II. Nous avons découvert et copié (il y a environ 50 ans), le texte

suivant de la sentence de J.-C., sur un feuillet détaché d'un

_in-fol._ du XVIIe siècle, dont nous ne nous rappelons

pas le titre; mais dès-lors, nous avons retrouvé ce texte dans un

vieux petit bouquin intitulé: _Thrésor admirable de la sentence

prononcée par Ponce-Pilate contre nostre Sauveur Jésus-Christ; trouvée

miraculeusement escripte en lettres hébraïques dans un vase de marbre,

enclos de deux autres vases de fer et de pierre, en la ville d'Aquila

au royaume de Naples sur la fin de 1580. Traduict de l'italien en

françois, tant pour l'utilité publicque et exaltation de nostre saincte

foy, que pour louange de ladicte ville._ Paris, Guill. Julien,

1581, _in-12_. Il y a quelques légères variantes entre notre

copie et le texte du _Thrésor_; nous les donnons en notes dans la

réimpression suivante, très-conforme à l'orthographe du temps, à part

quelques accents que nous y ajoutons; nous croyons aussi devoir donner

le préliminaire de la sentence tel qu'il est dans le petit livret:

«COPIE de la sentence prononcée par Ponce Pilate, Président en la

Judée, l'an dix-septiesme du règne de l'empereur romain Tibère à

l'encontre de JÉSUS, fils de Dieu et de la Vierge Marie, nommé

CHRIST, condamné à la mort de la croix entre deux voleurs, le

vingt-cinquiesme de mars, trouvée miraculeusement par des passants en

la ville d'Aquilée[180], dedans un tumbeau fait d'une belle pierre,

auquel furent trouvées deux caisses, l'une de fer, et dedans icelle

une de marbre fin, dedans laquelle fut trouvée escripte en hébrieu la

sentence cy-après contenue:

[Note 180: C'est Aquila, ville de l'Abruzze ultérieure, qu'il ne

faut pas confondre avec Aquilée, ville du Frioul.]

«L'an XVIIe de l'empire de Tibère, Empereur de tout le

monde, monarque invincible, et de l'olympiade CXXI; de la

Cleide[181] l'année LXXXIV; de la création du monde suivant le

millesime et la partition des Juifs quatre fois MCLXXIV[182];

de la propagation et accroissement de l'empire romain l'an

LXXVIII; de la délivrance de la servitude des Babyloniens

l'an CCCCLXXX; de la constitution[183] du sacré empire l'an

CCCCLXXXXVII; du consulat du peuple romain de Lucius Piso, du

proconsulat de Marcus Isauricus; du commencement du public gouvernement

de la Judée par Valerius Palestina; du temps de[184] Quintus Flavius,

gouverneur en la ville et cité de Hiérusalem dans laquelle estoit

Président trèsagréable Ponce Pilate, régent et gouverneur de la

Basse Galilée; du temps d'Hérode Antipater; du temps des Souverains

Sacrificateurs du sainct Temple, Anne, Caïphe, Alismaël; du temps des

chefs du sainct Temple Rabaham, Anchabel[185], Joachim; des centeniers,

comtes romains et de la cité de Hiérusalem, Quintus Cornelius Sublima

et Sextus Pompilius Rufus, le XXVe jour de mars.

[Note 181: Cliede, dans l'imprimé.]

[Note 182: Ce qui fait 4696.]

[Note 183: Restitution, dans l'imprimé.]

[Note 184: Que Quintus Flavius gouvernait.]

[Note 185: Chichabel au lieu d'Anchabel.]

»Je Ponce Pilate, Président pour l'empire romain, entré au palais et

siège[186] principal, juge et condamne par sentence de mort, Jésus,

nommé des Juifs Christ Nazaréen, du pays de Galilée, comme un homme

séditieux en la loi mosaïque et contraire à la loi de l'empereur

Tibère; nous le condamnons à estre mis et attaché avec des cloux en

l'arbre de la croix à la manière des criminels et malfaicteurs: et

estans ici en l'assemblée de plusieurs, riches et pauvres, comme ainsi

soit qu'il n'ait cessé de mettre trouble et dissenssion par toute la

Judée, soy-disant fils de Dieu, Roi d'Israël, avec menaces de la ruine

de ceste cité de Hiérusalem et du sainct temple; et en outre comme

ainsi soit qu'il ait refusé de payer le tribut à Cæsar, ayant pris la

hardiesse d'entrer en cette cité et au sainct temple avec palmes et

magnificence comme Roy, menant après soy une grande partie du peuple:

nous commandons à nostre premier centenier, Quintus Cornelius de mener

publiquement par cette cité de Hiérusalem ledict Jésus-Christ, lié,

flagellé, vestu de pourpre et couronné d'espines, portant sa croix

sur ses espaules, afin de seruir d'exemple à tous malfaicteurs. Nous

voulons qu'auec iceluy soient menés deux voleurs meurtriers, et qu'il

soit[187] puis après conduict par la porte de la ville Giagorolle,

nommée Antonienne, pour estre mené au lieu public de la montagne dite

de Calvaire, pour y estre crucifié; et quand il sera mort, nous voulons

que le corps demeure pendu sur la croix pour un commun spectacle de

tous malfaicteurs; et que sur la croix soit mise ceste superscription

en trois langues:

[Note 186: Juge au lieu de siège.]

[Note 187: Sorte au lieu de soit, et le mot conduit n'est point

dans l'imprimé.]

En hébrieu:

JEHUDIM MELECH NOSRJ JESCHUA.

En grec:

IESOUS NAZARIOS VASILEF TON JOUDAION.

En latin:

JESUS NAZARENUS REX JUDÆORUM.

»Nous commandons en outre que personne, de quelque qualité et condition

qu'elle soit, n'entreprenne et soit si téméraire d'empescher telle

justice par nous faicte, administrée et exécutée selon la rigueur des

décretz et loix des Romains sur les Juifs, sur peine d'estre rebelle à

l'empire Romain.»

Dans l'imprimé on trouve à la suite du texte précédent, ces mots:

Tesmoins de nostre sentence des douze tribus d'Israël par les

Pharisiens: RABBANI; DANIEL; RABBANI

deuxiesme; JOANNI; BONICAT; RABBANI;

INSABEC; PARICUHA; RABBANI; SIMÉON

et BONET.--Par les Souverains Prestres: RABBANI;

ZADOS; BONICASALBO.--_Puis enfin_: Notaire du

présent acte public criminel: NOTAN BERTA, de la part de

l'Empire et Président des Romains.»

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce second texte de la sentence

de J.-C.; les observations que nous avons faites sur le premier

s'appliquent à celui-ci, et prouvent également que c'est une pièce

supposée.

III. Le troisième texte de la sentence de J.-C. nous est révélé dans

le livre d'_Heures à l'usaige de Chartres_, et dans l'ouvrage

intitulé _Méditation sur la mort et passion de Nostre Sauveur_,

etc., dont nous avons déjà parlé, et dont nous devons l'obligeante

communication à Mr. G. D. Ce texte, qui diffère des deux précédents,

et qui a pour titre LA SENTENCE DE PYLATE, est ainsi conçu:

«Nous Ponce Pylate, Grand Gouverneur de la prévosté de Judée, pour

l'Empereur nostre sire César, salut et révérence à nostre sire. Veu

le procès entre les seigneurs grands-prestres, phariséens, scribes et

gouverneurs principaux, bourgeoys, marchans et populaire de ceste cité

de Iérusalem, conquérans et complaignans, d'une part; et JÉSUS

de Nazareth, criminel accusé de crime de lèze-majesté, avec ce,

blasphémateur de la loy de Moyse et séducteur de peuple, soy-disant

roy des Juifs, d'autre part.--Nous duement informez des maléfices,

cautèles, tromperies et séditions dudict de Nazareth; et son procès

suffisamment prouvé par tesmoings suffisans, condamnons par arrest et

sentence définitive de nostre court, ledict de Nazareth estre fustigé

et foytté selon la forme impériale, et chargé de sa croix liée sur ses

espaules, mené en nostre publique justice de Calvaire, et là, tout nud,

estre pendu, attaché et cloué en sa croix tant que l'ame soit partie du

corps: sans opposition ne appellation quelconque. Donné en nostre court

de ladicte prévosté de Iérusalem en nostre siège de Licostratos, la

IIIIe lune de mars.»

C'est sans doute quelque greffier de Tribunal criminel au seizième

siècle, qui, peu instruit des formes judiciaires antiques, aura rédigé

cet acte qui ne doit pas inspirer plus de confiance que les deux

précédents.

IV. Nous arrivons enfin au quatrième texte de la sentence en question,

et ce texte, chose singulière, a attendu jusqu'au XIXe siècle

pour venir réveiller la curiosité et tenter la foi des fidèles sur

ces sortes de pièces appréciées et jugées depuis longtemps. Oui, le

journal _Le Droit_ (dans l'un de ses nos d'avril 1839), nous a

dit sérieusement: «Le hasard a mis dans nos mains le document le plus

imposant qui ait été enregistré dans les annales humaines; c'est-à-dire

la condamnation à mort de Jésus-Christ. Nous transcrivons ce document

tel qu'il nous a été remis.»

Voyons si ce document est aussi imposant (nous parlons de la forme

seulement), que veut bien le dire le journaliste; ou, pour mieux dire,

ou, pour parler plus justement, voyons si ce nouvel acte ne serait pas

plutôt un pastiche dénaturé et rapetassé des trois textes précédents,

surtout du second que l'on a annoncé comme venant d'Aquila. Le lecteur

va en juger; voici d'abord le titre:

«Sentence rendue par Ponce Pilate, gouverneur régent de la

Basse-Galilée, portant que Jésus de Nazareth subira le supplice de la

croix.»

Vient ensuite le texte de la sentence:

«L'an dix-sept de l'empire de Tibère-César et le vingt-cinquième jour

du mois de mars, en la cité sainte de Jérusalem, Anne et Caïphe estant

prêtres et sacrificateurs du peuple de Dieu;

»Ponce-Pilate, gouverneur de la Basse-Galilée, assis sur le siège

présidial du prétoire, condamne Jésus de Nazareth à mourir sur une

croix entre deux larrons, les grands et notoires témoignages du peuple

disant: 1º Jésus est séducteur; 2º il est séditieux; 3º il est

ennemi de la loi; 4º il se dit faussement fils de Dieu; 5º il est

entré dans le temple suivi d'une multitude portant des palmes à la

main. Ordonne au premier centurion Quirilus Cornelius, de le conduire

au supplice; défend à toutes personnes pauvres ou riches d'empêcher la

mort de Jésus.

»Les témoins qui ont signé la sentence contre Jésus, sont: 1º

DANIEL ROBANI, pharisien; 2º JOANNAS ZOROBATEL; 3º

RAPHAEL ROBANI; 4º CAPET, homme public.

»Jésus sortira de la ville de Jérusalem par la porte Struénée.»

On avouera que le fabricateur de cette pièce a lu bien

superficiellement les trois textes précédents, et qu'il a

singulièrement négligé où plutôt ignoré l'orthographe des noms juifs et

latins. On ne sera pas plus satisfait des détails qu'il a donnés sur la

prétendue découverte de ce morceau; les voici:

«Cette sentence, dit-il, est gravée sur une lame d'airain; sur le

côté sont écrits ces mots: _Pareille lame est envoyée à chaque

Tribu._--Elle a été trouvée dans un vase antique de marbre blanc en

faisant des fouilles en la ville d'Aquila au royaume de Naples en 1820

(_sic_), et a été découverte par les commissaires des arts à la

suite des armées françaises, lors de l'expédition de Naples; elle était

dans la sacristie des Chartreux, près de Naples, renfermée dans une

boîte d'ébène. Le vase est dans la chapelle de Caserte.--La traduction

que l'on vient de lire a été faite par les membres de la Commission

des arts. L'original est en hébreu.--Les Chartreux, par leurs prières,

obtinrent que cette lame ne leur fût pas enlevée: on leur tint compte

ainsi des grands sacrifices qu'ils avaient faits pour l'armée.--M.

Denon avait fait faire une lame du même modèle sur laquelle il avait

fait graver cette sentence. A la vente de son cabinet, elle a été

achetée par lord Howard moyennant 2890 f.»

Cet article donné d'abord par le journal _Le Droit_, et

promptement répété par les autres feuilles, a, dans le premier moment,

causé de la surprise, inspiré de l'intérêt, et fixé l'attention

des érudits; mais, après quelques informations, on n'a pas tardé à

reconnaître que la sentence était une mystification, et les détails

de sa découverte une fable. Si l'auteur de cette petite supercherie

a eu l'intention de fournir pendant quelques jours de l'aliment aux

journaux, il a parfaitement réussi; cela nous a procuré de très-bons

articles, marqués au coin d'une profonde érudition; mais l'inventeur

n'a pas eu à se louer des compliments que lui a valus cette œuvre de

triste conception. Voici comment un journaliste s'en est expliqué:

«Nous ne comprenons pas qu'on ait pu reproduire comme authentique

une pièce qui est évidemment d'une fabrication grossière. Comment

a-t-on oublié qu'il n'y a que ceux qui jugent qui puissent rendre des

jugements, et que Ponce-Pilate n'ayant pas jugé Jésus-Christ, il ne

saurait exister une sentence rendue par lui contre le Fils de Marie?

Comment a-t-on oublié l'Evangile de saint Jean, où il est dit que

Jésus-Christ commença ses prédications la seizième année du règne de

Tibère, et le passage d'Eusèbe où il est dit qu'il les continua durant

trois années avant de mourir, ce qui rapporte sa mort à la dix-neuvième

année du règne de l'empereur, et non à la dix-septième, comme l'indique

l'étrange document publié par _le Droit_. Ce n'est, nous le

déclarons, qu'une mystification dont on n'a pas eu seulement l'adresse

de déguiser l'absurdité, en mettant des dates romaines à un prétendu

document romain (hébreu, ce nous semble). L'absence de ces dates

devait suffire pour en empêcher la reproduction. Aussi l'avons-nous

vu avec peine cité par des journaux qui défendent ordinairement avec

zèle tout ce qui tient à la foi et aux convenances religieuses.»

(EXTRAIT du _Journal des Villes_, etc., du 25 avril

1829).)

Cette opinion très-juste doit être appliquée non-seulement à ce dernier

prétendu texte de la sentence de Jésus, mais à tous ceux qui l'ont

précédé et d'où il a été tiré. Il est certain, comme nous l'avons déjà

dit, qu'on n'a et qu'on n'aura jamais rien de positif sur le matériel

de la sentence en question. Nous savons que Jésus a été condamné à mort

par les princes des prêtres sur la demande du peuple; nous savons que

Pilate a confirmé cette condamnation et l'a fait exécuter; voilà tout

ce que nous apprend l'Evangile, voilà tout ce que nous devons croire;

le reste, quant aux pièces du procès par écrit, est fiction et pure

fiction.

V.

DU PARADIS, DE SES MERVEILLES ET DE SES JOYES.

De toutes les descriptions que l'on a faites de ce lieu de délices,

il n'en est aucune qui approche de celle du chanoine Arnoulx, pour la

singularité des détails allégoriques, pittoresques et mystiques dans

lesquels est entré ce bon chanoine sur l'immense et magnifique demeure

et sur les plaisirs que Dieu réserve aux Bienheureux. Le livre qui

renferme ces élans de sa vive et féconde imagination, a pour titre:

_Du Paradis et de ses merveilles où est amplement traicté de la

félicité éternelle et de ses joyes, par Fr. Arnoulx, chanoine de la

cathédrale de Riez, en Provence_. Rouen, chez Robert Séjourné, avec

approbation des docteurs, 1665, _in-12_ de 180 pag.[188] L'article

suivant est entièrement composé des extraits les plus saillants de

cette production originale. Nous donnons le texte dans toute sa pureté

pour faire juger du style et de l'orthographe du temps; et nous

indiquons toujours les chapitres d'où chaque passage est tiré.

[Note 188: Dès 1635, le même Arnoulx avait déjà préludé à cet

ouvrage par un autre sur le même sujet, mais dont le titre est plus

bizarre; il est intitulé: _La Poste royale du Paradis, très utile à

chacun pour heureusement s'y rendre, recueillie des sacrez docteurs qui

curieusement en ont traicté_. Lyon, Nic. Gay, 1635, _in-12_.

On trouve au chapitre XL, _La Poste dressée en ce monde par

Satan, pour aller en enfer_; et dans un autre chapitre: _La Poste

pour aller en Purgatoire, qui est un faubourg du Ciel et la basse-cour

du Paradis_. Le volume finit ainsi:

MILLIES LAUS JESU,

MILLIES LAUS MARIÆ,

MILLIES BENEDICTIO

REGI GALLICO.

]

A vous la parole, illustre historien des hauts lieux:

«Le Ciel est comme un heureux royaume, qui a un si grand Roy, si

courtois, si gracieux, qu'il veut que les habitans de son royaume

regnent avec luy et que tous soient roys.--Dieu donc est le Roy de

ce royaume; les Archanges sont les pages d'honneur; la sacrée Vierge

Marie est la Royne; toutes les Vierges sainctes sont les damoyselles

et les filles de chambre; les Chérubins sont les ducs; les Séraphins

sont les comtes; les Throsnes sont les marquis; les Anges, les barons;

et les Saincts, la noblesse. Les sept planettes sont le parlement; et

les Puissances les conseillers; les Prophètes sont les secrétaires.

Jésus-Christ est le juge souverain; les Evangélistes sont les notaires;

les Vertus sont les prélats; les Confesseurs sont les prestres de la

chapelle du Roy, et tous les Bienheureux sont les sujets et vassaux.

Les Dominations sont les gouverneurs et commandeurs des provinces qui

ont pour leur exercite[189] et gendarmerie les estoilles mobiles et

erratiques.... (CHAP. IV.)

[Note 189: Armée.]

»En ce royaume est la cité de Dieu; c'est un palais tout d'une pièce,

qui a neuf corps de logis, qui sont les neuf cieux en chacun desquels

y a un ange qui est capitaine du corps de garde, et meut et faict

branler, rouler ces belles roues et esphères célestes. Ce palais a pour

basse-cour ce très clair ciel cristallin dans lequel est le corps de

garde de ce grand Roy et prince souverain Dieu éternel; là demeurent

ses gardes. Ce palais est percé de mille et vingt-deux fenestres qui

sont les estoilles que les astronomes appellent estoilles fixes, et

de deux grandes croisées qui sont le soleil et la lune. Ce palais

a tousjours esté entretenu très soigneusement.... (CHAP.

V.)

»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux

est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais,

moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume,

ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je

ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.

»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de

plaisirs, un magasin de richesses.

»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le

logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez,

la cour des Saincts.

»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si

magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus

la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de

passe-temps; là tout regorge de délices....

»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où

l'on n'entend que musique.

»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de

salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin,

d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.

»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on

ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans

débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de

vérité sans tromperie.....

»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus

beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle

félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux

les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection

de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais!

Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les

principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations

commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les

chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire

et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.)

»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis,

parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont

toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....

»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera....

Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant

vous servira....

»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous

rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer

des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens

très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les

Bienheureux....

»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et

richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en

iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole

de la part de Dieu, disant: _Les Saincts et Bienheureux s'égayeront

en gloire et chanteront la joye sur leurs couches._ (Ps. 149.....

(CHAP. IX.)

»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je

vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour

estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets

que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors

de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes,

des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation

prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus

reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette

belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes!

Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux

que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir

voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien

que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse

en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et

esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres

précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct

Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres!

Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze

mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de

la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement

royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses

éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs

banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une

superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.)

»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur

sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit

que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si

délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle

adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.

»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable

père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son

délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme

humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un

seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura

comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères

que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de

douceur, si grande estait-elle!

»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait

demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les

joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant

toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau

de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand

nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde

ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous

les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles,

ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement

seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des

Bienheureux.... (CHAP. XIII.)

»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle

surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu

honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps,

voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire

paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en

icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le

nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur

propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers

d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont

ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes

plus belles.... (CHAP. XV.)

»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les

nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux

serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette

de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.)

Le livre des singularités · 第 27 / 31 段