femme à Kéarakekoua.
2º »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son amour; un rocher
escarpé était leur demeure.
3º »Un homme monta au sommet du rocher, et de là parla ainsi à
l'épouse de Rono:
4º »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne le regarder;
éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.
5º »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa femme dans un
mouvement de fureur.
6º »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un moraï (tombeau) son
corps inanimé, et pleura long-temps sur elle.
7º »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut Hawaii, se
battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.
8º »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu fou? Et Rono
répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à cause de mon grand amour.
9º »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort de sa
bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire et vogua vers les
mers lointaines.
10º »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je reviendrai dans
les temps futurs sur une île flottante qui portera des cocotiers, des
cochons et des chiens.»
C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception
solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors de son débarquement
dans l'île d'Haouai (Owhihi), le 19 janvier 1779. On le reçut comme un
Dieu, on en fit un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le
nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février suivant.
* * * * *
Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi de ces mêmes
îles Sandwich porter un nom qui n'est pas aussi étendu que celui de
Pourahouaoukaïkaïa, mais qui présente toujours les mêmes éléments de
composition. Ce roi se nomme KANIKEAOUOLI.
Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent la permission
d'établir un Journal dans ses Etats; voici la réponse gracieuse de Sa
Majesté:
«_Hololulée Ohaie._
»A M. Stephen Mackintosch,
»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous m'avez faite par
votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à voir les ouvrages des autres
pays et les choses qui sont nouvelles. Si j'étais dans ces pays,
j'aimerais beaucoup à voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever
des presses d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à vous
ainsi qu'à Reynolds.
Le Roi des îles Sandwich,
_Signé_, KANIKEAOUOLI.»
Des extraits de ce premier journal[41] sont parvenus dans le temps à
Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, qui apportait les journaux de
cette colonie jusqu'au 13 août (1837) inclusivement.
[Note 41: Cette feuille a pour titre: _Sandwich island
gazette_; elle est, dit-on, fort intéressante. On y trouve non
seulement les nouvelles du pays, des descriptions des îles voisines,
mais encore des extraits des correspondances et des journaux de Siam,
Kanton, Calcutta, Sincapour, de la Californie, avec des extraits des
journaux d'Europe et d'Amérique.]
Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, est un
habitant du pays, qui est riche, et qui sans doute est ministre du roi
Kanikeaouoli; il a fait construire des maisons en remplacement des
huttes, jusques alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de
juin 1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec dix de
ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires Anglais et vingt
autres nouveaux chrétiens. La sœur de M. Kinan, qui se nomme Melle
MIRIAMIKEKAULUHOÏ, donna également, chez elle, dans une maison
à deux étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les
honneurs avec autant de grâce que de dignité.
Si l'on en croit le _Journal de la Société de la Morale
chrétienne_, Paris, _in-8º_, nº d'avril 1837, une imprimerie
aurait été établie à Honolulu[42] long-temps avant que les Anglais
n'eussent demandé au Roi la permission d'y publier une feuille
publique. Voici ce que dit le journal français précité: «Il existe
une imprimerie à Honolulu; on y imprime 28,000 feuilles par jour; et
depuis huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien plus,
on y a établi un _Journal de la Morale chrétienne_, imprimé
d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se tire à 3,000. Le
prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. 42 c.)» Cela est très-beau,
très-édifiant; reste à savoir si ces renseignements parvenus en France
sont bien exacts; au reste nous n'avons parlé de ces différents
objets qu'à l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna
et Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich
Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous ne pouvions nous
dispenser de mentionner dans notre recueil.
[Note 42: Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal
français; mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui
est appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli,
rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les _Annales des
voyages_, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent
l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous la dictée
d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais, etc. Chacun
le trace selon les principes caractéristiques de sa langue et selon
que le son et les articulations ont frappé son oreille; de sorte qu'au
lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en a quelquefois deux,
trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et de consonnance; ce qui
a, parfois, occasionné d'étranges méprises. Le seul moyen de remédier
à cet inconvénient, serait de réunir tous les vocabulaires disséminés
dans toutes les relations de voyages depuis plus de deux cents ans,
et d'en faire un lexique polyglotte, où, sous chaque mot européen
désignant un objet quelconque, on le rendrait dans la langue de chaque
peuplade sauvage, tel qu'il a été écrit par un Anglais, un Français, un
Hollandais, etc., etc. Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et
servirait à rectifier bien des erreurs.]
* * * * *
Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, nous passons
sur le continent dans cette partie de l'Inde où la civilisation
très-ancienne n'en est pas moins barbare sous certains rapports, nous y
trouverons encore des noms assez singuliers.
On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme
inconcevable, croient faire une chose agréable à la Divinité en
se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore le cadavre de leur
époux. Depuis plus de trente ans, les Européens qui résident dans
ces contrées, ont redoublé d'efforts pour détruire cet horrible
usage, et ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné
profondément dans le cœur humain et surtout dans le cœur de la femme,
le sentiment religieux, même quand il est erroné et le plus opposé aux
droits de la nature et de l'humanité. Cependant en 1831, une jeune
Indienne, nommée la belle SAROUVANGATAMALLA, veuve du Brame
AYAROUXONKALA, résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par
M. Ducler, commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler
sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, M.
Auguste de Melay, gouverneur des établissements français dans l'Inde,
pour engager sans doute les jeunes veuves indiennes à imiter un si
bel exemple, fit une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame
Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler transmit à celle-ci
l'arrêté du gouverneur; aussitôt la jeune dame s'empressa d'écrire à M.
Ducler et de lui exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que
ses sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur et
pour le gouverneur général, ne finiraient qu'avec sa vie, et qu'elle
aurait toujours pour eux les égards et l'affection d'une fille soumise
et respectueuse.
Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que plusieurs habitants
de l'Inde ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement pour avoir
engagé et aidé une jeune veuve indienne à partager le bûcher de son
mari. Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée
récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept filles esclaves ont
obtenu la permission de se jeter dans les flammes qui ont dévoré son
corps.
Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, que celle des
SUTTÉES ou sacrifices des veuves indiennes qui se brûlent sur
le cadavre de leurs maris. Nous pourrons publier un jour le recueil des
nombreuses et très-curieuses anecdotes que, depuis quarante ans, nous
avons recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages
français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte à plus de 2000 ans.
II.
DE CERTAINS MOTS BIZARRES ET REMARQUABLES PAR LEUR LONGUEUR.
Faisons trève aux noms-propres, et passons aux mots communs. C'est
encore dans les pays lointains que nous allons en trouver d'une
composition des plus bizarres; l'Amérique va nous en révéler un
certain nombre dont la longueur et la prononciation paraîtront sans
doute fort extraordinaires. La langue du Mexique surtout se fait
remarquer sous ce rapport[43]; il n'y en a pas non plus dont les
mots signifient autant de choses; nous citerons d'abord le suivant:
AMATLACUILOLITQUITCATLAXTLAHUILLI.
[Note 43: «Le langage des Mexicains ou Aztèques, (dit Malte-Brun
dans ses _Mélanges_), a la réputation de rappeler par sa dureté et
ses formes bizarres, le caractère féroce et superstitieux du peuple qui
le parlait. Cependant cette réputation n'est due en grande partie qu'à
l'orthographe que les auteurs espagnols ont adoptée pour rendre les
mots mexicains. Rien dans cette langue ne choque plus les Européens que
l'excessive longueur des mots. Cette longueur ne tient pas toujours,
comme quelques savants l'ont prétendu, à la circonstance que les
mots sont composés comme en grec, en allemand et en sanskrit, mais
à la manière de former le substantif, le pluriel, ou le superlatif.
Il en résulte quelquefois des mots de douze syllabes. Mais les Grecs
en avaient de huit et de neuf syllabes. Une trop grande étendue dans
les mots est un défaut, mais n'est pas une preuve de barbarie. On
trouverait plutôt cette preuve dans une langue trop monosyllabique
comme l'anglais et le chinois.
»Après tout, le hasard et le caprice ont eu une plus grande influence
sur la formation des langues que ne l'admettent les philosophes, jaloux
d'y trouver des traces de l'histoire primitive. Le mexicain, comme le
basque et le chinois, ne connaît pas la lettre R; cependant aucun autre
trait de ressemblance ne rapproche ces langues. Ne faudrait-il pas
chercher l'origine de ces singularités dans un défaut d'organe chez les
familles isolées qui, les premières, parlèrent des espèces d'idiomes
qui, devenus ensuite ceux d'une tribu plus nombreuse, formèrent par
leur réunion les langues de l'Europe?»
M. César Moreau de Marseille, qui a donné, dans le _Journal de
Statistique universelle_, mars, 1839, gr. _in-8º_, coll.
521-553, une _Statistique générale_ du Mexique, parle ainsi
des langues de ce pays dont la population compte environ 6,310,850
habitants.
«La langue espagnole, dit-il, est la langue du pays; le nombre des
idiomes parlés par les indigènes est de plus de vingt, dont quinze ont
déjà des grammaires et des dictionnaires assez complets. Voici le nom
de ces quinze langues:
1º Langue mexicaine ou aztèque;
2º -- otomite;
3º -- tarasque;
4º -- zapotèque;
5º -- mistèque;
6º -- mayc ou du Yucatan,
7º -- totonaque;
8º -- popolouque;
9º Langue matzalingue;
10º -- huastique;
11º -- mixe;
12º -- cakikelle;
13º -- taraumare;
14º -- tepehuane;
15º -- core.
«La langue aztèque ou mexicaine est la plus répandue. A l'époque où
les Espagnols arrivèrent au Mexique, la nation aztèque était déjà
parvenue à un assez haut degré de culture intellectuelle; mais il est
difficile d'en rassembler les restes. Les Espagnols exterminèrent tous
les ministres du culte, qui étaient en même temps les dépositaires
des connaissances historiques et mythologiques du pays, et l'on fit
brûler les peintures hiéroglyphiques qui transmettaient de génération
en génération les connaissances en tout genre. Mexico et Tezcuco
paraissent avoir été les deux principaux foyers d'où partaient les
rayons de ces diverses connaissances.»]
On entend par ce mot la récompense que l'on donne à un messager qui
porte un papier sur lequel est indiqué en caractères symboliques ou en
peinture quelque nouvelle que l'on veut transmettre.
Dans la même langue, le mot un _baiser_ s'écrit ainsi:
TETENNAMIQUILITZLI; il est formé du verbe _tennamiqui_,
embrasser, et de deux particules ajoutées.
Chez les Hurons, _grand étonnement_ se rend par
KIATONNETCHONTANTESCANYATI.
Les mots _dents gâtées_ se rendent par: TESQUACHAHOUINDI;
Et _dents laides_ par: TÉCHOUASCAHOUINI.
La _guerre_ est exprimée par OUKIHOUANHAQUIEY;
Et _viens-tu de la guerre?_ par OUKIHOUANHAQUIEY TONTACHÉ?
Nous pourrions multiplier ces citations, car nous possédons le
_Dictionnaire de la langue huronne, par Fr. Gabriel Sagard,
récollet_; Paris, 1632, _in-8º_ de 72 pag., qui nous les a
fournies.
Chez les Iroquois, le mot vin, si bref dans notre langue, est d'une
telle extension, qu'on viderait pour ainsi dire une bouteille pendant
le temps que certaines personnes mettraient à le prononcer; il se
rend dans cette langue par: ONÉHARADESEHOENGTSERAGHERIE; ce
qui signifie littéralement _liqueur faite avec du jus de raisin
fermenté_. Le mot Iroquois a 27 lettres; et l'explication de ses
composés, rendue en français, en compte 37[44].
[Note 44: Samuel Johnson a singulièrement multiplié ces mots
composés, dans son _Dictionary of the english language_; London,
1784, 2 vol. _in-fol._ Un Anglais assez plaisant a composé, dans
un moment d'_humor_ (_de gaieté_), une lettre dans laquelle
il a tourné en ridicule ces mots concrets du docteur Johnson. Ceux
qu'il a combinés à l'instar des siens, sont d'une telle étendue, que
certains d'entre eux remplissent quatre à cinq grandes lignes, format
_in_-4º d'une écriture très-serrée; nous ne pensons pas que cette
lettre ait été imprimée, mais on l'a vue vers 1787 entre les mains du
docteur Maty.]
Chez les Yaméos (Amérique mérid.), la langue a, comme celle des
Iroquois, des mots très-longs et très-difficiles à prononcer du moins à
leur manière; ils parlent en retirant leur respiration, c'est-à-dire en
aspirant, et ne font sonner presque aucune voyelle. La plupart de leurs
mots ne peuvent s'écrire, même imparfaitement, sans employer moins de
huit à neuf syllabes, et ces mots prononcés par eux semblent n'en avoir
que trois ou quatre au plus. Par exemple, le nombre _trois_ se
rend chez eux par le mot PAETARRARORINCOUROAC, dont à peine
ils font quatre syllabes dans la prononciation, passant rapidement et
sourdement sur les voyelles et les diphthongues. Nous avons cité le
nombre _trois_ en usage chez ces Yaméos; heureusement pour ceux
qui ont à traiter avec eux, leur arithmétique ne va pas au-delà.
En général les Sauvages sont d'une grande diffusion dans l'expression
des nombres.
Chez les Algonkins (Amér. septent.), le nombre _seize_ se rend
par MITASSOUACHININGOUTOUASSOU, littéralement _dix_ et
_six_.
Pour le nombre _vingt-six_, ils disent
NINCHTANAACHININGOUTOUASSOU;
Puis pour _trente-six_:
NISSOUEMITANAACHININGOUTOUASSOU[45].
[Note 45: Ce serait une histoire assez curieuse que celle de
l'arithmétique en usage chez les Sauvages avant leurs relations avec
les peuples civilisés. Nous avons fait quelques recherches sur les
systèmes de numération existant jadis chez certains insulaires de la
Malaisie ou Océanie occidentale que les Anglais appellent l'archipel
indien. Voici un abrégé du résultat de nos recherches.
Dans la presqu'île de Malakka, les peuples à cheveux laineux ne
comptent que jusqu'à deux; c'est le système binaire, on ne peut
descendre plus bas. L'unité s'exprime par _naï_, et le nombre deux
par _be_. Ainsi le mot _naï-be_ embrasse tous les termes de
leur numération.
Nous n'avons point trouvé de système ternaire dans la Malaisie; mais,
comme nous l'avons vu précédemment, il existe chez les Yaméos de
l'Amérique méridionale.
L'échelle quartenaire est usitée dans le dialecte appelé _ende_,
l'un de ceux employés à Flores, île hollandaise à l'est de Java. Le
radical _quatre_ est désigné par le mot _woutou_; on en
ignore la dérivation. On exprime le nombre _huit_ par deux fois
_quatre_.
Le système quinaire ou le calcul par cinq est fort répandu dans la
Malaisie, et particulièrement chez les nations les moins civilisées
de l'est. Dans le langage des Célèbes, le mot _lima_ signifie
_cinq_ et en outre la _main_, sans doute parce que les cinq
doigts ont été le type de ce système. Dans le dialecte _ende_,
pour exprimer les nombres _six_, _sept_, on dit _cinq_
et _un_, _cinq_ et _deux_, etc.
Les Australiens ne comptaient guère au-delà de leurs cinq doigts.
Il est présumable que les montagnards de Sounda calculaient autrefois
par six, puisque leur mot _ganap_ exprime à la fois le nombre
_six_ et le mot _total_.
Le système denaire, c'est-à-dire le calcul par dix chiffres, l'a
emporté sur tout autre système de numération dans la Malaisie, comme
dans le reste du monde, à mesure que la civilisation y a fait des
progrès. Cependant l'expression _mille_ est la plus haute de la
série numérique de tous les peuples Malaisiens, excepté les Javanais.
Un fait assez étonnant, c'est que, dans toutes ces contrées, on se
serve vulgairement des expressions vicieuses de dix mille au lieu de
cent mille, et de cent mille au lieu de dix millions. Il semblerait
que la perception de ces peuples ne peut aller au-delà de ces nombres.
Cependant cet usage erroné n'existe pas chez les Lampouns; le mot
_laka_ exprime chez eux cent mille, au sens exact.]
Le mot _France_ s'exprime ainsi:
MITTIGOUCHIOUEKENDALAKIANK; littéralement des _Français
pays_.
Le mot _anglais_ se rend _par_ OUATSAKAMIKDACHIRINI.
Le groenlandais a aussi des mots passablement longs.
Par exemple, le mot _respirer_ se dit ANASATOCHIMACPA;
Et le mot _vieillir_, UTTOKARSUANGOPOCH.
On trouvera beaucoup d'autres mots de cette dimension dans le petit
dictionnaire groenlandais qui est à la suite d'une _Relation ou
Histoire naturelle de l'Islande, du Groenland et du détroit de Davis,
trad. de l'allemand d'Anderson_, (Par Rousselot de Surgy). _Paris,
1750, 2 vol. in-12._
III.
DE LA LANGUE MARIANNAISE.
Quittons un moment ces longs mots que nous regardons comme attribut
de ces peuples sauvages, pour nous occuper, en passant, de la langue
d'un peuple encore également éloigné de notre civilisation, langue
dont la fécondité en certaines expressions est aussi une espèce de
singularité. Nous voulons parler de la langue des îles Mariannes ou des
Larrons.
Cet idiome est, en général, d'une prononciation douce et assez facile;
mais on connaît peu d'autres langues qui soient plus abondantes, plus
fécondes en mots propres à exprimer toutes les modifications d'un
seul et même objet. Prenons pour exemple le mot _Coco_, fruit
du Cocotier, arbre très commun dans le pays; nous allons trouver une
vingtaine d'expressions différentes qui nous représenteront ce fruit
dans toutes les circonstances, formes et états par lesquels il passe
pendant toute la durée de son existence. Ainsi:
NIDJOUK ou NIOU signifie à la fois _cocotier_,
l'arbre, ou _coco_, le fruit.
FAHA, c'est le coco sur le point de germer.
TEHÉHOK, le coco qui commence à germer.
HAÏGOUI, le coco dont les feuilles commencent à pousser.
APLOUK, un jeune coco qui renferme du lait, mais qui n'a pas
encore de crême.
MANHA, le coco tendre et doux.
DADIK, le coco, lorsqu'il n'a pas encore acquis entièrement le
degré de maturité.
MASSON, coco d'une maturité plus avancée que le manha, sans
être cependant tout-à-fait mûr.
KANOUON, coco encore mou, bon à manger jusqu'à sa première
enveloppe.
MATOPANG, coco tendre et mou comme le manha, mais dont le lait
n'est pas doux.
GAFO, coco entièrement mûr.
POUNTAN, coco mûr et qui commence à sécher sur l'arbre.
NAGAO, coco entièrement desséché.
BANGBANG, coco dont la crême s'est réduite en pulpe solide.
BOUBOULOUNG, coco tout-à-fait vide, mais tenant encore à
l'arbre.
TCHAOUTCHAOU, coco sec, dans lequel on entend du bruit quand
on l'agite.
BOULÉN, coco pourri intérieurement.
TCHOUHOUT, petit Coco.
BABA, coco produit par un vieux cocotier dépouillé de ses
feuilles et sur le point de ne plus donner de fruits.
ETC. ETC. ETC.
Si nous voulons considérer maintenant le cocotier sous le rapport de
l'utilité, nous le trouverons encore plus riche en ressources pour les
usages ordinaires de la vie dans les contrées arides où il croît, qu'il
ne l'est, dans la langue du pays, en mots qui expriment ses diverses
modifications. C'est ce que nous allons prouver par un petit épisode
emprunté à une aimable plume qui en a enrichi le _Journal de la
Morale chrétienne_.
«Un voyageur parcourait ces pays situés sous un ciel brûlant, où la
fraîcheur et l'ombre sont si rares, et où l'on ne trouve qu'à des
distances considérables quelques habitations où l'on puisse goûter un
repos que la fatigue rend si nécessaire. Accablé et haletant, ce pauvre
voyageur aperçoit une cabane entourée de quelques arbres au tronc
droit, élevé et surmonté d'un gros bouquet de feuilles très-grandes,
dont les unes relevées et les autres pendantes avaient un aspect
agréable; rien d'ailleurs autour de cette cabane n'annonçait un terrain
cultivé. A cette vue qui ranime ses espérances, le voyageur rassemble
ses forces épuisées, et bientôt il est reçu sous le toit hospitalier.
Son hôte lui offre d'abord une boisson aigrelette qui le rafraîchit.
»Lorsque l'étranger eut pris quelque repos, l'Indien l'invita à
partager son repas: il servit divers mets contenus dans une vaisselle
brune, luisante et polie; il servit aussi du vin d'une saveur
extrêmement agréable. Vers la fin du repas, il offrit à son hôte des
confitures succulentes et lui fit goûter d'une fort bonne eau de-vie.
»Le voyageur étonné, demanda à l'Indien: Qui donc, dans ce pays désert,
vous fournit toutes ces choses? Mes cocotiers, répondit-il. L'eau que
je vous ai offerte à votre arrivée, est tirée du fruit avant qu'il
ne soit mûr, et il y a quelquefois des noix qui en contiennent trois
ou quatre livres. Cette amande d'un si bon goût est le fruit de sa
maturité; ce lait que vous trouvez si agréable est celui de cette
amande. Ce chou si délicat est le sommet d'un cocotier; mais on ne
se donne pas souvent ce régal, parce que le cocotier dont on a ainsi
coupé le chou meurt bientôt après. Le vin dont vous êtes si content,
est aussi fourni par le cocotier: on fait pour cela des incisions aux
jeunes tiges, il en découle une liqueur blanche qu'on recueille dans
des vases et qui est connue sous le nom de vin de palmier. Exposée au
soleil, elle s'aigrit et donne du vinaigre. Par la distillation, on
en obtient cette bonne eau-de-vie que vous avez goûtée. Ce même suc
m'a encore fourni le sucre pour ces confitures que j'ai faites avec
l'amande; enfin toute cette vaisselle, tous ces ustensiles qui nous
servent à table, ont été fabriqués avec la coque des noix de cocos. Ce
n'est pas tout: mon habitation elle-même, je la dois tout entière à ces
arbres précieux; leur bois a servi à construire ma cabane; les feuilles
sèches et tressées en forment le toit. Arrangées en parasol, elles
me garantissent du soleil dans mes promenades. Ces vêtements qui me
couvrent sont tissus avec les filaments de ces feuilles; ces nattes qui
me servent à tant d'usages différents, en proviennent aussi. Les tamis
que voilà, je les trouve tout faits dans la partie du cocotier d'où
sort le feuillage. Avec ces mêmes feuilles tressées, on fait encore des
voiles de navire. L'espèce de bourre qui enveloppe la noix, est bien
préférable à l'étoupe pour calfater les vaisseaux; elle pourrit moins
vite, et se renfle en s'imbibant d'eau. On en fait aussi de la ficelle,
des câbles et toutes sortes de cordages. Enfin je dois vous dire que
l'huile délicate qui a assaisonné plusieurs de nos mets et qui brûle
dans ma lampe, s'obtient, par expression, de l'amande fraîche.