non-seulement belle-fille de son propre beau-fils, mais encore
belle-mère de sa mère, qui elle-même se trouve être la belle-fille de
sa fille, tandis que le mari de celle-ci est beau-père de sa belle-mère
et beau-père de son père.
»Ce sera une bien autre confusion s'il vient un jour des enfants de ces
deux mariages singuliers.»
AUTRE PROBLÊME GÉNÉALOGIQUE.
«Une veuve du comté d'Essex, âgée d'une quarantaine d'années, a épousé
un jeune homme et est devenue mère. Le même jour la fille que cette
veuve avait eue de son premier mariage s'est unie au père du jeune
marié. Voici le résultat de ce double hymen si disproportionné pour
les âges: la veuve est évidemment grand'mère par alliance de son
mari, et bisaïeule de son propre fils. Maintenant comme le fils d'une
bisaïeule est nécessairement le grand-père ou le grand-oncle des
descendants qu'elle peut avoir, on demande si cet enfant à la mamelle
n'est pas son propre grand-père.» (EXTRAIT du journal anglais
L'_Essex-Herald_, 1837.)
MARIAGES.
_Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement à se
marier?_
Un anglais a dressé un tableau de _mille_ mariages relevés sur
les registres de l'Etat civil; et il l'a divisé en treize catégories
renfermant chacune le nombre de mariages classés selon l'âge des
mariées au moment où elles le contractaient; ainsi il a trouvé
32 Mariages L'épousée ayant de 14 à 15 ans.
101 ---- ---- de 16 à 17 ans.
219 ---- ---- de 18 à 19 ans.
233 ---- ---- de 20 à 21 ans.
165 ---- ---- de 22 à 23 ans.
102 ---- ---- de 24 à 25 ans.
60 ---- ---- de 26 à 27 ans.
45 ---- ---- de 28 à 29 ans.
18 ---- ---- de 30 à 31 ans.
14 ---- ---- de 32 à 33 ans.
8 ---- ---- de 34 à 35 ans.
2 ---- ---- de 36 à 37 ans.
1 ---- ---- de 38 à 39 ans.
On voit d'après ce tableau, que c'est depuis 16 à 17 ans jusqu'à l'âge
de 24 et 25, que les femmes trouvent le plus à se marier; mais le
nombre le plus considérable (233) est à l'âge de 20 à 21 ans.
SINGULIÈRE INSCRIPTION INDIENNE RELATIVE AU MARIAGE.
On lit sur la première porte de la ville d'Agra dans l'Hindoustan,
l'inscription suivante écrite en gros caractères:
«Dans la première année du règne de l'empereur Julef, deux mille
mariages furent cassés par le Magistrat, d'après le consentement
réciproque des deux époux. L'Empereur apprit ces détails avec une telle
indignation qu'il abolit le divorce dans ses Etats.
»Dans le cours de l'année suivante, le nombre des mariages à Agra
diminua de trois mille, et celui des adultères augmenta de près
de sept mille. Trois cents femmes furent brûlées vives pour avoir
empoisonné leurs maris, et soixante-quinze maris le furent pour avoir
assassiné leurs femmes. La quantité de meubles brisés et détruits dans
l'intérieur des familles particulières, représentait une valeur de
trois millions de roupies.
»L'Empereur se hâta de rétablir le divorce.»
Concluons de là que heureux sont les Etats qui, n'ayant jamais admis le
divorce, ne sont dans le cas ni de l'abolir ni de le rétablir.
SIXIÈME OBJET.
DE LA GASTRONOMIE.
Le mot GASTRONOMIE, mot charmant qui embrasse tous les
attributs de la gourmandise perfectionnée, ne date que d'environ
quarante ans. Il a succédé au mot GASTROMANIE plus vieux de
cent cinquante ans[80], qui désigne tout simplement un penchant décidé
pour la bonne chère, mais sans règle, sans méthode, et qui confond
dans sa généralité et la passion vorace du goinfre Vitellius et le
goût délicat de l'épicurien Lucullus. Honneur donc à la gastronomie
qui établit une heureuse distinction entre ces deux types de la
gourmandise chez les Anciens et qui atteste chez les Modernes les
progrès du plus essentiel de tous les arts, de l'art de manger! Mais
surtout, gloire à l'illustre Berchoux qui, l'un des premiers, a délivré
à ce joli mot ses lettres de naturalisation, dans le titre de son
charmant poëme[81] dont les vers sont aussi substantiels que le grave
Chambertin, aussi étincelants que le pétillant Aï. Au reste, ce divin
poète n'est pas le seul qui ait consacré ses veilles à cet admirable
sujet, à ce grand art de sentir, d'exprimer, de diriger et de nuancer
les jouissances de la table et les raffinements de la gourmandise;
combien d'autres écrivains privilégiés et appelés à cette honorable
vocation par l'énergie de leur tempérament, par la capacité de leur
estomac, par la délicatesse de leur goût, ont aussi eu le talent de
s'immortaliser dans cette carrière! Oui, les noms des Brillat-Savarin,
des Grimod de la Reynière, et de tant d'autres, accolés à celui de
Berchoux, passeront bien certainement, entre la poire et le fromage, à
la postérité la plus reculée. Ils ont écrit en prose, il est vrai; mais
leur prose est assaisonnée de tant d'ingrédients piquants, de tant de
condiments apéritifs, que ce n'est plus une _vile_ prose, comme
disait Voltaire dans un moment d'humeur dissimulée; c'est une prose
éblouissante, diaprée de tout ce qui charge et orne les tables les
plus somptueuses. Aussi, voulant donner à ces Messieurs un témoignage
authentique de la haute estime dont le public est pénétré pour leurs
savoureux écrits, nous en avons extrait un choix rigoureux d'aphorismes
qui, à notre avis, surpassent autant ceux d'Hippocrate en solidité, que
la dinde surpasse la mauviette en grosseur. Le lecteur va en juger:
nous poserons d'abord les principes; ensuite nous passerons à certains
comestibles.
[Note 80: Il a paru, je crois, pour la première fois, dans le
_Mascurat_ de Gab. Naudé, relatif à tout ce qui a été publié
contre Mazarin depuis le 6 janvier jusqu'à la déclaration du 1er
avril 1649, _in-4º_ de 718 pages.]
[Note 81: La première édition de la GASTRONOMIE,
_ou l'Homme des champs à table_, a paru chez L. G. Michaud,
_Paris_, 1801, _in-18_. La cinquième édition et la meilleure
est de 1819.]
I.
APHORISMES GASTRONOMIQUES.
PRINCIPES GÉNÉRAUX,
«La gastronomie est la reine du monde.
»Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par
l'appétit et l'en récompense par le plaisir.
»Il est certain que le plaisir de la table est de tous les âges, de
toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours; il peut
s'associer à tous les autres plaisirs, et reste le dernier pour nous
consoler de leur perte.
»Il faut donc avant tout qu'un honnête homme s'occupe de la gloire de
sa table. Une bonne cuisine est l'engrais d'une conscience pure.
»Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne de sa
réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin à jeun, avec
tout le calme du sang-froid et toute la maturité de la réflexion.
N'interposez jamais moins de quatre jours, ni plus de quinze entre le
jour de l'invitation et celui du repas.
»Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est vous charger de
son bonheur pendant tout le temps qu'il sera sous votre toit.
»Avant d'inviter un homme à dîner, jaugez-le; et assurez-vous que, soit
pour la théorie, soit pour la pratique, il est digne de l'honneur que
vous lui faites.
»Un gastronome doit connaître la force de sa denture et de sa mâchoire,
comme un ouvrier doit connaître ses outils.
»Il doit avoir l'odorat fin; le nez est la boussole du gourmand.
»En général, a dit Berchoux, un dîner sans façon est une perfidie; mais
entre gourmands, un dîner sans façon vaut un coup d'épée.
»Il est de rigueur qu'un dîner soit servi avant l'arrivée des convives.
Remarquons, en passant, que la symétrie est le plus dangereux ennemi de
la bonne chère.
»N'oublions jamais que si les hors-d'œuvre sont la pierre à aiguiser de
l'appétit, les légumes sont la plaque d'assurance contre l'incendie de
l'estomach.
»La politesse est une vertu inséparable de la vraie gastronomie.
»A table, le voisin d'une dame devient son cavalier servant; il doit
aide et protection à sa voisine, soit dans l'attention à ne jamais
laisser son verre trop longtemps vide, soit dans le choix des morceaux;
et la voisine doit respect et soumission à son voisin pour tous ces
détails. Le voisin ne doit être que poli pendant le premier service; il
est tenu d'être galant au second; mais il peut être tendre au dessert.
»Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation avant la fin du
premier service; jusque-là le dîner est une affaire sérieuse dont il
serait imprudent de distraire l'assemblée.
»Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée doit être suspendue
à l'arrivée d'une dinde aux truffes[82].
[Note 82: Rappelons-nous toujours avec reconnaissance que le
véritable Christophe Colomb de la truffe est le cochon. Il y a bien
une espèce de chiens qui partage maintenant avec lui la gloire de
cette précieuse découverte; mais nous n'accordons à ces chiens que
la célébrité de Vespuce, qui, soit dit en passant, est innocent du
reproche qu'on lui a fait, d'avoir eu l'ambition de donner son nom à
l'Amérique.]
»La sobriété est la conscience des mauvais estomachs.
»Un gastronome dont l'estomach est usé, est un grenadier aux invalides.»
DE QUELQUES COMESTIBLES.
«Les huîtres sont les meilleures troupes légères que vous puissiez
mettre en avant pour engager le combat gastronomique; mais il faut les
arroser sans relâche d'un excellent vin blanc.
»Le bouilli est de la chair moins son jus, a dit Brillat-Savarin;
cependant une bonne tranche de bœuf, détachée d'une belle pièce
tremblante, bien entrelardée, n'est pas à dédaigner.
»Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous d'amour,
mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune
allemande et sanglant comme un caraïbe.
»Profitez de la condescendance de l'élégant rognon de veau; multipliez
ses métamorphoses: vous pouvez, sans l'offenser, le nommer le caméléon
de la cuisine; qu'il soit placé comme exposition dans les déjeûners de
garçons, et comme péripétie au dîner des philosophes.
»Le mouton est à l'agneau ce qu'un oncle millionnaire est à son neveu à
la besace.
»Le véritable héros de février, c'est le cochon. Dans les jours de
carnaval, comme la folle jeunesse, il se déguise de cent manières; mais
sous ses aimables travestissements, son mérite le trahit toujours: en
vain il revêt tour à tour le froc rembruni du boudin, la robe blanche
de l'endouille, le justaucorps du cervelas, la rezille de la saucisse;
il n'échappe ni à œil, ni à la dent du gastronome, qui le fête avec
d'autant plus d'ardeur, qu'il est à la veille de se voir jusqu'à Pâques
séparé d'un ami si solide et si tendre.
»On sait que le vin du Rhin est le Pylade du jambon de Mayence son
compatriote.
»Le sanglier est le prince indompté des forêts, dont la sauvage
indépendance est humiliée en entrant dans le pâté froid.
»Le marcassin piqué, héritier présomptif du sanglier, est
l'HIPPOLYTE de la cuisine; comme son patron, «nourri dans les
forêts, il en a la rudesse.» (_Racine._) A propos de marcassin,
n'oublions pas ce beau trait, le seul, je crois, qui soit louable dans
la vie de Henri VIII, ce Néron de l'Angleterre; c'est qu'il éleva au
rang de Baronnet son cuisinier, pour lui avoir servi un marcassin à
point[83].
[Note 83: Ce cuisinier n'est pas le seul qui ait ressenti les
effets de la reconnaissance de son maître. Longtemps auparavant (au
XIVe siècle), dans le cloître de l'abbaye de S. Victor
de Paris, on lisait l'épitaphe suivante, parmi beaucoup d'autres
appartenant à des personnages distingués:
HIC JACET
JACOBUS DE LUPARA IN PARISIACO
COQUUS GUILLELMI EPISCOPI PARISIENSIS.
Ce Jacques du Louvre était cuisinier de Guillaume de Chanac, 84e
évêque de Paris, qui lui accorda, dit-on, cette sépulture honorable, à
cause de ses talents culinaires. Le reconnaissant prélat, mort en 1348,
fut enterré dans le même cloître.]
»Le daim, bardé de gros lard, est ce charmant animal dont la liberté
n'a rien de féroce.
»Le lièvre solitaire est le philosophe des plaines.
»Le brochet audacieux est l'Attila des étangs.
»La perdrix maternelle est l'impératrice des guérets.
»La bienveillante enveloppe d'une feuille de vigne fait valoir le
perdreau, comme le tonneau de Diogène faisait ressortir les qualités du
grand penseur.
»La caille voluptueuse est la reine de l'air; bien grasse, elle plaît
également par son goût, sa forme et sa couleur.
»L'amie des dévots amateurs, la bécasse vénérée est tellement digne des
hommages et des respects de chacun, qu'on lui rend les mêmes honneurs
qu'au Grand Lama. (On connaît les sachets du Grand Lama et les rôties
de bécasses.)
»N'oubliez jamais que le faisan doit être attendu comme la pension
d'un homme de lettres qui n'a jamais fait d'épîtres aux ministres, ni
de madrigaux à leurs maîtresses.
»Une véritable poularde du Mans ne doit jamais être lardée; c'est la
déshonorer que de la déguiser ainsi; elle vaut assez par elle-même.
Riche de ses propres attraits, c'est l'enlaidir que de chercher à la
parer, c'est l'offenser que de l'enrubanner ainsi. On peut dire à cette
Zaïre du Maine, avec l'amoureux Orosmane:
»L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
»Parmi les petits oiseaux, le premier, par ordre d'excellence, selon
Brillat-Savarin, est sans contredit le bec-figue. Il s'engraisse
au moins autant que le rouge-gorge ou l'ortolan, et la nature lui
a donné en outre une amertume légère et un parfum unique si exquis
qu'ils engagent, remplissent et béatifient toutes les puissances
dégustatrices. Si un bec-figue était de la grosseur d'un faisan, on le
paierait certainement à l'égal d'un arpent de terre.
»Le dindon, le plus gros et le plus savoureux de nos oiseaux
domestiques, est le plus beau cadeau que le Nouveau-Monde ait fait à
l'Ancien.
»Le petit pois au mois de mai est la perle des légumes et le prince
des entremets. C'est avec le pigeonneau qu'il contracte l'union la
plus heureuse; et le pigeonneau en est si flatté qu'il attend juste le
retour du petit pois pour être dans toute sa bonté; coquetterie bien
innocente que l'on pardonne à l'héritier présomptif de l'oiseau de
Vénus.
»L'épinard vaut peu par son essence, mais il est susceptible de
recevoir toutes les impressions; c'est la cire vierge de la cuisine.
»L'œuf est l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les
parties (dans le conflit des assaisonnements), pour opérer les
rapprochements difficiles.
»La truffe est le _diamant_ de la cuisine, mot plus expressif,
plus significatif que celui de d'Aigrefeuille, qui appelait _belle et
bonne_ ce précieux tubercule.
»Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil.
»La maîtresse de la maison doit toujours s'assurer que le café est
excellent; et le maître, que les liqueurs sont de premier choix.
»Une cave sans Champagne est une montre sans aiguilles.
»Laisser une bouteille de Champagne en vidange, c'est se faire à
soi-même une impolitesse.»
* * * * *
Nous ne prolongerons pas cette petite liste d'aphorismes, parce qu'elle
nous paraît suffisante pour ceux à qui Plutus et Comus donnent le droit
d'en vérifier la justesse et d'en faire leur profit; mais on nous
permettra de les accompagner de quelques variétés tenant de près ou de
loin à ce délectable sujet, c'est-à-dire soit à la gastromanie, soit à
la gastronomie, deux choses qui, comme on le sait, ne doivent pas être
confondues.
II.
GOUTS GASTROMANIQUES DE CERTAINS PERSONNAGES CÉLÈBRES.
Nous avons toujours regretté de voir une branche de l'histoire
universelle beaucoup trop négligée par les Thucydide, les Tite-Live,
les Tacite, les Plutarque, les Rollin, les Crevier, les Lebeau, les
Mezerai, etc. Cette branche est celle de la prédilection de certains
grands hommes pour tel ou tel aliment qui, souvent plus que vulgaire,
forme un singulier contraste avec le haut caractère et les grandes
actions de la plupart de ces hommes célèbres. C'est pour remplir
en partie cette lacune que nous avons réuni et classé par ordre
chronologique, les goûts gastromaniques de quelques-uns de ces grands
hommes, qui cependant ne sont pas tous grands, mais qui ont plus ou
moins de droits à la célébrité. Notre liste n'est pas très-longue,
quoiqu'elle commence avec l'empire romain; nous n'avons, pour ainsi
dire, qu'effleuré le sujet, parce qu'il a fallu proportionner le cadre
à la place qui lui était destinée dans notre galerie. Passons à l'ami
de Cinna, plus habile politique que friand gastronome.
AUGUSTE, mort l'an 14 de J.-C., aimait de préférence le
pain bis, les petits poissons, le fromage de lait de vache et les
figues fraîches. Il ne buvait ordinairement que trois coups à chaque
repas[84]. On voit qu'il était simple dans ses goûts et fort sobre.
[Note 84: Pierre-André Canonieri, en latin (_Canonherius_),
savant médecin et jurisconsulte Génois, mort à Anvers, dans le
XVIIe siècle, prétend dans son Traité curieux, _De
admirandis vini virtutibus libri_ III. Antverp. 1627, pet.
in-8º, qu'Auguste buvait six coups par repas; mais il se trompe.
(VOY. _Sueton., Aug. Vita_, paragr. 77.) Ce Canonieri
dit, liv. II de son Traité, que les plaisirs de la table, qu'il appelle
la pâture de l'ame, sont bien froids sans le vin. Ensuite il assure
que «les Romains buvaient ordinairement dix coups dans un souper; que
Scipion et Charlemagne n'allaient qu'à trois seulement. Le Cardinal de
Trente, ajoute-t-il, était un peu plus brave que ce héros, il avalait
la vingtième coupe comme la première. Philippe II ne buvait que deux
fois dans ses repas; Charles-Quint, une seule; et Strozzi, treize.
Juste-Lipse avait voulu réduire les Flamands à quatre coups, dans ses
lois des festins; mais c'était trop peu. Qu'il n'en faille que trois
pour les belles en l'honneur des jeunes déités qu'elles nous retracent,
j'y consens. Mais j'en revendique neuf pour les poètes.»]
APICIUS (_Cælius_), célèbre gastronome romain, dont le
nom a passé en proverbe, et qui a écrit sur la bonne chère (_De arte
coquinariâ_), était passionné pour les homards, surtout pour ceux
de Minturnes qui passaient pour les plus beaux. Ayant ouï dire qu'il
y en avait de plus gros et de plus délicats vers les côtes d'Afrique,
il frète sur le champ un vaisseau et part pour s'assurer de la vérité
du fait. Arrivé vers le terme de sa course, il rencontre un bateau
de pêcheurs et leur demande des homards, surtout les plus beaux de
ces parages; voyant qu'ils n'ont rien de plus que ceux de Minturnes,
il ordonne sur le champ au pilote de revirer de bord et retourne à
Minturnes où il continue à se régaler des homards de la côte de la
Campanie.
Cet Apicius était fort riche; après avoir dissipé tant pour sa table
qu'autrement, cent millions de sesterces (environ 20,379,166 fr. de
notre monnaie), il régla ses comptes, et trouvant que, ses dettes
payées, il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces
(2,037,916 fr.), il s'empoisonna, craignant de mourir de faim.
CLAUDE, empereur, mort l'an 54 de J.-C., avait une grande
prédilection pour les champignons. Hélas! on sait que grâce à la
tendresse conjugale de sa chère Agrippine, et aux soins empressés
de son médecin Xénophon, ce régal le mit en moins de deux heures au
rang des Dieux. C'est pourtant ce brave homme qui, voulant que tout
le monde fût sans gêne à sa table, avait projeté un édit par lequel
il permettrait à tout convive admis à ses festins _ventris crepitum
edere_, parce qu'il avait appris qu'un Sénateur avait été incommodé
pour s'être retenu devant lui, dans un repas précédent. Cet édit eût
été digne de son auteur.
VITELLIUS, empereur, mort l'an 69 de J.-C. Nous n'avons rien
à dire de ce goinfre couronné; il aimait tout et dévorait tout.
MARTIAL, poète latin, mort vers l'an 105 de J.-C., avait un
goût particulier pour la grive et pour le lièvre; lui-même en fait
l'aveu dans cette épigramme (XIII, 22):
Inter aves turdus, si quis, me judice, certet,
Inter quadrupedes gloria prima lepus.
ALEXANDRE SÉVÈRE, empereur, mort en 225, était également
passionné pour le lièvre. Lampridius, son biographe, nous apprend qu'il
en mangeait un à tous ses repas.
CHARLEMAGNE, premier empereur d'Occident, mort en 814, quoique
très-frugal, aimait beaucoup le gibier. Dans les jours ordinaires, dit
Eginhard, il n'y avait que quatre plats à sa table, non compris une
pièce de gibier que ses veneurs lui apportaient tout embrochée, parce
qu'ils savaient que c'était son mets favori. L'historien ajoute que ce
prince buvait rarement plus de trois fois par repas. _Cæna quotidiana
quaternis ferculis præbebatur, præter assam quam venatores verubus
inferre solebant, quâ ille libentius quàm ullo alio cibo utebatur: vini
et omnis potus adeo parvus in bibendo erat, ut sub cœnam rarò plus ter
biberet._ (EGINH., Vita Caroli Magni.)
FRÉDÉRIC, dit le Pacifique, 39e empereur d'Allemagne, mort le
19 août 1493, était fou de melon; et ce goût immodéré le conduisit au
tombeau par suite d'une indigestion.
MAXIMILIEN II, fils du précédent, et également empereur
d'Allemagne, mort le 11 février 1519, a eu le même goût que son
père pour le melon, et a terminé ses jours par le même accident,
c'est-à-dire, par une indigestion de ce fruit.
ADRIEN VI, élu pape le 9 janvier 1522, et mort le 14 septembre
1523, était haï des Romains, parce qu'il aimait la merluche, dit Paul
Jove; mais il l'était bien davantage par la sévérité qu'il mit à
vouloir réformer les mœurs.
LUTHER, chef de la Réforme, mort en 1546, était un bon biberon
qui donnait la préférence à la bière de Torgau et au vin du Rhin.
MÉLANCHTON, premier disciple de Luther, et qui décéda en 1560,
aimait la soupe à l'orge, les goujons et autres petits poissons, ainsi
que les légumes entremêlés de petits morceaux de viandes hachées.
LE TASSE, admirable poète italien, mort en 1595, avait une
prédilection marquée pour les mets sucrés cuits au four, pour les
massepains et les fruits confits. Il aimait tellement le sucre qu'il en
mettait dans sa salade.
HENRI IV, roi de France, mort en 1610, était passionné pour
les melons et pour les huîtres; il en mangeait immodérément. Il paraît
que le vin d'Arbois dont il faisait grand usage, le sauvait des
indigestions auxquelles l'exposait l'excès de tels aliments.
HOCQUINCOURT (le maréchal d'), mort en 1658, avait un goût
particulier pour les queues de mouton, auxquelles, disent les Mémoires
du temps, il reconnaissait la propriété d'influer sur la gaîté des
convives; aussi a-t-il gardé toute sa vie un cuisinier qui avait trouvé
le moyen de préparer des _queues de mouton en caisse_, que le
maréchal emportait à l'armée pour mettre ses officiers en belle humeur.
CHARLES XII, roi de Suède, mort en 1718, n'était certes pas
difficile à régaler; une tartine de beurre était son mets suprême.
POPE, célèbre littérateur anglais, mort en 1744, n'avait pas
de goût décidé pour un mets plutôt que pour un autre; mais il lui
fallait toujours un menu friand et bien composé.
CRÉBILLON fils, littérateur français, mort en 1777, était un
mangeur d'huîtres insatiable.
VOLTAIRE, mort en 1778, ne se faisait remarquer par aucun
goût particulier en fait de comestibles; mais le café était sa boisson
favorite; il en prenait avec excès. Il en était de même de M. de
Buffon, et du marquis de Contades, qui faisait plus encore, car il
refusait l'entrée de sa salle à manger à quiconque ne prenait pas deux
tasses de café coup sur coup.
LESSING, célèbre écrivain allemand, mort en 1781, aimait
par-dessus tout, les lentilles; il eût été homme à faire la sottise
d'Esaü.
M. ROGERSON, gastronome anglais, donnait, dit-on, la
préférence aux ortolans; du moins le dernier acte de sa vie semble
le prouver. On assure que ce digne émule d'Apicius a dépensé, dans
l'espace de neuf mois, pour sa table et en expériences culinaires, la
somme de 150,000 liv. st. (3,750,000 fr. de notre monnaie); ce qui
composait toute sa fortune. Réduit à la misère et au triste état de
mendiant, il employa une guinée, la dernière dont on lui avait fait
la charité, à l'accommodage d'un ortolan, son mets favori; et après
l'avoir savouré avec toute la délectation d'un profès consommé dans
l'art de déguster, il se fit sauter la cervelle. On peut dire que pour
un gastronome, digne enfant des bords de la Tamise, c'est mourir au
champ d'honneur, tout en narguant les caprices de l'ingrate fortune.
FRÉDÉRIC-LE-GRAND, roi de Prusse, mort en 1786, avait pour
mets de prédilection le _polenta_; c'était une espèce de gâteau
d'orge réduit en poudre et torréfié. Ce prince rivalisait avec son ami
Voltaire dans sa passion pour le café.