que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra
toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds
le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de
leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur
matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance,
de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères
et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il
aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence
des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui
apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme,
appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte;
mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la
beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu,
de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne
de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du
visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un
agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les
corps un port et situation de très belle grâce!.... (CHAP.
XVII.)
»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la
béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye
en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux
fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix.
Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens
en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix
qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de
toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est
Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il
y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs;
de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins
et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les
Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font
le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font
le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour
chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (_le ton_)
à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette
céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses,
il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe,
des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte
d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos
oreilles....[190].
[Note 190: Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage
du P. Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé EMPYREOLOGIA,
1652, _2 vol. in-fol._, dans lequel ce docteur de Salamanque
prétend résoudre toutes les questions qu'un philosophe chrétien
peut élever sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle _le Ciel
empyrée_. Il étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira
dans ce lieu de délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de
la musique qui s'exécutera avec des instruments matériels pareils à
ceux dont on fait usage sur la terre.]
»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée
à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des
justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il
est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et
fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques;
et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment
encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ.
Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel
empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle....
Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux
qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins
d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc!
(CHAP. XIX.)
»De la béatitude du goust et de l'attouchement.--Deux belles opérations
exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs,
l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à
la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin
d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en
action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la
friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de
viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera
une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue,
touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement
d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette
humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que
l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si
l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura
tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes.
»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et
délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct
Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et
saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de
nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte
Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme,
qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu
qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et
baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (CHAP.
XX[191].)
[Note 191: Ces plaisirs des cinq sens dont vient de parler
l'auteur, ont quelque analogie avec ceux que le P. Henriquez, jésuite
espagnol, aurait consignés dans son _Traité des occupations des
Saints dans le Ciel_, ouvrage qui a paru en 1631, et qui a été
approuvé par le P. Fr. de Prado, provincial de Castille à Salamanque.
Voici un passage extrait du livre d'Henriquez, tel qu'on le trouve
rapporté dans plusieurs ouvrages, et sur lequel je dirai mon opinion
après la citation: l'auteur spécifie les joies du Paradis et assure
positivement «qu'il y aura un souverain plaisir à embrasser les corps
des Bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres;
qu'il y aura à cet effet des bains très-agréables où ils nageront comme
des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement que les calandres
et les rossignols; que les anges s'habilleront en femmes et qu'ils
apparoîtront aux Saints en beaux vêtemens, les cheveux frisés, les
jupes en vertugadins et du linge le plus fin; que les hommes et les
femmes se réjouiront avec des mascarades, des festins et des ballets;
que les femmes chanteront plus agréablement que les hommes, afin que le
plaisir soit plus grand; qu'elles se pareront avec des rubans et des
coiffures, comme en cette vie, ainsi que leurs petits mignons d'enfans;
tout cela aura lieu avec un grand plaisir.....»
Il est présumable que ce tableau, assez singulier, est chargé et
dénaturé, en haine des jésuites. Le premier ouvrage où on l'a consigné
est la _Morale pratique des Jésuites_, 1669-1695, 8 vol. in-12,
tom. I, pp. 273-274. Les deux premiers volumes de ce recueil sont de
Séb. Jos. Ducambout de Pontchâteau, et les six derniers d'Antoine
Arnauld, bons amis des jésuites, comme on sait. Le même extrait est
dans le _Dictionnaire_ de Bayle, tom. III, p. 732. On le trouve
encore dans les _Annales des Jésuites_, Paris (Butard), 1764-1771,
_5 vol. in-4º_, fig. Voy. tom. III, p. 586. Ce volumineux
recueil, qui n'est point terminé, est de l'abbé Emmanuel Robert de
Philibert, dont le vrai nom est Jean-Ant. Gasaignes, mort à Paris en
1802. Il pensait comme les Pasquier, les Ducambout, les Arnauld, les La
Chalotais, etc., sur la Société de Jésus. Enfin le passage en question
se retrouve encore dans l'_Histoire de François_ Ier, par
Gaillard, Paris, 1819, _5 vol. in-8º_. Voy. tom. IV, p. 108.]
»De l'emplacement et des sièges des Bienheureux dans le ciel.--Celuy
qui avec une harmonie admirable a ordonné les mouvemens des cieux et
des estoilles, et qui a donné le nom à chacune d'icelles, celui-là
a dressé et agencé l'innombrable exercite et troupe des Bienheureux
avec un très bel ordre, donnant à un chacun le lieu, le siège et la
gloire selon le mérite de ses œuvres.... Ainsi, comme disent sainct
Bonaventure et sainct Vincent de l'Ordre des prescheurs, Jésus-Christ,
ensemble avec le Père et le Sainct Esprit sont pardessus tous les
Bienheureux et dessus tous les ordres des anges, quant au lieu et à la
dignité. Après luy est exaltée la sacrée vierge Marie pardessus tous
les ordres et hiérarchies des anges, desquels il y en a neuf chœurs.
»Au premier chœur sont les séraphins avec lesquels sont logés tous ceux
qui auront esté remplis de charité et ornés de toute perfection en leur
vie, comme furent les apostres, les martyrs et autres semblables.
»Au second chœur sont les chérubins avec lesquels sont logés les bons
saincts docteurs et prédicateurs.
»Au troisiesme sont les throsnes avec lesquels seront ceux qui auront
méprisé le monde et toutes ses vanités, comme les saincts religieux.
»Au quatriesme chœur sont les dominations, parmi lesquelles sont tous
les saincts prélats de l'Eglise.
«Au cinquiesme, sont les principautés avec lesquelles règnent
les saincts Princes qui, ayant la crainte et honneur de Dieu, ont
sainctement régi et gouverné leurs estats.
»Au sixiesme chœur sont les puissances, parmy lesquelles sont les
sainctes vierges qui auront vaincu le monde, le diable et la chair.
»Au septiesme sont les vertus, entre lesquelles sont les saincts
confesseurs en faveur desquels Dieu a promis signes et miracles.
»Au huictiesme chœur sont colloquez les glorieux archanges avec
lesquels logent les bienheureuses vefves, avec les saincts dévots et
pieux qui auront esté soigneux gardiens et vrays observateurs des
œuvres de miséricorde.
»Au nefviesme et dernier chœur sont les saincts anges, parmi lesquels
sont logez ceux qui auront vescu sainctement en leur mariage.
»Et au-dessous de cet ordre seront les petits enfans qui auront esté
baptisez, lesquels, sans aucun propre mérite, auront été sauvez.......
(CHAP. XXI.)
»Il y a aussi des ordres de Bienheureux ornés de distinctions et
décorations: ce sont les martyrs, les docteurs et les vierges. Les
martyrs, pour avoir versé leur sang, sont décorez d'une escharpe et
guirlande rouge et dorée.
»Les docteurs et simples prestres, pour avoir terrassé le diable,
sont ornez d'une guirlande verte, et brillent dans le ciel comme une
estoille.
»Les vierges, hommes et femmes, qui ont gardé virginité, sans
corruption volontaire de leur corps, sont ornez d'une guirlande
blanche; et faut noter qu'avoir eu volonté de rompre sa virginité,
ne fait pas perdre l'auréole ou décoration. Celle aussi qui auroit
esté violée, combien qu'elle eust conçu, ne perd point l'auréole....»
(CHAP. XXII.)
Ici l'auteur parle à son ame du chemin qui conduit en paradis.
«Mon ame, ne serois-tu pas insensée, folle et hébêtée, si tu
n'abandonnois la terre et ne quittois le monde, tous ses délices et
vanitez pour rechercher le ciel; et si tu ne prenois la poste depuis la
terre jusques au ciel pour aller converser bientost avec les anges.
»Mais pour y parvenir, faut d'abord chevaucher sur terre parmi les
hautes montaignes des contemplations, les gayes collines des conseils
divins, les basses vallées de l'humilité, les rases et spacieuses
campaignes des saincts commandemens, par les sombres et espais bois des
tentations; passer à gué les coulantes rivières de prospérité, et les
torrens impétueux des adversitez. Ce sont là les voyes par lesquelles
il te convient chevaucher jusques à la mort, si tu veux t'acheminer
vers le ciel.
»Quand tu seras arrivée au dernier passage de la vie, démontant
(c'est-à-dire descendant) de cheval, tu mettras pied à terre, et là
tu laisseras reposer ton corps jusqu'au grand jour du jugement; et
toi, mon ame, en un clin d'œil, tu monteras par l'élément de l'air, tu
passeras par celui du feu, tu arriveras au ciel de la Lune; de là à
celui de Mercure; tu pénétreras celui de Vénus; tu courras par celui du
Soleil; tu sauteras à celui de Mars; tu passeras en après par celui
de Jupiter; de là tu t'achemineras au ciel de Saturne; tu arriveras
au firmament; tu pénétreras le premier mobile; de là tu départiras et
entreras au ciel cristallin; tu te souleveras encore plus haut et iras
si haut que plus haut ne se peut aller; et lors tu arriveras au ciel
empyrée qui est le paradis... (CHAP. XXVI.)
»Et estant arrivée là, tu trouveras les portes de cette cité ouvertes;
et les citoyens qui t'ont vu de loing te recevront avec une joye
indicible, s'approchant de toy, tressaillant tous de plaisir à ton
heureuse arrivée. Les anges viendront à ta rencontre pour t'introduire
avec une singulière pompe et magnificence admirable, devant la majesté
de Dieu.... Tu entreras dans la salle royale, et là tu verras le
Roy assis sur un haut et très éminent throsne. Tu le salueras, luy
feras la révérence, et lorsqu'il te verra proche, il descendra de
son throsne et viendra à toi, te recognoissant pour son cher fils
adoptif, t'embrassera, et te donnera le baiser de paix au front; tu lui
offriras des présens riches et odoriférans de tes bonnes œuvres que tu
luy apporteras du désert de ce monde; alors Dieu s'unira à toy et tu
t'uniras à luy....
»Ensuite il te fera voir tout ce beau palais sien du Paradis; il te
fera participer de ses viandes très délicates et boissons très douces.
Tu verras avec quelle promptitude les anges le servent; tu verras les
richesses de sa maison; tu verras la façon de faire de ses courtisans,
la félicité de ses saincts, le soleil de son essence et tout le reste
de ses merveilles.
»Alors toute ravie d'admiration, après un million d'extases, confessant
haut et clair qu'il n'y a rien de pareil sous les deux pôles, tu diras
à ce grand Roy: Quelle sapience ynouie est la tienne! Quelle cité est
celle-ci! Quel beau et superbe palais! Quelles viandes délicieuses et
quels vins précieux sont ceux que je gouste en ces tiens banquets!
Quelle douce harmonie est celle que j'entends de tant de musiciens à
neuf chœurs! O grand Roy, de combien surpasses-tu la renommée éparse de
toy et de ton royaume sur la terre...! (CHAP. XXVII.)
»Que plustost je perde tout que de perdre un tel Paradis, lieu si beau,
lieu situé au premier et plus haut bout du monde, et par conséquent
le plus noble et le plus excellent de tous les lieux qui sont en la
nature, lieu que vous avez choisi, mon doux Dieu, pour vostre palais,
pour la cour de vos anges et pour la retraicte de nos ames, vos chères
espouses. Fy donc du monde et de ses vanitez; adieu à toutes ses
bombances; vive un seul Paradis! vive un séjour si heureux! vive à
jamais la mémoire d'une demeure tant féconde en voluptez et en délices!
vive, en un mot, le lieu de la béatitude éternelle, à laquelle nous
conduise enfin le Père, le Fils et le benoist Sainct-Esprit! _Ainsi
soit-il!_»
FIN.
Plusieurs articles ayant été omis par mégarde dans le cours de
l'impression de ce volume, nous allons tâcher de rétablir dans les
ADDITIONS suivantes ceux qui nous paraissent avoir le plus de
droit à reprendre leur place aux pages indiquées.
ADDITIONS.
I. _Page 49._ Dans l'adresse que des tribus sauvages, voisines du
Canada, présentent au gouverneur-général de ce pays, les chefs disent:
«Le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous
avons renoncé à nos vices et nous sommes bons chrétiens.»
Après ce mot «chrétiens» _ligne 19_, il devait y avoir un signe de
renvoi[192] à une note qui a été omise; nous la rétablissons ici, elle
est ainsi conçue:
[Note 192: Il serait bien à désirer qu'ils fussent tous bons
chrétiens; mais combien il en existe encore dont l'instruction
religieuse est singulièrement arriérée même pour la connaissance des
faits qui sont la base de la foi chrétienne. On rapportait dernièrement
qu'un Indien de distinction voulant définir Jésus-Christ, disait que:
«c'était un Français que les Anglais avaient crucifié à Londres, que
sa mère était Française, et que Ponce-Pilate avait été lieutenant
au service de la Grande-Bretagne.» Si ce fait est vrai, quelle idée
doit-on avoir des notions du Christianisme répandues parmi ces tribus
du nord de l'Amérique? (MAG. PITT., janv. 1840, p. 19.)]
* * * * *
II. _Page 216_, où il est question des recommandations de Henri
IV pour que l'on fouette souvent le petit dauphin son fils, la ligne
19 finit par ces mots: «Mais ce qu'il y a de certain....» Au lieu de
continuer les trois lignes qui suivent ces mots dans cette page, et qui
finissent cet article, supprimez ces trois lignes, et remplacez-les par
ces détails que nous ajoutons ici:
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi lui-même et ensuite
la Reine ont plusieurs fois gratifié monseigneur le Dauphin de ladite
correction. Voici ce qu'on lit dans les _Mémoires de Tallemant des
Réaux_, seconde édition; _Paris_, 1840, _10 vol. in-16_.
VOY. tom. I, p. 83:
«La feue Reine mère, dit-il, ne vivait pas trop bien avec le Roi, elle
le chicanait sur toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à
M. le Dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» J'ai ouï
dire, reprend Tallemant, qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux
fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme,
que pour le contenter il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de
pistolet sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir
écrasé la tête à un moineau; et comme la Reine grondait, le Roi lui
dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
n'y suis plus....»
Cependant la Reine revint de son éloignement pour l'humiliante punition
des verges. Nous citerons le témoignage de Malherbe qui écrivait à son
ami Peiresc, le 11 janvier 1810:
«Vendredi dernier (c'était le 9), M. le Dauphin jouait aux échecs avec
La Luzerne qui est un de ses enfans d'honneur; La Luzerne lui donna
échec et mat; le Dauphin en fut si fort piqué qu'il lui jeta les échecs
à la tête. La Reine le sut et le fit fouetter par M. de Souvray, à qui
elle recommanda de le nourrir à être plus gracieux.»
Voici d'autres exemples tirés du _Journal de l'Estoile_, qui
prouvent qu'après la malheureuse catastrophe du 10 mai 1610, la Reine
a encore fait infliger au petit nouveau roi, la correction tant
recommandée par son père à Mme de Monglat. L'Estoile, sous la date
du 29 mai 1610, s'exprime ainsi:
«Nostre nouveau roi fut fouetté....
A reprendre au commencement de la _page 217_, et à continuer.
* * * * *
III. A la _page 220_, entre la ligne 8 et le nº XII,
devait être placée une lettre assez singulière relative à l'émeute de
Dijon, des 28 février et 1er mars 1630, et qui est connue sous le
nom du _Lanturelu_. Cette émeute, occasionnée par les vignerons,
fut très-sérieuse: le jeudi 28 février, les séditieux traînèrent dans
les rues le portrait du Roi (Louis XIII) et le brûlèrent aux cris de
_vive l'Empereur!_ Le vendredi 1er mars, ils pillèrent les
maisons de diverses personnes notables de la ville et y mirent le
feu[193]. On pense bien que la plus grande consternation régna dans la
ville. Cependant les autorités convoquèrent la milice bourgeoise, et
forcèrent non-seulement les habitants, mais tout le clergé séculier et
régulier à prendre les armes, pour garder la ville pendant que l'on
procédait à l'arrestation des plus coupables, dont le Roi exigeait
prompte justice, et qui, arrêtés une première fois, avaient été enlevés
de prison par leurs complices; mais alors le trouble était apaisé,
quoiqu'il restât encore de l'inquiétude. C'est dans cette circonstance
qu'un Dijonnais qui avait déjà mandé les premiers événements à
un de ses amis à Paris, lui écrivit une seconde lettre, pour lui
rendre compte des faits du moment, et surtout de la manière dont le
clergé, chanoines, carmes, minimes, jésuites, etc., appelés sous les
armes, s'acquittèrent de leur service au corps de garde, ce qu'il
raconte assez plaisamment, comme on va le voir; son style n'est pas
très-correct. La date de cette lettre doit être du 15 au 18 avril 1630.
[Note 193: Ces maisons étaient celles 1º de Madame Marguerite
Brûlard, veuve de M. J.-B. Legouz, premier président au Parlement;
2º de M. Jean Legrand, président à la Chambre des Comptes; 3º de M.
Ant. Joly, greffier en chef du Parlement; et 4º de M. Nic. Gaigne,
trésorier de la province.]
LETTRE D'UN DIJONNAIS RELATIVE A L'ÉMEUTE DU LANTURELU EN 1630.
«Je vous ai déduit au long par ma précédente le commencement et le
progrès de notre tragédie dont la fin se termina en partie en comédie,
la plus plaisante que vous vîtes jamais; et ces coquins de vignerons
qui se vantent d'avoir fait les rois et d'avoir régné quatre heures
durant dans cette ville, y ont jeté une telle épouvante dans les
esprits, que la plupart des bonnes maisons ont transporté à la campagne
le meilleur de leurs meubles, de leurs papiers et de leur argent, sur
des terreurs paniques que ces chevres-pieds, animés de leur fureur
bachique, recommenceraient une seconde alarme bien plus sanglante que
la première. Il n'y a pas jusqu'à madame la présidente qui ayant vu
fumer sa maison et le plus beau qui était dedans pendant ce funeste
embrasement, s'avisa, pour ne pas tout perdre, d'envoyer une douzaine
de poules qui lui restaient, au couvent des Bernardines[194] qui
est proche, afin de sauver là dedans, comme dans un antre sacré, ces
tristes reliques de son naufrage.
[Note 194: Ce couvent des Bernardines est maintenant un hospice de
jeunes filles pauvres, fondé par M. Odebert, en 1645, sous l'invocation
de sainte Anne, et qui, de la rue Saint-Philibert, où il était
d'abord établi, a été transféré en 1804 dans le local du couvent en
question; dès-lors il a donné son nom à la rue qui s'appelle _Rue
Sainte-Anne_.]
»Mais ce n'est pas tout: voici le bon du jeu. Samedi dernier, Messieurs
du Parlement et Messieurs de la ville ayant reçu par un courrier
exprès, commandement de châtier les coupables et les auteurs de la
sédition, pour cet effet ils se saisirent de leurs personnes. Il fallut
fermer les portes de la ville et mettre toutes les compagnies en armes
jusqu'à 2 ou 3000 hommes, sur le midi, pour faire la capture de dix ou
douze coquins qui sont maintenant entre les mains de la justice, à qui
on fait le procès; et de peur que pendant qu'on travaille à sacrifier
ces victimes[195] pour expier le péché du public, les autres vignerons
ne fissent rumeur pour les enlever des prisons, comme ils firent la
première fois, on a redoublé les corps de garde toutes les nuits, et
par ordonnance publique, obligé tous les ecclésiastiques exempts et
non exempts, séculiers et réguliers, avec bâtons ferrés et non ferrés,
de s'y trouver en personne; c'est donc plaisir tous les soirs de voir
entrer ces braves champions en garde.
[Note 195: On arrêta un certain nombre de séditieux auxquels on fit
promptement le procès; mais il n'y en eut que deux qui furent condamnés
à être rompus vifs et ensuite écartelés, comme coupables de sédition
armée; ce sont les nommés Martin et Lanois, qui furent exécutés le
mercredi 20 mars, à quatre heures du soir, sur la place du Morimond.
Le second jour des troubles (le 1er mars), quatorze des plus
mutins avaient été tués à coups de fusil, dans la mêlée, par la force
publique, et plusieurs autres avaient été blessés.]