«Devant l'archevêque, furent servis deux plats couverts, dans l'un

desquels il y avait des cerises; l'autre contenoit trois petits pâtés

de veau. On en servit autant à tous ceux qui étoient dans la même

salle, et on versa à chacun du vin blanc.

»Après, on mit devant l'archevêque deux autres plats aussi couverts;

dans l'un il y avoit de la venaison, avec une sauce noire; dans l'autre

un chapon gras avec une sauce blanche; sur le chapon avoient été semées

des amandes et des dragées.

»Deux plats qui furent servis devant l'évêque de Bayeux, contenoient

des mets semblables, mais ces deux plats étoient découverts.

»Les mêmes mets furent servis à tous les membres du chapitre, mais

toujours dans un plat pour deux chanoines.

»A chaque service on changeoit de vin, mais on en donnoit toujours du

meilleur, et en abondance.

»Vint le tour des viandes rôties.

»Dans le plat destiné à l'archevêque, figuroit un cochon de lait, deux

pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil, quatre poulets, quatre

jeunes pigeons et un lapin, avec les assaisonnements convenables.

»On servit la même chose à l'évêque de Bayeux, au grand-chantre et à

l'archidiacre d'Eu.

»Dans chaque plat destiné à deux chanoines, on servit seulement un

pluvier, un cochon de lait, un butor, une pièce de veau, une pièce de

chevreuil, un lapin, deux poulets, deux pigeonneaux, avec deux parts

honnêtes de gelée.

»On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à tous les autres

officiers ou subalternes de l'église, mais dans un plat pour quatre

convives.

»Bientôt furent apportés avec un grand appareil, quatre paons rôtis,

dont on avoit eu soin de conserver les queues resplendissantes de leurs

riches couleurs.

»Puis, après quelques instants d'attente, furent servis de la venaison

de sanglier en abondance, et des gâteaux de froment pétrits avec du

lait d'amande.

»A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits. Il y en eut

pour toutes les salles et pour toutes les tables.

»Les absents même n'eurent pas tort, car maître Gui Rabaschier,

chanoine, et maître Pierre le Chandelier, chapelain, que leur âge et

leurs infirmités avoient empêché de se réunir à leurs confrères,

virent arriver chez eux des valets chargés par l'évêque de Lisieux de

leur apporter tous les mets qui leur auroient été servis, s'ils eussent

assisté en personne au banquet.

»Après les grâces, qui furent dites par l'Archevêque dans la grande

salle du festin, furent apportées aux convives des confitures et des

épices dans des drageoirs d'argent; c'est ce qu'on appeloit alors la

_collation_. Les deux baillis et les autres personnages notables

qui avoient dîné séparément vinrent prendre part à cette collation.

»Lorsqu'enfin vint le moment de se retirer, l'innombrable cortège,

sortant dans le même ordre qu'il étoit venu, se rendit, la croix en

tête, aux portes de la cathédrale. Là tous les convives se séparèrent;

ainsi finit ce repas solennel donné par Zanon de Castiglione, qui tint

le siège de Lisieux de 1424 à 1430.»

BON MOT DE M. L'ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.

M. Davian Dubois de Sanzai, mort archevêque de Bordeaux en 1826, avait

gagné contre M. de Camiran, l'un de ses grands-vicaires, une dinde

aux truffes qui se faisait longtemps attendre. La fin du carnaval

approchait; Monseigneur rappelle au perdant sa gageure; celui-ci

prétend que les truffes ne valent rien cette année.--«Bah, bah, reprend

le prélat, n'en croyez rien; c'est un faux bruit que font courir les

dindons.»

VII.

COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,

SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.

Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois assez original?

Il voulut un jour (en 1794) donner à une jeune et aimable dame, une

leçon de rhétorique, dont les sens du goût, de la vue et du tact,

fissent à table tous les frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son

mari.

On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits pois

et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des cuillers

d'argent; puis du café avec des petites cuillers en vermeil; et enfin

des glaces avec de très-petites cuillers en nacre de perles, ornées

d'or. Ce frugal dîner finissant, le savant professeur commença son

cours de rhétorique de la manière suivante en expliquant ainsi ces

différents emblêmes.

La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple dont un

orateur doit commencer son discours, c'est l'_exorde_[89];

la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est la

_proposition_; les cuillers d'argent expriment que la logique

et la rhétorique vont se donner la main, c'est la _preuve_; le

vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire pour donner à

son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, c'est la _confirmation_;

enfin la nacre de perle a pour objet de rappeler qu'un ouvrage doit

toujours finir par les plus belles pensées, c'est la _péroraison_.

[Note 89: Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde

modéré; car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller

de buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.]

On avouera que ces applications sont, comme le dîner en question, plus

bizarres que justes, on pourrait même dire plus ridicules. Au reste

cette allégorie singulière ne doit point nous surprendre, elle provient

du grand homme qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et

Racine étaient des sots. Il n'est pas mort _ab intestat_; et même

sa succession n'a pas mal fructifié.

LE DÎNER LOGIQUE.

Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de même force, que

les écoliers faisaient jadis courir dans les pensionnats sous le titre

de DÎNER LOGIQUE:

* * * * *

LA SOUPE, symbole du PRINCIPE, parce qu'elle est

_claire_ et très-claire.

L'ENTRÉE, symbole de l'IDÉE, parce qu'elle est

_simple_ et très-simple.

La PORTION, symbole de la CONSÉQUENCE, parce qu'elle

est _juste_ et très-juste.

Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues d'éloges sur la

nourriture dans les pensionnats.

LA DENT D'ARGENT.

La Belgique se distingue quelquefois par des institutions plus ou moins

remarquables; en voici une qui peut figurer parmi les plus singulières.

C'est la fondation d'un prix accordé à celui qui mangera le plus dans

une fête annuelle vouée au culte de la grande chère; nous ne disons

pas de la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent les

premiers droits au prix qui est une DENT D'ARGENT.

Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.

«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture avec drapeaux

et en costume, les autres à pied, sont allées le lundi 2 octobre, à

Zellich, sur la route de Gand, pour y faire des dîners suivant l'usage

à pareil jour tous les ans. Une DENT D'ARGENT a été décernée

au _plus fort mangeur_. Voilà qui est caractéristique.»

C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses de l'heureux

polyphage qui a remporté le prix.

SEPTIÈME OBJET.

QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,

ÉCRITES

PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.

Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que

singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait

émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande

foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le

peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes

par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint

Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et

quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe

siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises

au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait

donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail;

nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils

trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements

qu'on en a portés.

1º L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la

réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait

écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius

a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en

grec et en latin), dans son _Codex apocryphus Novi Testamenti_;

Hamburgi, 1719, 9 tom. _in-8º_. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les

avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans

nos _Recherches sur la personne de_ J.-C. Dijon, Lagier, 1829,

_in-8º_, pp. 40-48.

2º Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace.

Voy. le _Cod. apocr._, t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en

latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription:

_Christiferæ Mariæ, suus Ignatius_, et celle de Marie: _Ignatio

dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu_.

3º Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription:

_Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu

crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus

salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem_. Cette lettre de

dix lignes (en latin) porte à la date: _Anno filii nostri_ XLII,

_nonis_ julii (7 juillet). Elle est signée MARIA VIRGO;

selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: MARIA

_quæ suprà, hoc chirographum approbavit_; alors ce serait saint

Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. VOY.

_Cod. apocr._, t. II, p. 849[90].

[Note 90: On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un

des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: _L'Antica

e pia tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine

Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro

Menniti_. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, _in-4º_,

_fig._ Il existe un exemplaire de cet ouvrage dans le riche

cabinet du savant M. Leber. VOY. le beau Catalogue de sa

bibliothèque, nº 99.]

4º Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est

si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que

l'on a prêté à la vierge Marie:

«_Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta.

Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam

consequeris salutem apud Deum._» Sans signature. On la croit écrite

_Anno Christi_ LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le

Christianisme. VOY. _Cod. apocr._, t. II, p. 852.

5º Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait

écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin)

sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. VOY. _Cod.

apocr._, t. II, p. 927.

6º La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que

des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six

de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont

parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit

des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été

imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le _Cod. apocr._,

t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces

lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec

beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur

Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce

travail est inédit.)

7º On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée

du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du

VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du

peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette

lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la

ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des

Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois

colonnes _in-folio_. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de

Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de

Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. VOY. _Cod.

apocr._, t. I, pp. 309-313.

8º Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en

France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui

fut trouvée à Rome sur son autel. VOY. _Cod. apoc._, t.

II, p. 913. _L'Art de vérifier les dates_ (t. III, p. 294) prétend

que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que

c'est une prosopopée.

Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui

d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient

guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu

qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous

y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres

réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature

de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe

siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent

en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant

leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale,

etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu

convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails

historiques dans un de nos ouvrages précédents (le _Dictionnaire des

livres condamnés au feu_, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous

abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont

moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité:

I.

LETTRE DU PAPE JEAN XXII

A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.

Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243;

cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné

dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un

homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.

La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup

plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à

un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie

particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.

«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin,

particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à

l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui

se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre

sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal

comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est

profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on

va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous

avertissons de ne point souffrir.....»

[Note 91: Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le

Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une

amende dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié

appartenait au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.

A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe,

il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, qui

obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe et

qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le texte de

l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent encourir

l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus damnable que

l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes ne peut racheter un

tel péché; et celui qui se rase pour le monde, viole la loi divine et

se déclare l'ennemi de Dieu qui l'a créé à son image.»]

Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en

France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des

conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables;

Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit

son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné

à être _traîné_ publiquement (c'est-à-dire attaché derrière

un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à

être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui

fut exécuté. (VOYEZ _l'Art de vérifier les dates_,

_in-8º_, tom. III, p. 383.)

II.

LETTRE DU CURÉ DE SAINT-MÉRY DE PARIS A S. S. LE PAPE JEAN XXII.

Cette lettre date de 1323; elle fut écrite au sujet d'un nommé Jourdain

de l'Isle, seigneur de Casaubon, neveu du même Pape Jean XXII, par

sa femme. Fier de cette alliance, il se livrait à une conduite

désordonnée, et se signalait par des crimes et même par des atrocités.

Le roi Charles IV lui avait pardonné plusieurs fois à la sollicitation

du Pape; mais Jourdain continuant ses déportements, les poussa jusqu'au

point d'assommer l'huissier du conseil qui lui apportait l'ordre

de paraître à la Cour du Roi pour la seconde fois. On l'arrêta, on

instruisit son procès, et il fut condamné par arrêt des Maires du

Palais, à être attaché à la queue d'un cheval, traîné jusqu'au lieu du

supplice et à être pendu; ce qui fut exécuté la veille de la Trinité

(31 mai 1323).

Le lendemain de l'exécution, le curé de Saint-Méry écrivit en latin

une fort belle lettre au Pape; en voici la traduction littérale:

«Très Saint Père,

»Aussitôt que j'ai su que le mari de votre nièce allait être pendu,

j'ai assemblé mon chapitre, et j'ai représenté qu'il convenait de

profiter de cette occasion pour vous marquer notre très-respectueux

attachement et notre profonde vénération. A peine votre neveu a-t-il

été pendu, qu'avec grand luminaire, nous sommes allés le prendre à la

potence, et bravement nous l'avons fait porter dans notre église, où,

après maints _Requiem_, nous l'avons enterré honorablement et

_gratis_.

»Saint Père, nous continuons à vous demander votre sainte et

paternelle bénédiction.

_Signé_ J. THOMAS, chevecier.»

Il est dit dans l'_Art de vérifier les dates_, qui nous fournit

cette anecdote: «On doit moins faire attention à la simplicité ridicule

de cette lettre tirée des manuscrits de Fontanieu (vol. 63), qu'à la

juste sévérité du Roi.»

III.

LETTRE DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN Ier

A MARGUERITE D'AUTRICHE, SA FILLE.

Cette lettre, datée simplement du 18 septembre, doit être de l'année

1512; autant elle est connue par des extraits qui se trouvent dans

toutes les biographies de Maximilien, autant est rare son texte pur,

copié exactement sur l'autographe; c'est ce qui nous engage à le donner

ici dans son entier; car, outre sa rareté, rien n'est plus bizarre que

cette lettre, soit par son objet, soit par le style et l'orthographe

de l'auteur, qui, sachant très-peu et très-mal le français, employait

une espèce de jargon franco-germain pour correspondre avec sa fille

Marguerite qui, ayant été élevée en France, possédait très-bien notre

langue et ignorait l'allemand. L'objet de cette lettre, disons-nous,

est singulier; Maximilien[92], devenu veuf pour la seconde fois en

1510, mande à sa fille qu'il ne veut plus hanter femme nue, qu'il a

l'intention de se faire élire pape et d'être saint. A cet effet il

songe à résigner l'empire à Charles son petit-fils[93]. Mais pour

négocier avec le pape et les cardinaux, il faut de l'argent. Il n'est

pas hors de propos de donner ce sommaire de la lettre en question, qui,

sans cela, serait peut-être inintelligible pour plus d'un lecteur,

comme on va le voir; nous la donnons textuellement, ajoutant seulement

quelques accents, pour en rendre la lecture moins pénible.

[Note 92: Cet empereur, né à Gran le 22 mars 1459, a eu pour

père Frédéric IV, son prédécesseur, qui avait pris pour devise les

cinq voyelles A, E, I, O, U, qu'il interprétait ainsi _Austriæ Est

Imperare Orbi Universo_, devise fastueuse qui lui convenait d'autant

moins que l'histoire le peint comme un prince indolent, avare et lâche;

il mourut le 19 août 1493. Son fils Maximilien, élu roi des Romains dès

1486, lui succéda le 7 septembre 1493; il avait épousé à Gand, le 22

août 1477, Marie de Bourgogne, dont il eut Philippe né le 22 juillet

1478, et Marguerite née à Gand en 1480, (c'est à elle que s'adresse

cette lettre). Marie mourut le 27 mars 1482, âgée de 25 ans; Maximilien

épousa en secondes noces, le 16 mars 1494, Blanche-Marie, fille du duc

de Milan; elle mourut sans enfants le 31 décembre 1510, et Maximilien,

son époux, mourut à Wels, d'une indigestion de melon, le 12 janvier

1519, n'ayant pu réussir à se faire nommer pape.]

[Note 93: C'est Charles-Quint, fils de Philippe et de Jeanne,

infante d'Espagne, né le 24 février 1500, élu empereur le 28 juin 1519,

couronné le 23 octobre 1520, et qui est mort le 21 septembre 1558,

après avoir abdiqué en 1556.]

«Le 18 septembre.

»Très chière et très amée fylle, jé entendu l'auis que vous m'auez

donné par Guyllain Pingun, nostre garderobes vyess, dont nous auons

encore mius pensé desus. Et ne trouuons point pour nulle résun bon

que nous nous devons franchement marier, maès avons plus avant mys

nostre délibération et volonté de jamès plus hanter faeme nue.

»Et enuoyons demain Monsieur de Gurce, évesque, à Rome devers le

pape[94] pour trouuer fachon que nous puyssons accorder auec luy de

nous prenre pour ung coadjuteur, affin que après sa mort pouruns

estre assure de auoer le papat et deuenir prester, et après estre

sainct, et que il vous sera de nécessité que, après ma mort, vous

serés contraint me adorer dont je me trouueré gloryoes.

[Note 94: Jules II occupait alors le siège pontifical; il avait été

élu pape le 1er novembre 1503, et il est mort le 21 février 1513. Il

eut pour successeur Léon X.]

»Je enuoye sur ce ung poste deuers le roy d'Arogon pour ly prier

quy nous voulle ayder pour à ce parvenir dont yl est aussi contant,

moynant que je résingne l'empire à nostre commun fils Charles. De

sela aussi je me suys contenté.

»Le peupl et gentilhomes de Rom ount faet ung allyance contre les

Franchoes et Espaingnos est sunt XXm combatans et nous ount mandé

que yl veolunt estre pour nous pour faere ung papa à ma poste, et du

l'empire d'Almaingne et ne veulent avoer ne Franços, Aregonoes, ne

mains null Vénéciens.

»Je commence aussy practiker les cardinaulx, dont IIc ou IIIc mylle

ducas me ferunt un grand seruice, aueque la parcialité qui est deja

entre eos.

»Le Roy d'Arogon a mandé à son ambaxadeur que yl veult commander aux

cardinaulx Espaingnos que yl veulent fauoriser le papat à nous.

»Je vous prie, tenés ceste matière empu secret; ossi bien en

briefs jours je creins que yl fault que tout le monde le sache;

car bien mal esté possible de pratiker ung tel si grand matère

secrètement, pour laquell yl fault auoer de tant de gens et de argent

succurs et practike, et à Diu, faet de la main de vostre bon père

MAXIMILIANUS, futur pape. Le XVIIIe jour de septembre.

»_P.S._ Le papa a ancor les vyevers dubls (_les fièvres

doubles_), et ne peult longement fyvre (_vivre_).»

Tel est ce modèle de style épistolaire de l'empereur Maximilien Ier.

Sur la fin de sa carrière, il fit quelques actes marqués au coin de

l'originalité. Trois ou quatre ans avant sa mort, il ne voyageait

jamais sans avoir avec lui un grand coffre, fermé hermétiquement et

dont il conservait soigneusement la clef. Ceux qui l'accompagnaient

croyaient que son trésor était renfermé dans cette caisse; point

du tout: c'était son cercueil, avec le poêle et tous les objets

nécessaires à des funérailles. Sentant approcher sa fin, il fit son

testament, dans lequel il ordonna qu'après sa mort, on lui coupât les

cheveux, qu'on lui tirât les dents, qu'on les broyât et qu'on les

réduisît en cendres; de plus, que son corps fût enfermé dans un sac

rempli de chaux vive, déposé dans son cercueil, et inhumé sous un

autel de l'église de Neustadt. Par la suite son corps a été transféré

à Inspruck où l'empereur Ferdinand Ier lui a fait ériger un superbe

mausolée.

Nous avons puisé le texte de la lettre rapportée ci-dessus, dans le

curieux ouvrage intitulé: CORRESPONDANCE _de l'empereur

Maximilien Ier et de Marguerite d'Autriche sa fille, Gouvernante des

Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les manuscrits originaux_,

par M. Leglay, archiviste général du département du Nord, correspondant

de l'Institut. _Paris, Jul. Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8º._

VOY. tom. II, p. 37. Le savant éditeur a enrichi ce précieux

recueil de notes très-intéressantes.

IV.

LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.

Le livre des singularités · 第 13 / 31 段