»Dimanche dernier, le doyen de la Sainte-Chapelle marchait en tête avec

la pique et le hausse-col, suivi d'un rang de mousquetaires composé de

quatre chanoines de la Sainte-Chapelle avec des baudriers, l'espadon,

la bandoliere (_sic_), le mousquet, la fourchette et le chapeau

retroussé avec la plume noire, suivi d'un autre rang de chanoines de

Saint-Estienne, ceux-là de quatre moines de Saint-Benigne, et ceux-ci

de sept ou huit files de prêtres habitués dans les paroisses et pour

l'arrière-ban, de deux jésuites en manteau court et soutane retroussée,

avec chacun un brin d'estoc rouillé dès le temps que le conestable de

Castille vint au secours de feu monseigneur Du Maine. Deux bons Pères

de l'Oratoire venaient après, l'un avec la hallebarde et l'autre avec

le mousquet; l'escouade était fermée par trois pères carmes réformés,

avec la bandolière verte, le coutelas pendant et le mousquet, leurs

habits relevés à la ceinture. Les minimes, les cordeliers et les

jacobins, pour ne s'y être pas trouvés la première fois, ont été

condamnés en quatre quarts d'écus d'amende, et s'y doivent trouver

à ce soir. Le corps de garde est en la place de la Sainte-Chapelle,

tout devant notre logis, et je proteste devant Dieu que j'ai dit la

pure vérité en vous représentant l'équipage de cette sainte milice

aguerrie un peu moins que celle des Hollandais. Pour la faction, voici

ce qui s'y passa: Dimanche, un chanoine de Saint-Etienne, après avoir

soupé, fit querelle dans le corps de garde, et, entre autres, injuria

un jésuite et l'appela espagnol. L'autre, après avoir protesté qu'il

ne l'était ni de nation ni de cœur, lui dit que ses armes étaient

françaises et qu'il lui en feroit voir la preuve quand il voudroit,

ce qu'il eût fait sur le champ si on n'eût imposé le holà et terminé

le différend par les voies de paix, puisque l'Eglise défend le sang.

Chacun y fit sentinelle à son tour; et on remarqua que le Père de

l'Oratoire, au lieu de dire aux passants: Qui va là? disoit d'un

tordion de tête à la mode et avec un sourire: «Monsieur et Madame, je

vous supplie pour l'amour de Notre-Seigneur, demeurez-là, s'il vous

plaît, en attendant que j'aie averti M. notre caporal, car ainsi me

l'a-t-on ordonné.» Puis laissant son poste, il s'en venoit au corps de

garde à pas comptés, dire: «Monsieur le caporal, s'il vous plaît de

venir là, quelqu'un désire de passer.» Voilà la catholique défense de

cette ville; jamais la procession de la sainte ligue à Paris n'y fit

œuvre. Au reste la plupart sont si bien duits de deçà aux exercices

de Mars, qu'un cordelier menant sa ronde, au moindre arrêt qu'une

sentinelle lui fit, dit le mot (d'ordre) tout haut, afin de passer.

D'autres équivoquent au mot, et au lieu de _saint Luc_ disent

_saint Jacques_; ce qui le plus souvent les met aux termes de se

couper la gorge. Voilà où les vignerons nous ont réduits.

»Je viens de voir un bon Père minime de soixante ans, avec la pique, le

coutelas et un pistolet pendu à la boucle et au devant de sa ceinture,

et un cordelier armé à cru, avec la fraise et la plume blanche; je vous

proteste que rien n'est plus comique, je crois être en un autre monde.»

L'émeute de Dijon a été entièrement terminée par le procès fait aux

coupables, et dont nous avons donné l'issue dans une note précédente.

Louis XIII est venu à Dijon le 27 avril suivant, a pardonné aux

habitants, et un arrêt du Conseil a aboli le crime de sédition.

* * * * *

IV. A la fin de la _page 282_, se terminent les DOCUMENTS

EMPRUNTÉS à l'histoire d'Angleterre, et qui ont commencé _p.

237_. Deux articles, l'un intitulé EXPÉRIENCE PATIBULAIRE,

et l'autre LA VILLA DU SUICIDE, qui devaient faire partie

de cette division de notre travail, ayant été oubliés, nous les

rétablissons ici; leur place est donc entre les pages 282 et 263.

EXPÉRIENCE PATIBULAIRE.

Le célèbre Bacon, (m. à Londres en 1626), raconte dans son _Historia

vitæ et mortis_, un fait assez singulier qui ne pouvait guère se

passer que sur les bords nébuleux de la Tamise.

Il a connu, dit-il, un gentilhomme à qui il prit un jour la fantaisie

de savoir par lui-même si ceux que l'on pend souffrent beaucoup dans

le moment suprême. En conséquence, cet original disposa dans son

appartement tout ce qui était nécessaire pour cette bizarre expérience,

tel que corde à nœud coulant, bien savonnée et solidement attachée à

la poutre, escabelle à renverser lorsque le lacs fatal aura été passé

au cou, cravate ôtée, etc. Ces préparatifs étant terminés, notre

gentilhomme se met à l'œuvre, et, dans un clin d'œil, le voilà suspendu

en l'air dans la position la plus verticale possible, les pieds à 18

pouces du parquet. Il lui eût sans doute été difficile de rendre compte

des résultats de son expérience, si elle se fût prolongée pendant

un quart d'heure. Mais fort heureusement, quelqu'un survenant dans

l'appartement, au bout de trois minutes, coupe la corde et, moyennant

quelques frictions, met notre curieux dans le cas de raconter ce

qu'il a éprouvé. Il déclare qu'il n'a ressenti aucune douleur, qu'il

a seulement aperçu dans l'organe interne de la vue, une espèce de

flamme qui s'était peu à peu changée en obscurité, puis en couleur

bleue, effet que l'on éprouve ordinairement quand on tombe en syncope;

qu'enfin cela lui suffisait, puisqu'il savait à quoi s'en tenir sur ce

genre de mort, plus doux que ne le pense le vulgaire[196]. Tel est le

récit de Bacon.

[Note 196: Nous avons recueilli beaucoup d'anecdotes sur des

gens qui se sont pendus ou qui ont été pendus par d'autres, et qui

sont revenus à la vie; tous s'accordent à dire qu'ils ont peu ou

point souffert. C'est sans doute ce qui a engagé plusieurs savants

médecins qui, de 1792 à 1795, ont écrit sur l'instrument de supplice

nouvellement adopté en France, à soutenir que dans l'intérêt de

l'humanité envers les condamnés à mort, la strangulation eût été

préférable à la décollation.]

Il est présumable que ce gentilhomme, sujet aux attaques du spleen,

désirait savoir quelle serait la manière la plus douce, c'est-à-dire

la moins douloureuse pour se guérir radicalement de cette maladie

inhérente au climat d'Angleterre; et il aura essayé l'expérience

dont nous venons de parler. Si dès-lors il a éprouvé quelqu'accès

violent dudit mal, il aura sans doute choisi la pendaison pour s'en

débarrasser.

Quoique (dans la _Revue Britannique_ de nov. 1833), un Anglais

ait cherché à démontrer que le nombre des suicides n'est pas plus

considérable et même qu'il est moindre dans la Grande-Bretagne que dans

d'autres pays, il n'en est pas moins vrai que cette contrée a toujours

passé pour la terre classique du suicide. Bien plus, un journal

littéraire intitulé _Le Pigmée_, dans son premier nº, mars 1834,

a annoncé qu'il existait à Londres un _Club de suicides_, dont le

président seul est condamné à vivre et à mourir, comme on dit, de sa

belle mort, tandis que tous les autres membres du club font serment

de quitter la vie d'une manière violente, à première occasion. Quelle

folie incroyable! C'est sans doute une mauvaise plaisanterie que l'on

prête à nos voisins; il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches. Au reste

dans un pays où il a réellement existé un _Club d'athées_ que le

Gouvernement a expulsé de Londres et qui s'est réfugié en Amérique, il

peut bien s'établir un _Club de suicides_; c'est une conséquence

assez naturelle. Ce qui donnerait cependant à penser que l'existence

de ce dernier club est une plaisanterie, c'est qu'on prétend qu'il

n'est composé que d'auteurs sifflés, d'écrivains qu'on ne lit point, de

journalistes sans souscripteurs, d'hommes blasés sur tous les plaisirs,

de joueurs ruinés, de victimes de banqueroutes, de philosophes

pyrrhoniens, d'amants malheureux, d'amis trompés, etc., etc.

Mais quittons l'Angleterre et ses étranges clubs, et revenons en France

où le fléau du suicide va encore nous occuper, mais un peu moins

péniblement, comme va le prouver le chapitre suivant, rédigé depuis

quelques années, et ayant pour titre:

LA VILLA DU SUICIDE.

Il faut avouer que le Français est doué d'un heureux caractère: né

vif, gai, léger, spirituel, enjoué, il ne s'étonne de rien, il rit de

tout, il plaisante sur tout, même sur les choses les plus graves. Par

exemple, vous rappelez-vous qu'en 1834, les suicides se sont multipliés

en France, et surtout à Paris, d'une manière effrayante. Eh bien!

le croira-t-on? cette sombre manie, si déplorable, si désolante, si

contraire à la morale, à la religion, à l'ordre social, a inspiré à

un journaliste un article facétieux, piquant et propre par sa gaîté

à distraire un instant des tristes réflexions inséparables d'un tel

sujet. L'auteur, après quelques observations sur les progrès du

suicide, propose un singulier établissement, bien différent de celui de

Londres, en faveur des maniaques atteints de cette folie, et passe en

revue tous les genres de suicide avec un talent d'ironie pittoresque et

piquant. Cet article publié, le 2 novembre 1834, sous le titre de _La

Villa du suicide_, nous a paru avoir des droits à figurer dans notre

recueil; donc, nous lui accordons mention honorable et insertion audit

recueil.

«Le suicide, dit l'auteur, vient de s'élever au rang des maladies

contagieuses: les physiologistes lui ont reconnu ce caractère et l'ont

placé dans le cadre des fléaux à la droite du choléra. Bientôt cette

contagion nouvelle aura fait autant de victimes que le mal asiatique,

car les médecins qui ont classé le mal ne s'aviseront pas d'y trouver

le remède. La médecine a fait ses preuves; elle est forte pour la

dissertation, mais elle ne se pique pas de la guérison; elle nous

émerveille dans la théorie et nous tue dans la pratique; c'est toujours

quelque chose.......

»Le suicide contagieux a envahi la France entière; parti de Paris,

il s'est répandu dans les Provinces. Chaque soir les journaux

nous donnent le chiffre des morts, qui va dans une effrayante

progression. Le suicide se présente sous toutes les formes, et subit

des modifications les plus variées. Nous avons le suicide simple et

le suicide double, le suicide en prose et le suicide en vers; l'art,

qui est entré partout aujourd'hui, s'est emparé du suicide et l'a paré

de toutes les séductions, de sorte que la jeunesse s'y précipite avec

toute la fougue de ses illusions dorées.

»Puisque le suicide a ainsi pénétré dans nos mœurs, en attendant qu'on

puisse l'en extirper, il serait du moins convenable de lui ôter autant

que possible ce qu'il a de pénible et de misérable. Ce serait un acte

d'une philantropie éclairée d'introduire le confort dans le suicide.

Ceux qui renoncent ainsi à l'existence, et qui sortent de ce monde par

leur propre volonté, ne demandent pas mieux pour la plupart que d'en

sortir à leur aise, avec le choix des moyens et l'assurance qu'après

leur trépas, leurs restes n'auront aucun outrage à subir.

»Pourquoi donc à Paris, où toutes les voluptés, tous les vices, toutes

les passions ont leur temple, le suicide n'aurait-il pas le sien?

Pourquoi des spéculateurs, amis de l'humanité, ne fonderaient-ils

pas un établissement confortable, qui serait le Tivoli de la mort

volontaire, la villa du suicide?

»Cette maison de plaisance serait située à l'une des extrémités de

Paris. Toutes les personnes dégoûtées de la vie et décidées à en sortir

trouveraient là le suicide sous toutes les formes, et paré de tout

ce qui peut en dissimuler l'horreur. L'affluence des consommateurs

permettrait de n'exiger à la porte qu'une modique rétribution; le

suicide doit être mis à la portée de toutes les fortunes.

»Des domestiques vêtus de noir seraient chargés de vous introduire et

de vous faire visiter ces localités funèbres.

»Dans le jardin d'abord, un canal d'une eau claire et profonde

accueillerait dans ses flots argentés ceux qui voudraient bien lui

confier le soin de leur trépas. Plusieurs ponts suisses et chinois

seraient à la disposition des plongeurs désespérés.

»D'élégants pavillons seraient disposés où ceux qui auraient fantaisie

de finir comme Werther, trouveraient d'excellents pistolets de Lepage.

»Si votre bon plaisir vous portait à périr d'une chute, vous trouveriez

un charmant belvédère haut de vingt toises, et dont le pied serait

velouté d'un gazon fleuri. (Il nous semble qu'un beau pavé en marbre de

Paros ou de Carrare serait préférable à du gazon. L'effet serait plus

prompt et plus certain).

»Dans l'intérieur de la maison, des chambres bien calfeutrées, garnies

d'un bon lit et d'un bon réchaud, seraient préparées pour les amants

qui désireraient confier au charbon le dernier chapitre de leur roman.

»Dans les salons, on trouverait des poignards, des armes tranchantes,

et de solides cordons de soie attachés au plafond pour ceux qui

seraient bien aises de terminer leurs jours suspendus verticalement

entre le ciel et la terre.

»Dans la bibliothèque, les œuvres complètes de M. V......,

atteindraient ceux qui voudraient se tuer d'ennui.

»Des salles de bains seraient prêtes pour les antiquaires jaloux de

finir comme Sénèque, au bain et les veines ouvertes.

»Ceux qui préféreraient finir comme Socrate, trouveraient la ciguë

dans des coupes d'or et des verres de cristal; ou bien le poison leur

serait servi dans un succulent repas où ils pourraient choisir sur la

carte, selon leur goût, le vol-au-vent de champignons sauvages, des

béchamelles à l'arsenic, ou des coquilles à l'acétate de morphine.

»Il serait doux, sans contredit, de finir ainsi loin du bruit et des

importuns; de pouvoir choisir la mort sous les lambris dorés d'un

palais, ou sous l'ombrage des charmilles, et de trouver à sa dernière

heure, silence, discrétion et respect.

»Auprès de chaque instrument de suicide, on aurait soin de placer une

feuille de papier testamentaire pour inscrire ses dernières volontés,

et un dictionnaire de rimes pour ceux qui, selon la mode du jour,

voudraient faire au monde des adieux poétiques.

»Mais ce qui ferait le côté philosophique et consolateur de cet

établissement, c'est que pour charmer les derniers instants des

amateurs, dans les salons et dans les jardins du Tivoli funèbre mêlés

aux instruments de la mort, on rencontrerait partout ce qui fait la

joie de la vie: des fleurs, des femmes, des mélodies suaves, des vins

exquis, les chefs-d'œuvres des arts, les merveilles du luxe. Et

peut-être, rappelé par ce riant aspect et ces engageantes voluptés à un

meilleur sentiment, celui qui serait entré là avec un fatal projet, en

sortirait le sourire sur les lèvres, le cœur consolé et demandant au

ciel de prolonger les jours qu'il voulait briser.» (EXTRAIT du

_Follet_, 2 nov. 1834.)

* * * * *

V. A la _page 304_, nous avons rapporté le nom de Mlle Rachel

en un acrostiche assez curieux en ce qu'il est double; voici une

autre pièce du même genre non moins curieuse, puisque l'acrostiche

est triple. Cette pièce, qui a pour base les noms JESUS MARIA, est

ancienne; son auteur est un sieur Esprit Gobineau de Montluysant, l'un

des plus déterminés et des plus féconds fabricateurs d'acrostiches dans

un siècle où ces _nugæ difficiles_ étaient grandement à la mode:

cet acrostiche est tiré de l'un de ses ouvrages, intitulé: _L'Ordre

sacré de la saincte prestrise, mis en vers_. Metz, Cl. Félix, 1633,

_in-4º_ de 28 pages. Ce petit chef-d'œuvre est ainsi disposé avec

ses trois perpendiculaires nominales:

=I=e m'étois endurc =I= mais le Dieu de merc =I=

=E=ffaça le péch =E= dont j'étois entach =E=

=S=i bien qu'ores je sui=S= privé de mes ennui =S=

=U=ivant pour louer Die =U= en toute place et lie =U=

=S=i voulez ô Chrestien =S= jouir de divins bien =S=

=M=aintenez le reno =M= de Jesus et son no =M=

=A=vec vous il ser =A= et vous exaucer =A=

=R=epoussant Lucife =R= et tous ceux de l'enfe=R=

=I=nvoquons le ic =I= car d'un cœur adouc =I=

=A=qui le servir =A= le ciel il ouvrir =A=

Ce M. Gobineau de Montluysant a encore d'autres ouvrages, entre

autres, _La royale Thémis ou l'établissement de la coure_ (sic)

_du Parlement de Metz_, 1634, _in-4º_, livre dans lequel

l'auteur, fidèle à son génie inspirateur et à sa vocation, a mis en

acrostiches multipliés tous les noms de Messeigneurs de ladite cour.

Mais où M. de Montluysant s'est distingué particulièrement, c'est

dans _Le Sacré Mont Carmel_, qu'il a publié à Metz en 1632,

_in-4º_ de _77 pag._, et qu'il a dédié à Anne Fabert,

sœur du Maréchal Fabert, né d'un imprimeur de Metz. Ici la prose

rivalise avec la poésie et jette un éclat non moins brillant. «Le Mont

Carmel, dit l'auteur, est une OPALE admirable en laquelle se voit la

BLANCHEUR de la virginité, l'AZUR de la fidélité, la

VERDURE de l'espérance, la ROUGEUR de la charité,

le JAUNE du contentement spirituel, et le VIOLET de

l'amour divin.»

Qu'on dise après cela que la plume de M. de Montluysant n'a pas tout

l'éclat des couleurs de l'arc-en-ciel!

A propos de couleurs, Caraccioli en a parlé d'une manière assez

singulière et même assez sévère, dans son _Livre à la mode_,

imprimé à Verte-feuille, etc., _in-12_, _p. 2_ et _3_;

il s'exprime ainsi sous le voile de l'anonyme:

«La couleur ROSE, dit-il, est une couleur libertine, affectée

aux filles de joie; le CRAMOISI, une couleur voluptueuse qui

caractérise les personnes de plaisir; mais le VERT, symbole

de l'espérance, paroît l'apanage de la modestie. Jamais on n'employa

cette couleur pour favoriser les vices ou flatter l'ambition, tandis

que le BLEU et le ROUGE servent à farder des femmes

flétries par la débauche; le VIOLET, à parer des êtres qui se

monseigneurisent....; le BLEU, à faire souvent des licols; le

JAUNE enfin à désigner les coucous.»

* * * * *

VI. Parmi les livres singuliers dont nous avons parlé, à partir de la

_pag. 364_, nous avons omis un petit bouquin du XVe

siècle, qui n'offre rien de bizarre dans son titre, mais qui renferme

des choses fort remarquables par la naïveté de l'expression. Ce sont

des plaintes sur le sort des curés dans le temps où vivait l'auteur. Ce

livret est intitulé:

Epistola de miseria curatorum (latinité d'alors) seu plebanorum;

_impressum Parisiis, Pet. Poulihac_. (Sans date, mais avant 1500);

_in-8º de 8 feuillets goth_.

L'auteur énumère lamentablement toutes les tribulations auxquelles

était alors exposé un pauvre curé. Il ne compte pas moins de

neuf diables déchaînés contre lui, et delà neuf chapitres où les

plaintes sont rendues avec l'accent d'une douloureuse mais plaisante

conviction. Par exemple le troisième démon qui conspire contre le

repos d'un curé à portion congrue, c'est sa servante, laquelle,

presque toujours infidèle, paresseuse, acariâtre, et pourtant reine

du presbytère, lui fournit autant de sujets de tentations qu'il a

de cheveux à la tête: _per quam_, dit l'auteur, _habes tot

tentationum stimulos quantum in capite geris capillos_. (M.

Leber possède un exemplaire de ce curieux livret; voyez son beau

_Catalogue_, nº 225, que nous avons consulté; il en est de même

de l'ouvrage suivant:)

L'accusation correcte du vray pénitent, par le P. Chauvaud; _sur

l'imprimé à Chartres_, 1676, _pet. in-12, rare_.

Ce livre est composé de quatre dialogues fort singuliers entre le

confesseur et quatre espèces de pénitents: le premier est un idiot

grossier qui ne dit rien et auquel il faut arracher les mots les uns

après les autres; le second est une fine bête qui ne dit pas assez;

le troisième est une impitoyable bavarde qui dit beaucoup trop, et

qui oublie de s'accuser elle-même en accusant ses voisines; enfin le

quatrième parle ainsi qu'il doit le faire.

M. Leber dit que cette instruction ne serait point déplacée dans les

facéties. (VOY. son _Catalogue_, nº 187.)

* * * * *

VII. A la _page 384_, nous avons terminé notre court extrait du

ridicule traité d'Albert-le-Grand, _de Laudibus Virginis Mariæ_,

par dire que la Sainte Vierge était instruite dans toutes les sciences.

Là nous devions parler en note du passage d'un vieux _Mystère de la

Passion_ qui renferme aussi un éloge de Marie; ce passage ayant

été omis, nous le rétablissons ici. L'éloge est d'autant plus curieux

que l'auteur de la pièce l'a mis dans la bouche du diable, l'un des

personnages du Mystère, et on va voir que cet auteur a prêté une

certaine érudition à Satan, qui, parlant de Marie, s'exprime ainsi,

dans le langage et l'orthographe du temps:

....

«Elle est plus belle que Lucresse,

Plus que Sara dévote et saige;

C'est une Judic en couraige,

Une Hester en humilité,

Et Rachel en honnesteté.

En langaige est aussi benigne

Que la Sibylle tiburtine;

Plus que Pallas a de prudence;

De Minerve elle a la loquence; etc.»

Nous aurions pu mentionner encore à la suite du livre d'Albert sur

les _louanges de Marie_, un très-ancien opuscule assez rare qui

regarde aussi la Sainte Vierge. Il a pour titre:

Supplication à Nostre-Dame, en vers. _Sans date ni lieu d'impression;

in-4º goth. de_ 12 pag.

Cette pièce, composée de 296 vers, est de Pierre de Nesson[197]; le

style en est fort singulier comme on peut en juger par l'extrait

suivant. N'oublions pas que l'auteur écrivait dans le XVe

siècle; il débute ainsi, s'adressant à Marie:

[Note 197: Ce Pierre de Nesson est né dans le XVe siècle;

il fut officier de Jean I, duc de Bourbon, fait prisonnier par les

Anglais à la bataille d'Azincourt en 1415, et conduit en Angleterre

où il mourut en 1433. P. de Nesson fut continué dans son office par

Marie de Berry, duchesse de Bourbon. On ignore la date de sa mort; il

a laissé plusieurs ouvrages tels que le _Lay de la guerre_, les

_neuf Leçons de Job_, etc.; il était estimé des écrivains de son

temps.]

Ma doulce nourrice pucelle

Qui de vostre tendre mamelle

Vos doulx créateur alaictastes,

Et qui vostre père enfantastes,

Ma Dame, ma léale amye,

Combien que je ne soye mye

Digne d'estre en vostre service,

Je vous supplie sans office,

S'aulcun m'enquiert à qui je suis,

Je puisse dire que j'ensuis

La cour de la royne des cieulx

En espérance d'avoir mieulx,

Et d'estre de vostre famille,

Ma doulce de Dieu mere et fille;

Non mye comme serviteur,

Car ce me seroit trop d'honneur,

Et seray trop reguerdonné

D'estre vostre povre donné;

Et se c'est à mon trop grant don

Je vous requiers, belle, pardon.

.....

Pour ce s'il vous plaist en gré prendre

Tout maintenant sans plus attendre,

Je vous donne mon corps et m'ame,

Sy fait pareillement ma femme,

Et vous fesans foy et hommage

De tout nostre petit ménage.

En vous promettant féaulté

Service, foy et léaulté.

.....

.....

Tel est le début de cette pièce. Voici comment elle se termine:

Et quant nous serons trespassés,

Donnez-nous, madame Marie,

La très-perpétuelle vie,

Laquelle ottroit[198] par sa puissance

La très-haulte divine essence,

Seul Dieu régnant en trinité

A ceulx qui diront cest dité:

Priant qu'à PIERRE DE NESSON

Face de ses péchiés pardon,

Lequel premièrement ce dit

Ordonna et mit par escript.

[Note 198: Octroie, _accorde_.]

* * * * *

VIII. Nous avons découvert récemment sur l'intérieur de la

couverture d'un vieux livre _in-fol._, une note manuscrite en

caractères semigothiques qui nous a paru assez singulière, et qui

aurait dû être placée à la page 11, où finit notre premier article

l'ANTÉGÉNÉSIE; c'est une définition de Dieu; elle est en

latin, nous allons la donner textuellement avec son titre:

DEI DESCRIPTIO.

«Sui ipsius principium et finis, utriusque carens; neutrius egens;

utriusque parens atque author. Semper et sine tempore; cui preteritum

non abit, nec subit futurum; regnat ubique sine loco; immutabilis

absque statu; pernix sine motu; extrà omnia omnis; intrà omnia sed non

includitur in ipsis; extrà omnia, sed non ab ipsis excluditur; intimus

hæc regit, extimus creavit; bonus sine qualitate, sine quantitate

magnus, totus sine partibus; immutabilis cum cætera mutat; cujus velle

potentia; cui opus voluntas simplex est; in quo nihil potentia; sed in

actu omnia; imò ipse purus; primus, medius et ultimus actus; deniquè

est omnia, semper omnia, extrà omnia, intrà omnia, præter omnia, antè

omnia, et post omnia omnis. Ad majorem Dei gloriam.

* * * * *

IX. Encore un livre singulier; il a pour titre:

La Princesse des oraisons, ou les attraits ravissans de notre Père

céleste, tirés de l'excellence merveilleuse de l'Oraison Dominicale,

pour nous élever à la jouissance des biens du Ciel. Par maître

Barthelemi Thelioux, docteur en théologie, curé et chanoine en l'église

paroissiale et collégiale de Saint-Genès-de-Thiert, notaire apostolique

et juge ordinaire. _Non. octob._, 1635; _in-4º_ de 600 pages.

Ce manuscrit, qui n'a jamais été imprimé, offre la paraphrase la

plus féconde et la plus singulière qui ait jamais paru sur l'Oraison

Dominicale. L'auteur l'a partagée en VII livres qui eux-mêmes

sont divisés en un grand nombre de discours. Les citations en

différentes langues y sont semées avec prodigalité. On y trouve de

tout; de la prose, des vers, des traductions, jusqu'à l'anagramme du

nom de l'auteur

_Bartholomæus Theliuxius_:

LUX VITÆ HABERIS HOMO.

Le livre des singularités · 第 29 / 31 段