Qu'ès conduits tortueux des jumelles oreilles,
Portières de l'esprit, escoutes de nos corps,
Vrais juges des accents, recevant les thrésors
Dont Dieu nous enrichit, lorsque dans son eschole
Ses saincts ambassadeurs nous portent sa parole!
Et d'autant que tout son semble toujours monter,
Le Tout-Puissant voulut les oreilles planter
Au haut du bastiment, ainsi qu'en deux guérites,
Coquillant leurs canaux, si que les voix conduites
Par les obliques plis de ces deux limaçons
Tousjours de plus en plus en allongent leurs sons[19];
Comme l'air de la trompe ou de la saquebute[20]
Dure plus que celui qui passe par la flûte;
Ou tout ainsi qu'un bruit s'étend par les destours
D'un escarté vallon, ou court avec le cours
D'un fleuve serpentant, ou rompu se redouble,
Passant entre les dents de quelque roche double.
Ce qu'il fit d'autre part afin qu'un rude bruit
Traversant à droit fil l'un et l'autre conduit,
N'estourdist le cerveau, ains envoyast plus molles
Par ce courbé dédale à l'esprit nos parolles,
Tout ainsi que le Gers qui coule, tortueux,
Par le riche Armagnac, n'est tant impétueux
Que le Dou[21], qui, sautant de montagne en montagne,
Fend d'un cours presque droit de Tarbe la campagne.
[Note 19: «Quant aux oreilles, dit notre prosateur, elles ne sont
point oisives; elles sont colloquées en lieu éminent, afin de recevoir
le son qui naturellement est porté en haut. Elles sont ouvertes et non
étoupées, afin que la voix fût portée par les sinueuses concavités,
retenue et arrêtée. Même il a voulu qu'il y eût des ordures et
immundicités, afin que si les petits animaux vouloient offenser l'ouïe
qui est l'un des plus excellents de nos sens, ils fussent pris là
dedans comme en de la glu.»]
[Note 20: Instrument de musique à vent, espèce de trombone.]
[Note 21: L'Adour.]
LES MAINS.
Mains qui du corps humain tracez la pourtraiture,
Oublierez-vous les mains, chambrières de nature,
Singes de l'Eternel, instruments à tous arts,
Et pour sauver nos corps non soudoyez soudards,
De nos conceptions diligentes greffières,
Ministres de l'esprit, et du corps vivandières?
LES GENOUX ET LES BRAS.
Tairez-vous des genoux et des bras les ressorts,
Qui jouent dextrement pour servir tout le corps?
Car tout ainsi que l'arc son traict en l'air délache
Selon que plus ou moins sa corde est roide ou lasche,
Nos nerfs et nos tendons donnent diversement
A la machine humaine et force et mouvement,
Entrenouant les os qui sont les poutres dures,
Les chevrons, les pilliers, dont les belles jointures
Peuvent, malgré la mort, longuement empescher
D'escarteler les murs de ce logis de chair.
LES PIEDS.
Pourrez-vous point encor oublier l'artifice
Des pieds, soubassements d'un si rare édifice?
LA CERVELLE.
Hé quoy! n'est-il pas temps, n'est-il pas temps de voir,
Dans les secrets du corps, le non secret pouvoir
D'un si grand ouvrier? Prendray-je la scapelle[22]
Pour voir les cabinets de la double cervelle,
Thrésorière des arts, source du sentiment,
Siège de la raison, fertil commencement
Des nerfs de notre corps; que la sage nature
Arma d'un morion[23] dont la double fourrure
Contre les fermes os de son cerne[24] voulté
Préserve du cerveau la froide humidité:
Registre où, chasque jour, d'une invisible touche
Quelque rare sçavoir l'homme d'estude couche?
[Note 22: Ce mot, alors féminin, est devenu masculin et s'écrit
maintenant _scalpel_.]
[Note 23: Ancienne armure de tête, plus légère que le casque.]
[Note 24: _Cerne_ signifie circuit, enceinte.]
LE COEUR.
Pourray-je desployer sur un docte feuillet
Ce dédale subtil, cet admirable ret,
Par les replis duquel l'esprit monte et dévale,
Rendant sa faculté de vitale animale:
Tout ainsi que le sang et les esprits errants
Par le chemin courbé des vaisseaux préparants
D'un cours entortillé, s'eslabourent, se cuisent,
Et en sperme fécond peu-à-peu se réduisent?
Décriray-je du cœur les inesgaux costez,
D'un contrepoids esgal sur leur pointe plantez,
Dont l'un s'enfle de sang, et dans l'autre s'engendrent
Les artères mouvants qui par le corps s'espandent?
Là le subtil esprit, sans cesse ba-battant
Tesmoigne la santé d'un pouls tousjours constant:
Ou changeant à tous coups de bransle et de mesure,
Monstre que l'accident peut plus que la nature.
LE POUMON.
Fendray-je le poulmon, qui d'un mouvement doux
Tempère nuict et jour l'ardeur rôdant chez nous,
Semblable au ventelet, qui d'une fresche haleine
Esvente en plein esté les cheveux de la plaine?
Poulmon, qui prend sans fin, qui sans fin rend l'esprit,
De qui le change fait qu'ici tout homme vit:
Soufflet qui s'agitant, par divers intervalles
Fait sonner doucement nos parlantes régales!
L'ESTOMACH.
Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait,
Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait
Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye
Par la veine portière ès cavernes du foye?
Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors,
Le départ justement aux membres de ce corps
Par les conduits rameux d'une plus grande veine:
Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine,
Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux,
Humecte un beau jardin de ses esparses eaux.
De vray comme ceste eau diversement conduite
Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite,
Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier,
Ici la basse vigne, ici le haut poirier,
Ici la molle figue, ici la dure amande,
Ici l'alvine amère et deçà la lavande:
Tout de mesme le sang et le bon aliment,
Par tout le corps humain courant diversement,
S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent,
S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent,
Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau,
Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.
EPILOGUE.
Quant au reste, ne veux faire une ample revue
De ces membres que Dieu desrobe à notre vue;
Je ne veux despecer tout ce palais humain:
Car ce brave projet requiert la docte main
Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style
Du disert Galien ou du haut Hérophile.
Par cet eschantillon il me suffit d'avoir
Tellement quellement monstré le saint pouvoir
Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme,
Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme;
Car forment ses cheveux le règne végétal,
Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25].
[Note 25: Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il
a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative,
nutritive, reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une
substance inerte qui lui est commune avec la terre.»]
_LAUS DEO._
Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME.
L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans
doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la
côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette
dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau
de notre origine.
CRÉATION DE LA FEMME.
Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses
parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers
à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs
faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de
la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi
cet objet important:
Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits,
Du roi des animaux contemplez les beaux traits,
Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame,
Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme,
Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi;
Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi,
Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire,
Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire
Que le seul desplaisir, né pour soi seulement,
Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment.
Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale
Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle,
Pour le parfaict patron d'une saincte amitié,
A la moitié d'Adam joinct une autre moitié;
La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge
D'un lien plus estroit le sacré mariage.
Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une
opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel
dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit:
Dieu si bien engourdit et son corps et son ame,
Que la chair sans douleur par ses flancs il entame,
Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant
La mère des humains; gravant si dextrement
Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée,
Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée.
Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant,
Le teint plus délicat, le front plus attrayant,
Le menton net de poil, la parole moins forte,
Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte.
Or après la douceur d'un si profond sommeil,
L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil
Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle,
Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle
Sa vie, son amour, son appui, son repos,
Et la chair de sa chair, et les os de ses os.
Source de tout bonheur, amoureux androgyne,
Jamais je ne discours sur ta saincte origine,
Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors
D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps.
O bienheureux lien, ô nopce fortunée
Qui de Christ et de nous figures l'hyménée!
O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur
Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur!
O contract inventé dans l'odorant parterre
Du printanier Eden et non dans cette terre
Toute rouge de sang, toute comble de maux
Et le premier enfer des maudits animaux.....
Par ton alme faveur, après nos funérailles,
Bienheureux nous laissons de vivantes médailles.....
Par toy nous esteignons les impudiques flammes
Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames;
Et apprenant de toy comment il faut aimer,
Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer.....
Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants
Commande de peupler par saincts embrassements
Le désert univers, et faire qu'en tous âges
Leur beau couple eût ci-bas des survivants images.
Il avoit imposé naguères mesmes loix
Aux félons animaux qui logent dans les bois,
Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes,
Ont reçu de sa main en partage les ondes.
Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours,
Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours,
Les humains des humains; et, d'un ordre immuable,
Nature à ses parents rendit le fils semblable.
[Note 26: Cupidon.]
* * * * *
Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le
chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a
fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme.
Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume
de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet
1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par
ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en
Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode
en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours,
poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation
que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions
dans tous les formats, depuis l'_in-fol._ jusqu'à l'_in_-24,
sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en
espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains
modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait
de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche,
d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation!
Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et
pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de
mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne
hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre
siècle.
[Note 27: Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le
temps, est intitulée: _Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive
mundi creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa_, etc.
Parisiis, 1579, _in-8º_. On assure que ce Dumonin, né à Gy en
Franche-Comté, en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine,
qu'il fit cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le
5 nov. 1586, âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages
français, dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu
favorable: «L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance
superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le
moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. Un
galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il n'avait que
l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir la lecture. On est
étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le bon goût à un jugement sain,
ait pu donner des éloges à notre auteur, cinquante à soixante ans après
sa mort.» (Voy. _l'Essai sur quelques gens de lettres, nés dans le
comté de Bourgogne_, (_par M. Girod de Novillars_). Besançon,
1806, _in-8º_, pp. 145-47.)]
Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay,
né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages
plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit
homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et
lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable
qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son _Discours sur
l'excellence et dignité de l'homme_, qui est à la suite de son
_Théâtre du monde_, «où l'on trouve d'abord un ample _Discours
des misères humaines_;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob.
Maignier, 1558, _in-8º_. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge
de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son
temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste
fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant
qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents;
arrangez-vous, Messieurs:
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
TROISIÈME OBJET.
ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.
PRÉLIMINAIRE.
Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce humaine si
tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui frappe les yeux,
l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, était dépourvu de noms? si
l'on ne pouvait distinguer spécialement et nominativement sa droite de
sa gauche, une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, une
feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un colibri? Il faut en
convenir, l'homme, qui prend fièrement le titre pompeux de Roi de la
nature, serait, ma foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une
vraie machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations avec
son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne pourrait se rendre
compte de rien; semblable à la brute, il lui suffirait de chercher à
satisfaire, par-ci par-là, ses besoins physiques les plus pressants.
Naître, croître, boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir,
voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. La
parole, cette clef de la voûte sociale[28], dont le plus bel attribut
est d'exprimer les sensations dans toutes leurs nuances, de nommer les
objets qui les produisent, et de communiquer la pensée, n'existerait
pas, ou ne serait qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est
donc incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous touche, soit
au moral, soit au physique, soit de près, soit de loin, sont la chose
la plus essentielle dont l'homme a dû d'abord sentir le besoin. Aussi
voyons-nous, dès le principe, la bonté divine initier notre premier
père à des nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le haut
rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A peine Dieu a-t-il
formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes propres au développement de
son intelligence, qu'il fait défiler devant lui tous les animaux, et
qu'il le charge d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et
conserver: _Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid vocaret
ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum est nomen ejus._
(GENES., Cap. II, _v._ 19.) Voilà qui est fort
bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les enfants de la
famille primitive qui sans doute s'accrut assez rapidement; car d'après
une ancienne tradition hébraïque, qui pourtant n'est pas plus article
de foi que toutes les folies rabbiniques que nous ont débitées les
docteurs juifs, Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille
enfants, sans compter les femmes[29]; ce qui devait faire un assez joli
cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien que ces enfants eussent
chacun leur nom particulier, bien connu du père et de la mère d'abord,
puis des frères et sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des
cousins germains, des issus de germains, enfin de toute la famille.
Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les branches de
l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, elles se divisaient en
rameaux.
[Note 28: _Vinculum societatis oratio_, a dit Cicéron,
OFF., lib. 1, _parag._ 16; ce que l'original et facétieux
Grosley traduisait ainsi: «C'est le babil qui forma la société, c'est
le babil qui la soutient.»]
[Note 29: La note relative au livre qui renferme cette tradition
devait se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la
fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en
sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera désignée
par une lettre de l'alphabet.]
On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont aussi anciens
que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque de la création. Ceux des
animaux, imposés aux espèces et non aux individus, se sont conservés
purement et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il n'en
a pas été de même des noms-propres d'homme. A mesure que la grande
famille s'est répandue sur la surface du globe, et s'est frayé divers
sentiers vers la civilisation, ces noms-propres ont pris une certaine
consistance et ont acquis une importance dont les nomenclatures, qui
se rencontrent assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. Cette
importance s'est encore mieux fait remarquer par la suite des temps,
lorsque les rabbins, les philosophes, les littérateurs ont jugé à
propos d'en faire l'objet de leurs méditations, ou, tranchons le mot,
de leurs rêveries. Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas
débitées à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant!
Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les juger et faire
apprécier leurs importantes élucubrations.
«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent avec le plus
grand sang-froid du monde, que les noms-propres sont les rayons des
objets dans lesquels il y a une espèce de vie cachée. C'est Dieu,
ajoutent-ils, qui a donné les noms aux choses, et qui, en liant l'un
à l'autre, n'a pas manqué de leur communiquer une union efficace. Les
noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il placé
ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient pas d'être conservés?»
(Voy. BASNAGE, _Histoire des Juifs_, tom. III,
p. 388.)
Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son _Cratyle_, que
l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que ce n'est point une
chose indifférente, ni qui doive dépendre du hasard, et qu'il y a un
rapport certain entre le sens du mot et la vie de celui qui le porte?
Il hasarde plusieurs étymologies sur les noms des héros, des génies et
des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, etc.,
etc., etc.
Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon Sterne, toujours
gai, facétieux et profond, traiter de l'influence des noms sur la
vie entière? «Le choix des noms de baptême, fait-il dire à son père,
est d'une plus grande conséquence que les esprits superficiels ne
se l'imaginent. Les noms, par une espèce de biais magique, ont sur
notre conduite, sur notre caractère une influence qu'on ne peut
détourner...... Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule
inspiration de ces noms fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter!
et combien a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués,
si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, avilis sous un
nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodème!.... Dites-moi;
voudriez-vous que l'on donnât à votre enfant le nom de Judas? Si un
Juif se présentait comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à
lui imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux pieds?.....
Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée de sordidité et de
fourberie, inséparable de ce nom, l'accompagnerait comme son ombre dans
toutes les situations de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un
coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple........»
(VOY. _Tristram Shandy_, ch. XXI.)
Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations singulières, ces
influences ridicules, nous devons reconnaître que l'imposition des
noms a été, est et sera dans tous les temps la chose la plus utile, la
plus indispensable et la plus propre à éclairer et à diriger la marche
sociale chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps
modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres de l'état
civil[30].
[Note 30: On trouvera dans nos _Mélanges littéraires,
philologiques et bibliographiques_, Paris, Renouard, 1818, in-8º,
pp. 31-34, une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits,
déclarations et décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état
civil, depuis François Ier (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4
juin 1814). Cette liste est suivie d'une _Notice bibliographique des
principaux ouvrages relatifs aux noms-propres_, pp. 34-49.]
Mais tous les noms propres et en général tous les mots, quant à leur
construction, leur forme et leur prononciation, dépendent de la langue
et de l'idiôme qui les fournit; et Dieu sait combien de langues et
de jargons issus les uns des autres, se sont succédés sur la terre
depuis la fatale aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense
registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant M. Balbi
dans son _Atlas ethnographique_ en 1826[31]! D'ailleurs, combien
de langues ont disparu et dont il ne reste qu'un vague souvenir ou de
très-légers monuments, comme celui de la langue carthaginoise dont
Plaute nous a conservé dix à douze lignes dans son _Pœnulus_, act.
V, Sc. 1re!
[Note 31: VOY. à la fin de ce préliminaire la note (B)
relative aux opinions des savants publiées à diverses époques sur le
nombre de langues connues et parlées dans les différentes parties du
globe.]
Et si du nombre des langues nous descendions au nombre de mots qui
entrent dans la composition de chacune d'elles[32], l'imagination
reculerait devant cette quotité, à supposer qu'elle fût calculable.
Pour se convaincre de la vérité de cette assertion, il suffit de
s'enfoncer un peu dans le dédale immense de la glossologie; et si peu
que l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature
et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera la surprise en
voyant ces myriades d'expressions, de noms-propres, de mots de toutes
les espèces, de toutes les formes et de toutes les dimensions.
[Note 32: VOY. à la fin, la note (C) sur le nombre de mots
qui appartiennent à quelques langues modernes.]
Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une construction si
singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils nous ont arrêté tout court
dans nos lectures. Après leur avoir donné un moment d'attention et les
avoir honorés d'un sourire, nous avons succombé à la tentation de les
enlever de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former un
petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et à désopiler la
rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes connus.
Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, plus grotesque
et moins périlleuse que la première, ont été puisés un peu partout,
en Amérique, dans le grand Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans
tous les lieux ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont
offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. Cette petite
distraction facétieuse, au milieu de travaux sérieux, nous a délassé
et amusé un instant; puisse-t-elle produire le même effet sur les
personnes indulgentes qui auront la patience de la parcourir!
NOTE A
_Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants
d'Adam._