il continua de

voguer, & rentra enfin par une Mer ouverte, dans celle du Nord. Le

Capitaine Cooke a fait dans le cours des années 1709, 1710, & 1711, un

voyage autour du monde, dont il a publié la Relation en 1712.

Celle que je donne au Public n'a point un objet si vaste; mais elle

n'est pas moins propre à faire connoître l'ardeur des Anglois pour tous

les objets de fortune & de curiosité. Quoiqu'elle ait été mise en ordre

depuis plusieurs années, sur les Journaux & les Mémoires de l'Auteur,

elle n'est tombée que depuis fort peu de tems entre mes mains. Toutes

les parties en sont si agréables & si interessantes qu'elle m'a paru

digne d'une prompte traduction. La naïveté des détails personels;

l'importance des observations qui regardent le commerce, la politique la

situation des lieux & la connoissance de ce qu'ils renferment de plus

curieux ou de plus utile; en un mot la variété des objets & la multitude

des entreprises y présentent sans cesse de nouvelles scènes. Il y a même

de l'avantage à tirer pour la morale, du caractère de droiture & de

probité qui se soutient constamment dans les deux Négocians, dont on lit

les projets & les expéditions. S'ils étoient conduits par la passion de

s'enrichir, leurs motifs étoient fort differens de ceux de l'avarice; &

l'intérêt qu'on prend au cours de leurs affaires, en fait voir avec joie

le succès.

Les détails qui concernent la nouvelle Georgie, la Baye de Hudson,

divers endroits des Côtes d'Afrique, la Nation des _Muschetos_, &

plusieurs parties des Établissemens Espagnols & Hollandois, contiennent

tant de particularités qui n'ont jamais été publiées, qu'on ne se

plaindra point d'y trouver comme dans la plûpart des nouvelles

Relations, la répétition de ce qu'on a déjà lû sous d'autres titres.

L'aversion que j'ai pour le merveilleux sans vraisemblance, m'a fait

retrancher, à l'article de _Saint Vincent_, de longs récits, dont je

n'ai pas mieux senti l'agrément que l'utilité. Je n'aurois pas même fait

grace à l'Histoire du Dragon, & des Reptiles, si je ne m'étois souvenu

qu'on en trouve des traces dans plusieurs autres Relations. Qui se

persuadera que des hommes aussi grossiers que les Caraïbes, ayent parmi

eux des Magiciens & des Sorciers, lorsque dans les Pays les plus

éclairés de l'Europe, où la corruption du coeur n'a porté que trop

souvent des gens d'esprit à vouloir s'initier dans ces odieux Mistères,

& d'autres du moins à vouloir les approfondir, il ne s'est encore rien

offert qui puisse leur donner le moindre crédit? Les Isles des Caraïbes

ont des Imposteurs, dont les prestiges sont proportionés sans doute à

l'ignorance & à la crédulité de cette Nation. Ce n'est point à la vûë

des Européens, qu'ils ont la hardiesse de les exercer; & je ne me

souviens point en effet d'avoir lû qu'aucun Voyageur Anglois ou

François, ait jamais été témoin de leurs enchantemens. Mais les

Sauvages, qui donnent aveuglement dans toutes sortes de piéges,

paroissent persuadés de toutes ces merveilles dans les recits qu'ils en

font aux Européens: & la persuasion est presque toujours contagieuse.

Quelle apparence aussi, que s'il éxistoit une vallée remplie de pierres

précieuses, dans une Isle, dont l'accès n'est pas refusé aux Étrangers,

le même motif qui a fait traverser les Mer, & découvrir de nouveaux

mondes, au travers de mille dangers, n'eût pas fait surmonter depuis

long-tems, les obstacles qui nous dérobent de si précieux trésors.

On n'a joint à cet Ouvrage, avec la Carte générale, qu'une seule Carte

particuliere qui convient aux principaux événemens, parce qu'il en

auroit fallu trop souvent de particulieres, si l'on avoit entrepris de

suivre nos Voyageurs a la trace. L'Écrivain Anglois laisse entrevoir

dans plus d'une occasion, le motif qui lui a fait supprimer les

hauteurs, lorsqu'il est question de cette riche Côte d'Afrique, qui

devint le fondement de sa fortune. Ce n'est pas la première fois que

l'intérêt ait fait garder le silence aux Négocians sur les voies du

commerce. Mais on peut regarder cette suppression même, si elle est

volontaire, dans un lieu où l'on est porté à la regréter, comme un

caractère de bonne foi pour le reste de l'Ouvrage; puisqu'avec moins de

respect pour la vérité, il auroit été facile de remplir ce vuide par des

suppositions imaginaires.

[Illustration]

VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE

La pauvreté est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour

toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombés de l'état

d'opulence & qui ont pour double motif la misère d'une Épouse & de

plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont

point eu d'autre cause. J'avois reçu de mes Ancêtres un bien

considérable, dont je me vis dépouillé dans l'espace de peu de jours par

les fameuses révolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois marié

depuis quinze ans, âgé d'environ quarante, & chargé d'une nombreuse

famille. Le désespoir m'auroit fait prendre quelque résolution funeste à

ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui étoient sortis

de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui

me restoit encore à tenter.

On conçoit qu'étant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui

avoient accumulé des richesses sur leur propre fond. Il falloit

commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois à mettre

dans mon entreprise que de la probité & de l'industrie, deux qualités

par lesquelles je m'étois fait connoître assez heureusement. Après avoir

fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste

de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques

espérances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes

desseins à Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit

deux Comptoirs également accrédités, l'un dans nos Colonies d'Amérique,

& l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, &

quoique je n'eusse point de liaisons fort étroites avec lui, j'étois

sûr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit

avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reçut honnêtement

mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma

disgrâce, mais l'état présent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa

curiosité, ou l'intérêt qu'il prit tout d'un coup à ma fortune, l'amena

chez moi dès le lendemain, & la vûe de ma femme & de mes enfans, dont la

tristesse rendoit assez témoignage au malheur de notre condition, acheva

d'échauffer son zéle en ma faveur.

Après avoir laissé passer quelques jours sans me communiquer ses

desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale

avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes,

que je pouvois être, si je voulois confier mes espérances à la Mer.

J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup;

car dans mes premières vûes, je n'avois pensé qu'à obtenir quelque

emploi plus borné dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conçus qu'avec

l'autorité & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un

profit considérable des marchandises que je voulois acquérir du prix de

mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres à cette

commission. M. Sprat m'apprit lui-même tout ce que je devois espérer

d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes préparatifs, il

supposa trop généreusement que je me reposerois sur lui dans mon

absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle étoit

composée de trois garçons & de deux filles. Mon aîné avoit quatorze ans,

la première de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus

d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.

Mes vûes n'étoient pas encore bien éclaircies sur la manière dont je

devois pourvoir à leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pensé que

l'aîné de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'étois pas sans

espérance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune

fort médiocre, consentiroit à se charger de sa fille & de nos quatre

autres enfans; ce fut la réponse que je fis aux propositions de M.

Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il

me représenta que cette disposition de ma famille feroit trop connoître

au Public la ruine de mes affaires; qu'à la veille de les rétablir, il

falloit soutenir les apparences jusqu'à mon retour; que remettant ses

intérêts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher à

lui, & que la dépense d'une année d'entretien dont il vouloit se charger

pour ma maison, seroit bien compensée par la fatigue & les peines

ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne

voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honnêtes,

ausquelles l'intérêt pouvoit avoir autant de part que l'amitié; mais ma

femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres

observations qu'elle se hâta de me communiquer. M. Sprat n'étoit pas

venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mérite de ma fille aînée, ses

sentimens n'avoient pû se dérober aux yeux d'une mere, & l'affectation

même qu'il avoit apportée à les déguiser, sembloit les rendre suspects.

Ce récit ne me causa point toute l'inquiétude que je voyois à ma femme:

Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize

ans, qui ne s'éloigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il

n'étoit point marié, & ma naissance étant supérieure à la sienne, je

pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois

lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'inégalité de la

fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balança plus à s'ouvrir

tout-à-fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagné le coeur de M.

Sprat, le Commis de ce Négociant, pour qui son Maître avoit une

confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour

elle-même; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis

moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce

qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tôt que je serois éloigné. Malgré

le triste état de mes affaires, l'intérêt n'étoit pas capable de me

faire oublier l'amour & l'honneur. J'éprouvai même à l'instant toute la

force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite

de ma femme n'avoit jamais été propre à me la faire sentir. Je parle de

la jalousie, qui fut assez violente dès le premier moment, pour me faire

renoncer à toutes les espérances que j'avois conçues de M. Sprat.

Cependant après quelques réfléxions sur son projet, je me persuadai que

devant beaucoup moins de reconnoissance à un homme qui se proposoit de

séduire ma femme & ma fille, il m'étoit permis d'employer quelque

honnête artifice pour assurer tout à la fois ma fortune, & l'honneur de

ma famille. Je revins à l'idée que j'avois eue de me procurer un office

de Comptoir, sans renoncer à celui de Supercargoes; & pensant ainsi à

m'établir dans les Indes, je résolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec

ma femme & mes enfans. Il falloit déguiser ce dessein à M. Sprat;

j'évitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accepté ses

premières offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder

quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrêter par des

objections, il se prêra si facilement à mes désirs, que je demeurai

plus persuadé que jamais de ses vûes sur ma fille, & de l'avantage qu'il

espéroit tirer de mon éloignement.

Dans cette situation je me hâtai de vendre mes meubles, & j'en convertis

le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfévrie. Quelques Diamans de

ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la

valeur de mes meubles étoit médiocre, je fus obligé de laisser toute

meublée, jusqu'à mon départ, la Salle où j'étois accoutumé de recevoir

M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupçon de mon projet,

je convins avec ma femme, que suivant les résolutions que nous prîmes

ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers

momens. Le jour étant arrivé pour mettre à la voile, je pris congé

d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la présence de M. Sprat &

de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu'à Gravesend; mais dès

la nuit suivante ma femme s'étant délivrée heureusement de tous les

embarras dont elle restoit chargée, partit avec mes enfans pour me

venir joindre à Sandwich, où je devois relâcher. Son voyage & le mien se

firent avec tant de bonheur, que je la reçus à bord le troisiéme jour,

avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.

Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes

d'Équipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en

Étoffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de

l'arrivée de ma famille; je l'avois si peu prévenu, que manquant de

plusieurs commodités nécessaires, nous fumes obligés de passer un jour

entier à Sandwich, pour nous les procurer. Nos intérêts étant liés par

des espérances communes de profit, je ne balançai point à lui

communiquer l'état de mes affaires, & les raisons mystérieuses de ma

conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amitié & ses services.

Les premières occupations de sa vie n'avoient pas été des affaires de

Commerce; il s'étoit ruiné comme moi, mais par le désordre de sa

conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il étoit parvenu à

commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort

heureusement. La confiance des Marchands à sa bonne fortune, alloit

jusqu'à se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit à se

l'attacher par les plus grandes récompenses. Notre amitié n'ayant fait

qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne

fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit à me faire

estimer d'autant plus le fond de son caractère, qu'il ne s'étoit perdu

que par des excès de générosité & de bonne foi.

Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps

d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour

les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée

de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous

sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient

marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau

de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas

différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14

d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers

Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle

étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau.

Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de

petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là

quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, &

vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de

bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le

Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que

nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous

vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze

mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous

les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais

quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils

jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi;

enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux

nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans

l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent

hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de

quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui

leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi

leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des

souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient

aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de

craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers

mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à

leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les

entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer,

que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous

avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems

plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables

collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui

s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes

15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous

prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à

terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du

bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première

colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y

trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante

de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du

cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui

n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les

premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient

Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit

personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous

faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur

hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une

autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques

mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour

doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où

nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap

vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses

de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui

affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems

étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un

Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le

Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour,

plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les

conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous

prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du

Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement

que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre

Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres

avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce

avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de

leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence

avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de

nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre

personne à notre secret.

Quoique nous ne pussions tirer aucun éclaircissement des Nègres, qui

nous avoient abordés, nos propres observations nous firent juger que

cette Côte étoit fort peuplée. Outre beaucoup de fumée que nous

appercevions du côté de la terre, nous crumes découvrir quantité de

Nègres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit

prendre au Capitaine une idée favorable de leur Nation. D'ailleurs il

falloit risquer quelque chose avec de si grandes espérances. Il me

déclara d'un air ferme que sa résolution étoit de se mettre dans la

Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me

demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret

que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit naître d'abord

quelques objections; mais considérant aussi que le Ciel m'offroit

peut-être une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une

condition à notre entreprise: ce fut d'arrêter dix des onze Nègres qui

étoient montés dans notre Bord, après les avoir traités assez

civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'étoit pas de

leur nuire, & d'emmener avec nous l'onziéme, qui ne manqueroit pas de

rendre témoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pensée étoit

de nous précautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; &

le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me

paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de

précautions. Ayant fait goûter cet avis au Capitaine, nous offrîmes des

rafraîchissements aux Nègres, nous leur fimes divers présens que nous

accompagnâmes de beaucoup de caresses, & tâchant de leur faire

comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissâmes dans notre

Bord après avoir donné ordre à nos Gens de ne pas se relâcher de leurs

civilités. Celui que nous fîmes descendre avec nous dans la Chaloupe

avoit le visage peint de rouge, & la tête entourée de plumes, ce qui

nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il

marqua si peu de résistance à nous suivre & à laisser derriere lui ses

Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pénétré nos sentimens, nous

ne fîmes aucune difficulté de suivre la route qu'il nous marqua pour

gagner le rivage. À mesure que nous avancions, le nombre des Nègres nous

paroissoit augmenter sur la Côte, et commençant à les appercevoir

distinctement, nous jugeâmes que c'étoit l'admiration qui les attiroit

pour nous voir arriver. Le Capitaine s'étoit muni de plusieurs petits

Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de

Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Nègre qui

nous accompagnoit. Il lui avoit déja donné un Miroir, qui lui avoit paru

un présent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se

regarder.

Nos armes étoient nos Épées, des Fusils & des Haches, que nous avions

cru devoir porter particulierement à toutes sortes de hazards. Nous

étions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage,

qui étoit bordé d'une foule de Nègres, nous étendîmes les mains en signe

de paix & d'amitié. Mais notre Guide nous épargna l'embarras de nous

expliquer davantage. Ayant sauté à terre aussi-tôt, ou plûtôt s'étant

élevé dans l'eau qu'il avoit encore jusqu'à la ceinture, il dût faire en

peu de mots un récit bien favorable à tous ceux qu'il rencontra,

puisqu'il s'éleva des cris & des témoignages de joie qui ne purent nous

paroître équivoques. Nous fûmes reçûs effectivement comme des Anges du

Ciel. Plusieurs Nègres, qui paroissoient distingués entre leurs

Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider à descendre de la

Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine à notre

tête, ils conçûrent que c'étoit lui qu'ils devoient regarder comme notre

Chef.

Ils nous conduisirent jusqu'à leur Habitation, qui n'étoit qu'à un demi

mille du rivage. Quoique les témoignages de leur amitié ne se

démentissent point sur la route, leur curiosité nous étoit souvent

incommode. Ils vouloient voir nos Épées & nos Fusils. Ils examinoient la

figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en

eussent admiré la couleur. Le Capitaine ayant refusé de leur abandonner

son Fusil & son Épée, nous suivîmes son exemple; ce qui n'empêchoit

point qu'ils ne portassent continuellement la main à nos armes, pour y

fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivâmes à leur

Bourgade, qui n'étoit qu'un misérable assemblage de Cabanes sans ordre,

& la plûpart composées de terre & de branches d'arbres. Nous crûmes

entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation

nombreuse & mieux bâtie, où leur Roi faisoit apparemment sa résidence.

Le Païs n'étant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme

celui dont nous avions approché trois jours auparavant, il étoit si sec

& si stérile, qu'à peine avions-nous apperçû quelques arbres, & quelques

traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.

Toute la Nation, hommes & femmes, étoit nuë jusqu'à la ceinture, &

n'étoit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le

poil avoit été coupé ou brûlé. La plûpart portoient des anneaux aux

oreilles, & l'avidité du Capitaine augmentant à cette vûë, il avoit déjà

fait entendre à quelques Nègres, que pour leurs anneaux il donneroit

volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi

quelques-uns, & se persuadant, plus il les considéroit, que c'étoit

véritablement de l'or, il m'avertissoit à voix basse que nous touchions

au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer à cette prévention.

Cependant mes yeux ne me rendoient pas le même témoignage que les siens,

& la couleur du métail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus foncé

que l'or, me laissoit des soupçons. J'essayai même de plier quelques

anneaux, & la facilité avec laquelle ils cédérent à des efforts assez

médiocres, augmenta mon incrédulité. Un Chef des Nègres, qui étoit, sans

doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa

Cabanne, on nous y offrit des Viandes cruës, avec une Liqueur dont nous

ne pûmes boire après en avoir goûté. Mais nous mangeâmes volontiers

d'une espéce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en

avoit à peu près le goût & la couleur. Notre confiance augmentant pour

des Hôtes si doux & si caressans, nous ne fîmes plus difficulté de

laisser manier nos armes à celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il

ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il

prenoit à considérer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en

concevoit l'utilité, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta

avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au présent,

nous y joignîmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.

Les Nègres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient.

Nous fûmes agréablement surpris à la fin du repas, de nous en voir

offrir deux ou trois poignées, que le Chef tira lui-même d'un trou

pratiqué dans le mur. Nous ne nous fîmes pas presser pour les recevoir,

& le Capitaine charmé de cette galanterie, résolut aussi-tôt d'en

marquer sa reconnoissance avec éclat. Il avoit observé sur le Vaisseau

que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Nègres, que l'Eau-de-vie qu'on

leur avoit fait boire, & quelques pièces de Boeuf salé qu'on leur avoit

abandonnées sans préparation. Il fit partir deux de nos Gens,

accompagnés du Nègre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du

Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande salée. Il

recommanda qu'on y joignît du Biscuit pour notre propre usage; & le

Nègre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il

alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir à

boire, ne manqua point de répandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi

jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent

beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre étoit donné de

n'y recevoir que lui, & n'ayant point douté que les plus curieux ne se

missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine

avoit ordonné aussi que sans employer aucune violence, on leur permît

seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre

de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.

Pendant ce tems-là, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la

qualité du Métail, que nous étions résolus d'emporter malgré mes doutes,

mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantité qu'il

nous seroit possible. Nous aurions souhaité de pouvoir découvrir d'où

les Nègres le tiroient, & nous balançâmes dans cette pensée si nous ne

devions pas pénétrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre

lieu où nous avions crû comprendre que résidoit leur Chef. Mais quelle

apparence de nous éloigner du Vaisseau, & de porter la confiance à ce

point pour des Barbares? Nous traversâmes néanmoins l'Habitation, pour

en observer les environs, du côté opposé à la Mer. Nous n'y trouvâmes

que des champs stériles, à la réserve de quelques langues de terre qui

paroissoient cultivées dans les fonds, & qui servoient de pâturage à

différentes sortes d'animaux. Nous en découvrîmes de beaucoup plus

étenduës à mesure que nous avancions; & la seule curiosité nous y auroit

conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles

produisoient, si nous n'avions été frappés tout d'un coup par la vûë

d'une grande Rivière, dont nous n'avions encore apperçû ni le lit, ni

l'embouchure. Nous tournâmes aussi-tôt de ce côté-là, & quelques petites

collines, qui nous avoient jusqu'àlors dérobé la perspective,

s'abaissant bien-tôt devant nous, nos regards eurent une carriere sans

fin pour s'étendre. Nous vîmes dans l'éloignement, non-seulement de

vastes Forêts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres

couvertes de de verdure. La vûë se perdoit à remonter la Rivière, &

quantité de Bateaux qui la descendoient ou qui étoient attachés au long

des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque

relation de commerce entre les Habitans du Païs. Ayant gagné le bord de

l'eau, nous y trouvâmes deux Barques chargées d'onze ou douze Nègres qui

étoient armés d'arcs & de fléches. Ils s'occupoient à mettre à terre

deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tués à coup de Fléches, &

quantité d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils

revenoient de la chasse, & que la Rivière leur servoit ainsi à rapporter

leur proie des Forêts. Sa largeur étoit au moins d'un demi mille. Entre

plusieurs autres Bateaux que nous vîmes passer, nous remarquâmes que les

uns étoient chargés aussi d'animaux tués, & d'autres de bois & de

branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins à ce

spectacle, qu'à examiner le sable de la Rivière d'où il soupçonnoit que

les Nègres tiroient la matiére de leurs anneaux. Il en prit plusieurs

poignées, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques

pailletes jaunâtres qui reflétent sur sa main ne lui permettant plus de

méconnoître ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Nègre,

pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du même métail. Ce

Nègre, qui étoit celui dont nous avions reçu des rafraîchissemens,

comprit tout d'un coup sa pensée; & nous faisant descendre au long de la

Rivière l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort

sablonneux, où nous découvrîmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous

faire remarquer. C'étoit un grand nombre de claies fort serrées, qui

formoient différens angles, & qui en donnant passage à l'eau, pouvoient

retenir les petits corps étrangers qu'elle charioit avec elle. Mais

l'idée que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec

ces machines; car il n'étoit pas vraisemblable qu'il pût être arrêté par

des claies, qui toutes serrées qu'elles étoient, ne retenoient pas le

sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner

toutes ces claies, tandis que les Nègres qui étoient avec nous faisoient

de leur côté les mêmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable

d'or, comme nous nous l'étions imaginé, mais quelques petits lingots de

différente forme & de grosseur inégale, dont l'un n'étoit guéres moins

épais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux

pouces. Quoiqu'il ne fût point sans mêlange, nous le reconnûmes si

clairement pour un métail, qui ressembloit à celui des anneaux, que le

Capitaine ne put modérer sa joie. Il me fit observer que la grossiereté

des Nègres leur faisoit sans doute négliger la poudre d'or qu'ils ne

pouvoient convertir à leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils

composoient leurs anneaux, ils méprisoient absolument le reste. Comme il

ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos espérances paroissoient

réduites aux anneaux des Nègres, dont nous étions bien résolus de ne

laisser derrière nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos

Marchandises; à moins que nous ne pûssions nous ménager la liberté de

passer quelque tems dans le Païs, & d'employer notre industrie sur la

Rivière avec plus de soin & de discernement, que les Nègres.

Cependant lorsque nous fûmes retournés à l'Habitation, il nous vint à

l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs

claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce précieux métail, & notre

curiosité du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le

changeoient aussi-tôt en anneaux, & quelle méthode ils avoient pour lui

donner cette forme. Les Gens que nous avions envoyés au Vaisseau en

étoient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonné

d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu'à notre retour, à

repousser les Nègres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais

nous ne pûmes douter que celui qui nous avoit accompagnés ne fût leur

Chef, lorsqu'à son arrivée toute la foule qui environnoit nos Gens se

dissipa. Nous lui offrîmes aussi-tôt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne

voulut prendre qu'après nous avoir vû boire avant lui. Il en fut si

satisfait, quoiqu'il ne l'eût pas bû sans faire quelques grimaces, qu'il

s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se

hâta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il

vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa

Cabane. Notre boeuf salé flatta beaucoup aussi son goût. Il vuida de même

le tonneau, en examinant successivement toutes les pièces, & la

satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il

ressentoit de notre présent. Le Capitaine prit ce moment pour lui

témoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la même

faveur, & ne perdant pas de vûë nos propres intérêts, il s'efforça de

lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux,

que l'eau-de-vie & le boeuf salé ne seroient point épargnés à ceux de qui

nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'éloquence dans ses

signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle désire avec beaucoup

d'ardeur. Le Nègre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre

Cabane qui touchoit à la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits

lingots pour lesquels notre passion étoit si vive. Un mouvement

d'avidité naturelle porta d'abord le Capitaine à remplir ses poches de

ce précieux métail; mais la charge devenant bien-tôt trop pesante, je

lui fis faire attention que si le Nègre ne nous ôtoit pas la permission,

qu'il paroissoit nous accorder, il étoit beaucoup plus simple de

commencer par remplir le tonneau & le baril qui étoient demeurés vuides

dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que

notre Capitaine assûroit le Nègre, par de nouveaux signes, que nous lui

donnerions du Boeuf salé & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis

nos deux tonneaux de ce que je pûs démêler de plus précieux dans le tas.

On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les

Miroirs, une Épée & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas

qu'il offrit au Nègre, parurent à ce Barbare un équivalent fort

supérieur à des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.

La difficulté étoit de transporter avant la nuit une proie si riche,

mais si pesante, jusqu'à la Chaloupe. Cette entreprise nous coûta

beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des

troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres à cet office. Enfin

nous gagnâmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Nègres,

qui n'avoit pas cessé de nous accompagner, nous retournâmes au Vaisseau

avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer à nos

promessess, nous étions résolus d'envoyer le même soir à de si honnêtes

gens, deux tonneaux de Viande salée, & deux barils au lieu d'un, bien

persuadés que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce

fut en effet notre premier soin en arrivant à bord. Nous prîmes aussi le

parti de renvoyer les dix Nègres que nous avions retenus pour otages. Le

Capitaine joignit à son présent une piece de Drap, & quelques ustenciles

plus commodes que précieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne

fissent autant de cas que des Miroirs.

Nous passâmes la nuit dans les plus agréables idées du monde, &

l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous

permit pas de fermer un moment les yeux. À peine vîmes-nous les

premiers rayons du jour, que nous préparant à regagner la terre, nous

faisions déja disposer la Chaloupe, lorsque nous découvrîmes entre la

terre & nous, une prodigieuse quantité de Bateaux qui nous parurent

chargés de Nègres. Quoique la confiance fût établie sur de si bons

fondémens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques

précautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre

que toutes les armes fussent préparées. Nous n'avions que dix mauvaises

pièces de Canon, quoique le Vaisseau fût percé pour trente. Mais nous ne

manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Nègres s'approchant à

mesure que le jour s'éclaircissoit, nous remarquâmes qu'ils étoient tous

armés d'Arcs & Fléches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun

desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut

trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de

favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant été tentés par nos

présens, ils avoient fait réflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se

rendre maîtres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrivée

s'étant répanduë jusqu'à des Habitations plus éloignées, d'autres

Nègres, ou leur Roi même, s'étoient hâtés de descendre la Rivière pour

avoir part au butin.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 1 / 34 段