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[Note du transcripteur: L'orthographie de l'original est conservée.]
VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE
EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE
ET
DE L'AMÉRIQUE:
CONTENANT
L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.
OUVRAGE traduit de l'Anglois.
TOME PREMIER.
À PARIS,
Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.
M.DCC.XLIV.
Avec Approbation & Privilège du Roy.
PRÉFACE.
De qui attendroit-on des Relations de Voyages plus utiles & plus
interessantes que des Anglois? La moitié de leur Nation est sans cesse
en mouvement vers les parties du monde les plus éloignées. L'Angleterre
a presqu'autant de Vaisseaux que de maisons, & l'on peut dire de l'Isle
entière ce que les Historiens de la Chine rapportent de Nankin; qu'une
grande partie d'un Peuple si nombreux, demeure habituellement sur l'eau.
Aussi voit-on paroître à Londres plus de Journaux de Mer, & de Recueils
d'observations, que dans tout autre lieu. Les Anglois joignent à la
facilité de s'instruire par les voies de la Navigation, le désir
d'apprendre, qui vient du goût des sciences & de la culture des beaux
Arts. D'ailleurs ce n'est pas seulement en qualité de Voyageurs, qu'ils
acquièrent la connoissance des Pays éloignés. Ils y possedent des
Régions d'une vaste étendue, dont ils ne négligent pas toujours les
curiosités. Leurs Auteurs prétendent que les terres qui sont occupées
par leur Nation depuis l'extrémité de la Nouvelle Écosse au Nord,
jusqu'à celle de la Nouvelle Georgie au Sud, n'ont pas moins de seize ou
dix-sept cent milles de longueur; sans compter leurs Iles, qui forment
encore un Domaine si considérable, que la Jamaïque & la Barbade
contiennent seules plus de deux cent mille Anglais.
Quoiqu'ils soient bien revenus de l'opinion qu'ils s'étoient formée de
la richesse de tous ces Pays dans les premiers tems de leurs
découvertes, ou de leurs Établissemens, il est certain qu'ils en tirent
de très-grands avantages. Ils ne disent plus comme autrefois:»Les flots
de nos Mers sont d'Ambre-gris;[A] le cours»de nos Rivières, est
presqu'interrompu par l'abondance de l'or; le moindre Minéral que nous
possedons, & que nous daignons à peine recueillir, est le cuivre, car
nos terres le portent si près de la surface, qu'il ne faut que nous
baisser pour en prendre.» C'est un Écrivain serieux, qui s'applaudissoit
ainsi de son bonheur en prose. M. Waller, un des meilleurs Poètes
d'Angleterre, a fait une peinture des Isles _Bermudes_, qui rappelle les
plus délicieuses idées du Paradis terreste.» Qui ne»connoît pas,
dit-il, ces Isles heureuses,[B] où croissent des limons d'une grosseur
énorme; où le fruit des orangers surpasse celui du Jardin des
Hesperides; où les perles, le corail, & l'ambre-gris donnent aux Côtes
une splendeur céleste? Là, le Cèdre superbe, qui éleve sa tête jusqu'aux
cieux, est le bois que les Peuples brûlent dans leurs foyers. La vapeur
qui s'en exhale & qui embaume les viandes qui tournent à leurs broches,
pourrait servir d'encens sur les Autels des Dieux; & les Lambris qu'il
fournir à leurs appartenons, embelliroient les Palais des Rois. Les doux
Palmiers y produisent une nouvelle espece de vin délicieux, & leurs
feuilles, aussi larges que des Boucliers, forment un ombrage charmant,
sous lequel on est tranquillement assis pour boire cette divine liqueur.
Les figues croissent en plein champ, sans culture, telles que Caton les
montroit aux Romains, pour les exciter par la vûe d'un fruit si rare, à
la conquête de Cartharge, qui le voyait naître dans son terroir. Là, les
Rochers les plus stériles ont une sorte de fécondité; car régulièrement,
dans plus d'une saison, leur sommet aride offre un mets voluptueux, dans
les oeufs de plusieurs espèces d'oiseaux, &c.»
[Note A: Our seas flow With ambergrease, our Rivers are almost
choak'd with gold, and the worst minéral we have, which we think not
worth taking up, is copper: for it is so near the surface, that we may
almost stoop and have it, &c. _Pref. of a new Relation._]
[Note B:
/*[4]
Bermudas wall'd with roks, who does not know,
That happy Island, where huge lemons grow,
And orange trees, which golden fruit do bear
That hesperian gardens boast of none so fair.
Where shilling pearls, coral, and many a pound
On the rich shore of ambergrease is found?
The lofty cedar, which to heaven aspires,
The Prince of trees, is fewel for their fires,
The smoack, by which their loaded spit do turn,
For incense might on sacred altars burn,
Their private Roofs an odorous Timber born,
Such as might palaces for kings adorn, &c.
*/
_Waller's battle of summer's Island._]
Ces descriptions pompeuses étoient le langage d'une Nation peu
accoutumée à voir des figues & des oranges, qui croissent en effet
difficilement dans un climat aussi froid que l'Angleterre. Pour l'or, le
corail & l'ambre-gris, s'il s'en est quelquefois trouvé dans les
Colonies Angloises, ce n'est point assez souvent, comme on le verra par
quelques endroits de cette Relation, pour donner droit aux Anglois de
s'en applaudir dans des termes si magnifiques. D'ailleurs, quoiqu'on ne
puisse douter que leurs Plantations ne leur ayent d'abord été fort
avantageuses, elles ont souffert de l'altération sur quantité de points;
ce qui n'empêche pas néanmoins, qu'ils n'en tirent encore beaucoup
d'utilité. Il se trouve là-dessus des détails curieux dans leurs Livres.
M. _Litleton_ Président de la Barbade, & le Chevalier _Dalby Thomas_,
ont écrit avec beaucoup de feu sur cette matiére; & ces explications
présentées au Peuple par des Écrivains si sensés, n'ont pas peu servi à
redoubler l'ardeur de la Nation pour le service des Colonies.
On y voit surtout quel est l'esprit de nos voisins, non-seulement à
l'égard des possessions qu'ils ont dans les Indes, mais par rapport même
à celles d'autrui. Ils poussent la jalousie si loin, qu'un Anglois se
tua, dans le siécle passé, du seul regret qu'il avoit conçu de ce que
les Espagnols & les Portugais sont maîtres de la plus belle & de la
plus riche partie de l'Amérique. Mais cette disposition les portant à ne
rien négliger dans leurs voyages & à publier toutes les remarques qui
peuvent être utiles à leur commerce, il ne se passe guères de semaines
où l'on ne voie paraître à Londres, le récit de quelque nouvelle
Navigation. Les Anglois qui ont fait des voyages remarquables, sont sûrs
de l'immortalité dans leur Patrie; On voit gravés, dans mille endroits
de l'Angleterre, les noms de ceux qui ont fait le tour du monde. En
effet ces illustres Avanturiers, ne méritent pas moins d'être connus,
dans tous les lieux où la hardiesse & l'industrie donnent droit à la
gloire.
Le premier fut le Chevalier François Drake. À peine le Détroit de
_Magellan_ fut-il-décou vert, que cet audacieux Anglois entreprit le
même voyage, pour le pousser beaucoup plus loin. Il s'embarqua au Port
de Plymouth le 15 Novembre 1577. Il arriva au Détroit le 21 d'Août de
l'année suivante; & se voyant dans la Mer du Sud, le 6 de Septembre, il
continua sa navigation au long de la Côte Occidentale de l'Amérique,
jusqu'au 43e degré de latitude du Nord, d'où il tourna par les Indes
Orientales & revint en Europe par le Cap de bonne Espérance. La Mer du
Sud avoit été découverte au travers des terres, par _Baco Nunez de
Balboa_, qui avoit traversé le premier l'Isthme de l'Amérique. Mais Jean
Sebastien Cano, Espagnol, étoit le seul qui eut fait le tour du monde
avant le Chevalier Drake.
En 1586, le Chevalier Thomas _Candish_ forma la même entreprise, & ne
l'exécuta pas moins heureusement. Deux Hollandois, _Olivier Nord_, en
1598, & _Georges Spilbergen_, au commencement du 17e siècle firent
aussi ce dangereux voyage. Mais le Chevalier Jean _Narbroug_, après
avoir passé le Détroit de Magellan dans le cours de l'année 1609, &
s'être avancé au long des Côtes jusqu'au Chili, repassa le Détroit, ce
que personne n'avoit encore fait avant lui: car les périls que les
Prédécesseurs y avoient courus n'avoient pas eu moins de force pour les
empêcher de revenir par la même voie, que Le désir d'achever leur cercle
autour du Globe. Le _Maire_ découvrit plus au Sud, en 1616, un autre
passage, auquel il donna son nom. Mais le Détroit n'en étoit pas moins
dangereux que celui de Magellan. Ce fut en 1681, qu'un Anglois, nommé
_Sharp_, trouva le moyen de repasser de la mer du Sud, dans celle du
Nord, sans avoir apperçu aucune terre. Ayant traversé l'Isthme de
l'Amérique, où il commit quantité de brigandages, il s'embarqua sur la
Côte de la Mer du Sud, pour revenir par les Détroits de Magellan ou de
le Maire; mais le vent s'étant opposé à son passage, il continua de
voguer, & rentra enfin par une Mer ouverte, dans celle du Nord. Le
Capitaine Cooke a fait dans le cours des années 1709, 1710, & 1711, un
voyage autour du monde, dont il a publié la Relation en 1712.
Celle que je donne au Public n'a point un objet si vaste; mais elle
n'est pas moins propre à faire connoître l'ardeur des Anglois pour tous
les objets de fortune & de curiosité. Quoiqu'elle ait été mise en ordre
depuis plusieurs années, sur les Journaux & les Mémoires de l'Auteur,
elle n'est tombée que depuis fort peu de tems entre mes mains. Toutes
les parties en sont si agréables & si interessantes qu'elle m'a paru
digne d'une prompte traduction. La naïveté des détails personels;
l'importance des observations qui regardent le commerce, la politique la
situation des lieux & la connoissance de ce qu'ils renferment de plus
curieux ou de plus utile; en un mot la variété des objets & la multitude
des entreprises y présentent sans cesse de nouvelles scènes. Il y a même
de l'avantage à tirer pour la morale, du caractère de droiture & de
probité qui se soutient constamment dans les deux Négocians, dont on lit
les projets & les expéditions. S'ils étoient conduits par la passion de
s'enrichir, leurs motifs étoient fort differens de ceux de l'avarice; &
l'intérêt qu'on prend au cours de leurs affaires, en fait voir avec joie
le succès.
Les détails qui concernent la nouvelle Georgie, la Baye de Hudson,
divers endroits des Côtes d'Afrique, la Nation des _Muschetos_, &
plusieurs parties des Établissemens Espagnols & Hollandois, contiennent
tant de particularités qui n'ont jamais été publiées, qu'on ne se
plaindra point d'y trouver comme dans la plûpart des nouvelles
Relations, la répétition de ce qu'on a déjà lû sous d'autres titres.
L'aversion que j'ai pour le merveilleux sans vraisemblance, m'a fait
retrancher, à l'article de _Saint Vincent_, de longs récits, dont je
n'ai pas mieux senti l'agrément que l'utilité. Je n'aurois pas même fait
grace à l'Histoire du Dragon, & des Reptiles, si je ne m'étois souvenu
qu'on en trouve des traces dans plusieurs autres Relations. Qui se
persuadera que des hommes aussi grossiers que les Caraïbes, ayent parmi
eux des Magiciens & des Sorciers, lorsque dans les Pays les plus
éclairés de l'Europe, où la corruption du coeur n'a porté que trop
souvent des gens d'esprit à vouloir s'initier dans ces odieux Mistères,
& d'autres du moins à vouloir les approfondir, il ne s'est encore rien
offert qui puisse leur donner le moindre crédit? Les Isles des Caraïbes
ont des Imposteurs, dont les prestiges sont proportionés sans doute à
l'ignorance & à la crédulité de cette Nation. Ce n'est point à la vûë
des Européens, qu'ils ont la hardiesse de les exercer; & je ne me
souviens point en effet d'avoir lû qu'aucun Voyageur Anglois ou
François, ait jamais été témoin de leurs enchantemens. Mais les
Sauvages, qui donnent aveuglement dans toutes sortes de piéges,
paroissent persuadés de toutes ces merveilles dans les recits qu'ils en
font aux Européens: & la persuasion est presque toujours contagieuse.
Quelle apparence aussi, que s'il éxistoit une vallée remplie de pierres
précieuses, dans une Isle, dont l'accès n'est pas refusé aux Étrangers,
le même motif qui a fait traverser les Mer, & découvrir de nouveaux
mondes, au travers de mille dangers, n'eût pas fait surmonter depuis
long-tems, les obstacles qui nous dérobent de si précieux trésors.
On n'a joint à cet Ouvrage, avec la Carte générale, qu'une seule Carte
particuliere qui convient aux principaux événemens, parce qu'il en
auroit fallu trop souvent de particulieres, si l'on avoit entrepris de
suivre nos Voyageurs a la trace. L'Écrivain Anglois laisse entrevoir
dans plus d'une occasion, le motif qui lui a fait supprimer les
hauteurs, lorsqu'il est question de cette riche Côte d'Afrique, qui
devint le fondement de sa fortune. Ce n'est pas la première fois que
l'intérêt ait fait garder le silence aux Négocians sur les voies du
commerce. Mais on peut regarder cette suppression même, si elle est
volontaire, dans un lieu où l'on est porté à la regréter, comme un
caractère de bonne foi pour le reste de l'Ouvrage; puisqu'avec moins de
respect pour la vérité, il auroit été facile de remplir ce vuide par des
suppositions imaginaires.
[Illustration]
VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE
La pauvreté est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour
toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombés de l'état
d'opulence & qui ont pour double motif la misère d'une Épouse & de
plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont
point eu d'autre cause. J'avois reçu de mes Ancêtres un bien
considérable, dont je me vis dépouillé dans l'espace de peu de jours par
les fameuses révolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois marié
depuis quinze ans, âgé d'environ quarante, & chargé d'une nombreuse
famille. Le désespoir m'auroit fait prendre quelque résolution funeste à
ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui étoient sortis
de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui
me restoit encore à tenter.
On conçoit qu'étant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui
avoient accumulé des richesses sur leur propre fond. Il falloit
commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois à mettre
dans mon entreprise que de la probité & de l'industrie, deux qualités
par lesquelles je m'étois fait connoître assez heureusement. Après avoir
fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste
de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques
espérances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes
desseins à Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit
deux Comptoirs également accrédités, l'un dans nos Colonies d'Amérique,
& l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, &
quoique je n'eusse point de liaisons fort étroites avec lui, j'étois
sûr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit
avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reçut honnêtement
mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma
disgrâce, mais l'état présent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa
curiosité, ou l'intérêt qu'il prit tout d'un coup à ma fortune, l'amena
chez moi dès le lendemain, & la vûe de ma femme & de mes enfans, dont la
tristesse rendoit assez témoignage au malheur de notre condition, acheva
d'échauffer son zéle en ma faveur.
Après avoir laissé passer quelques jours sans me communiquer ses
desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale
avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes,
que je pouvois être, si je voulois confier mes espérances à la Mer.
J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup;
car dans mes premières vûes, je n'avois pensé qu'à obtenir quelque
emploi plus borné dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conçus qu'avec
l'autorité & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un
profit considérable des marchandises que je voulois acquérir du prix de
mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres à cette
commission. M. Sprat m'apprit lui-même tout ce que je devois espérer
d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes préparatifs, il
supposa trop généreusement que je me reposerois sur lui dans mon
absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle étoit
composée de trois garçons & de deux filles. Mon aîné avoit quatorze ans,
la première de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus
d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.
Mes vûes n'étoient pas encore bien éclaircies sur la manière dont je
devois pourvoir à leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pensé que
l'aîné de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'étois pas sans
espérance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune
fort médiocre, consentiroit à se charger de sa fille & de nos quatre
autres enfans; ce fut la réponse que je fis aux propositions de M.
Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il
me représenta que cette disposition de ma famille feroit trop connoître
au Public la ruine de mes affaires; qu'à la veille de les rétablir, il
falloit soutenir les apparences jusqu'à mon retour; que remettant ses
intérêts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher à
lui, & que la dépense d'une année d'entretien dont il vouloit se charger
pour ma maison, seroit bien compensée par la fatigue & les peines
ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne
voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honnêtes,
ausquelles l'intérêt pouvoit avoir autant de part que l'amitié; mais ma
femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres
observations qu'elle se hâta de me communiquer. M. Sprat n'étoit pas
venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mérite de ma fille aînée, ses
sentimens n'avoient pû se dérober aux yeux d'une mere, & l'affectation
même qu'il avoit apportée à les déguiser, sembloit les rendre suspects.
Ce récit ne me causa point toute l'inquiétude que je voyois à ma femme:
Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize
ans, qui ne s'éloigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il
n'étoit point marié, & ma naissance étant supérieure à la sienne, je
pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois
lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'inégalité de la
fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balança plus à s'ouvrir
tout-à-fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagné le coeur de M.
Sprat, le Commis de ce Négociant, pour qui son Maître avoit une
confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour
elle-même; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis
moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce
qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tôt que je serois éloigné. Malgré
le triste état de mes affaires, l'intérêt n'étoit pas capable de me
faire oublier l'amour & l'honneur. J'éprouvai même à l'instant toute la
force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite
de ma femme n'avoit jamais été propre à me la faire sentir. Je parle de
la jalousie, qui fut assez violente dès le premier moment, pour me faire
renoncer à toutes les espérances que j'avois conçues de M. Sprat.
Cependant après quelques réfléxions sur son projet, je me persuadai que
devant beaucoup moins de reconnoissance à un homme qui se proposoit de
séduire ma femme & ma fille, il m'étoit permis d'employer quelque
honnête artifice pour assurer tout à la fois ma fortune, & l'honneur de
ma famille. Je revins à l'idée que j'avois eue de me procurer un office
de Comptoir, sans renoncer à celui de Supercargoes; & pensant ainsi à
m'établir dans les Indes, je résolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec
ma femme & mes enfans. Il falloit déguiser ce dessein à M. Sprat;
j'évitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accepté ses
premières offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder
quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrêter par des
objections, il se prêra si facilement à mes désirs, que je demeurai
plus persuadé que jamais de ses vûes sur ma fille, & de l'avantage qu'il
espéroit tirer de mon éloignement.
Dans cette situation je me hâtai de vendre mes meubles, & j'en convertis
le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfévrie. Quelques Diamans de
ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la
valeur de mes meubles étoit médiocre, je fus obligé de laisser toute
meublée, jusqu'à mon départ, la Salle où j'étois accoutumé de recevoir
M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupçon de mon projet,
je convins avec ma femme, que suivant les résolutions que nous prîmes
ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers
momens. Le jour étant arrivé pour mettre à la voile, je pris congé
d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la présence de M. Sprat &
de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu'à Gravesend; mais dès
la nuit suivante ma femme s'étant délivrée heureusement de tous les
embarras dont elle restoit chargée, partit avec mes enfans pour me
venir joindre à Sandwich, où je devois relâcher. Son voyage & le mien se
firent avec tant de bonheur, que je la reçus à bord le troisiéme jour,
avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.
Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes
d'Équipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en
Étoffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de
l'arrivée de ma famille; je l'avois si peu prévenu, que manquant de
plusieurs commodités nécessaires, nous fumes obligés de passer un jour
entier à Sandwich, pour nous les procurer. Nos intérêts étant liés par
des espérances communes de profit, je ne balançai point à lui
communiquer l'état de mes affaires, & les raisons mystérieuses de ma
conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amitié & ses services.
Les premières occupations de sa vie n'avoient pas été des affaires de
Commerce; il s'étoit ruiné comme moi, mais par le désordre de sa
conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il étoit parvenu à
commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort
heureusement. La confiance des Marchands à sa bonne fortune, alloit
jusqu'à se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit à se
l'attacher par les plus grandes récompenses. Notre amitié n'ayant fait
qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne
fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit à me faire
estimer d'autant plus le fond de son caractère, qu'il ne s'étoit perdu
que par des excès de générosité & de bonne foi.
Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps
d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour
les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée
de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous
sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient
marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau
de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas
différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14
d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers
Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle
étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau.
Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de
petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là
quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, &
vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de
bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le
Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que
nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous
vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze
mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous
les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais
quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils
jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi;
enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux
nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans
l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent
hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de
quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui
leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi
leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des
souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient
aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de
craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers
mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à
leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les
entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer,
que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.
Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous
avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems
plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables
collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui
s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes
15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous
prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à
terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du
bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première
colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y
trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante
de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du
cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui
n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les
premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient
Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.
Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit
personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous
faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur
hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une
autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques
mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour
doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où
nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap
vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses
de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui
affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems
étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un
Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le
Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour,
plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les
conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous
prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du
Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement
que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre
Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres
avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce
avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de
leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence
avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de
nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre
personne à notre secret.
Quoique nous ne pussions tirer aucun éclaircissement des Nègres, qui
nous avoient abordés, nos propres observations nous firent juger que
cette Côte étoit fort peuplée. Outre beaucoup de fumée que nous
appercevions du côté de la terre, nous crumes découvrir quantité de
Nègres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit
prendre au Capitaine une idée favorable de leur Nation. D'ailleurs il
falloit risquer quelque chose avec de si grandes espérances. Il me
déclara d'un air ferme que sa résolution étoit de se mettre dans la
Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me
demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret
que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit naître d'abord
quelques objections; mais considérant aussi que le Ciel m'offroit
peut-être une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une
condition à notre entreprise: ce fut d'arrêter dix des onze Nègres qui
étoient montés dans notre Bord, après les avoir traités assez
civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'étoit pas de
leur nuire, & d'emmener avec nous l'onziéme, qui ne manqueroit pas de
rendre témoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pensée étoit
de nous précautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; &
le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me
paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de
précautions. Ayant fait goûter cet avis au Capitaine, nous offrîmes des
rafraîchissements aux Nègres, nous leur fimes divers présens que nous
accompagnâmes de beaucoup de caresses, & tâchant de leur faire
comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissâmes dans notre
Bord après avoir donné ordre à nos Gens de ne pas se relâcher de leurs
civilités. Celui que nous fîmes descendre avec nous dans la Chaloupe
avoit le visage peint de rouge, & la tête entourée de plumes, ce qui
nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il
marqua si peu de résistance à nous suivre & à laisser derriere lui ses
Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pénétré nos sentimens, nous
ne fîmes aucune difficulté de suivre la route qu'il nous marqua pour
gagner le rivage. À mesure que nous avancions, le nombre des Nègres nous
paroissoit augmenter sur la Côte, et commençant à les appercevoir
distinctement, nous jugeâmes que c'étoit l'admiration qui les attiroit
pour nous voir arriver. Le Capitaine s'étoit muni de plusieurs petits
Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de
Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Nègre qui
nous accompagnoit. Il lui avoit déja donné un Miroir, qui lui avoit paru
un présent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se
regarder.
Nos armes étoient nos Épées, des Fusils & des Haches, que nous avions
cru devoir porter particulierement à toutes sortes de hazards. Nous
étions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage,
qui étoit bordé d'une foule de Nègres, nous étendîmes les mains en signe
de paix & d'amitié. Mais notre Guide nous épargna l'embarras de nous
expliquer davantage. Ayant sauté à terre aussi-tôt, ou plûtôt s'étant
élevé dans l'eau qu'il avoit encore jusqu'à la ceinture, il dût faire en
peu de mots un récit bien favorable à tous ceux qu'il rencontra,
puisqu'il s'éleva des cris & des témoignages de joie qui ne purent nous
paroître équivoques. Nous fûmes reçûs effectivement comme des Anges du
Ciel. Plusieurs Nègres, qui paroissoient distingués entre leurs
Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider à descendre de la
Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine à notre
tête, ils conçûrent que c'étoit lui qu'ils devoient regarder comme notre
Chef.
Ils nous conduisirent jusqu'à leur Habitation, qui n'étoit qu'à un demi
mille du rivage. Quoique les témoignages de leur amitié ne se
démentissent point sur la route, leur curiosité nous étoit souvent
incommode. Ils vouloient voir nos Épées & nos Fusils. Ils examinoient la
figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en
eussent admiré la couleur. Le Capitaine ayant refusé de leur abandonner
son Fusil & son Épée, nous suivîmes son exemple; ce qui n'empêchoit
point qu'ils ne portassent continuellement la main à nos armes, pour y
fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivâmes à leur
Bourgade, qui n'étoit qu'un misérable assemblage de Cabanes sans ordre,
& la plûpart composées de terre & de branches d'arbres. Nous crûmes
entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation
nombreuse & mieux bâtie, où leur Roi faisoit apparemment sa résidence.
Le Païs n'étant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme
celui dont nous avions approché trois jours auparavant, il étoit si sec
& si stérile, qu'à peine avions-nous apperçû quelques arbres, & quelques
traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.
Toute la Nation, hommes & femmes, étoit nuë jusqu'à la ceinture, &
n'étoit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le
poil avoit été coupé ou brûlé. La plûpart portoient des anneaux aux
oreilles, & l'avidité du Capitaine augmentant à cette vûë, il avoit déjà
fait entendre à quelques Nègres, que pour leurs anneaux il donneroit
volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi
quelques-uns, & se persuadant, plus il les considéroit, que c'étoit
véritablement de l'or, il m'avertissoit à voix basse que nous touchions
au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer à cette prévention.
Cependant mes yeux ne me rendoient pas le même témoignage que les siens,
& la couleur du métail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus foncé
que l'or, me laissoit des soupçons. J'essayai même de plier quelques
anneaux, & la facilité avec laquelle ils cédérent à des efforts assez
médiocres, augmenta mon incrédulité. Un Chef des Nègres, qui étoit, sans
doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa
Cabanne, on nous y offrit des Viandes cruës, avec une Liqueur dont nous
ne pûmes boire après en avoir goûté. Mais nous mangeâmes volontiers
d'une espéce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en
avoit à peu près le goût & la couleur. Notre confiance augmentant pour
des Hôtes si doux & si caressans, nous ne fîmes plus difficulté de
laisser manier nos armes à celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il
ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il
prenoit à considérer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en
concevoit l'utilité, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta
avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au présent,
nous y joignîmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.
Les Nègres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient.
Nous fûmes agréablement surpris à la fin du repas, de nous en voir
offrir deux ou trois poignées, que le Chef tira lui-même d'un trou
pratiqué dans le mur. Nous ne nous fîmes pas presser pour les recevoir,
& le Capitaine charmé de cette galanterie, résolut aussi-tôt d'en
marquer sa reconnoissance avec éclat. Il avoit observé sur le Vaisseau
que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Nègres, que l'Eau-de-vie qu'on
leur avoit fait boire, & quelques pièces de Boeuf salé qu'on leur avoit
abandonnées sans préparation. Il fit partir deux de nos Gens,
accompagnés du Nègre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du
Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande salée. Il
recommanda qu'on y joignît du Biscuit pour notre propre usage; & le
Nègre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il
alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir à
boire, ne manqua point de répandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi
jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent
beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre étoit donné de
n'y recevoir que lui, & n'ayant point douté que les plus curieux ne se
missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine
avoit ordonné aussi que sans employer aucune violence, on leur permît
seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre
de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.
Pendant ce tems-là, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la
qualité du Métail, que nous étions résolus d'emporter malgré mes doutes,
mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantité qu'il
nous seroit possible. Nous aurions souhaité de pouvoir découvrir d'où
les Nègres le tiroient, & nous balançâmes dans cette pensée si nous ne
devions pas pénétrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre
lieu où nous avions crû comprendre que résidoit leur Chef. Mais quelle
apparence de nous éloigner du Vaisseau, & de porter la confiance à ce
point pour des Barbares? Nous traversâmes néanmoins l'Habitation, pour
en observer les environs, du côté opposé à la Mer. Nous n'y trouvâmes
que des champs stériles, à la réserve de quelques langues de terre qui
paroissoient cultivées dans les fonds, & qui servoient de pâturage à
différentes sortes d'animaux. Nous en découvrîmes de beaucoup plus
étenduës à mesure que nous avancions; & la seule curiosité nous y auroit
conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles
produisoient, si nous n'avions été frappés tout d'un coup par la vûë
d'une grande Rivière, dont nous n'avions encore apperçû ni le lit, ni
l'embouchure. Nous tournâmes aussi-tôt de ce côté-là, & quelques petites
collines, qui nous avoient jusqu'àlors dérobé la perspective,
s'abaissant bien-tôt devant nous, nos regards eurent une carriere sans
fin pour s'étendre. Nous vîmes dans l'éloignement, non-seulement de
vastes Forêts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres
couvertes de de verdure. La vûë se perdoit à remonter la Rivière, &
quantité de Bateaux qui la descendoient ou qui étoient attachés au long
des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque
relation de commerce entre les Habitans du Païs. Ayant gagné le bord de
l'eau, nous y trouvâmes deux Barques chargées d'onze ou douze Nègres qui
étoient armés d'arcs & de fléches. Ils s'occupoient à mettre à terre
deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tués à coup de Fléches, &
quantité d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils
revenoient de la chasse, & que la Rivière leur servoit ainsi à rapporter
leur proie des Forêts. Sa largeur étoit au moins d'un demi mille. Entre
plusieurs autres Bateaux que nous vîmes passer, nous remarquâmes que les
uns étoient chargés aussi d'animaux tués, & d'autres de bois & de
branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins à ce
spectacle, qu'à examiner le sable de la Rivière d'où il soupçonnoit que
les Nègres tiroient la matiére de leurs anneaux. Il en prit plusieurs
poignées, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques
pailletes jaunâtres qui reflétent sur sa main ne lui permettant plus de
méconnoître ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Nègre,
pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du même métail. Ce
Nègre, qui étoit celui dont nous avions reçu des rafraîchissemens,
comprit tout d'un coup sa pensée; & nous faisant descendre au long de la
Rivière l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort
sablonneux, où nous découvrîmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous
faire remarquer. C'étoit un grand nombre de claies fort serrées, qui
formoient différens angles, & qui en donnant passage à l'eau, pouvoient
retenir les petits corps étrangers qu'elle charioit avec elle. Mais
l'idée que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec
ces machines; car il n'étoit pas vraisemblable qu'il pût être arrêté par
des claies, qui toutes serrées qu'elles étoient, ne retenoient pas le
sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner
toutes ces claies, tandis que les Nègres qui étoient avec nous faisoient
de leur côté les mêmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable
d'or, comme nous nous l'étions imaginé, mais quelques petits lingots de
différente forme & de grosseur inégale, dont l'un n'étoit guéres moins
épais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux
pouces. Quoiqu'il ne fût point sans mêlange, nous le reconnûmes si
clairement pour un métail, qui ressembloit à celui des anneaux, que le
Capitaine ne put modérer sa joie. Il me fit observer que la grossiereté
des Nègres leur faisoit sans doute négliger la poudre d'or qu'ils ne
pouvoient convertir à leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils
composoient leurs anneaux, ils méprisoient absolument le reste. Comme il
ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos espérances paroissoient
réduites aux anneaux des Nègres, dont nous étions bien résolus de ne
laisser derrière nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos
Marchandises; à moins que nous ne pûssions nous ménager la liberté de
passer quelque tems dans le Païs, & d'employer notre industrie sur la
Rivière avec plus de soin & de discernement, que les Nègres.
Cependant lorsque nous fûmes retournés à l'Habitation, il nous vint à
l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs
claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce précieux métail, & notre
curiosité du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le
changeoient aussi-tôt en anneaux, & quelle méthode ils avoient pour lui
donner cette forme. Les Gens que nous avions envoyés au Vaisseau en
étoient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonné
d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu'à notre retour, à
repousser les Nègres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais
nous ne pûmes douter que celui qui nous avoit accompagnés ne fût leur
Chef, lorsqu'à son arrivée toute la foule qui environnoit nos Gens se
dissipa. Nous lui offrîmes aussi-tôt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne
voulut prendre qu'après nous avoir vû boire avant lui. Il en fut si
satisfait, quoiqu'il ne l'eût pas bû sans faire quelques grimaces, qu'il
s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se
hâta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il
vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa
Cabane. Notre boeuf salé flatta beaucoup aussi son goût. Il vuida de même
le tonneau, en examinant successivement toutes les pièces, & la
satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il
ressentoit de notre présent. Le Capitaine prit ce moment pour lui
témoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la même
faveur, & ne perdant pas de vûë nos propres intérêts, il s'efforça de
lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux,
que l'eau-de-vie & le boeuf salé ne seroient point épargnés à ceux de qui
nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'éloquence dans ses
signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle désire avec beaucoup
d'ardeur. Le Nègre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre
Cabane qui touchoit à la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits
lingots pour lesquels notre passion étoit si vive. Un mouvement
d'avidité naturelle porta d'abord le Capitaine à remplir ses poches de
ce précieux métail; mais la charge devenant bien-tôt trop pesante, je
lui fis faire attention que si le Nègre ne nous ôtoit pas la permission,
qu'il paroissoit nous accorder, il étoit beaucoup plus simple de
commencer par remplir le tonneau & le baril qui étoient demeurés vuides
dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que
notre Capitaine assûroit le Nègre, par de nouveaux signes, que nous lui
donnerions du Boeuf salé & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis
nos deux tonneaux de ce que je pûs démêler de plus précieux dans le tas.
On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les
Miroirs, une Épée & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas
qu'il offrit au Nègre, parurent à ce Barbare un équivalent fort
supérieur à des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.
La difficulté étoit de transporter avant la nuit une proie si riche,
mais si pesante, jusqu'à la Chaloupe. Cette entreprise nous coûta
beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des
troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres à cet office. Enfin
nous gagnâmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Nègres,
qui n'avoit pas cessé de nous accompagner, nous retournâmes au Vaisseau
avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer à nos
promessess, nous étions résolus d'envoyer le même soir à de si honnêtes
gens, deux tonneaux de Viande salée, & deux barils au lieu d'un, bien
persuadés que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce
fut en effet notre premier soin en arrivant à bord. Nous prîmes aussi le
parti de renvoyer les dix Nègres que nous avions retenus pour otages. Le
Capitaine joignit à son présent une piece de Drap, & quelques ustenciles
plus commodes que précieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne
fissent autant de cas que des Miroirs.
Nous passâmes la nuit dans les plus agréables idées du monde, &
l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous
permit pas de fermer un moment les yeux. À peine vîmes-nous les
premiers rayons du jour, que nous préparant à regagner la terre, nous
faisions déja disposer la Chaloupe, lorsque nous découvrîmes entre la
terre & nous, une prodigieuse quantité de Bateaux qui nous parurent
chargés de Nègres. Quoique la confiance fût établie sur de si bons
fondémens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques
précautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre
que toutes les armes fussent préparées. Nous n'avions que dix mauvaises
pièces de Canon, quoique le Vaisseau fût percé pour trente. Mais nous ne
manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Nègres s'approchant à
mesure que le jour s'éclaircissoit, nous remarquâmes qu'ils étoient tous
armés d'Arcs & Fléches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun
desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut
trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de
favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant été tentés par nos
présens, ils avoient fait réflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se
rendre maîtres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrivée
s'étant répanduë jusqu'à des Habitations plus éloignées, d'autres
Nègres, ou leur Roi même, s'étoient hâtés de descendre la Rivière pour
avoir part au butin.