petit in-4º de 258 pages, passe en revue les poètes contemporains,
tels que Philippe Sidney, Chaloner, W. Raleigh, Edouard Dyer, Gascoyne,
Phaer et Golding; ensuite il dit: «Nous nommerons la dernière, celle
qui, dans l'ordre du mérite, occupe le premier rang, la Reine notre
souveraine Dame, dont la muse savante, délicate et noble surpasse sans
peine en sentiment, en douceur, en finesse, tous ceux qui ont écrit
avant elle ou depuis, dans l'ode, l'élégie, l'épigramme, ou tout autre
genre de poésie héroïque ou lyrique dans lequel il plaira à Sa Majesté
de s'exercer; elle l'emporte autant sur eux par la supériorité de
son génie, qu'elle domine tout le reste de ses très-humbles vassaux
par l'élévation de son rang suprême.»--Notez qu'on ne connaît qu'un
échantillon de la poésie d'Elisabeth, et rien n'est plus faible, au
dire des Anglais; puis fiez-vous à MM. les flatteurs.]
»Ses traits mêmes échappèrent à l'observation de l'avenir. A soixante
ans (en 1593), elle voulait que les graveurs de ses monnaies lui
prêtassent une beauté qu'elle n'avait jamais eue, même dans sa
jeunesse. Il existe à Londres une seule _broadpièce_ (pièce
d'argent de la forme d'un écu de 5 fr.) brisée de tous les côtés et
qui offre encore le redoutable profil de la reine, son nez de vautour,
son front ridé, ses lèvres contractées. Elle se trouva si ressemblante
qu'elle fit briser la matrice de cette monnaie et envoya l'artiste se
repentir sous les verrous, d'avoir osé faire un portrait si exact.»
On a prétendu que les ministres de cette reine furent ses amants, et
que par conséquent ses amants furent ses ministres. Nous ignorons
jusqu'à quel point cette assertion est fondée; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que le fait est avéré pour le comte d'Essex. Il fut
connu pour son amant déclaré; il n'en périt pas moins par la main du
bourreau. Cependant il faut dire que c'est moins de la faute de la
Reine que de celle de la comtesse de Nottingham qui eut la barbarie
de garder la bague qui eût assuré la grâce du comte d'Essex, si elle
eût été remise à la Reine. Quand par la suite cette comtesse fut à
l'article de la mort, elle avoua à Elisabeth cette horrible infidélité,
et la pria de la lui pardonner: «Dieu peut vous pardonner, lui dit
la Reine; pour moi, je ne vous pardonnerai jamais.» Cette affreuse
nouvelle fit la plus vive impression sur la Reine, et lui causa une
douleur qui l'accompagna jusqu'au tombeau, c'est-à-dire pendant deux
ans, car le comte d'Essex a été décapité le 27 février 1601, et la
Reine est morte le 3 avril 1603.
VI.
DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.
Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois
qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter
jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci
de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là
d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme
adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans
le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais
il la remplaça par des tourments pires que cette peine.
[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran
sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques
bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les
attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple,
que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est
aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait
tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve
qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de
son douaire.]
Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a
subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise
le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari
étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner
le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui,
plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à
leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes.
Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite
souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant
à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la
seule Angleterre.
Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la
grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui
autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son
consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps
en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi
que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou
une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un
prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme.
Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte
au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société,
car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme
mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux
ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en
citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises;
le fait s'est passé en 1836:
«Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le
journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays,
nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au
marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici
les détails de cette hideuse adjudication:
»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est
arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une
jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait.
Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes
sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent
s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en
retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une
voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et
qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à
l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant
surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings
(32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son
acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne
affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour
était le plus beau de sa vie.»
[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été
adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de
Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.
Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui
se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la
plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait
dernièrement de ces ventes à la turque:
«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar.
Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement
de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand
un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait
marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de
leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour
savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré
d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien
de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le
marché, et on livre la marchandise.»]
Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre
et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est
maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre
les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:
«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir
fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou
récompensé, subira la peine de mort.
»Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un
homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la
sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour
s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»
Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du
temps du grand inquisiteur Torquemada?
* * * * *
En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie
écrite de la loi commune, c'est-à-dire les _Reports of cases_
consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 _vol. in-fol._,
et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont
parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ
987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le
beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on
consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs.
Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de
déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi:
«Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une
amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation
suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour
le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à
une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le
coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié
sera pour le Roi.»
VII.
LES EXCENTRIQUES.
Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un
corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception,
et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite
tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté
dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux;
mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale
est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc
un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques
galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne
figureront pas mal dans la nôtre; commençons par
LE VIEUX LOWEL.
C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après
avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant
à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme
les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours
dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de
pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il
avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété
qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait
sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée
jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou
des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131];
il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans
les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se
targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames.
Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions
en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En
Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la
paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de
nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt
toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à
l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux
ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont
il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état
n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement
coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il
commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés
de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux,
tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par
une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il
allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné
d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre
et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont
il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il,
la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux
et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille,
comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des
comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter
tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami
le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous
me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier
habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et
clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit
où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un
morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître
deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine.
Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant:
«M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau;
samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez
propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le
bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et
surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].
[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui
un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède
le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse,
situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du
Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de
tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils,
canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes
de cerfs.]
[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons
de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons
dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à
la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être
rapporté.
Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous
soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils
trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de
pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit
assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard
(_mont-de-piété_)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un
autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons
rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune;
mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il
meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service
depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre
chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera
bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un
d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:
«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à
l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle,
demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour
soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent
leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le
terme d'une année.»
Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain
ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur
donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de
fournir aux besoins du vieillard.]
SIR STUKELEY.
Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la
recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette
chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait;
il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le
corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui
et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude
des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de
fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations
militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa
toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions,
des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à
Sterne pour son _oncle Toby_. Il n'avait dans son logement ni
chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait
à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet.
Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent
dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge
voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de
les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins
originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta
l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte
de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré
que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit,
locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement,
sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie
inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer
l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri.
Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise
quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on
reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de
ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers
de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre
où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant;
une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied
manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées
s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne
releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de
les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son
lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.
M. HOWE.
Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de
rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet,
jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à
déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible
de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse
qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires
l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il
lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur
le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne
serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant
quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle
nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un
petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez
un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea
de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il
ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme
se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son
évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme
venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres
qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était
incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les
progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix
ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de
l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré
dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se
lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite
chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une
cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui
se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il
ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement
d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.
Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept
ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son
beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans
signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre
le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière.
«Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille
que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet
et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!»
Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut
convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient
au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M.
Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme
s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et
rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces
et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux
et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à
cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.
L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN
1835.
«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre
des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La
vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque
imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine
de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les
plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille,
_en crâne_, comme disent nos voisins, d'une manière triviale
mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules
robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent
apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur
son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse
le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour
simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez
qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.
»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la
résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu
développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes
indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande
aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et
fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a
son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire
l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient
longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui
attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton
père.»