Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un

jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il

paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait

accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question

à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait

être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses

détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite

littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons

écrite vers 1521.

«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne

trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal,

et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on

se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on

puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et

je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne

restais ici à cause des cadeaux que je reçois.

»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside

(grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95],

à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de

lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3

shellings (3 fr. 75).

[Note 95: Il paraît que les chemises, surtout les chemises de

toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles

fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine

de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles

VI, fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux

chemises de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et

on les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que

l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au

règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa _Galerie_ du

XVIe siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre _Dissertation

historique sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et

les Modernes_, offre beaucoup de détails à cet égard.]

»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à

la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne

bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai

de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les

premières maisons est retardée jusqu'après midi[96].

[Note 96: Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la

bourgeoisie dans ces temps-là:

Lever à six,

Dîner à dix,

Souper à six,

Font vivre quatre-vingt-dix.

]

»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord

Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la

fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit

à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord

Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de

la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle.

»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces

chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite

a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les

envoie par la première occasion.

»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi

grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur.

»Votre amie,

»ANNE BOLEYN.»

Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521,

nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on

n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en

sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas

Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font

naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en

1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France

avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis

XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er

janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt

après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France

près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et

ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant

qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à

cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans

la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle

était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford,

et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans

cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre

en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit,

Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que

ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de

son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509

(laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement

avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le

1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la

même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17

novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la

digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous

le fer du bourreau.

Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon,

avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne

Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci

d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri,

livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et

elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le

genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de

Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne,

son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes

de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé

Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités.

Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri

VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547,

c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions

à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de

personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même

soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher

le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous

a transmis de ces 1,272 exécutions:

[Note 97: Le _Journal de la Morale chrétienne_, tom. XII, p.

362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et

douze mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent

vingt cadavres attachés au même gibet.»]

2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;--2

cardinaux;--3 archevêques;--18 évêques;--13 abbés;--500 prieurs, moines

et prêtres;--14 archidiacres;--60 chanoines;--50 docteurs;--12 ducs,

marquis et comtes avec leurs fils;--29 barons et chevaliers;--335

autres nobles;--124 citoyens;--110 femmes.--Total 1,272 victimes,

et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28

janvier 1547, âgé de 56 ans.

V.

LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ.

Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord

dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II,

arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le

parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration

d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à

Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient

furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer

pour lui de la manière la plus funeste.

C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait

au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa

prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle

l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration

d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à

la mort: aussi bien vous sied-il mal de

vous défendre. Qui veut vous perdre est

ami de l'État. On ne peut rien voir de

plus coupable que vous. Ceux qui

par un véritable zèle pour le Roi

vous ont rendu si criminel, étoient

honnêtes gens et incapables d'être

subornés. Je prends trop d'intérêt à

tous les maux que vous avez faits en

votre vie, pour vouloir vous taire

que l'arrest de votre mort n'est plus

un si grand secret. Les scélérats,

car c'est ainsi que vous nommez ceux

qui ont osé vous accuser, méritoient

aussi justement récompense, que vous

la mort qu'on vous prépare; votre seul

entêtement vous persuade que votre seul

mérite vous a fait des ennemis,

et que ce ne sont pas vos crimes

qui causent votre disgrace. Niez

avec votre effronterie accoutumée,

que vous ayez eu aucune part à

tous les criminels projets de

la conjuration d'Amboise. Il n'est pas,

comme vous vous l'êtes imaginé, impossible

de vous en convaincre; à

tout hasard recommandez-vous à

Dieu.»

Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement

les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on

y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que

présente la lettre lue entièrement de suite:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à

vous défendre; qui veut vous perdre est

plus coupable que vous. Ceux qui

vous ont rendu si criminel, étoient

subornés. Je prends trop d'intérêt à

votre vie, pour vouloir vous taire

un si grand secret. Les scélérats

qui ont osé vous accuser, méritoient

la mort qu'on vous prépare; votre seul

mérite vous a fait des ennemis,

qui causent votre disgrace. Niez

que vous ayez eu aucune part à

la conjuration d'Amboise; il n'est pas

possible de vous en convaincre; à

Dieu.»

Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à

perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque

la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560),

changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné,

et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on

prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation,

avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du

Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort

du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans

une note, p. 385, de l'_Indicateur Orléanais_ ou _Histoire

d'Orléans_, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, _in-12_; mais

nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres

historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait,

peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère.

VI.

LETTRE DE CHARLES IX

A LA COMTESSE DE CRUSSOL.

Cette lettre, quoique ne portant pas de date, doit avoir été écrite en

avril 1561, dans le mois qui a précédé le sacre de Charles IX. Le comte

de Crussol était alors gentilhomme ordinaire de la chambre, et Mme

de Crussol, ancienne dame de la Cour, paraît avoir été dans l'intimité

du jeune Roi, qui alors avait onze ans. C'est ce que fait conjecturer

l'expression plus que familière dont se sert ce Prince en lui écrivant.

«Ma vieille lanterne, j'eusse eu aujourd'huy bon besoing de vostre

secours pour receuoir un ambassadeur qui m'est venu du pays estranger,

dont personne n'entendait le langage; et vous avez la langue si à

commandement que vous en eussiez, à mon advis, entendu quelque chose

pour luy faire response. Et je vous prie, ma vieille lanterne, de me

venir trouver à mon sacre, ou pour le moins à mon entrée de Paris, ou

vous serez bien enrouillée, si vous n'êtes volontiers veue par vostre

jeune fallot.

_Signé_ CHARLES.»

La subscription porte: «A ma cousine comtesse de Crussol.»

VII.

AUTRE LETTRE DE CHARLES IX AU DUC D'ANJOU, SON FRÈRE.

Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, venait d'être élu Roi de

Pologne (le 9 mai 1573), et son frère Charles s'empresse de l'en

féliciter par la lettre suivante:

«A monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

»Mon frère, Dieu nous a fait la grâce que vous estes eslu roy de

Pologne; j'en suis si aise que je ne sais que vous mander. Je loue Dieu

de bon cœur. Pardonnez-moi; l'aise me garde d'escrire; je ne sais que

dire, mon frère.

»Je auons reçeu vostre lettre.

»Je suis vostre bien bon frère et amy.

_Signé_ CHARLES.»

Il y a du sentiment dans cette lettre, mais on avouera que pour un

prince qui faisait des vers français, dont quelques-uns sont passables,

voilà de la prose bien singulière. Nous préférerions la lettre suivante

écrite sur le même sujet par Catherine de Médicis au même duc d'Anjou,

quoiqu'elle soit bien éloignée d'être un chef-d'œuvre. Elle prouve la

joie que répandit dans la famille l'élection du jeune prince au trône

de Pologne.

VIII.

LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS AU DUC D'ANJOU.

«Mon fils, je ne sais quelles grâces faire à Dieu de faire tant pour

moi que je vous vois ce que je désire. Je vous prie le bien recognoître

et toute la grandeur qu'il vous baille, que ayez dans le cœur de

l'employer pour son service et de vostre frère qui est si aise de

vostre bien que je ne l'ay jamais vu plus. Il ne reste plus sinon

que Dieu vous fasse la grâce de bientost prendre La Rochelle et vous

conserver comme le désire

«Votre bonne mère,

CATERINE.» (_Sic_).

IX.

LETTRE DE CHARLES IX

A SON FRÈRE LE ROI DE POLOGNE.

Voici encore une lettre assez singulière écrite par Charles IX à son

frère le Roi de Pologne, peu après l'arrivée de celui-ci dans ses Etats:

A Monsieur mon frère, le Roy de Pologne.

«Monsieur mon frère, Balagny, présent porteur, est si bien instruit

de la charge qu'il vous porte que je penserois luy faire tort si je

faisois ceste lettre plus longue, sinon pour vous dire que, vous estant

là, nous tenons les deux bouts de la courroie, et que, si nous jouons

bien nostre jeu, il faudra tant serrer que nous fassions crever tout ce

qui sera entre deux; et sur ce je vous baise les mains.

«Vostre bien bon frère et amy,

CHARLES.»

Cette lettre sans date a dû être écrite vers la fin de 1573; alors

ce bon et humain Charles IX n'a pas eu trop le temps de serrer la

courroie, car il est mort à Vincennes le 50 mai 1574.

X.

LETTRE DE HENRI III, ROI DE FRANCE, A RÉNÉ DE FAUCIGNY, SON AMBASSADEUR.

Nous avons eu occasion dans l'une des lettres précédentes (celle

d'Anne Boleyn, p. 201) de dire un mot de sa fille Elisabeth, reine

d'Angleterre, qui, à l'imitation de son digne père (Henri VIII,

bourreau de deux de ses femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard,

décapitées par ses ordres), fit, à son tour, tomber sur l'échafaud,

la tête de l'infortunée Marie Stuart, sa cousine. Veut-on savoir

le jugement que portait sur cette Elisabeth, un roi de France son

contemporain? Qu'on lise la lettre suivante que Henri III adressait à

l'un de ses ambassadeurs; on y verra que S. M. Britannique est fort

maltraitée par S. M. le Roi de France, et qu'il n'a pas dû y avoir

grandes relations d'intimité entre elles. Nous conservons dans ce

monument singulier l'orthographe du temps, ou plutôt celle du Roi:

«Mon cousin, ie veus encore escrire à vous particulièrement, vue la

plène confiance que i'ay en vostre affection pour moy, comme ainsy

pour le triomphe de la foy et l'abaissement de ses ennemis. Je crois

doncques et veux croyre en la vraye amitié de mons. mon frère le

duc de Sauoye, et me croy debuoir non moins confier en vos propres

aduertissemens..... Mais laissez-moi vous dire en familier que c'est

perdre ses peines et plumes à mondict frère de Sauoye que de m'escrire

et uouloir aygrir contre cette famme d'Angleterre (la reine Elisabeth),

laquelle je hayts desia plus que la mort, la tenant et resputant comme

il se doit pour vraye fille d'enfer, cruelle et sanguynaire, autant

que les tyrans payens, Tiberius et Nero, ignoble de race, inexorrable,

impie, folle et superbe hérétique et dampnée bastarde que Dieu veuille

tirer de cette terre où elle fait mille maux depuiz plus de trente ans,

martyrisant les fidelles chrestiens[98] et respandant le sang royal[99]

avecque celluy de ses gallants[100] et aultres comme à plaisir; en

voulant sembler me faire services, elle ajist en trahyson dans mon

royaulme et sur touts mes subjects, et jusqu'à mes plus proches et

familiers, tellement que i'en ay le cas de conscience, et par fois ie

n'ay pu mériter d'estre absollu et benit pour mes peschez de cholere

et soyf de vendiquation contre cette meschante reyne. Ne manquez, ie

uous prie, à bien fayre connoistre à nostre Sainct-Père le Pape et à

mon frère de Sauoye en quelles extresmitez et tribullations ie suis

contrainct; et vous layssant à délibérer auec mon chancelier pour le

surplus, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous veuille assister et tenir

en sa saincte et digne guarde.

[Note 98: Edmond Campian, jésuite anglais, et plusieurs autres

catholiques, furent exécutés en décembre 1581; Antoine Babington et

d'autres catholiques le furent en septembre 1586, etc.]

[Note 99: Marie Stuart, reine d'Ecosse, fut décapitée à Fotheringay

le 18 février 1587.]

[Note 100: Le comte d'Essex fut mis à mort dans la tour de Londres,

le 7 mars 1601.]

»A Blaisy, le 12 de may 1588.

_Signé_ HENRY.»

Voici encore un échantillon du style et de l'orthographe de ce prince;

il est tiré d'une lettre qu'il adressait à M. de Villeroi, trésorier de

l'Ordre du S.-Esprit créé en 1578. Henri se plaint gravement du Pape:

«Villeroy, je suis outré de colère, aiant veu l'indigne indignité

que le Pape m'a faite à moy qui pour ma religion catolique et si

affectionée voulonté an icelle merytays moings tel afront que

nul qui peust estre ny avoys esté, que je ne suis pas moy-mesmes

maintenant, tant j'an suis hors de moy! Il lui prand byen que je soys

catolique..... Mays je le serai désormays pour ma consciance seule

et non pour son respect, luy voulant plus de mal et estant si résolu

de luy rendre... Car vous scavez qu'il n'y a ryen sy dous que la

venjeance......»

Cette lettre doit être de 1585, année où parut le manifeste du cardinal

de Bourbon, relatif au maintien de la foi catholique, mais dans lequel

les ducs de Lorraine et de Guise sont qualifiés de lieutenants-généraux

de la Ligue, etc. Ce manifeste était appuyé des noms de presque tous

les princes de l'Europe, le Pape en tête.

XI.

LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE

FRANCE.

On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait

en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri

d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge

comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à

grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et

nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui

épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette

éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre

suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de

ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis,

Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance.

Nous allons respecter l'orthographe du bon roy:

[Note 101: Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de

Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en

1553, le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son

extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le QUATORZIÈME décembre

1553, ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son second

fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et lequel fut

baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu de Pau, et furent

les parrains, etc. etc. _Signé_ CLAUDE (Regin), évêque

d'Oleron.»]

[Note 102: Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour

Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le

conduisit avec ses propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus,

pour tirer l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea

qu'on lui présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y

opposa de toutes ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par

le vieillard dont la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce

genre de correction était assez familier à son égard dans la maison

paternelle. Cependant il se décida, quitta ses vêtements, et le grave

prophète, après l'avoir bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait

un jour roi de France, mais après bien des traverses. Cela n'est

nullement probable; le fûté vieillard se serait bien gardé de faire une

telle prédiction en présence de Catherine de Médicis. Cette anecdote

est rapportée, sans cette dernière réflexion, dans la _Galerie du

XVIe siècle_, (tom. II, p. 236, par Mayer, qui a bien tort

d'attribuer à Michel Nostradamus la _Chronique de Provence_, qui

est de César son neveu.]

[Note 103: Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si

l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps,

intitulé: _Questions proposées au Diable par le P. Coton_,

1610, _in-8º_. On fait demander au diable par le R. P., _si

Dieu est l'auteur des langues_; le malin comte de Thorigni,

lieutenant-général sous Henri IV, parodiait ainsi cette question:

«Satan, je ne te demande pas si Dieu est l'auteur des langues, mais

quel diable a pu en donner une aussi méchante à madame de Monglat?»

Puis tombant sur le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas

si le serpent avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini

avait des souliers quand il vint à la Cour?...»]

«Madame,

«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez

foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez

(_sic_) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque

chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde

qui luy face plus de profyt que cella (_sic_), ce que je

reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay

esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que

vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»

Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606;

le Dauphin avait alors environ cinq ans.

Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du

Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite;

mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois

gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce

qu'on lit dans le _journal de l'Estoile_, au 29 mai 1610.

»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de

la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir

prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté

donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que,

comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune

prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne

frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après,

estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui

faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit

prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et

tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»

Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles

ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait

s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent

d'un petit faon au jeune Roi.

Le livre des singularités · 第 14 / 31 段