fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera
pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui
ne restera pas sans punition.
»13º Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec
l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce
vase de la main droite, _et sinistra manu virilia tenens_, il
ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a
contractée par cette opération impure.
»14º Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de
se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et
il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec
l'eau pour opérer sa purification.
»15º Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour
cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut
se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre
soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel;
la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle
dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre,
dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit
où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des
cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats
ou par d'autres animaux.
»16º Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y
entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour
se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase
de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le
bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même
usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la
rivière.
»17º Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156],
il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui
vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant
moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à
chaque fois de moitié.
[Note 156: «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée
dans cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de
se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il
s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer
les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en général
de la main droite quand on touche quelque partie du corps au-dessus du
nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui sont au-dessous.
Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage qu'il est rare de les
voir employer une main pour l'autre.
»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après avoir vaqué
à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans toutes les
castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier dans la
même circonstance, est regardé par tous les Indiens, sans exception,
comme une abomination dont ils ne parlent jamais qu'avec horreur. Il
en est même qui refusent d'y croire, et pensent que c'est une calomnie
inventée en haine des Européens. Je me suis convaincu que lorsque les
indigènes s'entretiennent entre eux de ce qu'ils appellent nos sales et
grossiers usages, ils ne manquent point de mettre au premier rang celui
dont il est ici question et d'en faire le sujet de leurs sarcasmes et
de leurs railleries.
»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un mouchoir, et
le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner des nausées;
mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la plus polie du
monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, puis de les
essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)]
[Note 157: Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les
essais qu'il prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le
chap. XIII du livre I de GARGANTUA.]
»18º Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se
lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en
commençant par la main gauche.
»19º Il se lavera une fois les _virilia_ avec de l'eau et de la
terre glaise mêlées ensemble.
»20º Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour
chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de
damnation éternelle, par le pied droit.
»21º Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec
de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de
l'eau claire.
»22º Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois
la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être
bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se
gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de
la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer.
[Note 158: «On doit se gargariser la bouche après toutes les
actions qui sont censées imprimer quelque souillure. La règle est de
se gargariser quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après
avoir soulagé la nature; douze fois après avoir pris son repas, et
seize fois après l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces
sages préceptes d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires
à l'aide des préjugés.» (N. de M. Dubois.)]
«23º Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu
d'eau à son intention.»
Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion
doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine,
s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le
risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on
s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une
aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans
le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt,
parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur
cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs
elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui
parle lui-même.
[Note 159: Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M.
Dubois, tome 1er, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes
sont obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de la
maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la nature.
Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec un vase
plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement regardée avec
dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là de la bonne
éducation, et est exactement observée.»
L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente;
et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux dames du
Meissour, cette branche de leur _bonne éducation_.]
»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village
où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public
où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et
lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord
quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de
renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à
mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit
lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré
avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me
demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car
il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis
que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes
gens étaient des personnes de bonne caste[160].
[Note 160: Le mot _Caste_, qui vient du portugais, est
celui par lequel on désigne en Europe, les différentes tribus qui
composent les peuples de l'Inde. La division la plus ordinaire et la
plus ancienne est celle qui les classe en quatre tribus ou castes
principales, savoir:
1º Celle des _Brahmanahs_ ou Brahmes, la plus distinguée de
toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses
fonctions.
2º Celle des _Kchatrias_ ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la
profession militaire dans toutes ses branches.
3º Celle des _Veissiahs_, composée des directeurs de
l'agriculture et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.
4º La classe des _Sudras_, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt
garçons de charrue, et des esclaves.
Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.
Celle des _Pariahs_, qui fait partie de la quatrième (celle des
_Sudras_), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement
asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante;
ce sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en
propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux
travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent les
battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, que
leur simple attouchement est une souillure dont il faut se purifier
comme de celui d'un animal immonde.]
»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés
tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait
considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen;
cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en
considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que
vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays,
je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et
suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit
propre qu'il m'assigna.
»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut
en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que
je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le
tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la
transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré
cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la
commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour
observer la conduite de mes domestiques.
»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour
satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le
surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître
que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames;
qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son
ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans
cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein
de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient
son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine
en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la
reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir
donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me
serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel
péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!....
Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée;
payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier,
et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»
»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut
cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes
étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il
fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon
domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il
demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil
calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour
satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec
d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le
Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait
avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors
un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon
domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien
moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir
de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de
l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître
chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il
me procurât un autre asile pour y passer la nuit.
»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses
exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les
personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles
exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement
puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle
infamie! quel péché! quelle abomination!
»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette
affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de
justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des
juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse,
dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande
donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils
ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon
innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un
coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire.
»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder,
nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain.
Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens
dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me
permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.
»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour
savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il
y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de
cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si
nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être
sévèrement châtié.
»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier
quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre
domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit,
qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti
le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit,
le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de
l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes
à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute
hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du
district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous
étions par conséquent hors de danger.»
Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien
sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand
l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question
non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique,
mais de faire payer une amende au maître!
DIXIÈME OBJET.
LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN
FRANÇAIS;
PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc.
De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol,
de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec
tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne
l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que
l'historien de la nature, notre célèbre Buffon.
«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la
voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes,
le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le
merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les
uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus
doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en
est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète
de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage;
en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute
son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol
charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement;
s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau,
embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres;
il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de
plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du
printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence
par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il
voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais
ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe,
et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de
son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives
et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité;
murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille,
mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades
précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec
une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons
filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants;
vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et
font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible
une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons
passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux
heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui
inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être,
mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et
de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des
rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases
sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de
mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.»
Tel est le tableau de main de maître, où les talents du rossignol
sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde caricature de L. S.
Mercier sur le même sujet. Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer
aux hautes puissances scientifiques et littéraires[161] et à rabaisser
les sommités en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans la
proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre du chant:
[Note 161: Il se vantait d'avoir détrôné le _dictateur_
Newton, d'avoir destitué les _satellites_ de Galilée, enfin
d'avoir conçu l'idée de cette grande révolution du globe, révolution
où la création est rétablie sur l'ancien pied, avec ce changement
important que la terre n'est ronde que d'une certaine façon,
c'est-à-dire comme un beau pain de parmésan, et que le soleil tourne
autour de ce plateau comme un cheval au manège.
Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont
_l'Histoire universelle_, disait-il, n'est qu'_un pauvre
squelette chronologique sans vie et sans couleur_. Boileau était son
antipathie; il l'appelait le _versificateur_, mot dont il avait
cru faire l'injure la plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine
à Corneille et à Racine qu'il appelait _d'illustres pestiférés_.
Molière avait trouvé grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des
pièces en vers. «Molière se moque des règles, disait-il, et il citait
avec plaisir ce vers défectueux:
Mais elle bat ses gens et ne les pa_ie_ point!
»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre _oiseau_ que
votre Racine!
»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement,
savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de
Rovigo (Savary).» EXTRAIT des _Mémoires de Fleuri_, tom.
III, p. 223-225.]
«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un musicien féroce,
un mauvais faiseur de fausses notes, qui, n'allant que par écarts, ne
parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il
pas entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et
à travers, soufflant au hasard et rompant la mesure à tout propos?
Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix; c'est
le versificateur des oiseaux.»
Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève la fauvette aux
dépens du rossignol.
»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi ne l'estime-t-on
pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi n'en parle-t-on pas dans le
monde? Parce qu'elle est modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais
elle n'est à côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du
doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute sa mélodie
est dans son cœur; c'est la mère qui berce son enfant; c'est l'amante
répétant la chanson du bien-aimé.» Ce tableau est très-joli, mais il
n'a été tracé qu'en haine du rossignol.
Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le 14 mars 1800)
dit, dans ses _Expériences sur le chant des oiseaux_, etc., que
le rossignol efface tous les autres oiseaux par ses sons moëlleux et
flûtés et par la durée non interrompue de son ramage qu'il soutient
quelquefois pendant vingt secondes. Le même observateur a compté dans
ce ramage seize reprises différentes, bien déterminées par leurs
premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût
les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que la sphère que
remplit la voix du rossignol n'a pas moins d'un mille (tiers de lieue)
de diamètre, surtout lorsque l'air est calme; ce qui égale au moins la
portée de la voix humaine.
Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août 1817), qui s'est
aussi occupé du langage des animaux et surtout des oiseaux, il prétend
que le rossignol a trois chansons: celle de l'amour suppliant,
d'abord langoureuse, puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui
se termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. Dans
cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant le couplet
par des sons très-doux, auxquels succède un oui timide et plein
d'expression. Elle fuit alors, mais.... Les deux amants voltigent de
branche en branche; le mâle chante avec éclat très-peu de paroles
rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu'on prendrait
pour de la colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à
laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: _ami, mon
ami_.--Enfin on travaille au nid: c'est une affaire trop grande, on
ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n'est que parlé, et on y
distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C'est après la ponte que,
perché sur une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, un
peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit mouvement qu'il
imprime au rameau, et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il
distrait sa compagne des soins pénibles de l'incubation par les charmes
d'une harmonie indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. Dupont
de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet principal de cet
article, c'est-à-dire au chant proprement dit du Rossignol, dont on a
essayé de rendre et d'exprimer les sons sur le papier.
Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du moins le premier
que nous ayons découvert, est un nommé Marco Bettini[162], savant
jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 nov. 1657). Voici un échantillon du
chant du rossignol, qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée
_Ruben, hilarotragedia satiropastorale_:
[Note 162: Le prénom de cet auteur est bien Marco (_Marcus_)
et non pas Mourio, comme il est dit dans le _Dictionnaire
historique_ en 20 vol. in-8º, et Mario, comme on le voit dans la
_Biographie universelle_.]
Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,[163]
Zpè tiù zqua:
Quorrror pipì
Tìo, tìo, tìo, tìo, tix.
Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo;
Zquo, zquò, zquò, zquò,
Zi zi zi zi zi zi zi zi,
Quorròr tiù zquà pipiquì.