[Note 163: Il faut se rappeler que cela est écrit en italien,

et que l'u non accentué se prononce ou; ainsi _tiùu_ doit se

prononcer _tiuou_.]

Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui a été imprimée

à Parme en 1614, _in-4º_; nous puisons ce passage dans un vieux

recueil italien, plein de variétés en tout genre, et qui a pour

titre: _Il Cannochiale Aristotelico, o sia, Idéa dell'arguta et

ingeniosa elocutione, che serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria,

et simbolica_, etc. _dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier

gran croce de' Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione_. In

Roma, 1664, _in-8º_ de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201.

Le comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content de

cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: «... Incerto, non il

rusignuolo sia divenuto poeta, ò il poeta un rusignuolo.»

Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le chant imité

du rossignol, est le vieux fureteur Etienne Pasquier, (m. le 31 août

1615), qui, dans ses _Recherches sur la France_, édition de 1665,

in-fol., s'exprime ainsi, p. 625:

«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le chant du rossignol

en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de Du Bois:

Dessus un tapis de fleurs,

Mon cœur arrousé de pleurs

Se blottissoit à l'ombrage,

Quand j'entends dedans ce bois

D'un petit oiseau la voix

Qui desgoisoit son ramage.

Il me caresse tantost

D'un _tu tu_, puis aussitost

Un _tot tot_ il me besgaye:

Ainsi d'amour malmené,

Le rossignol obstiné

Dedans son tourment s'esgaye.

Ha, dis-je lors à part moy,

Voilà vrayement l'émoy

De l'amour qui me domine;

Par quoy je veux comme luy

Gringuenoter mon ennuy,

Pour consoler ma ruine.

Je te requiers un seul don,

_Tu', tu', tu'_ moy, Cupidon,

_Tost, tost, tost_, que je m'en aille.

Il vaut mieux viste mourir,

Que dans un bois me nourrir

Qui jour et nuict me travaille.

On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier n'a pas si bien

écouté aux portes du rossignol que le jésuite Bettini; et nous allons

voir que ces deux messieurs ne sont rien ou presque rien en comparaison

du troisième auteur dont il nous reste à parler.

C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste et

grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il a laissé vingt-cinq

ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle, aux diverses espèces

de chasses et à l'administration des forêts. Il s'était surtout livré

à l'ornithologie, et avait fait une étude particulière des mœurs et

du langage des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas

y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la patience

de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau même une suite de

ces brillantes et éclatantes roulades qui ont valu à ce chantre des

forêts le titre de chef d'orchestre dans tous les concerts de la

gente emplumée. C'est ce qui a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son

excellente édition de la _Philomela_, poème attribué à Albus

Ovidius Juventinus, _Lutetiæ Parisiorum_, 1829; _in-8º_, p.

22: «Rien n'égale, dans la langue factice de l'imitation, le tour de

force extraordinaire du savant ornithologiste allemand Bechstein, qui

est parvenu à exprimer assez heureusement avec les signes usuels de

notre langue parlée, toutes les modulations de la voix du rossignol.

Ce singulier _specimen_ de l'onomatopée est trop curieux pour ne

pas trouver ici sa place.» Nous allons donc le donner tant d'après

le texte copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition du

morceau seul, imprimée sous ce titre: LE CHANT DU ROSSIGNOL,

Mons, chez Jevenois, belle page _in-fol._, dont nous devons un

exemplaire à l'amitié de M. Châlon.

Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, levant

la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle de ses sons

ravissants:

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,

Shpe tiou tokoua,

Tio, tio, tio, tio,

Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou:

Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo,

Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii.

Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi.

Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso,

tsirrhading!

Tsi si si tosi si si si si si si si,

Tsorre tsorre tsorre tsorrehi;

Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi.

Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo:

Kouioo trrrrrrrritzt.

Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî,

Kouio didl li loulyli.

Ha guour guour koui kouio!

Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi;

Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi.

Koui koui horr ha dia dia dillhi!

Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets

hets hets hets.

Touarrho hostehoi;

Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati;

Koui koui koui io io io io io io io koui

Lu lyle lolo didi io kouia.

Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.

Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera peut-être

pas fâché d'en voir la traduction française, telle que nous l'a donnée

un homme de beaucoup d'esprit, dont nous avons déjà parlé dans cet

article. Feu M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu

ce morceau ou partie de ce morceau, dans notre idiome:

Dors, dors, dors, dors, ma douce amie

Amie, amie,

Si belle et si chérie:

Dors en aimant,

Dors en couvant,

Ma belle amie,

Nos jolis enfants,

Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis,

Si jolis, si jolis, si jolis

Petits enfants.

(_Un silence._)

Mon amie,

Ma belle amie,

A l'amour,

A l'amour ils doivent la vie;

A tes soins ils devront le jour.

Dors, dors, dors, dors, ma douce amie,

Auprès de toi veille l'amour,

L'amour,

Auprès de toi veille l'amour.

Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale et rendue

dans le rythme en usage chez messieurs les rossignols; cependant nous

n'en garantirons l'exactitude qu'après avoir retrouvé la prosodie

rossignolienne, et le dictionnaire rossignolien-français, que le bon M.

Dupont de Nemours avait sans doute consultés.

Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé du chant

du rossignol, il a encore cherché à comprendre et à traduire la

langue d'autres oiseaux et même de quelques autres animaux. Quoique

ses opinions soient très-hasardées, elles peuvent cependant fixer

l'attention sur une foule de faits curieux; car il est certain que les

animaux vivant en société ou en famille doivent avoir quelques moyens

de s'entendre et de se communiquer leurs idées[164].

[Note 164: M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une

telle opinion sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et

Flavius Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile

lui-même, ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont

il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes _qui

s'entendaient entre elles et qui parlaient sensément_; assertion que

je n'ai pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe

dans les Philippines, un oiseau nommé _birahi koumbang_ (l'amant

des fleurs), espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que

l'homme, un langage et un chant. _Voy._ _l'Océanie_ de M. de

Rienzi, qui nous a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont

de Nemours, t. Ier, p. 291.]

C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que les oiseaux

répètent toujours le même son; il assure que le croassement des

corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq mots différents que voici:

Cra, cre, cro, cron, cronon.

Grass, gress, gross, gronss, grononess.

Crae, crea, crae, crona, groness.

Crao, creo, croe, crone, gronass.

Craon, creo, croo, crono, gronoss.

«Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix chiffres

arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant deux

à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme les chiffres

diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 caractères, et que si on

les combinait de cinq à cinq, on en ferait un chiffre de 100,000

caractères, ou de plus de mots que n'en a aucune langue connue,

on aura moins de peine à comprendre que les corbeaux puissent se

communiquer leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien pour

exprimer: _là_, _ici_, _droite_, _gauche_,

_en avant_, _halte_, _pâturez_, _garde à vous_,

_l'homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_,

_je t'aime_, _moi de même_, _un nid_, et une dixaine

d'autres avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»

Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:

«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, mais seulement

dans la colère, les deux consonnes g et z.» (Nous ferons cependant

observer à l'auteur que les mots _aboyer_ et _japper_, qui

ne sont que des onomatopées, sembleraient annoncer que le b et le p ne

sont pas tout-à-fait étrangers à l'alphabet des chiens.)

«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et de plus six

consonnes, m, n, g, r, v, f.

»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, puisqu'elles

prononcent les mots _tak_ et _tok_.»

Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, l'énergique

accentuation du discours tient à la surabondance de l'amour. «Les

oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette force énorme dans leurs

muscles si frêles, que par un excès de vie dont les éléments donnent à

leur amour une extrême ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer,

il faut ajouter à la pensée même par les intonations et le rythme.

C'est ce qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.

»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il chante sa

vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, la fauvette

chantent leurs amours.

»Le pinson chante son amour et son amour propre; le serin, son amour et

son talent réel. Le mâle de l'alouette chante un hymne sur les beautés

de la nature, et déploie toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et

s'élève aux yeux de la femelle qui l'admire.»

* * * * *

On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres poètes du

XVIe siècle qui se sont évertués à qui imiterait le mieux

dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui du rossignol,

n'est pas facile à rendre; ces trois grands poètes sont Ronsard, Du

Bartas et Gamon. Voici comment chacun de ces messieurs, s'élançant

du haut du Parnasse et planant dans les airs, a gazouillé sa petite

affaire; d'abord Ronsard:

Elle guindée du zéphire,

Sublime en l'air vire et revire,

Et y décligne un joli cri,

Qui rit, guérit et tire l'ire

Des esprits mieux que je n'écri (_sic_).

Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est celui-ci:

La gentille alouette, avec son tire-lire,

Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire

Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu

Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.

Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter sur lui en

s'exprimant ainsi:

L'alouette en chantant veut au zéphire rire,

Lui crie vie vie et vient redire à l'ire:

O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu,

Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.

Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? L'illustre

Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. Revenons à M. Dupont.

«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout affection, chante

rarement seule, mais en duo, en trio, en quatuor, en sextuor, en autant

de parties qu'il y a de membres dans la famille; sa gamme n'a que peu

d'étendue, et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous

ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment exposé

l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce coryphée des bois.

DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.

Nous ne voulons pas quitter le poème de la _Philomela_, dont M.

Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et dont nous avons parlé plus

haut, sans dire un mot de l'unique traduction française qui existe

de ce poème. L'entreprise était ardue, quoique la pièce n'ait que 70

vers; aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles qui

n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant traduit, tant

traduit, le pauvre cher homme, que ce travail ne lui a rien coûté.

Sa traduction, en prose mêlée de vers, est dans son _Recueil de

diverses pièces d'Ovide et d'autres poètes anciens_, Paris, 1661,

_in-8º_, p. 29 et suiv.; M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite

de son commentaire. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage

de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin donne les

noms par lesquels il exprime le chant ou cri de différents oiseaux,

dans les six vers suivants:

_Cucurrire solet gallus, gallina gracillat,

Pupillat pavo, trissat hirundo vaga.

Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur;

Et crocitat corvus, graculus at frigulat.

Gloctorat immenso de turre ciconia rostro;

Pessimus at passer tristia flendo pipit._ Etc.

Voici la traduction de notre bon abbé:

Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais;

Cocodaste a la poule et le paon poupe gais;

L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette

L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette.

Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert

Frigulote au printemps, en automne, en hiver.

Le passereau pipie en pleurant sa couvée.

Du sommet d'une tour la cigogne élevée

Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.

Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous apprend que la

mésange _tintine_, que la grive _gringotte_; que l'étourneau

_pisote_; la perdrix _caquate_; l'oie _gratonne_, la

grue _gruine_; l'épervier et l'autour _piaillent_; le milan

_lippe_; la pie _jase_; le butor _bouffe_; le tigre

_rougnonne_; le léopard _miaule_; l'ours _grommelle_; le

sanglier _roume_; l'éléphant _barronne_; le cerf _zée_;

l'âne sauvage _brame_; le grillet _grillotte_; la souris

_chicotte_; etc., etc. On voit que ces dénominations sont, en

grande partie, imitées textuellement de ce latin des deuxième ou

troisième siècles, temps où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu;

mais elles ne subsistent plus[165], ou, pour mieux dire, elles n'ont

existé que dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur

donner longue vie.

[Note 165: On rend maintenant le cri des animaux par les

expressions suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les

ânes _braient_; les bœufs _beuglent_; les brebis

_bêlent_; les cerfs _brament_; les chats _miaulent_;

les chevaux _hennissent_; les chiens _aboient_; les

cigales _sonnent_; les coqs _chantent_; les corbeaux

_croassent_; les dindons _glouglottent_; les grenouilles

_coassent_; les lions _rugissent_; les loups _hurlent_;

les moineaux _glapissent_; les mouches _bourdonnent_;

les pigeons _roucoulent_; les poules _gloussent_; les

pourceaux _grognent_; les serpents _sifflent_; les taureaux

_mugissent_; etc., etc.]

Citons encore un ou deux fragments de quelques autres traductions

de cet infatigable _pervertisseur_ du latin en français; leur

naïve simplicité pourra amuser le lecteur. Dans ses immenses travaux

de ce genre, il n'a pas dédaigné les différentes petites pièces

attribuées à Virgile, telles que le _culex_, la _ciris_, le

_moretum_, le _copa_, la _mort de Mécène_, etc. Il les

a toutes traduites, et toutes ces traductions sont dignes de lui, mais

il s'est surpassé dans la _ciris_. Après le discours que Charmé,

nourrice de Scylla, fille de Nisus, tient à cette bonne princesse,

qui se leva pendant la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où

dépendait la vie de son père, le poète dit:

_Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu,

Frigidulam injecta circumdat veste puellam;

Quæ prius ut tenui steterat succincta corona;

Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens,

Persequitur miseræ caussas exquirere tales......_

Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:

Elle tint un discours, et vêtit un manteau

De fine laine épais, taillé par le ciseau.

Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette

De la jeune princesse une veste mollette,

(Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon),

Elle voulut lui rendre un peu de vermillon,

La baisant à la joue où découlaient ses larmes,

Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes.

Elle lui demanda d'où venait son ennui......

Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec l'original? Oui, si

nous en jugeons par la version des épigrammes de Martial, due au même

auteur; nous citerons seulement la 159e du livre des Apophorètes ou

les présents; le poète latin a dit:

AMICTORIUM.

_Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ,

Ut possint niveo pectore lina frui._

Le poète français a dit:

UNE CHEMISE DE FIN LIN.

Je crains les mamelues,

Ces grosses faffelues,

De qui tout est grossier;

Qu'on me donne une fille et jeune et délicate,

Afin que de mon lin le fil souple à plier

Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.

Dans la 42me épigramme du 1er livre, sur la mort de Porcie, la

traduction de ce vers,

_Dixit et ardentes avido bibit ore favillas._

est encore bonne à citer:

Elle tint ce discours et mit entre ses dents

Pour se faire mourir force charbons ardents.

C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit les quinze

livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage a bien eu raison de

mettre sur son exemplaire de cette traduction: _Epigrammes contre

Martial_. Au reste toutes les versions de ce vrai _traditore_

des classiques latins, sont de même force.

Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui peuvent

rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles des poètes. Par

exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, a publié à Paris, en

1666, une version _des plus belles lettres de Cicéron à ses amis_,

et voici comment il rend dans notre langue la seconde lettre du livre

IV _ad familiares_, adressée à Servius Sulpicius;

bornons-nous à quelques passages du commencement, et citons d'abord le

latin:

_A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi tuas

litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit et Servius

noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; quod etiam mecum ut ad

te scriberem, egerunt......._

Traduction de M. Guyot:

«Monsieur,

»J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, lorsque j'étais

au Cumin.... Après l'avoir lue, madame votre femme m'ayant fait

l'honneur de me venir voir avec monsieur votre fils, ils ont jugé à

propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de

vous en écrire.......»

On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur Cicéron, habillé

à la française, s'exprime ici avec toute la politesse que comporte

notre style épistolaire actuel. Le bon M. Guyot n'est pas moins

galant avec d'autres personnages contemporains de l'orateur

romain; il se garde bien de les appeler simplement par leurs noms

en _us_. Ainsi TREBATIUS est sous sa plume, monsieur

de Trébace; POMPONIUS, monsieur de Pompone; etc. Il est

vrai que c'était assez la coutume au XVIIe siècle de tout

mettre à la française dans la république romaine. Le traducteur

Perrot d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru

appelle le _Forum_, le Palais. En s'adressant aux juges grecs ou

romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne leur eût pas

dit _Messieurs_. Et cela se retrouve encore dans des traductions

imprimées au XVIIIe et même au XIXe siècle. Nous y

avons vu avec édification que J. César, dans ses Commentaires traduits,

nous parle du diocèse de Langres, de celui de Trèves, etc.

Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois quarts du

XVIIIe siècle, a été, quant au costume, au niveau des

traductions dont nous venons de parler. Les Horace, les Brutus, les

Auguste, les Cinna paraissaient sur la scène en grande perruque à

trente-six marteaux, justaucorps de velours, veste brodée, culotte

de soie et beaux bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de

pierreries à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.

ONZIÈME OBJET.

VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

I.

PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR, COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX

TABLEAUX SEULEMENT, DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE

SOMME DE DEUX MILLIONS.

Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais les

bibliothèques volumineuses nous font peur, et les longues galeries nous

éblouissent; c'est pourquoi, voulant nous composer un petit cabinet

selon nos goûts, c'est-à-dire plus remarquable par le mérite et la

valeur des objets que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages

et à dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir à deux

conditions faciles à remplir: la première est d'avoir en bourse environ

deux millions de superflu, destinés à nos menus plaisirs; la seconde

est d'obtenir le consentement des propriétaires actuels de ces objets,

bien persuadé que ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les

céder à l'amiable, au prix coûtant.

Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux sur lesquels

notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix auxquels ils ont été

adjugés dans les ventes les plus remarquables de ces derniers temps,

parce que nous ne voulons pas les payer au-delà du prix d'adjudication

qui, tout modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête.

Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite.

CATALOGUE DES DIX OUVRAGES.

I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades III, ex

recognitione Joannis Andreæ, episcopi aleriensis. _Romæ, Conradus

Suueynheym et Arnoldus Pannartz_, (sans date, mais vers 1469),

_gr. in-fol. de 411 feuillets_.

Un exemplaire de cette édition, imprimé sur VÉLIN, a été

acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes, à la vente

du libraire James Edwards, pour la somme de 903 Liv. st. (monnaie de

France) 21,672 fr.

II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, par M. Alexandre

de Laborde et une société de gens de lettres et d'artistes de Madrid.

_Paris_ (Giard), _de l'imprimerie de P. Didot l'aîné_,

1807-1820, _4 vol. in-fol. max. avec pl._

Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN,

avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été offert aux

amateurs au prix de 22,500 fr.

II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed by venerable

persone Raoul le Fevre preest and chapelayn unto the gloryous prynce in

his tyme Phelip of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe

in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte of London, at

the commandement of the vertuose pryncesse lady Margarete by the grace

of God Duchesse of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed

in the holy cite of Colen the XIX day of septembre the yere

1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), _terminé à Cologne le 19e

jour de septembre, l'an 1471_, etc. (_par le traducteur Guillaume

Caxton_). _In-fol._ de 778 pag.

L'exemplaire de cette traduction des _Histoires de Troyes_,

en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son riche

cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses livres, en

1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.; (monnaie de France)

26,512 fr. 50 c.

IV. Missel du duc de Bedfort, _manuscrit in-4º avec peintures et

miniatures_.

Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort lorsqu'il

était en France[166], a été adjugé à sir John Tobie, dans une vente

à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de 1,100 liv. sterl.;

monnaie de France 27,500 fr.

[Note 166: Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de

largeur; il est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont

à peu près de la dimension des pages. Il y a en outre un très-grand

nombre de charmantes miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre

avec des bordures de feuillages et autres décorations. On assure que

ces chefs-d'œuvre sont dus au pinceau d'un artiste français. Le duc de

Bedfort a fait exécuter ce beau volume avec le plus grand luxe pour en

faire présent à son roi, le jeune Henri VI.

Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de

Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille

de W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé

par Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse

de Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st.

5 schel. (5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de

Marlborough pour la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M.

Milner l'a ensuite eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie

en est propriétaire depuis 1833, comme nous le disons plus haut.

Le livre des singularités · 第 23 / 31 段