pintade; nous lui faisons prendre rang parmi les héros de la gueule,
comme diraient Rabelais et Montaigne, parce qu'il a créé l'omelette
truffée aux pointes d'asperges et à la purée de pintade. S'il ne se
fût jamais occupé que de choses aussi utiles et aussi agréables, il
n'eût pas péri sur l'échafaud le 5 avril 1794, avec Lacroix, Danton,
Camille Desmoulins, Phelippeaux, Hérault-Séchelles, Westermann, Fabre
d'Églantine, Delaunay, Bazire, Sahuguet d'Espagnac, Frey, Emmanuel
Frey, Gusman et Diderischen. Nous donnons cette liste complète de
la journée du 5 avril, parce que nous savons que la plupart de ces
messieurs avaient une réputation gastronomique justement méritée.
PAUL Ier, empereur de Russie, assassiné dans la nuit du 11
au 12 mars 1801, était grand amateur de pâtés de foies de canards. Il
accorda la grâce à un Polonais exilé, qui avait trouvé le moyen de lui
envoyer de Toulouse, chaque semaine, un de ces pâtés, dont le voyage
n'altérait point la fraîcheur.
KLOPSTOCK, l'auteur de la _Messiade_, mort en 1803, est
bien digne de figurer parmi les gastronomes allemands; il souriait et
s'attaquait de prédilection aux pâtés truffés, au saumon, à la truite
saumonnée; il arrosait tout cela d'un excellent vin du Rhin. Dans ses
dernières années, une bouteille de Bordeaux lui plaisait davantage.
Parmi les légumes, il donnait la préférence aux pois; mais au dessert,
le raisin était sa passion favorite.
KANT, le prince des philosophes allemands, mort en 1804,
n'était pas aussi recherché dans ses goûts; il faisait ses délices
d'une purée de lentilles, d'une purée de panais, préparée au lard;
d'un pudding au lard, à la poméranienne; d'un pudding de pois secs aux
pieds de porcs, et de fruits desséchés au four. Pour mieux savourer
ces différents mets, ce n'était pas trop de trois heures; Kant se
mettait à table à une heure, et apportant à cette sérieuse affaire une
application vraiment philosophique, il ne la quittait jamais avant
quatre heures.
SCHILLER, célèbre poète allemand, mort en 1805, aimait
tellement le jambon, qu'il en mangeait presque tous les jours, et,
malgré cela, il buvait peu.
DE LALANDE, astronome, mort en 1807, avait un goût
particulier, dont nous nous garderions bien de parler, s'il ne
réclamait pas une place dans notre ouvrage à raison de sa singularité.
Les goûts les plus dépravés ont autant de droits à être mentionnés que
les goûts les plus raffinés. On saura donc que M. de Lalande courait
après les araignées, les prenait délicatement, et, malgré l'agitation
de leurs pattes, les portait à sa bouche, les suçait, les savourait et
les avalait avec une délicieuse sensualité.
WIÉLAND, écrivain allemand très distingué, mort en 1813,
se régalait comme les enfants, de gâteaux, de mets et de petites
friandises cuites au four. Il avait aussi une tendre affection pour
la truite des Alpes, tirée des vallées du Ziller; mais il était rare
qu'il en mangeât; deux ans après s'en être régalé, il en parlait encore
avec enthousiasme. Dans sa vieillesse, il couronnait son repas par un
petit verre de Kirsch-Wasser (eau de cerise).
NICOLO, célèbre musicien, mort à Paris en 1818, aimait
beaucoup les macaronis; mais il apprêtait lui-même ceux qu'on servait
à sa table. A l'aide d'une petite seringue, il injectait dans chaque
tuyau de la pâte, de la moelle de bœuf, y mettait du foie gras, des
filets de gibier, des truffes, et se régalait de ce mets succulent avec
le plus profond recueillement, une main sur les yeux, pour éviter toute
distraction.
NAPOLÉON, mort à Sainte-Hélène en 1821, n'avait de préférence
marquée que pour le café; il en prenait jusqu'à vingt tasses par jour,
et ne s'en portait pas plus mal. Les autres plaisirs de la table lui
étaient assez indifférents[85]; aussi son chambellan affidé, M. de
Cussy, gastronome renommé, a déploré toute sa vie que le sentiment de
la cuisine ait manqué à son empereur; ce qui lui faisait dire que le
plus grand homme ne pouvait être complet.
[Note 85: On prétend cependant que, tous les jours, on lui
servait un poulet et des côtelettes, mais surtout le café; et même on
ajoute que dans quel lieu et à quelle heure que ce fût, il fallait
qu'au premier mot, la volaille, la côtelette et le café, toujours
tenus prêts, fussent servis. Cela rappelle l'anecdote du triumvir
Marc-Antoine, qui, étant en Egypte, avait chaque jour dans ses
cuisines, douze sangliers tournant à la broche, afin qu'il y en eût
toujours un de cuit à propos au moment où il lui plaisait de se mettre
à table.]
LORD BYRON, célèbre écrivain anglais, mort en 1824, n'est
cité dans notre liste qu'à cause de la singularité de ses goûts et de
ses habitudes en fait de nourriture; notez que nous ne disons point
en fait de gastronomie, car son nom n'est pas digne de figurer dans
les annales de cet art par excellence. Sachez donc que lord Byron ne
déjeûnait ni ne soupait; son unique repas, qu'il appelait son dîner,
se composait de vieux fromage de Cheshire en état de décomposition
complète, de concombres et de choux rouges conservés dans le vinaigre.
Il mangeait beaucoup de ce fromage qu'il arrosait de cidre ou de bière
de Burton. Il prenait beaucoup de thé très-fort. Après le repas, il
buvait du vin et des liqueurs. Croirait-on que ce Byron, malgré son
génie, sa forte tête et son scepticisme, était superstitieux; il
n'eût rien commencé d'important le vendredi: renverser la salière
ou l'huilier lui semblait du plus mauvais augure; mais, pour du vin
renversé, c'était différent, il en tirait un bon présage; consolation
dont ne s'accommoderait pas un vrai biberon.
BERCHOUX, l'aimable poète qui a chanté les lois de la table
(la _Gastronomie_), mort en 1838, préférait à tous les mets le
gigot braisé, accompagné de petits haricots identifiés avec son jus. Ce
choix est de bon goût; mais, nous le disons à regret, M. Berchoux, si
habile théoricien en fait de gastronomie, était le plus pauvre homme du
monde pour la pratique. Se trouvait-il dans un repas un peu solennel,
il y était (sauf un doigt de cour au gigot braisé), plus sobre qu'un
anachorète et presque aussi muet que la statue de Memnon.
_SAT PRATA BIBERUNT._
III.
DES BALANCES GASTRONOMIQUES.
Quoique l'usage de cet instrument n'ait pas été très-commun chez les
Anciens et qu'il ne le soit pas beaucoup chez les Modernes, nous
croyons devoir en faire mention, parce qu'il annonce chez ceux qui
l'ont employé, un raffinement de goût, de délicatesse et de conscience
gastronomique dont la connaissance peut être utile aux profès de
l'Ordre.
Ces balances ont été dans tous les temps destinées à faire juger
du degré d'embonpoint exigé dans certains petits animaux délicats
pour qu'ils aient le droit de paraître sur la table du véritable
gourmand; car on sait que l'embonpoint de certains petits volatiles
ajoute beaucoup à leur succulence. Les Romains, par exemple, étaient
passionnés pour la mauviette, le becfigue, l'ortolan, la grive; jamais
on ne les servait sur la table de Lucullus sans que le maître lui-même
ne les eût placés sur la balance, et jugés dignes de cet honneur.
Il en était de même d'un autre petit animal pour lequel nous sommes
bien éloignés de partager l'enthousiasme des Romains; c'était le loir
(_glis_), dont Martial, grand amateur, a dit, LIB. XIII,
ep. 59:
Tota mihi dormitur hyems, et pinguior illo
Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit.
Un plat de loirs était le _nec plus ultra_ de la bonne chère;
mais ces petits animaux ne paraissaient jamais au festin, que sous la
condition d'un embonpoint qui en fît un mets très-succulent; et pour
juger qu'ils étaient suffisamment gras, on apportait sur la table des
balances pour en vérifier scrupuleusement le poids.
Ces balances n'ont point été inconnues aux Modernes; nous apprenons que
l'anglais Lister, médecin gourmand d'une reine très-gourmande (la reine
Anne, morte en 1714), s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la
cuisine, de l'usage des balances, observe que, si douze alouettes ne
pèsent pas douze onces, elles sont à peine mangeables; qu'elles sont
passables si elles pèsent ce poids; mais que si elles pèsent treize
onces, elles sont grasses, excellentes et dignes de la bouche de Sa
Majesté.
Il est encore une balance qui a quelque rapport aux repas, et qui
a fait du bruit dans son temps; c'est celle du docteur Sanctorius,
mort en 1636, âgé de 75 ans; mais cette balance tient à la médecine
et nullement à la gastronomie; son auteur ne l'employait que dans
ses repas. Elle consistait dans un siège suspendu avec contrepoids,
et sur lequel il se plaçait en se mettant à table; cette chaise
suspendue descendait imperceptiblement pendant le repas, et à la fin
l'avertissait du poids des aliments tant solides que liquides qu'il
avait pris. C'est à la suite de ces expériences multipliées que
Sanctorius découvrit la mesure des pertes que fait le corps par une
transpiration insensible. Il trouva, par exemple, que si l'on prend
huit livres d'aliments et de boissons, il s'en dissipe environ cinq
par exhalation, y compris les pertes de la rénovation, inséparables de
celles de l'alimentation. C'est ainsi que pesant, avec une exactitude
minutieuse tout ce qui entrait dans son corps et tout ce qui en sortait
d'une manière sensible, il parvint à déterminer le poids et la quantité
de ce qui était emporté par la transpiration insensible, qu'il mesura
aussi dans ses rapports avec la quantité des aliments qui l'augmentent
ou la diminuent, et dans ses variations relatives à l'état du corps
modifié par l'âge, l'exercice, le repos, le sommeil, la réplétion, le
jeûne, les mutations atmosphériques, et les sensations de bien-être ou
de malaise, de légèreté ou de pesanteur qui nous affectent dans les
diverses circonstances de la vie.
Hippolyte Obicius de Ferrare, ennemi de Sanctorius, l'accusa d'avoir
pris l'idée de sa balance dans les ouvrages du cardinal de Cusa,
mort en 1464; voyez son fameux Traité _De Conjecturis novissimorum
temporum_, composé en 1442 et traduit en français par Fr. Boyer.
_Paris, Vascosan_, 1562, in-8º.
Si le célèbre jurisconsulte Barthole, mort à Pérouse en 1356, ne se
servit pas d'une balance pareille à celle de Sanctorius, il n'en
faisait pas moins peser tous ses aliments, de peur qu'en en prenant
une trop grande quantité, il ne devînt moins capable d'écrire ou de
méditer; ce qui ne l'a point empêché de terminer sa carrière dans un
âge peu avancé (à 43 ans).
IV.
DU SANGLIER A LA TROYENNE CHEZ LES ANCIENS, ET DU ROTI A L'IMPÉRATRICE
CHEZ LES MODERNES.
I. De tous les mets, qui, chez les Romains, excitaient l'admiration
et satisfaisaient la sensualité au suprême degré, le plus somptueux
et le plus volumineux était un sanglier tout entier, farci de pièces
de gibier et de volailles de toute espèce. On nommait ce plat _le
Sanglier à la troyenne_, par allusion au cheval de Troie. Il
devait être fort dispendieux[86]. Le premier qui fit servir sur sa
table un sanglier entier, fut Publius Servilius Rullus, père de ce
Rullus qui publia la loi agraire sous le consulat de Cicéron, l'an
691 de R., 63 av. J.-C. On voit que cet usage monstrueux ne remonte
pas très-haut chez les Romains; mais Pline l'Ancien, qui rapporte ce
trait, liv. VIII, 51, ajoute: «Ces abus sont taxés d'excès honteux
dans les _Annales_, et cela n'a pu prévenir la corruption des
mœurs présentes, car aujourd'hui (vers l'an 70 de J.-C.) il n'est plus
question d'un seul sanglier par repas comme alors, mais il y a telle
table où il se mange deux et trois sangliers servis de la sorte.»
[Note 86: La viande de sanglier était très-estimée et même
préférée à celle de cochon dans certaines occasions. Æl. Spartien,
dans sa _Vie d'Adrien_, nous apprend que «de tous les mets,
celui que cet empereur préférait était le _tétrapharmaque_ ou
_pentapharmaque_, qui était composé de chair de faisan, de tétine
de truie, de jambon de sanglier et d'une pâte croquante.» Ce mets fut
inventé par Ælius Verus qu'Adrien adopta, mais qui mourut avant cet
empereur. Cet Ælius Verus fut un fameux épicurien, et son fils Lucius
Verus qui partagea l'Empire avec Marc-Aurèle, ne lui céda en rien pour
le luxe de la table; car, un jour, il donna un repas composé de douze
convives et qui coûta, dit-on, la modique somme de 1,200,000 fr. de
notre monnaie.]
II. Le _Rôti à l'impératrice_, qui ne date que de l'empire de
Napoléon (vers 1809), est un mets dont la composition tient de celle
du _Sanglier à la troyenne_, c'est-à-dire qu'il est aussi formé
de différents animaux renfermés dans un seul, et dont le centre est
une olive farcie; mais son volume n'est pas aussi monstrueux que
celui du mets des Romains. Chez eux, le grand animal dévorateur était
un sanglier; chez nous, c'est tout simplement un cochon de lait. La
taille de celui-ci est plus proportionnée à l'élégance du service
dans nos tables modernes; mais le prix de ce mets n'en est pas moins
très-élevé puisqu'on le porte jusqu'à 500 fr. C'est sans doute l'art du
cuisinier qui absorbe la majeure partie de ces frais, car le prix des
ingrédients n'approche nullement de cette somme, comme on va le voir
par la recette suivante du _Rôti à l'impératrice_, recette la plus
succulente de toutes les recettes gastronomiques.
Prenez une olive, la plus belle, la plus charnue que vous pourrez
trouver; ôtez-en le noyau et substituez-lui un filet d'anchois.
Ensuite, vous mettrez ce fruit ainsi bourré dans une mauviette. Cette
mauviette bien préparée entrera dans une caille bien grasse; cette
caille sera renfermée dans une perdrix; la perdrix se cachera dans les
flancs d'un faisan; lequel, à son tour, disparaîtra au sein d'une vaste
dinde, qui se réfugiera enfin dans le corps d'un cochon de lait, dont
un feu brillant ne tardera pas à dorer la cuirasse et à combiner les
jus divers de ces viandes enchâssées les unes dans les autres. Tirez
de la broche, servez, et soyez assuré que rien ne peut être au-dessus
des sensations délicieuses de l'odorat et du goût que fera éprouver cet
admirable mets, dont cependant la partie la plus précieuse est cette
olive, devenue le centre de la quintessence de tous les éléments qui
l'entourent.
V.
LE BOL DE PUNCH REMARQUABLE.
L'amiral Russel, commandant en chef des armées navales d'Angleterre,
se trouvant à Lisbonne, et voulant régaler les officiers et équipages
de sa flotte, les invita à venir prendre part à un bol de punch de sa
façon. Il fit préparer cette petite fête dans un superbe jardin au
milieu de quatre allées plantées d'orangers et de citronniers. Dans
chaque allée on avait dressé une table chargée dans toute sa longueur
d'une magnifique collation. A la croisée de ces quatre allées était
un vaste bassin de marbre bien nettoyé, qui servit de bol de punch.
L'amiral y fit jeter les ingrédients suivants, qui entrent dans la
composition de cette agréable liqueur.
Eau-de-vie de Cognac, première qualité, 600 bouteilles.
Vin de Malaga 1,200 bouteilles.
Excellent rhum 600 bouteilles.
Citrons ou limons tranchés 25,000
Eau bouillante clarifiée 3 tonneaux.
Jus extrait de 2,600 citrons.
Livres de sucre 600
Noix de muscade, râpées 200
Un dais élevé au-dessus du bassin le garantissait de la pluie. Un
batelet en bois de rose était monté par un mousse qui voguait sur le
punch même et en servait à la compagnie composée de six mille personnes
au moins.
Cette fête a eu lieu le 25 octobre 1694.
VI.
MÉMOIRE D'APOTHICAIRE ET SINGULIERS RÉGIMES DE SANTÉ.
Un procès jugé à Londres (en 1827) prouve qu'il n'y a rien d'exagéré
dans la conception du _Malade imaginaire_ de Molière. Voici le
fait:
Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur de M. Argan,
avait, pendant plusieurs années, fait ample consommation de drogues.
Voulant régler ses affaires et juger de tout ce qui lui était entré
dans le corps pour le bien et corroboration de sa santé, il demande le
mémoire à son apothicaire; celui-ci lui apporte un état dont le petit
montant n'allait qu'à 800 liv. sterl., (c'est-à-dire, à 19,200 fr. de
notre monnaie). Le malade se récrie sur ce total exorbitant.--«Comment!
dit le pharmacien, mais pour l'article pilules seul, vous en avez
consommé par an cinquante et un mille, toutes bien conditionnées
selon les règles de l'art; et le reste à l'avenant.--C'est vrai,
reprit le malade, je ne me plains ni de la qualité ni de la quantité
des médicaments; ce n'est point sur cela que portent mes réclamations,
mais sur le prix.--Le prix est modéré et je n'en rabattrai pas une
obole.--Eh bien! nous verrons.» Survient un procès; deux médecins,
appelés comme experts par les juges, interrogent le malade sur son
régime; voici sa réponse:
«Tous les jours, à deux heures et demie du matin, je prends deux
cuillerées et demie de jalap avec une certaine quantité d'elixir; je
dors ensuite paisiblement jusqu'à sept heures. Alors on m'apporte une
nouvelle dose de jalap ou d'elixir.
»A neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses pilules, pour
me fortifier l'estomach et m'aiguiser l'appétit.
»A déjeûner, je bois un verre de lait pur.
»A onze heures, je prends une composition d'acide et d'alkali; plus
tard, un bolus.
»A neuf heures du soir, je finis par avaler une autre composition
anodine et je vais me coucher.»
Ce singulier régime surprit les médecins et les juges; on discuta le
mémoire de M. l'apothicaire, et, à sa grande satisfaction sans doute,
il ne fut réduit que de moitié.
* * * * *
Le régime de ce célibataire anglais nous rappelle celui d'un
célibataire français, qui n'était pas moins original, sans être malade
imaginaire. Voici comment le petit abbé de Voisenon a rendu compte,
vers 1760, de sa manière de vivre, qui certes ne conviendrait pas à
tout le monde:
«Je me lève à sept heures et demie du matin et prends aussitôt trois
tasses de petite sauge de Provence.
»A dix heures, une tasse de chocolat.
»A onze heures, une tasse de café.
»A une heure je dîne, et je mange les ragoûts les plus piquants; je
bois un demi-verre de scuba, ensuite du café.
»A cinq heures, trois tasses de véronique, et un verre d'eau des six
graines.
»A neuf heures, deux œufs frais, du ratafia, et une tasse de chocolat.
»A onze heures, une tasse de café, quelquefois du kermès, du soufre
lavé, ou différents opiats, et parfois du lilium.
»A mes repas, des anchois, des huîtres vertes, et du vin de Chypre,
avec des fruits à l'eau-de-vie.»
Tel était le régime de l'abbé de Voisenon, dont le détail a été copié
sur un autographe où il parle à la troisième personne, parce que ce
petit tableau devait être et a été inséré dans la _Bigarrure_ ou
_Gazette galante_ qui s'imprimait à La Haye. Cet abbé, de petite
taille et d'une complexion très-délicate, était né près de Melun, au
château de Voisenon, le 8 janvier 1708; il y est mort le 22 novembre
1775. On voit que, malgré sa faible santé et son régime bizarre, il
a vécu 67 ans. Il disait, en parlant de sa personne, que la nature
l'avait formé dans un moment de distraction. Sa réputation littéraire
ne fut pas moins fluette que sa complexion; aussi quand Mme de
Turpin, son amie, fit en 1782 imprimer ses œuvres en cinq volumes
_in-8º_ (un seul aurait été plus que suffisant), La Harpe dit:
«Il ne ressemble pas mal sous cette forme, à un papillon écrasé sous un
_in-folio_.»
* * * * *
Nous avons parlé plus haut d'un procès pour drogues d'apothicaire; en
voici un qui a failli avoir lieu pour des repas manqués, et qui n'eût
pas été moins singulier.
Lorsque M. de Vauréal, évêque de Rennes, mourut (le 19 juin 1760),
quelques chanoines de cette ville voulurent engager le chapitre à
demander une indemnité aux héritiers de ce prélat; et voici à quel
sujet. De tout temps MM. les évêques de Rennes donnaient par an un
festin à MM. les chanoines: c'était de fondation. M. de Vauréal
n'avait jamais manqué de se conformer à ce louable usage, si ce n'est
dans le temps où, ayant été ambassadeur en Espagne, il fit plusieurs
absences, ce qui priva pendant quelques années le chapitre du festin
ordinaire. C'est une indemnité pour ces festins manqués, que certains
chanoines voulaient réclamer en argent, aux héritiers, alléguant que
les absences du prélat n'avaient pas dû les priver de cette redevance;
et ils s'occupaient déjà d'une liste exacte des festins épiscopaux
auxquels le chapitre aurait dû assister, et de leur estimation en
argent, ce qui montait à une somme assez forte qu'ils se proposaient de
demander en justice. Mais l'affaire n'eut pas lieu, grâce à une bonne
plaisanterie qui eut tout le succès que pouvaient désirer les héritiers
de Monseigneur. Un plaisant s'avisa de mettre en jeu les apothicaires
de Rennes et dressa une requête par laquelle ils demandaient à être
reçus partie intervenante au procès, et à partager avec les chanoines
le montant de l'indemnité; et ce pour dédommagement des purgatifs,
clystères et autres remèdes que lesdits chanoines auraient été obligés
de prendre à raison des nombreuses indigestions dont les festins
épiscopaux étaient constamment suivis.--Le chantre du Lutrin n'aurait
pas manqué de faire son profit d'une pareille aventure s'il eût pu la
connaître.
* * * * *
Il paraît que les repas épiscopaux, servis avec splendeur et chers
à MM. les chanoines, ne datent pas du XVIIIe siècle. Nous
allons en signaler un donné à Rouen dans le XVe siècle, dont
le procès-verbal, rédigé pardevant notaire, est digne d'être conservé
dans les archives de la gastronomie. Quelques notes préliminaires sur
ce qui a occasionné ce grand dîner, sont nécessaires pour justifier son
abondance et sa somptuosité.
Il existait autrefois à Rouen une paroisse[87] indépendante de
l'Archevêque, et qui relevait directement du Saint-Siège, représenté
par l'évêque de Lisieux. Cet évêque exerçait ses pouvoirs sur cette
partie de la ville, et le métropolitain n'avait rien à y voir; mais
tout nouvel évêque de Lisieux, aussitôt qu'il était nommé, était
tenu de se rendre à Rouen, et, dans une messe qu'il y célébrait,
de jurer respect et obéissance canoniques à son métropolitain,
c'est-à-dire à l'archevêque de Rouen, et en outre il était tenu de
donner à cet archevêque, au chapitre, au clergé de la cathédrale et à
tous les officiers de l'église et des chanoines, un festin solennel,
qu'on appelait le _past_ des évêques, _pastus_, du mot
_pascere_, paître.
[Note 87: C'était celle de Saint-Cande-le-Vieux.]
En 1424, au commencement de janvier, Zanon de Castiglione fut nommé
évêque de Lisieux, en remplacement du cardinal Branda de Castiglione
son oncle, évêque de cette ville. Zanon se rendit le 24 janvier à
Rouen pour célébrer la messe et prêter le serment exigé. Obligé de
retourner promptement à Lisieux, il promit à l'archevêque de Rouen
et à son clergé de revenir, le 24 juin suivant, fête de Saint-Jean,
pour s'acquitter du festin solennel qu'il leur devait. Mais comme on
craignait que ce nouveau prélat ne manquât à sa parole, les chanoines
de Rouen lui firent passer un acte en bonne forme pardevant notaire,
par lequel il promit de donner le 24 juin, le banquet obligé, et bien
conditionné, tel qu'il devait être en semblable conjoncture; et pour
sûreté de son obligation, il engagea tous ses biens présents et à
venir, renonçant formellement à toute exception de fait et de droit;
bien plus, s'obligeant, en cas de décès, à laisser ses biens engagés à
l'archevêque et au chapitre, jusqu'à ce qu'on les eût convenablement
indemnisés.
Enfin arriva le 24 juin tant désiré; tout le clergé et tous les
officiers dudit clergé se rendirent de la cathédrale à l'hôtel de
Lisieux dont la façade avait été ornée de superbes tapisseries. Tous
les vénérables convives y furent reçus avec les plus grands honneurs.
Des tables avaient été dressées dans tous les appartements, et le
cortège ayant défilé, chacun prit place dans les salles et dans les
tables, selon son rang et sa dignité, c'est-à-dire, l'archevêque le
premier, puis les évêques, l'official, les abbés, les chanoines, et les
autres en suivant.
Lorsque tout le monde fut assis, commença le service, qui fut aussi
splendide qu'abondant; en voici le détail[88]:
[Note 88: Ce détail est tiré d'un procès-verbal minutieux de tout
ce qui s'est passé à cette cérémonie; ce procès-verbal a été dressé,
sur la demande de l'Archevêque, par des notaires, séance tenante.]