»L'étranger écoutait avec étonnement et admirait comment ce pauvre

Indien trouvait dans le cocotier, sa seule possession, tout ce qui lui

était nécessaire pour se nourrir, s'abriter et pourvoir à tous ses

besoins. Comme il se disposait à partir, son hôte lui dit: Je vais

écrire à un ami que j'ai à la ville; vous vous chargerez, je l'espère,

de mon message?--Très volontiers, et sera-ce encore le cocotier qui

vous fournira ce qu'il vous faut?--Oui sans doute, reprit l'Indien;

avec la sciure des branches je fais cette encre, et avec les feuilles

je fais ce papier.»

On ne peut lire ces détails curieux et singuliers, sans faire une

réflexion profonde sur la sagesse et la bonté du Créateur, dont la main

paternelle a doté de cet arbre des pays que la chaleur et la stérilité

rendraient inhabitables sans un pareil bienfait.

Revenons à la langue mariannaise, et convenons, d'après la nomenclature

des modifications du coco, rapportée ci-dessus, qu'il est peu d'autres

langues qui pourraient faire preuve d'une plus grande abondance;

cependant M. Ampère observe qu'en Amérique, «les Iroquois, les Sioux,

les Mohiccans ont dans leur grammaire d'étonnantes ressources pour

exprimer par un mot des idées très-complexes. Chez le peuple Thiroki,

par exemple, peuple assez malpropre de sa nature, il y a treize verbes

différents qui signifient _je lave_. Ainsi l'un exprimera: _je

me lave dans un fleuve_; l'autre: _je me lave la tête_; un

troisième: _je me lave le visage_; un quatrième: _je lave le

visage d'un autre_; ou bien, _je lave mes mains_; _je lave

les mains d'un autre_; _je lave mes habits_; _je lave un

vase_; _je lave un enfant_; _je lave de la viande_,

etc. Une altération quelquefois assez légère dans la forme du mot

exprime ces modifications diverses de l'idée. Mais au fond, ajoute

judicieusement M. Ampère, cette richesse apparente est pauvreté. Rien

n'est plus contraire à la netteté du discours qu'une telle exubérance

de formes complexes. Rien ne s'oppose plus à la liberté de l'analyse

que cette synthèse obligée....» (_Voy. Histoire littéraire de la

France_, par J. J. Ampère).

Ce que nous venons de dire de ces langues d'Amérique, peut encore

s'appliquer, et même davantage, à la langue arabe, car on prétend

qu'elle a mille mots pour exprimer une ÉPÉE, deux cents pour

l'expression SERPENT, quatre-vingts pour MIEL, etc.,

etc., etc. L'islandais a, dit-on, une semblable fécondité, que, d'après

les observations précédentes, nous nous garderons certes bien d'appeler

richesse.

A propos d'arabe, nous croyons pouvoir citer un nom propre que les

journaux nous ont révélé dernièrement; quoique composé, il a droit

d'être enregistré dans notre onomatographie; c'est le nom du prince

SIDI-AHMET-BEN-MOHAMED-BEN-EL-HADJI-BOUZIO-EL-MOGRANI,

petit-fils du sultan Boasis que le maréchal Vallée a fait récemment

Calife de la Medjana, en Algérie. (_Journaux_ du 10 nov. 1838.)

Mais voici, pour la dimension, un bien autre nom, porté par

un insulaire du grand Océan; cet insulaire est le Sultan de

Djoujocarta dans l'île de Java. Les _journaux_ du 12 septembre

1839 annoncent que «S. M. le Roi de Hollande vient de nommer

commandeur de l'Ordre du lion Néerlandais, le Sultan de Djocjockarta

(_sic_), dont le nom est d'une certaine étendue; il s'appelle

HAMANKOEBOEWONOSENOPAITINGALGONGABGURRACHMANSAYDINPANOTAGOMODE,

Vme du nom.» Ce nom-propre ne renferme que soixante-deux lettres

formant vingt-quatre syllabes; à coup sûr, celui de M. le comte d'O

n'exigera jamais autant de temps, autant d'attention, autant d'encre

pour être écrit correctement.

Nous finirons cet article par une petite remarque qui, sans y être

identique, peut trouver place ici: c'est que les hommes n'ont pas

seuls le droit d'avoir des noms d'une certaine étendue; les fleurs ont

parfois le même privilège. M. de Humboldt parle d'une fleur d'Amérique

nommée l'ARISTOLOCHIOCORDIFLORA; elle présente un diamètre de

seize pouces.

Si une autre fleur du même continent, la _Raflesia_, cède en

longueur nominale à l'_Aristolochiocordiflora_, elle l'emporte sur

elle par l'étendue de son diamètre, car il est de trois pieds. Un joli

bouquet de cinq à six de ces fleurs n'irait point mal sur le sein de

madame Badebec, femme de Gargantua et mère de l'illustre Pantagruel.

IV.

DES NOMS QUALIFICATIFS D'UNE CERTAINE ÉTENDUE, A VIENNE EN AUTRICHE.

Il est bien temps d'abandonner les plages lointaines du grand

Océan, et de faire succéder au baragouinage à longs mots de leurs

habitants, quelques expressions européennes également remarquables

par leur étendue. Nous avons dit dans une note précédente, empruntée

à Malte-Brun, que les mots composés sont assez multipliés dans les

langues grecque, allemande et sanskrite, et qu'ils sont, à raison

de leur composition, d'une certaine longueur. Pour ne pas abuser de

la patience du lecteur, et pour une autre raison très-péremptoire,

laissons de côté l'antique sanskrit; et contentons-nous de rapporter

un échantillon de noms qualificatifs, puisé dans la langue allemande.

Un almanach va nous les fournir; cet almanach est celui de la Cour

de Vienne; on y voit que les titres ou annonces d'emplois, joints

aux noms de ceux qui les possèdent, forment des mots d'une certaine

dimension; par exemple, les qualités dont se chamarre le _second

ramoneur des cheminées de la Cour_, sont ainsi exprimées:

KAISERLICH-KOENIGLICH-HOFRAUCHFANGSKEHRMEISTERADJUNCT.

Le _contrôleur des magasins de suif de Vienne_ étale ainsi

sa qualité: STADT-WIEN-UNSCHLITT-HANDLUNGS-AMTS-MANIPULANT,

GEGENSPERRFUHRER UND OBERSCHMALZMEISTER.

Le savant Frédéric Schoell a donné, dans une note à la fin de la

préface de son _Répertoire de Littérature ancienne, Paris_, 1808,

_in-8º_, a donné, disons-nous, plusieurs autres de ces titres,

auxquels il prétend que les Allemands attachent une très-grande

importance. En France, c'est différent; les ramoneurs, les tailleurs,

les cordonniers de la Cour ne figurent point dans l'almanach royal; et

s'ils y paraissaient, ce serait avec des titres plus écourtés que ceux

de messieurs les Autrichiens.

Cependant nous avons des artistes ou artisans qui parfois emploient

des mots assez singuliers pour annoncer et vanter la marchandise due

à leur génie industriel; par exemple, un habile coutelier parisien,

fabricant de rasoirs, vient de faire part au public, de ces sortes

de produits de sa fabrique, sous la douce, coulante et facile

dénomination de rasoirs THERMOHYGROMÉTROMÉTRIQUES; ce qui

signifie que ses nécessaires de barbe sont surmontés d'un hygromètre

et d'un thermomètre; et voici comment l'auteur motive la nécessité

et les avantages de son invention. La barbe devenant douce ou rude,

facile ou rebelle suivant que l'air est humide ou sec, chaud ou froid,

il est bon de savoir quel est l'état de l'atmosphère au moment où

l'on se dispose à la faire. Rien ne peut mieux et plus promptement

l'indiquer que l'hygromètre et le thermomètre, perchés sur l'appareil

pogonologique; découverte ingénieuse, et très-importante surtout pour

les gens du peuple, pour les bons habitants de la campagne, et pour

les mendiants! Qu'il eût été fier M. J. J. Perret, maître et marchand

coutelier parisien du XVIIIe siècle, s'il eût pu consigner

une telle invention dans son traité de _Pogonotomie, ou l'art

d'apprendre à se raser soi-même_. Paris, Dufour, 1769, _in-12_!

Il l'eût placée à côté de celle de son _rasoir à rabot_, que

lui-même a imaginé, et qui a eu un succès prodigieux; car, depuis

1769, comme chacun sait, tout le monde se sert du rasoir à rabot de

M. Perret. Le savant Dulaure eût sans doute aussi fait mention des

rasoirs thermohygrométrométriques, dans sa _Pogonologie, ou Histoire

philosophique de la barbe_. Constantinople et Paris, Lejay, 1786,

_in-12_. L'érudition de l'auteur, car il en avait beaucoup, se fût

certainement complue à faire ressortir les avantages et l'utilité de

cette découverte.

V.

DES NOMS ET DES MOTS DE FANTAISIE CRÉÉS D'UNE MANIÈRE ORIGINALE, ET

REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR VRAIMENT MIRIFIQUE.

Pour laisser le moins de lacunes possible dans un ouvrage d'une aussi

haute importance que celui-ci, nous allons dire quelque chose de

certains noms et mots de fantaisie créés d'une manière singulière et

originale, chez les anciens et chez les modernes, par des écrivains

en belle humeur. Ce sont de ces petits efforts de grand génie dont

une curiosité enfantine peut bien faire ses délices, puisque de vieux

aristarques ne les ont pas toujours dédaignés. Par exemple, qui ne

sourira à cette lubie de Plaute qui a affublé un philosophe du nom

de THESAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS, et un général, de celui de

BOMBOMACHIDÈS-CLUNINSTARIDYSARCHIDÈS. C'est sans doute pour

exciter le gros rire des fils de Quirinus, qui ne riaient pas beaucoup,

que le comique romain a imaginé de pareils noms. Térence n'avait pas

recours à de semblables moyens, quoique son HEAUTONTIMORUMENOS

fût déjà d'une certaine étendue.

Longtemps avant Plaute, le poète Hipponax s'était vengé du sculpteur

Bupalus, qui l'avait exposé à la risée publique, en lui appliquant

le sobriquet de MESSÉGYDORPOCHESTÈS, qui signifie tout

simplement, goinfre insatiable qui ne fait que se remplir et se vider.

Tertullien a donné à Hercule le surnom de

SCYTALOSAGITTIPELLIGER, pour embrasser dans un seul mot

tous les attributs qui caractérisent ce demi-dieu, savoir, la

massue, la flèche et la peau (de lion), ou le bouclier qu'il portait

ordinairement.

On donnait autrefois aux chrétiens qui célébraient la pâque le 14 mai,

le nom de TESSARESCÆDÉCATITES. Ce mot, qui n'exprime que le

nombre, le cède en longueur au suivant, du même genre, et sous lequel

on désigne le nom de Dieu; ce mot renferme quarante-deux lettres:

TESSARACONTADYOGRAMMATUM.

Passons aux modernes:

Le facétieux auteur des _Bigarrures_, Estienne Tabourot de

Dijon, a publié un petit ouvrage macaronique, dans lequel il a

affublé les Allemands d'un nom qui par son étendue embrasse ces

messieurs sous plusieurs désignations: c'est son _Cacasanga_

REYSTROSUYSSOLANSQUENETORUM _per magistrum J.-B. Lichiardum

recatholicatum spaliporcinum poetam, cum responso per Joan. Cransfeltum

germanum_; Paris, 1558, _in-12_. L'ouvrage entier est de

Tabourot: il a encore paru sous le titre de _La Macaronée_ de S.

D. T. (_Stephanus Taborotius divionensis_) imprimée à Lyon par

Jacques Faure, 1550, (1588) _in-8º_. Lamonnoye fait observer que

la date de 1550 est supposée, puisque Tabourot n'avait alors que trois

ans. Elle doit être 1588.

Nous livrons à la vindicte publique un mot aussi absurde que barbare,

qui fait partie d'un vieux dicton inséré dans les _Illustres

Proverbes_ (de Fleury de Bellingen), _Paris_, 1655, in-12.

Ce mot injurieux est ainsi conçu: TRAIFLAGOULAMEN; et le

déplorable dicton d'où il est tiré consiste dans ces quatre mots:

_franc normand, vrai traiflagoulamen_. Voulez-vous savoir ce

que signifie le mot en question? décomposez-le: _trai_ est la

première syllabe du mot traître; _fla_, la première du mot

flatteur; _goula_ signifie goulu, gourmand; et _men_

veut dire menteur. Il n'a pas fallu un grand effort de génie pour

établir une telle absurdité. La justice, la vérité et le bon sens lui

préféreront toujours la citation suivante extraite d'une _Revue_

anglaise moderne: «Les Normands sont, après les Hellènes, le peuple

le plus brillant dans les fastes de l'histoire; leur puissance sur

le monde a été gigantesque; elle dure encore. Les Normands ont formé

l'aristocratie européenne, et nous ne nous étonnerons pas de ceux qui

cherchent à descendre d'une race aussi illustre.» Continuons la série

de nos noms et mots bizarres.

Nous en trouverons d'abord d'assez singuliers dans le titre d'un

petit bouquin du XVIIe siècle, du genre des Tabarin et des

Bruscambille, et qui fait partie de la riche bibliothèque du savant M.

Leber, nº 2485 de son très-curieux catalogue. Ce volume est intitulé:

«Extrait des poésies facétieuses du sieur Gaillard, dont: la comédie

de Braquemart, et le prologue INCOMPODROPHOBILIQUE servant de

forteresse à l'ARTIFICANDIVINANCIEL de Braquemart;.... par

le docteur des MOUSCHILIENCANTAMIERLIORODIFICQUES, _Paris,

Jacques Dugast_, 1634, _in-8º_.» Ce volume, dit M. Leber, a

pour frontispice le portrait en pied de l'auteur, et au verso un rébus

non moins singulier que ses vers. Nous n'en savons pas davantage.

Tout le monde connaît l'heureuse construction du nom de l'enchanteur

PARAFARAGARAMUS, que l'un des continuateurs de Cervantes a

introduit dans sa _Suite aux aventures de l'illustre chevalier de la

Manche_; Francfort, 1750, 6 vol. pet. _in-12_, jolie édition.

Nous nous reprocherions de passer sous silence le sieur Jean Bedé,

Angevin, avocat et fougueux calviniste, qui, dans une diatribe de sa

façon, intitulée la _Messe en françois expliquée_; Genève, 1610,

_in-8º_, a cru foudroyer cette institution divine en l'appelant

avec autant de goût que de génie, ARTONECROLIPSANICONOLATRIE;

ce qui signifie à peu près, _idolâtrie de pain, de morts, de reliques

et d'images_; charmante expression marquée au coin de la tolérance

de la piété et de l'urbanité; ce qui ne nous empêchera cependant pas

d'assister, à notre ordinaire, au Saint Sacrifice, dussent en frémir

les mânes irritées du sieur Jean Bedé et nous traiter d'incorrigible

_artonecrolipsaniconolâtre_.

Que dirons-nous des beaux noms

d'ALETHINOSGRAPHE-DE-CLEARÉTIMALÉE, et de

GRAPHEXECHON-DE-PISTRARISTE, qui se lisent au bas du

frontispice de la première édition des _Mémoires_ de Maximilien de

Sully, composés par ce duc et imprimés sous ses yeux dans son château

de Sully (en Orléanais), sous la rubrique _d'Amstelredam_[46].

Nous dirons que ce sont deux noms que les secrétaires de M. le duc ont

grécisés à leur manière pour exprimer les qualités de leur maître;

car ALETHINOSGRAPHE-DE-CLÉARÉTIMALÉE signifie à peu près:

_véridique écrivain qui aime la gloire que procurent la vertu et

l'étude_; et GRAPHEXECHON-DE-PISTARISTE peut se rendre par

_excellent écrivain plein de loyauté et de bravoure_. Ces louanges

sont un peu emphatiques, mais du moins elles sont assez bien méritées.

[Note 46: Voici le titre exact et complet de cette édition:

Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques,

politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des Roys, le

Prince des Vertus, des Armes et des Loix, et le Père en effet de ses

Peuples françois. Et des servitudes utiles, obeissances convenables

et administrations loyales de Maximilian de Bethune, l'un des plus

confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des

François. Dediez à la France, à tous les bons soldats et tous peuples

françois. _A Amstelredam, chez Alethinosgraphe de Cléarétimalée, et

chez Graphexechon de Pistariste, à l'enseigne des trois vertus_

(foi, espérance, charité), _couronnées d'amaranthe_, (1638), _2

vol. in-fol._

C'est l'édition connue sous le nom des trois VVV verts. On trouvera

d'amples détails sur l'imprimerie particulière du duc de Sully, dans

notre _Histoire des imprimeries clandestines, particulières et

secrètes dans les différents Etats de l'Europe, surtout en France_;

1 vol. _in-8º_ sous presse.]

Quant à M. F.-C. Gaudet, n'a-t-il pas agréablement surpris Paris,

la France et l'Europe, en se cachant sous le précieux nom de

BICOMONOLOFALATI, dans la publication de ses charmants

_Colifichets poétiques_; à la Chine (Paris), 1741, _in-12_?

L'édition a dû être sur-le-champ épuisée à Pékin ou à Kanton.

Nous devons le même tribut d'éloges à un petit recueil de

pensées profondes, qui se recommande par ce magnifique titre:

MISOPHILANTHROPOPANUTOPIES, _Paris_, 1833, _in-18_.

C'est dommage que ce monument philosophique ne compte que 251 pages, ce

qui contraste avec le déploiement de son pompeux péristyle.

Le spirituel et facétieux Collé s'est aussi distingué dans le genre

de création dont nous parlons. Il assistait ou plutôt il présidait

en 1750 aux agréments d'une fête que Mme de Meulan donnait à

son château d'Estioles; l'idée lui vint de terminer cette fête par

une parade de sa composition, qu'il fit annoncer dans l'affiche

suivante: «La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du

Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf muses et fait bâiller Apollon

lui-même, avec un succès prodigieux, fera l'ouverture de son

théâtre, le lundi 7 septembre 1750, par la première représentation

de _Gilles, chirurgien anglais_, comédie parade en un acte, de

M. WESTICPETZEERDENSTAFFLITLEFGRAFFLTTE, Baronnet de la

Grande-Bretagne et de l'université de Cambridge, etc.»

* * * * *

Mme de Genlis a fait encore plus de bruit que Collé

avec son admirable recette anticolérique, basée sur le mot

PEINTHÉPHILADELMIRÉZIDARNÉZULMÉZIDORE.

Personne n'ignore que cette illustre dame de lettres[47] a beaucoup

travaillé pour l'instruction des jeunes personnes du grand monde.

Dans une de ses élucubrations semi-pædagogiques[48], Mme de

Genlis a consigné le joli petit mot en question comme spécifique

infaillible pour guérir les penchants à la colère; mais ce mot doit

accompagner un talisman qui est également de la composition de ladite

dame. Ce talisman consiste dans un anneau d'or parsemé d'étoiles

émaillées. Voici l'usage que l'on doit faire et du talisman et du mot.

L'auteur le recommande en ces termes à une jeune dame qui vient la

consulter sur ses velléités colériques: «Aussitôt que vous sentirez

la tentation de vous fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer

une syllabe[49], et sur-le-champ passer dans votre cabinet; là,

seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand

verre d'eau froide, et vous répéterez neuf fois posément ce mot,

_Peinthéphiladelmirézidarnézulmézidore_. Ensuite vous retirerez

le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement

calmée.» Inappréciable recette, d'une exécution prompte, facile et

qui sans doute a été souvent employée depuis qu'elle est sortie tout

appareillée du cerveau de Mme de Genlis pour l'instruction et

l'édification des petites demoiselles et des jeunes grandes dames.

[Note 47: Je demande pardon pour ce mot inusité; mais puisqu'on

dit _Homme de lettres_, pourquoi ne dirait-on pas _Dame de

lettres_? Il serait peut-être plus régulier de dire _Femme de

lettres_; mais _Dame_ est plus noble et plus conforme à

l'urbanité française, et Mme de Genlis était très-susceptible en

fait d'étiquette et de politesse. Il est certain que personne n'a

plus de droits par ses talents au titre de _Dame de lettres_ que

Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, quoique

son petit bagage littéraire ne monte qu'à 132 vol. tant _in-8º_

qu'_in-12_ et _in-18_.]

[Note 48: V. _les Souvenirs de Félicie L._ 2e édition, Paris,

1806, _in-12_, p. 275.]

[Note 49: Chose extrêmement facile pour une femme en colère.]

* * * * *

M. Charles Nodier, dans son intéressant _Examen critique des

Dictionnaires de la langue française_; Paris, 1829, _in-8º_,

a reproché à M. Boiste d'avoir inséré dans le sien, le mot

INCONSTITUTIONNALITÉ; nous allons rapporter l'article où il

plaisante M. Boiste sur la longueur de ce mot et où il en cite d'autres

d'une structure hétéroclite, vraiment rabelaisienne; et en effet ils

sont du Curé de Meudon.

«_Inconstitutionnalité_, dit-il, et pourquoi pas

TRANSSUBSTANTIATIONNALITÉ qui a l'avantage de faire à

lui seul un vers de dix syllabes?--_Inconstitutionnalité_

est un mot de circonstance; ce n'est pas un mot français.--Ne

croirait-on pas lire la plainte de Chiquanous à qui l'on avait

_Morrambouzevezangouzequoquemorguatasachacguevezinemaffressé_

l'œil, et qui était en outre _esperruquancluzelubelouzerirelu_ du

talon[50]?»

[Note 50: RABELAIS, Paris, Desoer, 1820, _3 vol.

in-18_, _fig._ Voy. liv. IV, chap. 15, tom. II, p. 56.]

Il a paru à Bruxelles en 1834, une petite facétie fort plaisante

et fort piquante, sous le titre de _Recherches sur les causes de

l'inflammation du Bomborax, chez les femmes adultes, et Considérations

sur la puissance du traitement homœopathique pour détruire cette

maladie, etc. Trad. de l'allemand par_ KLEINGORLOFFENBACH

_de *** et dédié au savant Molenfretz, docteur et professeur

de stercologie à l'université de Neuwied_. In-8º de 16 p.,

fig.[51].--Nous trouvons, p. 13 de cette pièce curieuse, que le docteur

homœopathe essaya de donner à la malade un grain de _noix vomique_

à la _décillionième dilution_, combiné avec un scrupule de

_brugine_ et _d'amphigène_, qu'on n'avait encore osé

administrer que dans les maladies _bléphariques et dans les cas_

d'INCROCORNISTIFICULIBILISATION instantanée. L'auteur finit

par des vœux pour le triomphe complet de la nouvelle doctrine, et il

espère que la chirurgie se soumettra bientôt aux règles sublimes de

l'homœopathie, et traitera une jambe cassée, une côte rompue, un œil

crevé, d'après le grand principe: _similia similibus curantur_[52].

[Note 51: Nous tenons cette curiosité, ainsi que plusieurs autres,

de la libéralité de notre excellent ami, M. Chalon, président de

la Société des Bibliophiles de Mons. Nous le prions d'agréer ici

l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]

[Note 52: Cela me rappelle une plaisanterie faite sur _l'origine

et le nom de_ ROBERT MACAIRE, cet homme allégorique, ce

mythe, cet être fantastique qui, avec son compère BERTRAND, a

si bien turlupiné tous les états; nous l'avons vu tour-à-tour avocat,

médecin, avoué, auteur, propriétaire, agent de change, industriel,

banquier, gérant de société en commandite, et tirant excellent parti de

M. Gogo, l'actionnaire modèle, bonne pâte d'homme qui mord à tous les

charbons de terre, asphaltes, chemins de fer, compositions pour rendre

incombustible toute espèce de bois, y compris le bois de chauffage,

etc., etc., etc.]

VI.

HISTORIETTE MONOSYLLABIQUE, CHEF-D'ŒUVRE DE HAUTE CONCEPTION

LILIPUTIENNE.

Après avoir tracé tant de noms-propres, tant de mots d'une longueur

à perdre haleine, il n'est pas surprenant que notre plume émoussée

se refuse à continuer leur enregistrement. Eh bien! pour la reposer,

affilons-lui le bec, trempons-la dans une encre plus légère, et

mettons-lui des lisières qui la retiennent au point qu'à chaque bond

elle ne puisse franchir que l'espace d'une syllabe. Cette course à

petits pas sera encore un genre de singularité qui pourra récréer ou

ennuyer un moment. Ce n'est pas que les faits que nous avons à raconter

puissent rivaliser avec les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de

Tite-Live, de Grégoire de Tours, de Ville-Hardouin, de Joinville, de

Commines, de David Hume; non, nous n'avons rien de commun avec ces

Messieurs: ils avaient les coudées franches; et nous, nous avons les

ceps aux pieds. Nous faisons donc l'humble aveu que rien n'est plus nul

que notre historiette quant au fond, et rien de plus sot quant à la

diction; mais elle pourra passer, grâce à la bizarrerie de son costume

entièrement composé de petites paillettes, toutes de la même dimension.

Voyons.

Mon cher,

C'est hier que j'ai vu le Duc de ...... je ne sais plus son nom, mais

c'est le fils du fils d'un grand Roi, et qui, tu le sais bien, a pour

le moins sept ans; il a un peu plus de trois pieds; il est très bien

fait, a le teint frais, les yeux bleus et le front haut. Hier donc, je

l'ai vu dans la cour qui n'est pas très loin de son lit de camp, où il

dort le jour et non la nuit. Là, il a pris, en se jouant, un fort et

ses tours, dont lui seul a fait le plan en moins de trois jours, tant

il est vif, prompt et au fait de tout ce qui tient à ce bel art. Par

ce beau trait, qui est un vrai coup de main à sept ans, il nous a fait

voir qu'il a plus de cœur qu'il n'est grand, et que si, un jour, on le

voit dans un camp sur le bord de la Lys ou du Rhin, ou du Po, ou vers

Kent, rien ne lui.....; mais chut, je n'en dis pas plus. Ce qu'il y a

de sûr, c'est que Mars, tout Mars qu'il est, n'a pas fait à dix ans ce

que ce duc a fait à sept, et ce, sans bruit, sans cris, sans coups de

feu et sans qu'il ait mis en jeu tout ce dont on se sert en tel cas.

Le livre des singularités · 第 5 / 31 段