AUX MAMMELLES. »Je vous salue, mammelles virginales de

MARIE, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de

l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de

Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée

du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides,

sources de sucre et de laict.

AU VENTRE. »Je vous salue, ventre miraculeux de

MARIE, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance

avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni

deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a

porté le soleil, aurore qui a produit le jour.

AUX PIEDS. »Je vous salue, pieds infatigables de

MARIE, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées

qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de

nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames.

AU SANG. »Je vous salue, sang de MARIE, estoffe de

laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des

rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé,

ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la

divinité, etc., etc.

Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire

apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans

les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections

de Marie.

Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le

XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier;

c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons

de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: _Liber de

intemerate Dei genetricis Marie laudibus_; Lugduni, 1503, petit

_in-4º_ de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont

quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte

exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par

exemple, l'auteur demande:

CHAP. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû

apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle

d'une colombe?--Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait

la naissance d'un homme.

CHAP. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?--Il

était blanc, symbole de l'innocence.

CHAP. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite

l'annonciation?--Dès le point du jour et à Nazareth.

CHAP. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie

plutôt qu'à S. Joseph?--Le genre humain ayant été perdu par une femme,

il était naturel qu'il fût sauvé par une femme.

CHAP. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de

l'annonciation?--Elle était en contemplation.

CHAP. 40. Quel âge avait alors Marie?--Douze ans au moins.

CHAP. 44. Quelle était la couleur de sa peau?--Noire.

CHAP. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses

yeux?--Egalement noire.

CHAP. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est

présenté?--Elle était assise.

CHAP. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge?

(Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)--L'auteur prétend

que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape.

CHAP. 96. Marie était-elle modeste dans ses

habits?--Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un

pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.

CHAP. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle

instruite?--Très-certainement; elle possédait toutes les sciences,

les arts mécaniques, les arts libéraux, le _trivium_, le

_quadrivium_,[175] et même la théologie.

[Note 175: Ces deux mots désignent l'universalité de la science,

l'ensemble de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait

acquérir du temps d'Albert. Le _trivium_ comprenait la grammaire,

la dialectique et la rhétorique; le _quadrivium_ renfermait

l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. La

réunion des sept arts libéraux prit le nom de _Clergie_, dans

le XIIIe siècle; _clerc_ et _lettré_ devinrent

synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain était de posséder

le _trivium_ et le _quadrivium_; quand on eut dit d'Abeilard

qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter à son

éloge.]

Etc., etc.

Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses

et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a

écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout

ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais

fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert

tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de

la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le

plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son

nom inscrit sur 21 vol. _in-fol._ de ses œuvres, qui pourtant ne

seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort

à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans

son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui

dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour

une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable

aurait-elle pris sa source dans le traité _De Mariæ laudibus_,

dont nous venons de parler?

Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:

«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser

cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame:

c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la

purification, etc. (_Sans date_), _in-4º_.»

Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles

miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M.

d'Ansse de Villoison en 1806.

Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage,

signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à

l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont

elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après

ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe,

XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les

articles suivants, que nous avons extraits du beau _Catalogue des

archives de M. de Joursanvault_, Paris, Teschener, 1838, 2 vol.

_in-8º_, en font foi:

«Nº 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame

la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391.

»Nº 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux

coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans.

»Nº 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier,

varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter

à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE

et de son enffant, comme autrement.

»Nº 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un

grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la

duchesse d'Orléans est grosse. 1396.

»Nº 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100

francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui

a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils

Philippe d'Orléans. 1396.

»Nº 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de

huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse,

la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux

grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses

pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite

dame. 1397.

»Nº 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la

duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400.

»Nº 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze

pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres

pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400.

»Nº 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse

d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa

GÉSINE. 1401.

»Nº 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour

faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de

Touraine. 1490.»

Etc., etc., etc.

Nous citerons encore Marot, qui, dans son _Estrenne à madame la

Dauphine_, dit:

A madame la Dauphine

Rien n'assigne,

Elle a ce qu'il faut avoir;

Mais je la voudrais bien voir

En GÉSINE.

Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II,

le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544.

* * * * *

Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous

rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du

second chapitre de l'_Histoire des Carmes_, où il est question du

TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est

extrait d'une _Histoire des Ordres monastiques_, (attribuée à un

abbé Musson), _Berlin_, 1751, _7 parties en 5 vol. in-12_. V.

tom. I, p. 276[176].

[Note 176: Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article

RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, dans lequel on voit le

Révérend Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à

Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure des

Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont signalé

certains écrivains de ces temps obscurs!]

«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de

son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le

_monde_), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait

fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (_se faire

religieuse_).

»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle

laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de

Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin

d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle

vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres

filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte

religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que

d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels

transports de joie ils reçurent MARIE au nombre de leurs

sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours,

après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et

sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile,

et nomma MARIE leur supérieure.

»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est

un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en

sont syriaques, de ceux qu'on appelle _estrangelo_, grands, bien

marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles

malgré le nombre des années.

»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa

main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du

rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.»

Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui,

comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était

sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au

XVe siècle.

III.

TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.

Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous

a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et

très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance

de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus

scrupuleuse exactitude, sur un vieux _livre d'Heures_, du

XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte

avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de

ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le

donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de

la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement

quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte:

[Note 177: Ce livre a pour titre: _Heures à l'usaige de

Chartres_, etc. Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554),

_in-8º_. Le _Testament_ en question et un autre morceau

intitulé: La _Sentence de Pylate_, ont été imprimés à la suite

de ces Heures. On trouve encore ces deux pièces dans un autre ouvrage

intitulé: _Méditation sur la mort et passion de nostre Sauueur et

Rédempteur Jésus-Christ_. Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date),

_in-8º_ goth. avec fig. et vignettes. Notre ami (M. G.....

D........) ne s'est pas borné à l'envoi de ces deux curiosités, il

y en a joint plusieurs autres que nous réservons pour un ouvrage

spécial auquel elles seront mieux appropriées. Nous le prions d'agréer

l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]

«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ.

»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. _Amen._

»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère

Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu

et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse,

âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer

et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu

sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions

mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de

éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière

et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt:

»PREMIÈREMENT. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui

priant et suppliant qu'elle partant et issant (_sortant_) de mon

corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas

attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu.

»ITEM. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus

aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et

auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de

mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après

madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement

et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée,

je le recommande à madicte mère.

»ITEM. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu

mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille

d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne

sçauent pas (ce) qu'ils font.

»ITEM. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et

considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha

à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité,

je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je

l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende

et viengne par devers moy quelque part que je sois.

»ITEM. Et comme il soit ainsi que entre les autres vertus

y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu bon, c'est patience

en tribulation; considérant aussi que plusieurs pour l'amour de moy

auront moult à souffrir, à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes

déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, adversités et

tribulations, je leur laisse mon trésor de patience; et pour ce que

ledict trésor est grand, plantureux et abondant, je veuil que partie

en soit distribuée à tous pauures orphelins, malades, langoureux,

prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes veufves.

»ITEM. Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu ce présent

mon testament, dernière et perpétuelle volunté, deuant et en présence

de mon peuple chrestien pour lequel j'endure ladicte mort; et soient

faictes mes obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et

angoisseux soupirs; et en congnoissance (_reconnaissance_), tous

ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (_sic_) obsèques,

pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse passion, et en vraye

contrition de leurs péchés et en mémoire de madicte angoisseuse mort,

je leur donne mon royaulme de Paradis.

»ITEM. A tous ceux qui de bon cueur pardonneront les ungs aux

aultres pour l'amour de moy qui suys leur Dieu, leur père créateur,

en voulant d'ici en avant vivre en bonne paix, amour et charité, dès

maintenant je leur donne (_remets_) toutes les offences, crimes et

tous péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant toutefois que

d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, haines et discensions

les ungs contre les aultres, je révoque ce présent article et veulx

qu'il soit de nulle vigueur et valeur tant (_jusqu'à ce_) qu'ils

soyent retournés à requérir pardon les ungs entre les aultres.

»ITEM. Tous les pauures pécheurs et pécheresses, contrits,

confès et repentans de bon cueur et de bon vouloir, protestans

dorénavant de ne nous offenser, voulans estre et demeurer à nostre

service, je veuil et ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict

service en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à ceulx de

ma très-loyalle espouse mon esglise, que en la fin de leurs jours,

quant leurs ames partiront de leurs corps, que ils se retirent par

devers moy en mon royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme

éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans fin. _Amen._

»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament estre escript

par quatre notaires de nostredicte cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan;

et ay faict ce présent testament en la présence de ma mère bien

amée, elle estant près du lict de madicte croix douloureuse sur le

mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de nostre sang, scellé

au scel de nostre douloureuse croix. Ainsi _signé_ JÉSUS

DE NAZARETH, roy de Paradis, le confort des pauures pécheurs

retournant à sa miséricorde.»

Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. L'acte a été

rédigé par de trop habiles notaires pour craindre qu'il ait été cassé

par défaut de forme. Ainsi les légataires ont pu et peuvent compter sur

la délivrance de leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les

conditions imposées par le testateur.

IV.

SENTENCE DE JÉSUS-CHRIST.

De tous les monuments historico-religieux relatifs à l'origine du

Christianisme, aucun ne serait plus précieux, après l'Evangile, que le

texte authentique de la sentence qui a condamné à mort Jésus-Christ.

Aussi avec quel empressement n'a-t-on pas accueilli certaines pièces

qui ont paru sous ce titre dans le moyen âge! Nos recherches nous

en ont procuré quelques-unes, qui, tout apocryphes qu'elles sont,

intéresseront nos lecteurs, tant on a, dans tous les siècles, attaché

d'importance à cet acte qui, en terminant la vie et la passion

du Sauveur, a mis le sceau à la rédemption du genre humain. Nous

allons classer ces pièces, c'est-à-dire les textes de la sentence de

Jésus-Christ que nous avons découverts, selon l'ordre de dates de

publication des ouvrages dans lesquels on les a d'abord insérés; ils

sont censés traduits en français, on y reconnaît le style et les formes

judiciaires des XVe et XVIe siècles. Ces textes

sont au nombre de quatre.

I. Celui que nous regardons comme le plus ancien, est tiré d'un vieux

livre intitulé: _La mort et passion de Jésucrist: laquelle fut

composée par les bons et experts maistres Gamaliel, Nicodemus et Joseph

d'Abarimathie_ (sic), _disciples secrets de Jésucrist, lesquelz

en ont traicté bien au long, car ils estoient tousjours présens.--L'an

de N. S. J. C. cinq cens et vnze, fut trouvée à Vienne en un petit

coffret caché sous terre, la sentence donnée par Ponce Pilate à

l'encontre de Jésucrist, translatée de latin en francoys comme icy

aprez s'ensuyt.--La destruction de Hiérusalem et vengeance de nostre

Saulveur et Rédempteur faicte par Vaspasien empereur de Rome et par

Titus son fils._ Imprimé à Poictiers, par Jehan et Enguilbert de

Marnef frères, 1535, in-4º goth., fig. sur bois[178].

[Note 178: Cet ouvrage rare et curieux existe dans la riche

bibliothèque de M. Leber à qui nous ne pouvons trop témoigner notre

reconnaissance pour l'aimable obligeance qu'il a mise à nous procurer

une copie de la sentence en question qu'il a pris la peine de

transcrire lui-même.]

Voici le texte pur de la sentence comprise dans la seconde partie de ce

recueil:

«Sensuyt la condampnation donnée par Pilate à l'encontre de

Jésus-Christ.

»Nous Ponce Pilate prévost et juge en Hiérusalem soubs trèspuissant et

monarche empereur Thybere César, duquel trèseureux le Trèshault soit

garde de son empire. A tous et chascuns salut. Nous estans séant pour

juge en la synagogue du peuple de Judée: par la grant amour qu'avons à

justice. Nous a esté présenté Jésus de Nazareth qui follement a asseuré

et affermé soy estre filz de Dieu, combien qu'il soit né d'une pauvre

femme. Oultre se dit estre roy des Juifs, et le presche et se vante de

destruire le magnifique et excellent temple de Salomon. Et aussy séduyt

et révocque tout le peuple de la loy de Moyse trèsapprouvée. Toutes

lesquelles choses poisées, pensées, veues, considérées et approuvées,

l'avons condampné et prescript à estre crucifié et mis au gibet entre

deux larrons, chascun à cousté. _Ite, tenete eum._»

Cette dernière formule (en latin) nous rappelle deux pièces du même

genre que nous avons découvertes dans des ouvrages du XVIIe

siècle[179]: l'un est un ordre de flageller Jésus, donné au licteur ou

bourreau; il est ainsi conçu:

[Note 179: Le premier de ces ouvrages est le _Voyage de la

Terre Sainte, par Doubdan, chanoine de Saint-Denis_, 3e édition;

Paris, Clousier, 1666, _in-4º_, fig. Voyez pp. 183 et 193. Ce

livre, soit dit en passant, n'a pas été inutile au savant auteur de

_l'Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Le second ouvrage est le

_Theatrum Terræ Sanctæ, auctore Christ. Adrichomio_; Colon. 1682,

_in-fol._, cartes. Cet Adrichomius, né à Delft en 1533, est mort à

Cologne en 1585. C'était un prêtre catholique fort instruit qui a été

persécuté par les protestants.]

«_Jesum Nazarenum, virum seditiosum et mosaïcæ legis contemptorem,

per pontifices et principes suæ gentis accusatum expoliate, ligate

et virgis cœdite. I, lictor, expedi virgas._» C'est-à-dire:

«Dépouillez, garrottez et frappez de verges Jésus de Nazareth, accusé

par les pontifes et les premiers de sa nation, d'être un homme

séditieux et de mépriser la loi de Moyse. Va, licteur, prépare les

verges.»

Le second ordre regarde le crucifiement:

»_Jesum Nazarenum subversorem gentis, contemptorem Cæsaris et falsum

messiam, ut majorum suæ gentis testimonio probatum est, educite

ad communis supplicii locum, et cum ludibrio regiæ majestatis in

medio duorum latronum cruci affigite. I, lictor, expedi cruces._»

C'est-à-dire: «Conduisez au lieu ordinaire du supplice et attachez

à la croix, avec l'appareil ridicule de la majesté royale (_une

couronne_), entre deux larrons, Jésus de Nazareth, convaincu par

le témoignage des principaux de sa nation, d'avoir soulevé le peuple,

d'avoir méprisé César et de s'être faussement dit le Messie. Va,

licteur, prépare les croix.»

Il est inutile de faire observer combien le contenu de la sentence

rapportée ci-dessus s'écarte de la vérité historique; nous ne parlons

pas du titre ridicule de prévôt donné à Pilate; mais en faire le juge

de J.-C., c'est commettre une grave erreur. Pilate n'avait dans ses

attributions que le pouvoir de confirmer la sentence rendue par les

Juifs et de la faire exécuter, parce que, depuis que la Judée était

réduite en province romaine, le sanhédrin n'avait plus de droit de

vie et de mort. Aussi les Juifs venant demander à Pilate qu'il fît

exécuter la sentence rendue contre Jésus, lui dirent _non nobis licet

interficere quemquam_. Pilate avait envie de sauver J.-C., dont il

reconnaissait l'innocence; mais fatigué ou plutôt effrayé des clameurs

du peuple qui ne cessait de hurler, _tolle, tolle, crucifige,

crucifige_, il se décida enfin à leur livrer Jésus; _Jesum

flagellatum tradidit voluntati eorum ut crucifigeretur_. Il n'a donc

rien jugé, puisque, s'il eût été juge, il eût absous; mais, par effroi

et par faiblesse, il a confirmé la sentence, et ce sont les soldats

romains qui l'ont mise à exécution.

Le livre des singularités · 第 26 / 31 段