»2º Le cuisinier n'entretiendra point de marmitons déguenillés qui

vont et viennent presque nuds, et qui couchent par terre ou devant le

feu de la cuisine.

»3º Aucune viande ne sera servie sur la table du Roi au-delà d'un

prix raisonnable[118].

[Note 118: Par le quatorzième acte du Parlement, publié en 1533,

sous Henri VIII, le prix de la livre de bœuf et de porc fut fixé à un

demi sou; et la livre de veau fut taxée à trois liards.]

»4º On donnera caution convenable pour parer à la soustraction des

pots (en bois de frêne) et des coupes en cuir appartenant à S. M.

»5º La vaisselle d'étain est d'un trop grand prix pour servir à

l'usage journalier. On aura le plus grand soin des assiettes de bois

et des cuillers d'étain.

»6º Aucun petit garçon ou commissionnaire ne sera entretenu à la

Cour pour le service des domestiques.

»7º Les femmes prodigues et dépensières seront bannies de la Cour.

»8º Il en sera de même de toute espèce de chiens, excepté un petit

nombre d'épagneuls réservés pour l'amusement des dames.

»9º Les officiers de la chambre du Roi vivront en bonne intelligence

entre eux, et ils ne parleront jamais des passe-temps de S. M.

»10º Ils ne caresseront point les filles sur les escaliers, ce qui

souvent est cause qu'il y a beaucoup de vaisselle brisée.

»11º Celui des pages qui séduira une des filles de la maison du Roi

et qui la rendra mère sera condamné à une amende de deux marcs au

profit de S. M., et sera en outre privé de bière pendant un mois.

»12º Les valets d'écurie ne voleront point la paille de S. M. pour

la mettre dans leurs lits, parce qu'il leur en a été suffisamment

accordé.

»13º Entre six et sept heures, les officiers chargés du soin de la

chambre du Roi, allumeront le feu et mettront de la paille dans la

chambre particulière de S. M.[119]

[Note 119: Dans ce temps-là les appartements n'étaient point

encore parquetés; en hiver on y répandait de la paille et des

roseaux; en été du feuillage. Il en était de même dans les églises,

les écoles et autres lieux publics.]

»14º On ne donnera du charbon que pour les chambres du Roi, de la

Reine et de lady Marie.

»15º Le dîner sera servi à dix heures, et le souper à quatre[120].

[Note 120: Il paraît que pour le souper on dérogeait à l'usage

que nous a transmis cet axiome du temps:

Lever à six, dîner à dix,

Souper à six, coucher à dix,

Font vivre l'homme dix fois dix.

Rabelais disait:

Lever à cinq, dîner à neuf,

Souper à cinq, coucher à neuf,

Font vivre l'homme dix fois neuf.

]

»16º Les dames d'honneur de la Reine auront une miche de pain blanc

et une échine de bœuf pour leur déjeûné.

»17º Il sera fait un cadeau à chaque officier de la cuisine du Roi

qui se mariera, et un autre à quiconque apportera un présent à S. M.»

Nous venons de voir par l'article 16 de ce réglement, que le déjeûné

des dames d'honneur de la Reine était réglé d'une manière assez

modeste; mais quelque temps après, il se trouva parmi ces dames une

certaine lady Lucy pour laquelle il fallut déroger au réglement. Elle

était douée de dispositions gastriques si heureuses que le Roi, pour

satisfaire, quatre fois par jour, aux exigences de son estomach, fut

obligé de régler, par un ordre particulier et officiel, ce qui lui

serait servi tous les jours à chaque repas. Voici cet ordre traduit

littéralement de l'anglais, tel qu'il a été donné à l'officier des

cuisines du Roi, vers 1626. On verra par les détails du menu, que cette

dame ne faisait pas la petite bouche à table.

«HENRI, Roi, etc., voulons et ordonnons qu'on fournisse à

notre chère et bien-aimée lady Lucy, dans sa chambre, les aliments

suivants:

»_Premièrement_, chaque matin, pour déjeûner, un filet entier de

bœuf, un pain de quatre livres, une tourte de fruits et un gallon (4

bouteilles 1/2) de bière forte.

»_Item_, à dîner, une pièce de bœuf salé, une tranche de bœuf

rôti (_roast-beef_), quelque fricassée de notre cuisine, un pain

de quatre livres et un gallon de bière forte.

»_Idem_, à souper, un plat de légumes[121], un membre de

mouton, un plat de friandises tiré de notre cuisine, un pain de trois

livres et un gallon de bière forte.

[Note 121: Les légumes étaient excessivement rares en Angleterre à

cette époque; il n'y croissait encore aucune racine comestible. Dans

les premières années de Henri VIII, on n'y voyait ni choux, ni raves,

ni carottes. La reine Catherine ne put avoir, à son dîner, une salade

qu'après que le Roi eut fait venir un jardinier des Pays-Bas. Les

artichauts, les prunes, les abricots y parurent pour la première fois

vers le même temps. Les coqs-d'Inde, les câpres et le houblon n'y sont

connus que depuis 1524. On y apporta, de l'île de Zante, le groselier

en 1533; et les Flamands y envoyèrent des cerisiers en 1540. La rose y

fut importée, dit-on, le 28 juin 1552, et c'est pourquoi, ajoute-t-on,

le couronnement de la reine Victoria que les Anglais surnomment la

ROSE D'ANGLETERRE, a eu lieu le 28 juin 1838. On croit que

les serres chaudes et les glacières y furent établies sous le règne de

Charles II, car, au repas qui fut donné à Windsor le 23 avril 1667 pour

l'installation des chevaliers de l'Ordre de la Jarretière, on servit

des fraises, des cerises et des glaces à la crême.

La cuisine ne devait pas être merveilleuse dans ce temps-là; mais il

paraît que par la suite elle se perfectionna, car Brillat-Savarin nous

parle de son état brillant sous le règne de la reine Anne (de 1701

à 1714). «L'art de la cuisine, dit-il, florissait alors à la Cour

d'Angleterre. La reine Anne était très-gourmande; elle ne dédaignait

pas de s'entretenir avec son cuisinier; et les dispensaires anglais

contiennent beaucoup de préparations désignées _after queen's Ann

fashion_, à la manière de la reine Anne.» (_Physiologie du

goût_, 1834, t. II, p. 163).]

»_Item_, pour l'après-souper, avant d'aller au lit, un pain de

deux livres, un gâteau et un demi-gallon de vin de notre cave.»

Il paraît que cette dame avait une prédilection marquée pour les mets

solides, surtout pour les viandes.

Nous mentionnerons encore un ancien réglement de police anglaise qui

nous a paru assez singulier; il est relatif à la vente de la viande de

boucherie. Ce sont des instructions données à ce sujet au bailli de

Westminster et aux officiers sous ses ordres. Il suffira d'en citer

quelques articles:

«_Item_, toute viande gâtée, comme ayant été exposée en vente

dans cet état, sera distribuée soigneusement et en temps opportun

parmi les pauvres. (Voilà, en vérité, des pauvres bien régalés.)

»_Item_, tout boucher qui, avant d'abattre un taureau, ne

l'aura pas exercé et fait battre contre des chiens, doit être mis à

l'amende[122].

[Note 122: Par le 6e acte du Parlement, sous le règne de Henri

VII, publié en 1489, il est interdit aux bouchers de tuer et de

faire tuer leur viande (_sic_) dans les villes murées (celle de

Cambridge exceptée).]

»_Item_, les bouchers encourront l'amende de deux shellings

pour chaque morceau de viande au dessous d'un quartier de bœuf, qui,

offert le jeudi, serait de nouveau exposé en vente le samedi suivant.»

M. Ellis a fait part de ce vieux monument à la Société des Antiquaires

de Londres, dans la séance du 16 mars 1826.

Une autre pièce non moins curieuse et également communiquée en 1827 à

la même Société, est un état de la dépense particulière de Henri VIII

depuis 1529 jusqu'en 1533. On voit, d'après les détails contenus dans

ce document, que ce prince vivait alors avec beaucoup de magnificence,

qu'il entretenait à la fois douze palais, qu'il perdait beaucoup

d'argent au jeu, qu'il en donnait beaucoup en aumônes. Entre autres

articles assez singuliers, on trouve celui-ci qui annonce que l'on

mentionnait dans cet état des articles assez minutieux:

»_Item_, pour les salades de Sa Majesté, un flacon d'huile,

apporté de Calais par un courrier expédié par ordre du Roi à cet

effet.

»_Item_, pour gratification accordée au cuisinier chargé

spécialement de faire les puddings du Roi.»

Tous les comptes que comprend cet état, sont signés par Henri lui-même,

comme examinés, vérifiés et approuvés par lui[123].

[Note 123: Ce manuscrit, qui appartient à M. Pickering, habitant

Chancery-Lane à Londres, renferme une foule de détails sur les mœurs,

les occupations et les plaisirs des princes anglais à cette époque.]

Nous avons dit plus haut que cet état allait jusqu'en 1533; nous

ignorons si la dépense du repas qui a eu lieu à la suite du

couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin de la même année 1533, y est

comprise; mais ce repas est assez remarquable par la singularité de

certains détails, pour que nous en fassions mention. En voici la

narration d'après une _notice_ du temps, dont nous conservons le

style naïf:

«La coronation faite, ladite dame (Anne Boleyn), fut conduite en une

grande salle qui luy estoit appareillée pour disner. La table estoit

fort longue, et estoit l'archevesque de Canterbury assis à sa table

bien loing d'elle.

»Ladite dame avoit à ses pieds deux dames assises sous la table pour

la servir de ce que secrètement elle pourroit avoir affaire; les deux

autres qui estoient debout auprès d'elle, l'une d'un costé, l'autre

de l'autre, bien souvent levoient un grand linge pour la cacher que

l'on ne la pust veoir quand elle se vouloit ayser en quelque chose.

»Son disner fut long et fort honorablement servi. Elle avoit un

parquet à l'entour d'elle où dedans personne n'entroit que les

députés pour le service, qui estoient les plus grands du royaulme,

mesme ceux qui servoient de sommeillers, d'eschansons et de

panetiers, avec leurs robes d'escarlate fourrées d'hermine. La salle

est fort grande et fut sans presse, car il y avoit fort bon ordre.

»Au dessous dudit parquet, il y avoit quatre grandes tables qui

contenoient la longueur de ladite salle, où du haut costé estoient

ceux de ce Royaulme qui ont la charge des ports, et au dessous d'eux,

à la mesme table, force gentilshommes. A l'autre auprès, et du costé,

les archevesques, évesques, le chancelier et plusieurs comtes et

chevaliers. Aux deux autres tables, de l'autre costé de la salle, à

celle du haut bout estoit le maire de Londres accompagné de messieurs

les aldermans (échevins), et à l'autre table estoient les dames,

duchesses, comtesses et autres dames et damoiselles.

»M. de Suffolk estoit gorgiaisement (somptueusement) accoutré avec

force pierreries et perles, sur un coursier encaparaçonné de velours

cramoisy, lequel à cheval se promenoit par toute la salle à l'entour

des tables; aussi pareillement faisoit le milord William, et prenoit

garde au service et à l'ordre, et estoient toujours nue teste, comme

sçavez que est la coustume de ce pays.

»Le Roy se mist en un lieu qu'il avoit fait faire à propos, par où il

pouvoit voir toute la cérémonie sans estre vu, où il fit aller avec

lui l'ambassadeur de France et celui de Venise.

»A la porte de la salle y avoit conduits jectant vin, et en prenoit

qui vouloit. Semblablement y avoit cuysines à bailler viandes à

tous venants pour ce jour-là, et y eut une merveilleuse mangerie.

Trompettes et hautbois sonnoient à chascun service, et Héraults

crioient LARGESSE.»

En 1543, le lord Maire de Londres, et le Conseil de ville, jugeant à

propos de réprimer le luxe de la table, en temps de disette, firent le

réglement suivant qui eut force de loi:

»La table du lord Maire n'aura jamais tant à dîner qu'à souper, plus

de sept plats; celle des aldermans et des sherifs plus de six, et

celle du porte-épée, _sword-bearer_, plus de quatre. Chaque plat

servi au dessus du nombre spécifié par le réglement, fera encourir au

délinquant une amende de quarante shellings.»

V.

SINGULIÈRE ORDONNANCE RENDUE EN 1563, SUR LES PORTRAITS ET SUR LA

BEAUTÉ DE LA REINE ELISABETH.

Cette princesse, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née le 7

septembre 1533, reine d'Angleterre le 17 novembre 1558, est morte

le 3 avril 1603 dans la soixante et dixième année de son âge, et la

quarante-cinquième de son règne. Cette femme célèbre, que ce long règne

et des événements capitaux ont placée parmi les souverains notables de

la Grande-Bretagne, a eu toute sa vie des prétentions à la beauté; et

même, à l'âge de soixante et dix ans, elle avait encore la faiblesse

de vouloir qu'on l'entretînt de ce faible avantage dont elle ne fut

cependant douée que médiocrement, même dans sa première jeunesse.

Mais il existe un document légal qui prouve combien était grande sa

susceptibilité à cet égard, et plus grande encore la flagornerie du

parlement anglais. Ce document est une ordonnance fort singulière qui

fut rendue en 1563, relativement aux portraits de cette reine qui avait

alors trente ans. MM. Le Blond et Lachau en ont parlé dans le tom.

II de leur _Description des principales pierres gravées du cabinet

du Duc d'Orléans_. Paris, 1780-84, 2 vol. _in-fol., fig._

VOY. pp. 193-194. Voici la substance de cette loi:

«Le désir naturel qu'ont les sujets de Sa Majesté, de tout rang et

de toute condition, de posséder son portrait, ayant engagé un grand

nombre de peintres, graveurs et autres artistes à en multiplier les

copies, il a été reconnu qu'aucun jusqu'alors n'est parvenu à rendre

dans leur naturel et dans leur exactitude les beautés et les grâces

de Sa Majesté[124], ce qui excite journellement les regrets et les

plaintes de ses sujets bien-aimés.

[Note 124: Cependant, si l'on pouvait ajouter quelque foi à une

anecdote rapportée dans les journaux anglais et français du mois de

juin 1837, il aurait existé de cette princesse un portrait qui devait,

à raison du talent de son auteur, avoir tous les caractères de la

ressemblance, voici l'anecdote:

«On vient (en 1837) de retrouver dans la maison d'un gentilhomme des

environs d'Exeter, une peinture extrêmement curieuse: c'est le portrait

en miniature de la reine Elisabeth par Hans Holbein, devant lequel

cette Reine posa pour ce portrait, faveur qu'elle n'accorda jamais à

aucun peintre.»

Sans révoquer en doute l'existence de ce portrait, on peut assurer

qu'Elisabeth, étant reine, n'a jamais posé devant Holbein pour se faire

peindre, car elle est montée sur le trône en 1558, et Jean Holbein

était mort dès 1554; à cette dernière époque elle avait vingt-un ans.

Comme son portrait n'était sans doute pas la dernière œuvre d'Holbein,

il est présumable qu'elle a été peinte dans un âge moins avancé.

Bien plus, si ce portrait a été commandé par Henri VIII, père de la

princesse, et aux gages duquel était Holbein, alors le portrait aurait

été fait avant 1547, époque de la mort du Roi, et Elisabeth aurait eu

moins de quatorze ans.

Nous trouvons dans un journal français du 10 juillet 1837, la

répétition de l'anecdote du portrait d'Elisabeth par Holbein, avec

cette addition:

«Nous connaissons dans un château de Normandie un portrait en pied de

la reine Elisabeth, donné par elle-même à François de Civile, envoyé

de Henri IV. La tradition rapporte que ce portrait fort curieux a été

peint d'après nature.»]

»En conséquence il sera nommé des experts pour juger de la fidélité

des copies à venir du portrait de Sa Majesté; et il est enjoint

auxdits experts de n'en tolérer aucune qui conserve quelques défauts

ou difformités dont, par la grâce de Dieu, Sa Majesté est exempte. En

attendant le rapport desdits experts, il est défendu à tout peintre

et graveur de continuer de peindre notre gracieuse reine, ou de la

graver jusqu'au moment où quelqu'excellent artiste en aura fait un

portrait fidèle qui devra servir de modèle pour toutes les copies

qu'on en fera à l'avenir; et lesdites copies ne pourront être faites

et exposées en public qu'après que le modèle aura été examiné et

reconnu aussi bon, aussi fidèle, aussi exact qu'il pourra l'être.»

Nous avouons que nous avions d'abord douté de l'authenticité de cette

ordonnance ridicule; mais dès-lors nous avons appris que l'original,

écrit de la main du secrétaire Cecil, existe réellement et que ladite

ordonnance a été bien véritablement publiée en 1563. Cependant nous

ne l'avons point trouvée mentionnée dans les actes du Parlement,

relatifs au respect dû à la personne d'Élisabeth; voici ceux que nous

avons découverts. En 1581, le Parlement décida 1º que quiconque

oserait dispenser les Anglais des serments qu'ils auraient prêtés à la

Reine, ou leur faire embrasser une religion contraire à la réformée,

encourrait les peines de haute-trahison; 2º que celui qui aurait

l'audace de mal parler de sa souveraine, serait condamné à avoir les

deux oreilles coupées; 3º que ceux qui s'aviseraient de prédire, de

souhaiter ou de projeter la mort d'Elisabeth, seraient tous coupables

de félonie. Enfin un acte du Parlement de 1589 déclara également

coupables de félonie ceux qui altéreraient l'histoire de la Reine. On

voit que dans tous ces actes, il n'est question ni des portraits, ni de

la beauté de cette princesse.

Ce n'est pas qu'elle n'eût, comme nous l'avons dit, de grandes

prétentions à passer pour belle. Cette manie provenait sans doute

de l'antipathie très-prononcée qu'elle avait pour la laideur, et

du plaisir qu'elle éprouvait à voir de beaux hommes. Tous ceux qui

étaient doués des dons de la figure et d'une noble prestance, étaient

aussitôt honorés de ses bonnes grâces[125]. Elle avait une aversion

invincible pour les gens laids et difformes, et ne pouvait soutenir

l'aspect de ceux que la nature avait disgraciés. Aussi, lorsqu'elle

sortait de son palais, ses gardes avaient soin d'éloigner de sa vue les

individus d'une figure ignoble, d'une mauvaise tournure, les borgnes,

les boiteux, les bossus, tous ceux enfin qui, maltraités de la nature,

pouvaient blesser ses regards.

[Note 125: On raconte qu'un jour elle donnait une première audience

à des ambassadeurs hollandais; un jeune homme bien fait, qui était à

leur suite, dès qu'il vit la Reine, se tourna vers ses voisins et leur

dit quelques mots à voix basse. Ces mots intriguèrent Sa Majesté; elle

ne les avait pas entendus; mais elle se doutait qu'ils n'étaient point

à son désavantage, et cela l'occupa pendant toute la harangue beaucoup

plus que la harangue elle-même. Quand la cérémonie fut terminée et les

ambassadeurs retirés, elle interpella ceux à qui s'était adressé le

beau jeune homme, de lui révéler ce qu'il avait dit. Les courtisans

s'excusèrent long-temps; enfin ils obéirent à un ordre formel: «Eh

bien! Madame, dirent-ils, il s'est écrié tout bas: Ah voilà une femme

bien faite! puis il a ajouté une expression vive et plus que cavalière,

mais que la décence ne nous permet pas de répéter à Votre Majesté.»

La Reine ne se fâcha point, et il n'en résulta autre chose sinon que

lorsqu'elle congédia les ambassadeurs, elle fit au jeune hollandais un

fort joli présent.]

Les Anglais prétendent qu'elle a poussé la passion de l'amour à un

très-haut degré, mais que cette passion n'a jamais pu être satisfaite,

des raisons physiques s'y opposant. Elle disait elle-même que ses

amours lui eussent coûté la vie. Elle en était si persuadée qu'un

jour étant vivement pressée par le duc d'Anjou (frère de notre Henri

III), de l'épouser, elle lui répondit qu'elle ne se croyait pas assez

peu aimée de ses sujets pour qu'ils voulussent la voir périr d'une

mort prématurée. Cependant elle se sentait quelqu'inclination pour ce

prince, car à l'un des anniversaires de son couronnement (le 15 janv.

1582), elle alla jusqu'à tirer une bague de son doigt, et à la mettre à

celui du duc d'Anjou; mais les choses n'allèrent pas plus loin. Dans le

mois de février suivant, le prince partit pour la France, et Elisabeth

le reconduisit jusqu'à Cantorbery[126]. Elle avait été frappée de ce

que lui avait dit un ambassadeur d'Écosse: «Étant mariée, Madame, vous

ne seriez que reine, au lieu qu'à présent vous êtes roi et reine tout

ensemble.»

[Note 126: Un nommé Stubbs, s'étant avisé de faire un pamphlet sur

le prétendu mariage du duc d'Anjou et de la Reine, celle-ci le fit

condamner à avoir la main droite coupée par le bourreau, ce qui fut

exécuté.]

On assure que notre Henri IV, (qu'elle appelait son gendarme), eut

aussi quelque velléité de l'épouser, et même qu'il la déclarait

à l'ambassadeur d'Angleterre, plus belle que sa Gabrielle; pure

galanterie. Un jour, Nicolas de Harlay, envoyé de Henri à Londres,

se trouvant à l'audience d'Élisabeth, lui glissa quelques mots de ce

projet de mariage: «Non, dit-elle, il ne faut pas songer à cela; mon

gendarme n'est pas mon fait, ni moi le sien; non pas que je ne sois

encore en état de donner du plaisir à un mari qui me conviendrait, mais

pour d'autres raisons.» Et là dessus elle découvre une partie de sa

cuisse qu'elle montre à de Harlay qui se précipite à genoux et la lui

baise. Élisabeth se fâche, ou fait semblant de se fâcher de ce manque

de respect: «Madame, reprend vivement le galant ambassadeur, je viens

de faire ce qu'aurait fait mon maître, s'il en eût vu autant.» Cette

excuse plut à la Reine qui se connaissait en galanterie; elle pardonna,

et Henri IV, riant de cette petite aventure, en loua le héros.

Elisabeth était coquette; Dumaurier raconte, dans ses _Annales pour

servir à l'histoire de Hollande_, qu'à chaque audience qu'il avait

de Sa Majesté, il la voyait à tout moment ôter ses gants pour montrer

sa main qui était très-belle et très-blanche. Un ambassadeur de Venise,

nommé Michele, a fait le même éloge des mains de cette reine qu'il

avait vue au couronnement de Marie[127], sa sœur aînée, célébré le

22 septemb. 1553. Comme l'auteur entre dans quelques détails sur le

personnel de ces deux princesses, nous allons citer le passage tel que

nous le fournit la _Revue britannique_ (mai 1838). Cet auteur

ne flatte pas Marie: «C'est, dit-il, une petite femme très-brune de

peau, _olivastra di complessione_, délicate jusqu'à la maigreur;

le front ridé par les soucis et peut-être par les passions; l'œil

noir, brillant et d'une vivacité tellement ardente qu'on ne pouvait

la contempler sans une espèce de crainte.» Ce portrait n'est pas

attrayant; mais l'auteur est moins sévère, ou pour mieux dire beaucoup

plus galant à l'égard d'Elisabeth qui n'avait alors que vingt ans:

«Plus jeune, dit-il, plus grande, plus semblable au majestueux et

terrible Henri VIII, leur père, se voyait à côté de Marie la jeune

Elisabeth qui était venue lui rendre hommage. Ses yeux étaient

grands, bleus et bien fendus; elle avait la main charmante, l'air

ouvert et souriant, la taille bien prise; mais après tout, elle était

plutôt agréable que belle. Chargée pendant la cérémonie de porter la

couronne que la nouvelle reine sa sœur allait placer sur son front,

elle se pencha vers l'ambassadeur de France et lui dit: «C'est bien

lourd.»--«Un peu de patience, Madame, reprit l'ambassadeur; sur votre

tête, elle sera plus légère.» En effet, cinq ans après, vint le tour

d'Elisabeth d'être couronnée.

[Note 127: Cette Marie, fille de Henri VIII et de Catherine

d'Aragon, est née le 18 février 1516; elle a été proclamée reine le 19

juillet 1553, couronnée le 22 septembre suivant, et elle est morte le

17 novembre 1558, jour où sa sœur Elisabeth lui a succédé.]

Un écrivain de nos jours, quoiqu'anglais, a fait un portrait

d'Elisabeth bien différent du précédent. «Tous les vices, dit-il,

s'impatronisèrent à sa Cour; mais ces vices eurent l'adresse de se

plier aux volontés populaires. Le génie de la nation, flatté dans

tout ce qu'il avait d'intime, marcha de concert avec cette grande et

terrible reine qui versa le sang, écrasa le peuple, fit la débauche,

passa pour vierge, eut Shakspeare pour flatteur[128] et trompa

l'histoire.

[Note 128: Ce grand poète la proclamait «la belle vestale assise

sur le trône d'Occident.»

Elle eut bien d'autres flatteurs. Hume a publié une lettre de sir

Walter Raleigh, où ce poète, exaltant les charmes de cette princesse

(qui avait alors soixante ans), la compare à Vénus et à Diane.

Le livre des singularités · 第 17 / 31 段