Georges Puttenham, dans son _Art of english poesy_, London, 1589,

petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains,

tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne,

Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle

qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre

souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans

peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit

avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre

genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté

de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de

son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux

par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un

échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au

dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.]

»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante

ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui

prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa

jeunesse. Il existe à Londres une seule _broadpièce_ (pièce

d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et

qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour,

son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante

qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se

repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»

On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et

que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons

jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de

certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut

connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du

bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la

Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie

de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle

eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à

l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité,

et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit

la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse

nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une

douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux

ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la

Reine est morte le 3 avril 1603.

VI.

DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.

Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois

qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter

jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci

de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là

d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme

adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans

le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais

il la remplaça par des tourments pires que cette peine.

[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran

sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques

bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les

attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple,

que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est

aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait

tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve

qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de

son douaire.]

Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a

subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise

le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari

étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner

le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui,

plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à

leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes.

Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite

souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant

à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la

seule Angleterre.

Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la

grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui

autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son

consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps

en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi

que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou

une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un

prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme.

Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte

au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société,

car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme

mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux

ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en

citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises;

le fait s'est passé en 1836:

«Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le

journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays,

nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au

marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici

les détails de cette hideuse adjudication:

»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est

arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une

jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait.

Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes

sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent

s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en

retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une

voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et

qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à

l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant

surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings

(32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son

acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne

affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour

était le plus beau de sa vie.»

[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été

adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de

Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.

Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui

se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la

plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait

dernièrement de ces ventes à la turque:

«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar.

Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement

de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand

un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait

marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de

leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour

savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré

d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien

de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le

marché, et on livre la marchandise.»]

Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre

et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est

maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre

les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:

«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir

fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou

récompensé, subira la peine de mort.

»Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un

homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la

sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour

s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»

Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du

temps du grand inquisiteur Torquemada?

* * * * *

En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie

écrite de la loi commune, c'est-à-dire les _Reports of cases_

consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 _vol. in-fol._,

et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont

parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ

987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le

beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on

consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs.

Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de

déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi:

«Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une

amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation

suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour

le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à

une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le

coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié

sera pour le Roi.»

VII.

LES EXCENTRIQUES.

Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un

corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception,

et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite

tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté

dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux;

mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale

est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc

un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques

galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne

figureront pas mal dans la nôtre; commençons par

LE VIEUX LOWEL.

C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après

avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant

à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme

les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours

dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de

pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il

avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété

qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait

sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée

jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou

des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131];

il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans

les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se

targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames.

Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions

en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En

Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la

paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de

nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt

toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à

l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux

ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont

il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état

n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement

coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il

commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés

de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux,

tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par

une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il

allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné

d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre

et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont

il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il,

la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux

et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille,

comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des

comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter

tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami

le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous

me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier

habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et

clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit

où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un

morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître

deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine.

Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant:

«M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau;

samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez

propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le

bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et

surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].

[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui

un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède

le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse,

situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du

Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de

tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils,

canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes

de cerfs.]

[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons

de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons

dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à

la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être

rapporté.

Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous

soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils

trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de

pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit

assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard

(_mont-de-piété_)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un

autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons

rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune;

mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il

meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service

depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre

chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera

bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un

d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:

«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à

l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle,

demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour

soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent

leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le

terme d'une année.»

Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain

ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur

donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de

fournir aux besoins du vieillard.]

SIR STUKELEY.

Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la

recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette

chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait;

il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le

corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui

et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude

des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de

fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations

militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa

toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions,

des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à

Sterne pour son _oncle Toby_. Il n'avait dans son logement ni

chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait

à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet.

Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent

dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge

voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de

les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins

originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta

l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte

de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré

que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit,

locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement,

sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie

inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer

l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri.

Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise

quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on

reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de

ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers

de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre

où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant;

une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied

manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées

s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne

releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de

les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son

lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.

M. HOWE.

Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de

rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet,

jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à

déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible

de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse

qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires

l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il

lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur

le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne

serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant

quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle

nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un

petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez

un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea

de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il

ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme

se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son

évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme

venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres

qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était

incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les

progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix

ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de

l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré

dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se

lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite

chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une

cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui

se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il

ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement

d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.

Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept

ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son

beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans

signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre

le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière.

«Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille

que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet

et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!»

Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut

convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient

au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M.

Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme

s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et

rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces

et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux

et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à

cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.

L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN

1835.

«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre

des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La

vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque

imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine

de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les

plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille,

_en crâne_, comme disent nos voisins, d'une manière triviale

mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules

robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent

apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur

son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse

le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour

simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez

qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.

»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la

résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu

développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes

indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande

aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et

fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a

son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire

l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient

longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui

attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton

père.»

Le livre des singularités · 第 18 / 31 段