de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se
cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne
le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent
l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages,
soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après
une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son
gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais
il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit,
encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine,
dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la
principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il
lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit,
mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine
contente lui pardonna.»
Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince
lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle
doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont
la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il
prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots _parti_,
_votre_, _arsenal_, _gros_, _très_, etc., etc., ce
qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants.
Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme
à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes
élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire
plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre:
«Papa,
»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été
à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè
tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien
éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony
m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i
m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me
fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain
Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de
tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien
to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe
Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et
tès obéissan fi, papa, et serviteu.
[Note 104: Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de
Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait
sept ans de plus que le Dauphin.]
DAUPHIN.»
Cette lettre a été prise dans les _Historiettes_ de Tallemant des
Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a
été insérée dans le _Magasin pittoresque_, tom. II, p. 258.
[Note 105: Les éditeurs des _Historiettes_ ont ajouté cette
note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de
l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la
bibliothèque du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que DAUPHIN
et non Loys.» Cette note est pour prouver que la lettre en question
n'est point celle que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause
du changement de l'orthographe du nom de Loys en Louis.]
Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri
IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre
porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle
est née en 1602). Elle est adressée à _Maman Gast_ (Mme de
Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente
de son jeune frère. On y lit:
«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et
en danse et en baux habis.....»
[Note 106: Cette _seu seu_ ou petite sœur, était
Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette
de Balzac d'Entraigues, marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12
décembre 1622 à Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en
couches le 24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le
9 février 1633.]
Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe
de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des
livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le
catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, _Paris_, _in-8º_
de 66 pag.
De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples
particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil.
XII.
LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL
A SON FRÈRE.
Cet abbé, bel esprit du siècle de Louis XIV, écrivait quelquefois d'une
manière assez originale. Etant un jour tombé malade à Calais, il fit
part de cette nouvelle à son frère par la lettre suivante:
«Mon frère, on a mandé à notre mère que j'étois fort malade;
dites-lui, je vous prie, que cela ne doit point lui donner
d'inquiétude: les enterrements sont à bon marché à Calais; je ne
lui demande qu'une douzaine de messes qui ne coûtent que cinq sous
au pays où elle est. Et à vous, mon cher frère, la seule grâce que
je vous demande, c'est de ne me point faire de mauvaise épitaphe,
ou pour mieux dire de ne m'en point faire du tout; vous m'obligerez
sensiblement.
»Votre bon frère,
DE MONTREUIL.»
Cette lettre donnerait à penser que Mme de Montreuil regardait de
près à la dépense, et que le frère du malade avait un talent poétique
fort équivoque aux yeux dudit malade.
AUTRE LETTRE DU MÊME ABBÉ A L'UN DE SES DÉBITEURS.
«Monsieur Olivier, je vous prie de m'excuser si, malgré la résolution
que j'avois prise, j'ai laissé passer mercredi sans envoyer saisir
vos meubles. Si ce n'étoit point fête aujourd'hui, vous auriez le
plaisir de voir un sergent; mais soyez tranquille, cela ne tardera
pas; et n'espérez pas que je me laisse plus longtemps corrompre par
votre mauvais exemple. Quoique vous ne m'avez jamais tenu parole, je
suis bien décidé cette fois-ci à vous tenir la mienne; et bien que
vous ayez l'honneur d'être le plus mauvais payeur de Saint-Cloud, je
ne suis pas décidé à être l'homme le plus patient de Paris; ainsi à
demain.»
L'abbé de Montreuil, né à Paris en 1620, est mort à Valence en
1692. VOY. ce que dit de sa personne et de ses ouvrages,
le savant Michault de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et
philologiques_, Paris, Tillard, 1770, _2 vol. in_-12, tom. I,
pp. 85-94.
XIII.
CORRESPONDANCE LACONIQUE.
On connaît deux anglais de la secte des quakers, l'un demeurant à
Philadelphie, et l'autre à Londres, dont la correspondance est d'un
laconisme sans exemple. Ils n'ont pas à craindre qu'on viole à leur
égard le secret des lettres, car ôtez l'adresse à l'extérieur, le nom
du lieu d'où ils écrivent et la date à l'intérieur, vous ne trouverez
souvent que la feuille en blanc avec un signe qui exprime toute leur
pensée. Par exemple, celui de Philadelphie, demandant un jour à son ami
s'il y avait quelque chose de nouveau à Londres, se contenta de lui
adresser la lettre suivante:
_Phil. Jan. 2, 1835._
«Friend,
?
_Signé_ JOH. K...»
Ce signe interrogatif placé au milieu de la page exprima toute la
demande.
Celui de Londres ne fut pas en reste de laconisme; comme il n'avait
rien de nouveau à mander à son correspondant, la réponse qui suit lui
parut suffisante.
_London, februa., 26, 1835._
«Friend,
0
_Signé_ THOM WOL...»
Ce zéro fit tous les frais de la lettre.
En général les quakers sont très-économes de paroles, dans l'usage
ordinaire de la vie. Le fait suivant, survenu à peu près dans le
même temps, le prouve: l'un d'eux, débarquant d'Amérique dans un de
nos ports de mer, pour soutenir un procès qu'il avait, fut instruit
qu'avant l'audience on allait ordinairement rendre visite au président
du tribunal; il s'y rendit. Admis dans le cabinet du magistrat, sans
saluer et sans se découvrir: «Ami, dit-il, demain j'ai un procès devant
ton tribunal; comme tu me jugeras, Dieu te jugera; adieu.» Et il sortit.
XIV.
LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.
En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales
assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe
actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte
de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les
livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au
XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à
écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des
cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à
l'A, B, C.
[Note 107: Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont
paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue:
Le TRETTÉ de la grammère françoëze, par Loys Meigret.
_Paris, Chr. Wechel, 1550, in-4º de 144 feuillets_.
La TRICARITE, plus qelqes chants en faueur de plusieurs
damoêzelles; par C. de Taillemont Lyonoes. _Lyon, J. Temporal, 1556,
in-8º de 152 pag._
La GRAMMÈRE de P. La Ramée. _Paris, And. Wechel_, 1572,
_in-8º de_ x-211 _pag._
Les ETRÈNES de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan
Antoene de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. _Paris, Duval_,
1574, _in-4º_.
Les RÉCRÉATIONS litérales et mystérieuses pour le
divertissement des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P.
Dobert, minime Dauphinois). _Lyon, Ant. Valançot_, 1646, _in-8º
de_ XIV-191 _pag._--Nouv. édition très-augmentée, _Lyon_,
1650, _in-8º_.
Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. Voy.
l'édition de 1650, p. 603:
«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne,
je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions
où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, car
la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, et
l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties,
suivant ce dire:
»Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»
On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû survivre
à son auteur.]
Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a
faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié
quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom
de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite
exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le
ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres
singulières; la voici:
[Note 108: M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de
beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents,
il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble,
ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:
«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et un
magnifique charlatan.»
Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre
particulière, et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais
publiée.]
«Mosieu,
»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze
aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la
prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de
s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire,
aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire
FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS
è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman
si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en
sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman
è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin
d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre!
»_Signé_ ANDRIEUX,
_Manbre de l'Aqadémie fransèze_.»
Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie
caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette
réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la
langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe
élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais
presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa
au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit
enfant:
«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére
l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde
ciderrière dénommé.
»Ce venredi 3 ahou 1832.
_Signé_ B...., mère de C...»
Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de
l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux,
puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait.
Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente,
orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un
provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par
un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée
dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous,
qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient
non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons
donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue
est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch.
Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et
superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»
XV.
LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.
Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature,
est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du
progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été
aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le
roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont
prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables
du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre,
à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et
de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109],
chaque lettre, de _Venise_; qu'il est également, du bel air de
mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom,
puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit
dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs;
n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un
style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille
et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les
modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné,
n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et
surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux
néologismes.
[Note 109: Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais,
né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril
1824.]
PREMIÈRE LETTRE.
_Venise, 1825, juillet 20._
»Mon cher ami,
»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que
vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici
plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme
dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous
caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs
stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et
lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant.
»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de
Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite,
a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les
mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus
Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité
parisienne, qui ont le plus de distinction.
»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de
mes regards corrosifs.
»Surtout, ne soyez pas discret.
»Votre ami,
N......»
»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous
transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième
au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier,
dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon
départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens
étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par
notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien
je tiens à la confortabilité.»
SECONDE LETTRE.
RÉPONSE.
_Du Château_ de[110].... 1825, août, 5.
[Note 110: Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette
expression _du château_ de.....; l'auteur de cette lettre n'a
peut-être jamais approché de la grille d'aucun château; mais il est
bien et très-bien, dans certaine littérature _à gants jaunes_, de
dater ses lettres ainsi que ses préfaces, sinon de Venise, du moins
du château de...., château que, toutefois, on peut placer en Espagne
crainte d'erreur.]
«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci
à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et
l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure
encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les
matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame
histérique semble y respirer plus à l'aise.
»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et
plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance.
»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous
et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais
cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie,
a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus
obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé
me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits
et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous
appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette
somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un
steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu
à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de
l'irrationalité de ce misérable.
«Votre ami dévoué.
R......»
Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par
trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du
style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien
de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous
ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de
Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en
serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands
compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le
turc.
[Note 111: En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance
du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous
bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux qu'il
donne à Henri IV.
AU NOM DE DIEU.
«L'Empereur AMAT (Achmet) fils de l'empereur Mehemet,
toujours victorieux, marque de la haute famille des empereurs
ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle tant de pays sont
conquis et gouvernés.
»Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et
tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef
des prophètes, empereur des victorieux empereurs, distributeur des
couronnes aux plus grands seigneurs de la terre; serviteur des
deux très-sacrées et très-augustes villes de la Mecque et Médine;
protecteur et gouverneur de la sainte Jérusalem; seigneur des plus
grandes parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des
royaumes de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une
nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des mers Blanche,
Rouge et Noire et de tant d'autres divers pays, îles, détroits,
passages, peuples, familles, générations et d'un nombre infini de
victorieux hommes de guerre qui reposent sous l'obéissance de moi
qui suis l'empereur Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur
Amurat, de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur
Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands princes du
monde et refuge des honorables empereurs.
»Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la créance de
Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des
différends qui surviennent entre le peuple chrétien, seigneur de
grandeur, majesté et richesses, glorieux guide des plus grands,
HENRI IV, empereur de France, que la fin de ses jours soit
heureuse!»
Etc., etc., etc.
]
XVI.
LETTRE D'IBRAHIM-PACHA AU GRAND-SEIGNEUR.
Le sultan Mahmoud ayant cédé, en 1833, le gouvernement d'Adana
(_Turq. asiat._), à Ibrahim-Pacha, pacha d'Egypte, celui-ci
adressa la lettre suivante à sa Hautesse pour la remercier, faire acte
de soumission, etc. Nous ne pouvons donner que la traduction.
«Mon sublime, magnanime, courageux, puissant et grand souverain,
notre bienfaiteur, le bienfaiteur de l'humanité;
»Puisse le Ciel accorder à ta sublimité une vie sans fin, et
puisse-t-il faire que l'ombre de ta sublimité serve de protection à
tous les hommes et particulièrement à mon humble tête!
»Ton inépuisable bonté t'a porté, ô très-gracieux souverain, à
m'accorder le gouvernement d'Adana.
»Encouragé par cette nouvelle faveur de ta sublimité, la durée de ma
chétive existence sera entièrement consacrée à prier Dieu pour la
conservation de ta vie et la prolongation de ton règne. Comme mon
cœur est plein du sentiment de la reconnaissance, je ne forme plus
d'autre vœu (Dieu m'en est témoin) que d'agir de manière à mériter la
gracieuse approbation de ta sublimité, et à trouver l'occasion de me
dévouer tout entier à ton service.
»Dans le but de t'exprimer ma vive gratitude et mes très-humbles
remercîments, j'ose déposer cette humble supplique au pied du trône
du sublime, du magnanime, du courageux, du puissant, du grand
Padischah, notre auguste souverain, le bienfaiteur de tous les
hommes.»
L'original de cette lettre est entièrement écrit de la main
d'Ibrahim-Pacha, signé par lui et scellé du sceau de ses armes.
Passons à l'Hindou.
XVII.
LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.
Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan,
un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier
dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit
à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne
se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à
la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A
eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut
également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects
ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement
parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari
serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la
mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de
palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles
en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions,
surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui
tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais
particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons
trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur
fait à son supérieur.
«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes
LATCHOUMANAYA, qui sont ornés de toutes les vertus, qui
sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance
parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent
comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze
mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et
esclave KRICHNAYA, me tenant à une distance d'eux, les deux
mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée,
et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les
yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu
leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me
prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée
_Tavaraï_[113], après les avoir profondément salués, et les
avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique,
savoir:
[Note 112: Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut
être adoré parmi les montagnes.]
[Note 113: C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, _Nymphœa
lotus_. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma,
est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération
chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les canaux
qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser la
campagne.]