bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière des auteurs de
la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela tous ses enfants qui
étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes: _Adam,
ante mortem ejus, convocavit omnes filios suos qui erant in numero
XV millia virorum absque mulieribus_, et il leur fit une belle
allocution.
Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée
dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en hébreu,
puis traduite en latin sous le titre de _Vita Ade et Eue_, dont
on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a donné, vers
1460, une traduction française, intitulée: _Petit traitié de la
pénitance Adam_, qui est restée inédite; mais on en connaît trois
beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne que feu
mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire pour lui, vers
1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin du XVIIIe
siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la PÉNITANCE
ADAM, dans les deux ouvrages suivants: NOTICE
_sur Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le_
XVe _siècle_. Paris, 1829, gr. _in_-8º, fig. Voy.
p. 13-20 et p. 96-100.--RECHERCHES _sur Louis de Bruges,
Seigneur de la Gruthuyse_. Paris, 1831, gr. _in_-8º, fig. Voy.
p. 94-103.
Cette VIE _d'Adam_, comme nous l'avons déjà dit, est
dans le genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait
mention dans son _Histoire des Juifs_, la Haye, 1716, 9 tom. en
15 vol. _in_-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise,
tom. III, p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un
mot qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les
noms bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam,
qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le
moyen du très-saint nom LAVERERERARERI. Ce mot barbare,
ainsi que le suivant: RUBA-THEY-HISTITON-HYA, se trouvent
dans l'_Antidotarium animæ_, fol. 42, en tête d'une oraison qui
commence par ces mots: _Père très-débonnaire_, ou en latin:
_Pater piissime_, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien
autre étendue dans les articles qui suivront ces notes.
NOTE B
_Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues connues
et parlées dans les différentes parties du globe._
Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines sur le
nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles embrassent un
horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, pour que l'œil
de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi leur histoire,
malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, des Pallas,
des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi avancée qu'on pourrait
le croire. D'ailleurs, combien de découvertes restent encore à faire
sur le globe[33]! Puis, pourra-t-on jamais déterminer d'une manière
précise la vraie filiation des langues même les plus connues, et, je
dis plus, la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes?
Ne soyons donc pas surpris si les savants n'ont jamais été et ne sont
point d'accord sur le nombre des langues.
[Note 33: On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un
missionnaire évangélique, M. Williams, a fait imprimer à Londres un
_Nouveau Testament_, traduit par lui dans la langue des Rarotongs,
insulaires de la mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe,
même de nom, même parmi les savants.]
Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples des
quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder 500;--ensuite
M. d'Azara en a compté 1000;--puis D. Juan Francisco Lopez, 1500;--et
enfin D. Juan Estanislao Rayo, 2000.
Mais M. Frédéric Adelung, dans son _Catalogue de toutes les langues
et de leurs dialectes_. Pétersbourg, 1820, _in_-8º de
185 pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la
glossographie universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque
partie du globe:
En Europe 587 lang.
En Asie 937 _id._
En Afrique 276 lang.
En Amérique }
et Océanie } 1264 _id._
ce qui présente un total de 3,064 langues.
Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, sépare
les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:
En Asie 153 lang.
En Europe 48 _id._
En Afrique 118 _id._
En Océanie 117 lang.
En Amérique 424 _id._
Dialectes, environ 5,000.
Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes réunis,
sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède de beaucoup le
nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout cela prouve non pas la
difficulté, mais l'impossibilité de parvenir à une fixation précise du
nombre des langues et des dialectes; mille obstacles s'y opposent, et
ils sont insurmontables.
Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de donner la
proportion dans laquelle les langues européennes sont en usage dans le
Nouveau Monde. On prétend que
L'anglais y est parlé par 11,647,000 individus.
L'espagnol, par 10,504,000
Le portugais, par 3,740,000
Le français, par 1,242,000
Le hollandais, le danois et Le suédois, par 216,000
----------
Total 27,349,000
Quant à l'indien (Orient) il est parlé,
dit-on, par 7,593,000
Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des langues,
dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé de pareils
tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est point un article de
foi.
NOTE C
_Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues
modernes._
Voyez page 36. La langue française seule comptait environ 30,000
mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une certaine dose
de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps à lui, s'est
avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées dans le
_Dictionnaire de l'Académie française_, Nîmes, 1786, 2 _vol._
_in_-4º, et il a trouvé:
Substantifs 18,716
Verbes 4,557
Adjectifs 4,803
Adverbes 1,634
Total 29,710 mots.
Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un oisif, aussi
patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé de tous les mots
anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de Boiste, de N. Landais
et celui de l'Académie française, édition de 1836, il en trouverait à
coup sûr plus de 40,000.
La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la _Revue
britannique_, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés;
mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable,
comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de ces dérivés:
Du latin 6,732
Du français 4,812
Du saxon 1,665
Du grec 1,148
Du hollandais 691
De l'italien 211
De l'allemand 173
Du welche 95
Du danois 75
De l'espagnol 56
Du suédois 50
De l'islandais 50
D'autres langues 41
------
Total 15,799
Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la langue
anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. Johnson, dans
son fameux DICTIONARI _of the english language_, London,
1784, 2 _vol. in-fol._, l'établit ainsi:
Substantifs 15,910
Verbes 10,142
Adjectifs 8,444
Adverbes 2,288
Total 36,784
On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne en
aurait 35,000; etc., etc.
Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues
seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 langues
et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties du monde.
Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher à en établir
le chiffre, même pour les langues dont nous venons de présenter des
résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité qu'à être
de quelque utilité.
N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets
qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous paraissent
tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que l'on a
consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que l'on a
prétendu à cet égard:
Dans le RÈGNE VÉGÉTAL, le nombre des plantes découvertes
jusqu'en 1830, s'élevait à 80,000.
Dans le RÈGNE ANIMAL, on comptait:
Mammifères 1,500
Oiseaux 7,000
Reptiles 1,500
Poissons 8,000
Invertébrés 82,000
Dans le RÈGNE MINÉRAL, on porte le nombre des terres à 9
espèces.
Celui des pierres communes, à 46 _id._
Celui des pierres précieuses, à 48 _id._
Celui des métaux, à 39 _id._
Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait
d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude,
que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les
donnons-nous tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de
curiosité.
FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.
ONOMATOGRAPHIE.
I.
DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.
Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et qui, à la
vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les progrès de la
civilisation, tels que les Osages, les Renards, les Sacs, les Yaméos
et autres tribus, ces langues, disons-nous, offrent parfois des mots
et surtout des noms-propres d'une construction fort surprenante soit
à raison de leur longueur, soit sous le rapport d'une prononciation
à laquelle les organes vocaux des Européens auraient beaucoup de
peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou plutôt ces
noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser avec celui
de Monsieur DEMSTRGRFRWOMLDAMMFR. On peut compter sur
l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe de ce nom. Mais comment le
prononcer? Tirez tout le parti possible de votre instrument vocal[34],
c'est-à-dire de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre
langue tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de
vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière prompte,
claire, facile et agréable à l'oreille, _eris mihi magnus Apollo_.
Il est certain que dans les mots composés de peu de voyelles et de
beaucoup de consonnes, la prononciation devient très-difficile, pour ne
pas dire impossible, surtout dans le français, car la consonne n'est
qu'un signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; on
ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre une voyelle;
c'est ce qui fait que, dans la prononciation, le mot en question n'a
que trois syllabes, quoique composé de vingt lettres[35]. En voilà
suffisamment pour la partie philologique; passons à l'historique.
[Note 34: «Les organes de la parole et du chant, dit Court de
Gébelin, sont en très-grand nombre; ils composent un instrument
très-compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent,
tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des
instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il
a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a des
soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines), une
caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).» Ne
soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent la parole
et le chant avec de telles ressources. (COURT DE GÉBELIN, MONDE
PRIMITIF, _de l'Origine du Langage et de l'Ecriture_, pp.
65-373.]
[Note 35: Il en est de même du mot DSBUSHNCOLS qu'il faut
réduire à deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399,
appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.]
Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs de l'île
Tahiti[36], et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle
KINGATARA-ORURUTH, avec un européen, M. Charles Spooner,
capitaine du baleinier américain l'_Eric_. Le portrait de cette
jeune insulaire, alors âgée de seize ans, n'est pas moins agréable à
connaître que le nom de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr, son cher père.
La taille élégante de cette belle n'a que six pieds de haut; son
teint est couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière
la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien fendus.
Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; le jour de
son mariage, elle excita l'admiration de tous les assistants par la
vigueur et l'habileté qu'elle déploya, en traversant un bras de mer
à la nage. Aussi son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à
plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était la seule
digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. La noce présidée
par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est passée à merveille; tout y a été
dans les convenances, dans la joie et les plaisirs[37]. On a fait des
vœux pour que la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence
au-delà du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent pendant le
long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner et la charmante Miss
Kingatara-Oruruth. Nous ignorons ce qui s'est passé dans le ménage
depuis 1834; les annales maritimes ont oublié de nous en instruire.
[Note 36: Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est
improprement appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie.
Cette erreur provient des premiers navigateurs qui, abordant cette
île, ont demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu
OTAHITI, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie
_c'est Tahïti_; et les Anglais écrivirent OTHAEITE;
mais depuis, on a reconnu que _o_ veut dire _c'est_, et que
_Tahïti_ est le seul et véritable nom de l'île.]
[Note 37: Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages
une coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs,
peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là, toute
nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même contre la
possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec son mari, et
ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est ainsi à Tahïti,
M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie, surtout si sa jeune
et robuste moitié a employé tous ses moyens de défense dans le combat.]
* * * * *
Nous vivons dans le siècle des _Mémoires_; la presse, depuis
une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes les couleurs, de
toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle Cour, les assemblées
nationales, les champs de bataille, la magistrature, le cabinet
de l'homme de lettres, les coulisses du théâtre, le boudoir de la
petite-maîtresse, le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de
la police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son contingent
aux entreprises de _Mémoires_, à ce nouveau genre de fabrique,
qui s'est singulièrement multiplié, comme on sait, sous l'égide de la
simplicité, de la bonne foi et de la vérité. Mais malgré l'immense
quantité de tant de Mémoires si variés, il en est un, un seul, qui
nous semble faire classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera
pas beaucoup, à moins que la presse n'aille s'implanter et porter ses
bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus que leurs
forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves séparent encore du
monde civilisé. L'ouvrage dont nous voulons parler est l'autobiographie
d'un Sauvage, ce sont les Mémoires d'un chef indien qui sont publiés
d'après sa propre rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique
dans son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué
à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou enlever sa
chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce sauvage prendre la
plume d'oie, la tailler, la tremper dans l'eau noire et en tracer sur
une surface blanche le récit de sa vie, c'est-à-dire de ses sensations,
de ses passions, de ses aventures, et le tout raconté dans un style
simple, vrai, naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui,
un pareil ouvrage est une chose surprenante[38]. Il serait cependant
difficile de suspecter l'authenticité de celui dont nous allons parler.
Elle est garantie par l'attestation signée _Antoine le Clère_,
interprète du Gouvernement pour les Renards et les Sacs (deux tribus
indiennes.) Ce livre a paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais
anglais, et mérite bien que nous en parlions en français vaille que
vaille.
[Note 38: Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après
avoir rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un
journal du 29 octobre 1839.
«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc; ils
font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie en dialecte
du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les _soldats
rouges_ dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou qu'on lit
des journaux, on peut bien faire des _Mémoires_.
Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent entre
Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en Muskogulgues,
Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont bien faits et belliqueux;
ils sont au nombre d'environ 15000, et font des progrès dans la
civilisation.]
Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres
bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique de l'auteur, de
ce héros sauvage, tient plus de la moitié du titre du volume. Ce chef
indien de la tribu des Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit
détruite et que lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle
MAIKAMICHIKIAKIAK, charmant nom d'une prononciation aussi
douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par _Corbeau-Noir_.
Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage de M.
Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne source, (la _Revue
britannique_ de juin 1835, pp. 327-344). L'auteur de l'article
(traduit du _foreign Review_), parlant du livre en question,
dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre d'un sauvage; toute la pensée
appartient à un indigène du continent américain. C'est le seul document
écrit qui nous fasse partager les sentiments secrets de ces races
inconnues. Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés
aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de race blanche
n'eût deviné le génie de _Corbeau-Noir_. Voilà bien le héros des
forêts primitives; il n'estime qu'une chose au monde, l'art de détruire
son ennemi à peu de frais et en s'exposant à peu de dangers. Il ne
profère jamais un mensonge, etc., etc.»
On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style de ce
singulier narrateur. Nous allons le puiser dans le commencement de ses
_Mémoires_. On l'appréciera encore mieux par son propre récit
(quoique traduit) que par le jugement que vient d'en porter l'auteur de
l'article précité. Nous dirons préalablement que _Corbeau-Noir_
est né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui se jette
dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu des Sacs dont il
était devenu le chef, comme nous l'avons déjà dit. Voici comment il
raconte les premiers exploits de sa jeunesse.
«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. Je vis
mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui arracher la peau du crâne;
l'ardeur guerrière s'empara de moi; je m'élançai sur un autre ennemi,
mon tomahawk l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et
je rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit rien, mais il
eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en 1796). Peu de lunes
après, accompagné de sept autres jeunes gens de ma tribu, j'attaquai
cent Osages, j'en tuai un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain
j'attaquai toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. Tous
mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise imprudente. Il ne
me resta que cinq combattants, et je remerciai le Grand Esprit de ce
qu'il m'en restait un seul. Nous tuâmes un homme et un enfant. Les
Osages nous rendirent la pareille et la guerre continua. A dix-neuf
ans (en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me suivaient.
La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent hommes en tout. Pour
moi, je tuai cinq hommes et une femme; le Grand-Esprit le voulut......
«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon père, dans un
combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à mort; mais j'eus le bonheur
de voir tomber sous mon tomahawk celui qui l'avait tué. Je revins au
village, je noircis mon visage avec la suie, je laissai croître ma
chevelure et ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler
soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»
Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak ou
_Corbeau-Noir_, suffit pour donner une idée assez juste de son
caractère, de son courage, de sa piété filiale et de ses exploits. On
trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche de la manière des
héros d'Homère; c'est la nature dans sa rudesse primitive, soit pour
les actions, soit pour l'expression.
Pour donner une idée moins incomplète du style des sauvages de
l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter une pièce écrite
récemment dans ces mêmes parages; c'est une adresse présentée
en janvier (1840), au nouveau gouverneur-général du Canada, M.
Poulett-Thomson, par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles
était _Corbeau-Noir_. Cette pièce nous paraît plus empreinte du
cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont rédigée.
«_A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique anglaise._
«Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère[39] la Reine, qui
réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton heureuse
arrivée sur ces rivages.
[Note 39: Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée
de 21 ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du
roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère
sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces tribus
sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles ont le plus
profond respect.]
»Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre sur laquelle
les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs fermes.
»Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et heureux dans la
jouissance de ses forêts, de ses lacs et de ses rivières.
»Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, nos ancêtres le
prirent par la main et lui donnèrent de la terre pour y établir son
hamac. Depuis lors, l'homme blanc est toujours venu à flots sur nos
rives, et aujourd'hui il est plus grand et plus puissant que nos
enfants rouges.
»Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu[40] et les autres maux
qui nous avaient été apportés, ont tué et ruiné des milliers de nos
pères.
[Note 40: L'eau-de-vie.]
»Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit nous
ont été prêchées par des ministres du Christ; nous avons ouvert
nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile;
et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices, nous sommes bons
chrétiens; nous avons des chapelles, des écoles, des maisons et des
champs. Toutes ces choses réjouissent nos cœurs.
»Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de vivre sous la bonne
et puissante protection de notre Grand'Mère la Reine, qui est l'amie
de l'homme rouge.
»Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée de la
générosité anglaise s'est étendue dans nos tribus, et que beaucoup
de nos frères rouges qui vivent dans le territoire des Etats-Unis
ont exprimé le désir de venir s'établir dans les terres de notre
Grand'Mère la Reine.
»Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit très-haut, pour
qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse bénir par les hommes
blancs et les hommes rouges de ces pays, afin que nos enfants se
lèvent après nous pour te bénir.
»Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de concert avec
tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. C'est tout ce que nous
avons à dire.
_Le 24 janvier 1840._
_Signé_, LES CHEFS des tribus, assemblés en Conseil.
Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression de
sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont n'approcheront
jamais les plus beaux discours académiques, rédigés en pareille
occurrence.
* * * * *
L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions découvrir
quelques particularités du genre de celles qui nous occupent. Dans les
Sandwich, par exemple, on trouve encore des noms assez singuliers.
Nous citerons, entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt
d'Owhyhi, qui se nommait POURAHOUAOUKAIKAÏA; et celui d'une
reine nommée KAÏKIRANIARIOPOUNA, épouse de Ronoakoua, qui
furent l'un et l'autre divinisés par les habitants de l'île. Ces
insulaires ont conservé un hymne consacré à ces deux divinités, et que
l'on chantait dans les grandes solennités. Comme cet hymne est un peu
historique, nous allons le rapporter.
O RONOAKOUA.