Ce petit préliminaire nous est suggéré par les SYMBOLES de

Pythagore que nous avons découverts et que nous allons rendre tels que

les ont révélés les investigateurs de sa haute philosophie, entre

autres Plutarque[63], Diogène-Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et

tels qu'ils ont été traduits au XVIe siècle. Il nous a semblé

que la plupart de ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont

tous les droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités;

sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la sublimité de sa

morale rendue de la manière la plus simple et la plus claire. Mais

sa doctrine symbolique n'en est pas moins fort singulière quant à

l'expression. On dira peut-être que Pythagore lui-même ou bien ses

disciples ont pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement

au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des symboles, et

que tout symbole n'est qu'un emblême, une image, une enveloppe qui,

par son tour pittoresque et un peu obscur, présente quelque chose

de plus attrayant? Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une

gaze transparente qui rende plus piquant le précepte, est un voile

épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on ne peut

guère s'empêcher de témoigner sa surprise et même de sourire; c'est

sans doute ce que fera plus d'un lecteur en parcourant les tablettes

symboliques suivantes. Nous donnons ces symboles textuellement

traduits, tels que nous les puisons dans les différents auteurs et

commentateurs familiarisés avec la philosophie de Pythagore; et

nous ajoutons à quelques articles les explications que nous avons

découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir l'exactitude de leur

perspicacité à deviner ces plaisants logogriphes dont un grand nombre

est sans interprétation.

[Note 63: Il en cite plusieurs dans ses _Œuvres morales_,

et notamment dans le chapitre intitulé, _Comment il faut nourrir

les enfants_. Il y dit: «... C'est ce que Pythagoras commandoit

expressément en ses préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes,

lesquels je veux en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de

petite efficace pour acquérir vertu.....» (TRADUCTION

d'Amyot.)]

Voici donc les recommandations symboliques de notre sage et illustre

philosophe.

«Ne manque jamais de te gratter le devant de la tête en sortant, et le

derrière de la tête[64] en entrant.»

[Note 64: L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de

répéter les mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras

sur la partie qu'il convient de gratter.]

Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire

pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te

rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un

ancien poète latin a dit plus clairement:

Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum

Omnia quam longi reputaveris acta diei.

«Aie toujours soin de chausser le pied droit le premier, et de lever le

pied gauche avant le pied droit.»

C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et

ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles ou

indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte

de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.

«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu es levé.» (Selon

Plutarque; et selon Diogène-Laërce): «Aie toujours tes couvertures

pliées.»

Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus

plausible est que la confusion des draps est recommandée pour que

l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que le vieux

traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut reposer la

nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas laisser au lict

la trace de son corps; car à rien ne sert un homme qui dort, non plus

que quand il est mort.»

«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les différemment: les Dieux

en tout temps, avec chasteté et en habit blanc[65]; les Héros seulement

lorsque le soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»

[Note 65: On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe

blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.]

Sans interprétation.

«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»

Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille

traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point aux

hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»

«Préfère le silence à l'écho.»

Excellent précepte de modestie pratique.

«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles et une seule

bouche.»

Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et parle peu.»

«Ne saute point par-dessus le joug.»

Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais il

doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des

devoirs imposés dans la société.»

«Ne passe point par-dessus la balance.»

Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas de la

justice et se donner bien garde de la transgresser.»

«Ne t'assieds point sur le boisseau.»

Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut fuir

l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de

l'homme.»--D. Laërce donne une autre interprétation; cela signifie

selon lui: «On doit prendre également soin du présent et de

l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de

nourriture pour un jour.»

«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»

Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il ne

faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du

vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.»

Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi

à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche point

hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: «N'adopte

point d'opinions extraordinaires, ni de manières inusitées.»

«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables publiques.»

Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre

de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus parmi le

peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants vicieux?

«Le lever du soleil est plus estimable que le coucher.»

Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du

soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au

travail, tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?

«Ne pisse jamais (_sic_) le visage tourné vers le soleil.»

Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation.

C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, ou

peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.

«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles ou de cheveux, et

n'arrête jamais le pied sur les unes, ni sur les autres.»

Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement

à la superstition. Chez les Modernes, dans les XVe,

XVIe et XVIIe siècles, les rognures d'ongles et

de cheveux jouaient encore un rôle dans les affaires de sortilège,

de sabat, de sorciers et autres sottises, qui heureusement ont

disparu pour le bien de la religion et l'honneur de humanité.

«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir tes mains dans la

boue.»

Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était

exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant;

mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et

surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on

peut, à coup sûr, l'appeler _vox clamantis in deserto_, à part

cependant quelques très-légères exceptions.

«Ne coupe point de bois sur les chemins.»

Sans interprétation.

«Adore l'haleine des vents.»

De même.

«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange pas.»

De même.

«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»

De même.

«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»

De même.

«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point à l'homme.»

De même.

«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa mère.»

De même.

«Ne jette point la viande en un pot à pisser (_sic_).»

Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est point

là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous

donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas

mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est comme la

nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la méchanceté des

hommes.»

«Ne mange jamais de la main gauche.»

C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à leurs

petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime toute

prohibition d'un gain illicite.»

«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis auparavant.»

Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation

de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la

justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par

l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de

l'eau de la mer.»

«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant le repas.»

Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer à

manger modérément.

«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»

Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de

l'hirondelle sur certains lieux était regardée, chez les Anciens,

comme un présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes,

du moins dans certains pays.

«Ne porte point un anneau étroit.»

Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut vivre

une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).

«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»

Sans interprétation.

«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point dans la main d'une

femme; il y a de la glu.»

Facile interprétation.

«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme dit Diogène-Laërce): «Ne

tends pas légèrement la main droite.»

C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement sans y

avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi d'une trop

grande familiarité avec tout le monde.»

«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»

Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout

naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?

«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, mais bien à le charger et

à le mettre sur ses épaules.»

Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant aucune

paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole en termes

opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les fardeaux de concert,

mais n'aidez point à les imposer.»

«Ne mange point ton cœur.»

Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» ou,

selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame et ton

esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»

«Les nèfles mûrissent sur la paille.»

Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur jeunesse.

«Ne remue point le feu avec l'épée.»

C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.

«Détourne-toi d'un glaive pointu.»

Quand le danger menace, il faut l'éviter.

«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite en la cendre quand tu

l'ôtes; mais remue la cendre pour l'effacer.»

Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune

marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après

qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.

«Touche la terre quand il tonne.»

Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres isolés

dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui de toucher

la terre.

«Ne t'en retourne pas des confins.»

Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de la

mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte

patiemment ta position et ne t'en décourage point.

«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton sépulcre; le sceptre

de Jupiter est fait de ce bois.»

Idée superstitieuse du temps.

Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons de rapporter

suffisent pour justifier ce que nous avons dit de l'enveloppe plus ou

moins singulière, plus ou moins énigmatique, sous laquelle le célèbre

philosophe présentait, dit-on, ses instructions morales.

DES NOMBRES, DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.

Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut figurer à côté

des symboles, est la manière dont il envisageait les nombres. De toutes

les sciences qu'il a cultivées, celle-ci a le plus contribué à sa haute

célébrité. Aussi nous nous reprocherions de passer sous silence cette

partie, du moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.

L'arithmétique ou la science des nombres est, selon Pythagore, la

première, la plus grande, la plus importante et la plus belle de

toutes les connaissances humaines; celui qui la saurait parfaitement

posséderait le souverain bien. Car les nombres sont le principe

de toutes choses, la raison de l'ordre universel, ses éléments et

ses causes efficientes. Ils s'élèvent de la terre aux cieux et

redescendent des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations

par laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés.

C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette harmonie des sphères,

musique enchanteresse, causée par le mouvement des astres, et dont les

sons raviraient, si son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de

l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies sur la nature

et la propriété des nombres, notre philosophe a trouvé qu'ils avaient

chacun en particulier, leur vertu et leur efficacité bienfaisante ou

malfaisante; par exemple:

«L'UNITÉ ou la _monade_ est le principe et la fin

de tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement la

chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, de l'égalité, de

l'existence, de la conservation et de l'harmonie générale. N'ayant

point de parties, la _monade_ représente la Divinité; elle

annonce aussi l'ordre, la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur

une unité de sentiments; donc UN est un bon principe.

»Le nombre DEUX ou la _dyade_, origine des contrastes,

est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de la division et de

la séparation. DEUX est donc un mauvais principe, un nombre

de mauvais augure, qui caractérise le désordre, la confusion et le

changement.

»TROIS ou la _triade_ est le premier des impairs; c'est

le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car toute chose

est composée de trois substances; il représente Dieu, l'ame du monde,

l'esprit de l'homme[66]. Ce nombre qui joue un si grand rôle dans

les traditions de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est

l'image des attributs de Dieu.

[Note 66: A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le

Rév. John Jamieson a lu sur le _nombre ternaire_, un Mémoire dans

lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement

regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il

a existé dans les siècles reculés et parmi des nations diverses et

il existe encore particulièrement de nos jours, une croyance qui

attache au nombre trois une vertu mystique encore plus puissante et

plus spécialement efficace dans sa connexion avec les cérémonies

religieuses.]

»QUATRE ou la _tétrade_, comme première puissance

mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; il représente

la vertu génératrice, de laquelle dérivent toutes les combinaisons;

c'est le plus parfait des nombres; c'est la racine de toutes choses.

Il est saint par sa nature, puisqu'il constitue l'essence divine

en rappelant son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, quatre

perfections qui caractérisent particulièrement Dieu. Aussi les

Pythagoriciens juraient par le saint quartenaire donnant à l'ame

humaine éternelle nature.

»Le nombre CINQ ou la _pentade_ a une force

particulière dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête

l'effet des venins et est redoutable aux mauvais génies.

»Le nombre SIX ou l'_exade_ est un nombre heureux, et

il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs ont partagé la

figure en six modules; mais, selon les Chaldéens, c'est parce que

Dieu a créé le monde en six gahambars.

»SEPT ou l'_eptade_ est un nombre très-puissant soit en

bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux choses sacrées.

»Le nombre HUIT ou l'_octade_ est le premier cubique,

c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant du deux pour

son pied, nombre qui est non-pair; aussi l'homme est-il carré,

singulier et parfait. _Fiat lux._

»Le nombre NEUF ou l'_ennéade_, étant le multiple de

trois, doit être réputé sacré.

»Enfin, le nombre DIX ou la _décade_ est la mesure de

tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques et harmoniques.

Comme réunion des quatre premiers nombres, il joue un rôle éminent,

puisque toutes les branches des sciences, toutes les nomenclatures

fondamentales en émanent et y rentrent[67].»

[Note 67: «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un

savant moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages

originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut

remarquer cependant deux points importants: 1º Pythagore sentit qu'il

y a deux sortes d'UNITÉS ou monades, l'une réelle, primitive,

vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à

l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent en

un faisceau unique; 2º le premier, il sentit l'accord de toutes les

parties de l'univers et disait que le monde était une _harmonie_,

substituant au mot _To Pan_, le grand tout, que l'on employait

pour désigner l'univers, le mot _Kosmos_, l'ordre. Ces deux

idées le conduisirent à des notions élevées sur la Divinité elle-même

qu'il regardait comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice

universelle. Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait

donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, il

n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il est à croire

qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua qu'aux adeptes de

sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une partie de l'intelligence

divine, et la distinguait nettement de la matière, faisant de celle-ci

la source des penchants honteux et des passions vicieuses.»]

Nous nous bornons à cette courte indication du système de Pythagore

sur les nombres; il serait trop long de détailler toutes les qualités

et propriétés arithmétiques, physiques, théologiques et morales qu'il

attache à chaque nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de

rapporter suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et creuses

spéculations en ce genre.

Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons donner, en

passant, un petit tableau dressé par Pythagore des dix choses qu'il

regardait comme bonnes, et des dix qu'il regardait comme mauvaises.

C'est le vieil historien Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans

un petit bouquin de sa façon, intitulé: _Ethique ou Philosophie

morale_; Genève, 1643, petit in-8º. Il l'annonce ainsi:

«Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec les mauvaises et en

mettoit dix d'une part et autant de l'autre, selon la description

suivante:

«LES DIX CHOSES BONNES. «LES DIX CHOSES MAUVAISES.

» 1º Le finy. » 1º L'infiny.

2º Le non-pair. 2º Le pair[68].

3º L'un. 3º La pluralité.

4º Le dextre. 4º Le sénestre.

5º Le masle. 5º La femelle.

6º Le reposant. 6º Le meu (mû).

7º Le droit. 7º Le courbé.

8º La lumière. 8º Les ténèbres.

9º Le bien. 9º Le mal.

10º Le quarré.» 10º L'oblong.»

[Note 68: Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres,

de dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle et

l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le nom aux

enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux filles le

huitième.--Autre raison pour laquelle on nommait les filles le huitième

jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons dit, est le premier

cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil Amyot, que «la

femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, gardant la maison, et

difficile à remuer.»]

On avouera que la conception de ce petit tableau, du moins comme nous

le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter infiniment à la haute

renommée du philosophe de Samos.

PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.

Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles de Pythagore, de

ses nombres et de son tableau moral, nous sommes obligé de convenir

que nous serons encore moins tenté de nous conformer à ses préceptes

diététiques. On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec

ceux qui sont si agréablement consignés dans la _Gastronomie_ de

Berchoux, et dans la _Physiologie du goût_ de Brillat-Savarin,

deux aimables auteurs dont la perte récente a dû sincèrement

affliger les amis des lettres et de la bonne chère. Nous doutons

qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre vieux philosophe leur ait

fait grand accueil, car c'était le plus pauvre homme du monde sous

le rapport gastronomique; on va en juger. Ce n'est pas que, dans

ses recommandations diététiques, il ne débute par un principe fort

raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, dit-il, dépend

d'une juste proportion entre le travail, le repos et la diète.» Mais

en dirons-nous autant des préceptes suivants?

»Il faut s'interdire le vin et les viandes[69].

[Note 69: Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger

toutes sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le

bélier et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de

miel et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du

pain; il ne buvait jamais de vin.»]

»Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement les amis se

réunissaient pour le manger ensemble.

»Il ne faut point manger de poisson, surtout du rouget, de la sèche

et du surmulet.

»Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger la tête de son

père ou de sa mère[70].

[Note 70: Voyez dans les _Stromates_ de St. Clément

d'Alexandrie, _liv._ III, un vers grec qui rend cette pensée.

Mais est-il certain que Pythagore a lui-même donné ce précepte? Le

savant auteur du _Voyage d'Anacharsis_ n'est point de cet avis.

Il dit, _chap._ 75, que ce philosophe n'attachait aucun mérite à

l'abstinence des fèves, et même qu'il en faisait usage dans ses repas,

mais que ses disciples condamnèrent ce légume, parce qu'il produit

des flatuosités et autres effets nuisibles à la santé. Leur opinion,

conforme à celle des plus grands médecins, a prévalu, et ils en firent

une loi au nom de leur maître.

L'école de Salerne dit:

Manducare fabam timeas, facit illa podagram.

Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; c'est,

dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans les affaires

du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix avec les fèves

pour l'élection des magistrats.

D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est la

cause de leur proscription.

Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, nuisent

aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas faire grand

honneur au célèbre orateur.]

»Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre raisons: 1º cet

animal est sous la protection de Jupiter; 2º la couleur blanche est

le symbole des bonnes choses; 3º le coq est consacré à la lune; 4º

il annonce les heures.

»Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des animaux; les œufs,

les ovipares sont également défendus; il en est de même de la mauve

et de la mûre.

»Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou crud ou cuit,

telle doit être la nourriture du sage.

»Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»

Etc., etc., etc., etc.

Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les maigres

préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux absorbé

dans les plus hautes spéculations de la philosophie. Il est vrai qu'on

assure que ce sublime génie a été, comme beaucoup d'hommes célèbres,

nourri, tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute par la

faveur des Dieux[71]; il n'a eu pour nourrice, dit-on, qu'un peuplier

qui lui a prodigué un suc distillant en guise de lait. C'est sans

doute à cette frugale nourriture qu'il faut attribuer son goût pour la

sobriété et la bizarre sévérité de ses préceptes culinaires. En vérité,

l'imagination des Grecs était féconde en folles sornettes.

[Note 71: Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel,

on compte:

Le roi HABIS, qui a été nourri par une biche;

CYRUS, qui l'a été par une chienne;

SÉMIRAMIS, par des colombes;

MIDAS, par des fourmis;

HIÉRON et PLATON, par des abeilles;

PÉLIAS, par une jument;

ATALANTE, par une ourse;

ESCULAPE, par une chèvre;

RÉMUS et ROMULUS, par une louve.

]

Le livre des singularités · 第 8 / 31 段