de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son
attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant
que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à
tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus
bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes.
C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si
puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est
tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête
disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde
ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son
cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout
change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête
s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous
diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous
dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations
innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et
les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt
arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en
lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un
soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824
au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance
irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer
sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite.
C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le
plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le
pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est
O'C......!
»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des
intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de
talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux
et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce
monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives
les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre
à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que
notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente
alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit:
«Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité
des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du
clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant
l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce
sujet:--«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité
ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire
de schellings ou de pences (_gros sous_).--Je donne un démenti
formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je
l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.»
Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous
rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge
doit être rappelé à l'ordre.»
»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui
sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition
se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête.
«--Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale
à l'animadversion publique.--Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de
celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.»
(Allusion à la bannière des catholiques irlandais).--«Et vous, reprit
O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une
tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais
la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos
d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires
furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des
houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent
chaque jour.
»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de
circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance
que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste,
les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé,
les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la
révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a
toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe
ne recule pas un seul instant......»
Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la
Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à
Glascow:«--Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel
il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de
toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe,
à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement,
nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les
atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que
nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de
savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis
on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on
les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les
saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O
nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui
vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les
voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de
Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété
dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine
sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes
savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y
a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au
peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes
constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés
de la Chambre des pairs...»
Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.
Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements
d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux
puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott,
ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de
Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans
une note de son _Essai sur les Révolutions anciennes et modernes_;
Paris, 1826, _in-8º_. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là
un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur
irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur,
hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs,
ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants
terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres
très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous
petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues
orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume,
roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.»
On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve
que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune
est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous
le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut
ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le
chaud défenseur des droits de l'Irlande.
NEUVIÈME OBJET.
VARIÉTÉS.
I.
CURIOSITÉS MICROSCOPIQUES RECUEILLIES CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES
MODERNES.
_In tenuitate labor._
Cette notice paraîtra peut-être légère, frivole, minutieuse, à quelques
lecteurs, car elle n'est composée que d'objets minimes et très-minimes;
mais c'est précisément cette _minimité_ qui l'a fait entreprendre,
puisqu'elle atteste que l'adresse de l'homme et quelquefois son génie
peuvent se manifester dans les plus petites choses comme dans les plus
grandes. Que l'on jette un coup d'œil sur les œuvres de la création,
n'y verra-t-on pas le ciron attirer les regards et l'attention du
naturaliste aussi bien que l'éléphant? Pourquoi, dans les productions
de l'homme, l'œil du curieux ne s'arrêterait-il pas également sur des
infiniment petits dont la structure tient tellement du prodige que
l'on doute si jamais la main de l'artiste le plus ingénieux et le plus
habile a pu les exécuter? On a vu de ces petits chefs-d'œuvre chez
les Anciens, l'histoire en a conservé le souvenir; on en a exécuté et
l'on en exécute encore chez les Modernes; conservons-en donc aussi la
mémoire; et réunissant tout ce que ces diverses petites singularités
offrent de plus surprenant, amusons le lecteur en le promenant un
moment dans cette galerie liliputienne. Plusieurs articles sont déjà
connus, mais nous en ajoutons d'autres qui le sont moins.
PETITS CHEFS-D'ŒUVRE EN ÉCRITURE.
CHEZ LES ANCIENS. Cicéron raconte que l'Iliade, poëme
d'Homère, écrit sur du parchemin, a été renfermée dans une coquille
de noix[133]. Il faut que l'écriture ait été d'une finesse extrême,
car l'Iliade, d'après le relevé exact du nombre de vers dans chacun
des XXIV livres, en renferme 15,686. Aussi quelle confiance
que l'on ait dans la candeur et la bonne foi de Cicéron, son récit a
rencontré plus d'un incrédule. Cependant le célèbre Huet, ce savant
évêque d'Avranche, après avoir douté, comme beaucoup d'autres, de la
possibilité de renfermer l'Iliade dans une coquille de noix, assure
qu'il a examiné la chose plus sérieusement, et qu'il la regarde comme
faisable. C'est dans l'appartement de la Reine (Marie Leczinska), qu'un
jour, il passa une demi-heure à prouver son opinion. «Une feuille de
vélin, dit-il, d'environ dix pouces de long sur huit de large, peut, si
elle est très-mince et très-souple, être renfermée dans une coquille de
noix. Cette feuille est susceptible de contenir dans sa largeur trente
et une lignes, et deux cent cinquante-deux vers dans sa longueur; une
page contiendra donc sept mille huit cent douze vers, et le revers
autant, c'est-à-dire quinze mille six cent vingt-quatre vers, montant,
à peu de chose près, de ceux que renferme l'Iliade. Cette transcription
peut facilement se faire avec une plume de corbeau. Croyons donc à
l'Iliade enfermée dans une noix.»
[Note 133: _In nuce inclusam Iliada, Homeri carmen in membranâ
scriptum, tradidit Cicero._ (PLIN., Hist. nat., _lib._
VII, _cap._ 21.)]
On parle d'un scribe qui écrivit un vers d'Homère sur un grain de
millet. Si cela est, cet artiste aurait résolu sans peine le problême
de Huet.
Un autre artiste, au rapport d'Ælien, écrivit un distique en lettres
d'or, et le renferma dans l'écorce d'un grain de bled.
* * * * *
CHEZ LES MODERNES. On voyait jadis à Worms, dans une maison
dite de la Monnaie, une feuille de vélin encadrée sur laquelle on
admirait douze sortes d'écritures différentes tracées avec une extrême
délicatesse, accompagnées de charmantes miniatures, et environnées de
grands traits d'écriture jetés très-hardiment: le tout exécuté par un
certain Thomas Schuweisser, né sans bras; il faisait dans ce genre avec
le pied tout ce qu'on pouvait attendre de la main la plus habile. Ces
deux mauvais vers étaient inscrits en tête de la feuille de vélin:
Mira fides! pedibus juvenis facit omnia recta,
Cui pariens mater brachia nulla dedit.
Parmi les petites curiosités qui existaient encore dans la même
maison, on admirait un petit rond de vélin de la largeur d'un louis
d'or de France sur lequel était écrit le _Pater_; cela est très
peu de chose; un nommé Maximin Mossilem traçait six fois, et plus
distinctement, la même prière dans un pareil espace.
La bibliothèque impériale de Vienne possède un feuillet de huit
pouces de hauteur, sur un peu plus de six de largeur, qui contient,
dit-on, cinq livres de l'Ancien Testament, écrits par un juif, d'un
seul côté et sans abréviations. Ces cinq livres sont 1º _Ruth_
en allemand; 2º _l'Ecclésiaste_ en hébreu; 3º le _Cantique
des cantiques_ en latin; 4º _Esther_ en syriaque; et 5º le
_Deutéronome_ en français; le tout très-lisible sans loupe.
Dans le XVIe siècle, un religieux italien, nommé frère
Alumno, renferma le _Symbole_ des apôtres et _l'Evangile_ de
saint Jean, qui termine la messe, dans un espace grand comme un petit
denier; ce qui lui mérita les éloges de Charles V et du pape Clément
VII.
Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le
XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il
copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même
_Evangile_ de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres
étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères
des meilleurs calligraphes[134].
[Note 134: C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique,
que Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot _imprimit_
ne signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut
quelquefois désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme
adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son talent
à écrire en très-petits caractères:
Quin alii in latam nequeunt traducere frontem,
Arte tuâ _impressum_ quod brevis unguis habet.
Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de Charles
IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le XVIe siècle.]
Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un
portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes
d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires
formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente
la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air,
avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait,
dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de
linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules
d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce
qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de
la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres
composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange
de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le
cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il;
il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le
nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même
que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut.
On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait
du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service
de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes
d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.
A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un _Crucifix_
dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute
la _Passion_ du Sauveur, selon saint Jean. Une _Image_ de la
Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que
renfermait l'écriture.
Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de
Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une
très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure
et de la fraise contiennent les _Psaumes_ de la pénitence, le
_Credo_ et le _Pater_.
Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la
largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours
en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une
extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture
contient tout ce que renferme un _in-folio_ qu'il montre en même
temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire
que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le
petit carré de papier ou de vélin.
Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on
remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles
dont nous parlons. La première est le _Credo_ écrit (_sic_)
sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste
dans l'_Evangile_ et le _Pater_ transcrits (_sic_) sur
deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le
tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'_écrit_ il
faudrait dire _gravé_, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le
bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de
l'écriture.
Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821)
écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de
papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous)
l'_Oraison dominicale_, le _Symbole_ des Apôtres, les
centième et cent trente-quatrième _Psaumes_, et les sixième,
septième et huitième _Commandements_ de Dieu, formant en tout 1931
lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui
restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année.
Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur
la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume
des _Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du
Commerce_, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres,
1836, _in-8º_, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24,
d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le
moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi
simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères
d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six
décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22
millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré,
disons-nous, 416 fois les mots _Society of arts_[135]. Le nombre
de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page
in-8º ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le
rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils
à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable
savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait
l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une
page _in-fol._ à deux colonnes, du _Dictionnaire de Moreri_,
laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il
en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à
peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir
une page in-8º. Ainsi, en définitive, les 6 vol. _in-fol._
de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être
renfermés en un volume in-8º de 516 pages; mais il ne serait lisible
qu'à la loupe.
[Note 135: On trouvera ce rectangle gravé dans la première des
planches qui sont à la fin du volume.]
Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute
beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos
calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux;
mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire
apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre
des _nugæ difficiles_. Passons à la mécanique.
PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.
CHEZ LES ANCIENS: Callicrates fit en ivoire des fourmis
et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait
discerner les diverses parties.
Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire
un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une
petite abeille cachait sous les siennes[136].
[Note 136: _Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit
animalia, ut partes earum à cæteris cerni non possent._
_Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam
ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, et navem
quam apicula pinnis absconderet._ (PLIN., Hist.
nat., _lib._ VII, _cap._ 21, et _lib._
XXXVI, _cap._ 5.)]
Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un
semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême
ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts
de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que
char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une
mouche qu'il coula également[137].
[Note 137: _Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam
tenuit tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam
integeret alis simul facta musca._ (PLIN., _lib._
XXXIV, c. 19.)]
Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les
principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe
artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux
poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la _Semaine_:
L'homme peuple les airs d'un volant exercite
D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite,
Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois
Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids,
Se guindait par le ciel.....
CHEZ LES MODERNES: Un inspecteur des écoles de la principauté
d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que,
sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean
Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola
l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa
capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à
l'endroit d'où il était parti.
Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses
mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se
reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue.
Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa SEMAINE, de cet
aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées
de son temps. Il s'en exprime ainsi:
Que diray-je de l'aigle,
Dont un docte allemand honora nostre siècle,
Aigle qui délogeant de la maîtresse main,
Alla loin au-devant de l'empereur germain?
Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte
Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte
Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez,
Les tapissez chemins, les arcs élabourez,
Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138]
Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle.
Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets
En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés,
Une mouche de fer, dans sa main recélée,
Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée,
Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las,
Comme ayant jugement se percha sur son bras.
Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace
Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place,
Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts,
Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.
[Note 138: Vieux mot qui signifie _agile_, _prompt_,
_dispos_.]
Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien,
nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de
lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne
tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on
n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il
jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le _Journal_ des
Savants, avril 1711, pp. 459-460).
Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé
Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques
avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les
pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à
l'aise dans une coquille de noix.--Il fit aussi un carrosse traîné par
deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur
son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités
ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139].
[Note 139: Charles-Quint surtout devait admirer ces petites
mécaniques, lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie;
c'est à lui, dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite
horloge portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle
passion pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant
réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais à
bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»]