suivant de la sentence de J.-C., sur un feuillet détaché d'un
_in-fol._ du XVIIe siècle, dont nous ne nous rappelons
pas le titre; mais dès-lors, nous avons retrouvé ce texte dans un
vieux petit bouquin intitulé: _Thrésor admirable de la sentence
prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée
miraculeusement escripte en lettres hébraïques dans un vase de marbre,
enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquila
au royaume de Naples sur la fin de 1580. Traduict de l'italien en
françois, tant pour l'utilité publicque et exaltation de nostre saincte
foy, que pour louange de ladicte ville._ Paris, Guill. Julien,
1581, _in-12_. Il y a quelques légères variantes entre notre
copie et le texte du _Thrésor_; nous les donnons en notes dans la
réimpression suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, à part
quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons aussi devoir donner
le préliminaire de la sentence tel qu'il est dans le petit livret:
«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, Président en la
Judée, l'an dix-septiesme du règne de l'empereur romain Tibère à
l'encontre de JÉSUS, fils de Dieu et de la Vierge Marie, nommé
CHRIST, condamné à la mort de la croix entre deux voleurs, le
vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement par des passants en
la ville d'Aquilée[180], dedans un tumbeau fait d'une belle pierre,
auquel furent trouvées deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle
une de marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu la
sentence cy-après contenue:
[Note 180: C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne
faut pas confondre avec Aquilée, ville du Frioul.]
«L'an XVIIe de l'empire de Tibère, Empereur de tout le
monde, monarque invincible, et de l'olympiade CXXI; de la
Cleide[181] l'année LXXXIV; de la création du monde suivant le
millesime et la partition des Juifs quatre fois MCLXXIV[182];
de la propagation et accroissement de l'empire romain l'an
LXXVIII; de la délivrance de la servitude des Babyloniens
l'an CCCCLXXX; de la constitution[183] du sacré empire l'an
CCCCLXXXXVII; du consulat du peuple romain de Lucius Piso, du
proconsulat de Marcus Isauricus; du commencement du public gouvernement
de la Judée par Valerius Palestina; du temps de[184] Quintus Flavius,
gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem dans laquelle estoit
Président trèsagréable Ponce Pilate, régent et gouverneur de la
Basse Galilée; du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains
Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; du temps des
chefs du sainct Temple Rabaham, Anchabel[185], Joachim; des centeniers,
comtes romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima
et Sextus Pompilius Rufus, le XXVe jour de mars.
[Note 181: Cliede, dans l'imprimé.]
[Note 182: Ce qui fait 4696.]
[Note 183: Restitution, dans l'imprimé.]
[Note 184: Que Quintus Flavius gouvernait.]
[Note 185: Chichabel au lieu d'Anchabel.]
»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, entré au palais et
siège[186] principal, juge et condamne par sentence de mort, Jésus,
nommé des Juifs Christ Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme
séditieux en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur
Tibère; nous le condamnons à estre mis et attaché avec des cloux en
l'arbre de la croix à la manière des criminels et malfaicteurs: et
estans ici en l'assemblée de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi
soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute la
Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec menaces de la ruine
de ceste cité de Hiérusalem et du sainct temple; et en outre comme
ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la
hardiesse d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et
magnificence comme Roy, menant après soy une grande partie du peuple:
nous commandons à nostre premier centenier, Quintus Cornelius de mener
publiquement par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié,
flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix
sur ses espaules, afin de seruir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous
voulons qu'auec iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il
soit[187] puis après conduict par la porte de la ville Giagorolle,
nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la montagne dite
de Calvaire, pour y estre crucifié; et quand il sera mort, nous voulons
que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de
tous malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription
en trois langues:
[Note 186: Juge au lieu de siège.]
[Note 187: Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point
dans l'imprimé.]
En hébrieu:
JEHUDIM MELECH NOSRJ JESCHUA.
En grec:
IESOUS NAZARIOS VASILEF TON JOUDAION.
En latin:
JESUS NAZARENUS REX JUDÆORUM.
»Nous commandons en outre que personne, de quelque qualité et condition
qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle
justice par nous faicte, administrée et exécutée selon la rigueur des
décretz et loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à
l'empire Romain.»
Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, ces mots:
Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les
Pharisiens: RABBANI; DANIEL; RABBANI
deuxiesme; JOANNI; BONICAT; RABBANI;
INSABEC; PARICUHA; RABBANI; SIMÉON
et BONET.--Par les Souverains Prestres: RABBANI;
ZADOS; BONICASALBO.--_Puis enfin_: Notaire du
présent acte public criminel: NOTAN BERTA, de la part de
l'Empire et Président des Romains.»
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second texte de la sentence
de J.-C.; les observations que nous avons faites sur le premier
s'appliquent à celui-ci, et prouvent également que c'est une pièce
supposée.
III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est révélé dans
le livre d'_Heures à l'usaige de Chartres_, et dans l'ouvrage
intitulé _Méditation sur la mort et passion de Nostre Sauveur_,
etc., dont nous avons déjà parlé, et dont nous devons l'obligeante
communication à Mr. G. D. Ce texte, qui diffère des deux précédents,
et qui a pour titre LA SENTENCE DE PYLATE, est ainsi conçu:
«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la prévosté de Judée, pour
l'Empereur nostre sire César, salut et révérence à nostre sire. Veu
le procès entre les seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et
gouverneurs principaux, bourgeoys, marchans et populaire de ceste cité
de Iérusalem, conquérans et complaignans, d'une part; et JÉSUS
de Nazareth, criminel accusé de crime de lèze-majesté, avec ce,
blasphémateur de la loy de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant
roy des Juifs, d'autre part.--Nous duement informez des maléfices,
cautèles, tromperies et séditions dudict de Nazareth; et son procès
suffisamment prouvé par tesmoings suffisans, condamnons par arrest et
sentence définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé
et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa croix liée sur ses
espaules, mené en nostre publique justice de Calvaire, et là, tout nud,
estre pendu, attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie du
corps: sans opposition ne appellation quelconque. Donné en nostre court
de ladicte prévosté de Iérusalem en nostre siège de Licostratos, la
IIIIe lune de mars.»
C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel au seizième
siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires antiques, aura rédigé
cet acte qui ne doit pas inspirer plus de confiance que les deux
précédents.
IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence en question,
et ce texte, chose singulière, a attendu jusqu'au XIXe siècle
pour venir réveiller la curiosité et tenter la foi des fidèles sur
ces sortes de pièces appréciées et jugées depuis longtemps. Oui, le
journal _Le Droit_ (dans l'un de ses nos d'avril 1839), nous a
dit sérieusement: «Le hasard a mis dans nos mains le document le plus
imposant qui ait été enregistré dans les annales humaines; c'est-à-dire
la condamnation à mort de Jésus-Christ. Nous transcrivons ce document
tel qu'il nous a été remis.»
Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons de la forme
seulement), que veut bien le dire le journaliste; ou, pour mieux dire,
ou, pour parler plus justement, voyons si ce nouvel acte ne serait pas
plutôt un pastiche dénaturé et rapetassé des trois textes précédents,
surtout du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le lecteur
va en juger; voici d'abord le titre:
«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur régent de la
Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth subira le supplice de la
croix.»
Vient ensuite le texte de la sentence:
«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le vingt-cinquième jour
du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant
prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu;
»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, assis sur le siège
présidial du prétoire, condamne Jésus de Nazareth à mourir sur une
croix entre deux larrons, les grands et notoires témoignages du peuple
disant: 1º Jésus est séducteur; 2º il est séditieux; 3º il est
ennemi de la loi; 4º il se dit faussement fils de Dieu; 5º il est
entré dans le temple suivi d'une multitude portant des palmes à la
main. Ordonne au premier centurion Quirilus Cornelius, de le conduire
au supplice; défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la
mort de Jésus.
»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, sont: 1º
DANIEL ROBANI, pharisien; 2º JOANNAS ZOROBATEL; 3º
RAPHAEL ROBANI; 4º CAPET, homme public.
»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée.»
On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien
superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a
singulièrement négligé où plutôt ignoré l'orthographe des noms juifs et
latins. On ne sera pas plus satisfait des détails qu'il a donnés sur la
prétendue découverte de ce morceau; les voici:
«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame d'airain; sur le
côté sont écrits ces mots: _Pareille lame est envoyée à chaque
Tribu._--Elle a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc en
faisant des fouilles en la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820
(_sic_), et a été découverte par les commissaires des arts à la
suite des armées françaises, lors de l'expédition de Naples; elle était
dans la sacristie des Chartreux, près de Naples, renfermée dans une
boîte d'ébène. Le vase est dans la chapelle de Caserte.--La traduction
que l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission
des arts. L'original est en hébreu.--Les Chartreux, par leurs prières,
obtinrent que cette lame ne leur fût pas enlevée: on leur tint compte
ainsi des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.--M.
Denon avait fait faire une lame du même modèle sur laquelle il avait
fait graver cette sentence. A la vente de son cabinet, elle a été
achetée par lord Howard moyennant 2890 f.»
Cet article donné d'abord par le journal _Le Droit_, et
promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier moment,
causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, et fixé l'attention
des érudits; mais, après quelques informations, on n'a pas tardé à
reconnaître que la sentence était une mystification, et les détails
de sa découverte une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie
a eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment aux
journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a procuré de très-bons
articles, marqués au coin d'une profonde érudition; mais l'inventeur
n'a pas eu à se louer des compliments que lui a valus cette œuvre de
triste conception. Voici comment un journaliste s'en est expliqué:
«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire comme authentique
une pièce qui est évidemment d'une fabrication grossière. Comment
a-t-on oublié qu'il n'y a que ceux qui jugent qui puissent rendre des
jugements, et que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne
saurait exister une sentence rendue par lui contre le Fils de Marie?
Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, où il est dit que
Jésus-Christ commença ses prédications la seizième année du règne de
Tibère, et le passage d'Eusèbe où il est dit qu'il les continua durant
trois années avant de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième
année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, comme l'indique
l'étrange document publié par _le Droit_. Ce n'est, nous le
déclarons, qu'une mystification dont on n'a pas eu seulement l'adresse
de déguiser l'absurdité, en mettant des dates romaines à un prétendu
document romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates
devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi l'avons-nous
vu avec peine cité par des journaux qui défendent ordinairement avec
zèle tout ce qui tient à la foi et aux convenances religieuses.»
(EXTRAIT du _Journal des Villes_, etc., du 25 avril
1829).)
Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement à ce dernier
prétendu texte de la sentence de Jésus, mais à tous ceux qui l'ont
précédé et d'où il a été tiré. Il est certain, comme nous l'avons déjà
dit, qu'on n'a et qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel
de la sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné à mort
par les princes des prêtres sur la demande du peuple; nous savons que
Pilate a confirmé cette condamnation et l'a fait exécuter; voilà tout
ce que nous apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire;
le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction et pure
fiction.
V.
DU PARADIS, DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.
De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de délices,
il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine Arnoulx, pour la
singularité des détails allégoriques, pittoresques et mystiques dans
lesquels est entré ce bon chanoine sur l'immense et magnifique demeure
et sur les plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui
renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a pour titre:
_Du Paradis et de ses merveilles où est amplement traicté de la
félicité éternelle et de ses joyes, par Fr. Arnoulx, chanoine de la
cathédrale de Riez, en Provence_. Rouen, chez Robert Séjourné, avec
approbation des docteurs, 1665, _in-12_ de 180 pag.[188] L'article
suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants de
cette production originale. Nous donnons le texte dans toute sa pureté
pour faire juger du style et de l'orthographe du temps; et nous
indiquons toujours les chapitres d'où chaque passage est tiré.
[Note 188: Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet
ouvrage par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus
bizarre; il est intitulé: _La Poste royale du Paradis, très utile à
chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs qui
curieusement en ont traicté_. Lyon, Nic. Gay, 1635, _in-12_.
On trouve au chapitre XL, _La Poste dressée en ce monde par
Satan, pour aller en enfer_; et dans un autre chapitre: _La Poste
pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour
du Paradis_. Le volume finit ainsi:
MILLIES LAUS JESU,
MILLIES LAUS MARIÆ,
MILLIES BENEDICTIO
REGI GALLICO.
]
A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:
«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si
courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume
regnent avec luy et que tous soient roys.--Dieu donc est le Roy de
ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge
Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles
et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins
sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons;
et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et
les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires.
Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires;
les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la
chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux.
Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui
ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et
erratiques.... (CHAP. IV.)
[Note 189: Armée.]
»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce,
qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels
y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict
branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour
basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de
garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent
ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui
sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et
de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais
a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (CHAP.
V.)
»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux
est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais,
moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume,
ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je
ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.
»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de
plaisirs, un magasin de richesses.
»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le
logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez,
la cour des Saincts.
»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si
magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus
la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de
passe-temps; là tout regorge de délices....
»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où
l'on n'entend que musique.
»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de
salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin,
d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.
»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on
ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans
débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de
vérité sans tromperie.....
»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus
beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle
félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux
les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection
de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais!
Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les
principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations
commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les
chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire
et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.)
»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis,
parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont
toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....
»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera....
Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant
vous servira....
»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous
rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer
des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens
très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les
Bienheureux....
»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et
richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en
iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole
de la part de Dieu, disant: _Les Saincts et Bienheureux s'égayeront
en gloire et chanteront la joye sur leurs couches._ (Ps. 149.....
(CHAP. IX.)
»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je
vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour
estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets
que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors
de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes,
des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation
prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus
reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette
belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes!
Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux
que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir
voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien
que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse
en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et
esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres
précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct
Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres!
Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze
mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de
la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement
royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses
éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs
banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une
superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.)
»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur
sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit
que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si
délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle
adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.
»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable
père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son
délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme
humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un
seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura
comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères
que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de
douceur, si grande estait-elle!
»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait
demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les
joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant
toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau
de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand
nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde
ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous
les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles,
ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement
seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des
Bienheureux.... (CHAP. XIII.)
»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle
surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu
honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps,
voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire
paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en
icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le
nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur
propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers
d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont
ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes
plus belles.... (CHAP. XV.)
»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les
nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux
serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette
de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.)