»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à

LE LIVRE

DES SINGULARITÉS.

_Cet Ouvrage se trouve aussi_:

{ CROZET, libraire, quai Malaquais;

A PARIS, chez { TECHENER, libraire, place du Louvre;

{ DUMOULIN, libraire, quai des Augustins.

DIJON, IMPR. DE FRANTIN. 1840.

LE LIVRE

DES SINGULARITÉS,

PAR G. P. PHILOMNESTE,

AUTEUR DES AMUSEMENTS PHILOLOGIQUES.

Non juvat assiduè libros tractare severos,

Sed libet ad dulces etiam descendere lusus.

_Johan._ POSTHIUS.

DIJON,

VICTOR LAGIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, PLACE ST.-ÉTIENNE.

PARIS,

PELISSONNIER, lib., rue des Mathurins-S.-Jacques, 24.

1841.

Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons franchement que ce

livre de SINGULARITÉS ou plutôt de sornettes, est un ouvrage à

part, un recueil fantasque, sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave,

amusant, facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois instructif,

parfois ennuyeux, souvent décousu, mais toujours varié; c'est déjà

quelque chose. Au surplus, désirez-vous savoir par le menu ce qu'il

renferme? Continuez:

Pag.

=PREMIER OBJET.=--ANTÉGÉNÉSIE, ou Quelles

étaient les occupations de Dieu avant la création? 3

=SECOND OBJET.=--CRÉATION DE L'HOMME, poëme

épisodique, rédivivifié du XVIe siècle. Liminaire. 12

Invocation.--Formation du corps de l'homme. 15

Siège de l'entendement 16

Les yeux 17

Le nez 18

La bouche 19

Les dents;--les oreilles 21

Les mains;--les genoux;--les bras 22

Les pieds;--la cervelle;--le cœur 23

Le poumon;--l'estomach 24

Epilogue 25

CRÉATION de la femme 26

=TROISIÈME OBJET.=--ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.

Préliminaire. Sur la nécessité des noms 31

Note A sur le livre renfermant la tradition relative au

nombre des enfants d'Adam 37

Note B relative aux opinions des savants sur le nombre

des langues connues et parlées dans les différentes parties

du globe 38

I. De certains noms propres chez les Sauvages 42

Mémoires d'un Sauvage 44

Adresse présentée par les chefs de plusieurs tribus sauvages

de l'Amérique du Nord, au nouveau gouverneur

du Canada 48

De certains noms singuliers dans les îles Sandwich 50

Dans l'Indoustan 54

II. De certains mots bizarres et remarquables par leur longueur,

Au Mexique 56

Chez les Hurons, chez les Iroquois 58

Chez les Yameos, chez les Algonkins 59

Note sur le systême de numération chez les Sauvages 60

III. De la langue mariannaise 61

Modification du mot Coco dans cette langue 62

Anecdote sur l'utilité et les avantages du Cocotier 63

Noms propres singuliers par leur longueur 66

IV. Des noms qualificatifs d'une certaine étendue à

Vienne en Autriche 67

V. Des noms et des mots de fantaisie créés d'une manière

originale, etc. 70

VI. Historiette monosyllabique 78

VII. De la fatalité attachée à certains personnages dont

les noms commencent et finissent par la même lettre 82

VIII. De quelques mots singuliers dans leur décomposition

successive 94

IX. Des Sigles 97

De la Croix de S. Benoît vulgairement appelée _la Croix

des Sorciers_; son explication 98

Du mot SALIGIA ou Sigles sur les sept péchés capitaux 100

Autres Sigles: Sur l'_Oreste_ de Voltaire, avec une anecdote

sur quatre vers supprimés dans _Zaïre_ 102

Sur une Affiche vénitienne 103

Les cinq P (formant la meilleure dot d'une jeune personne

à marier) 106

Les trois O de Théodore de Bèze 106

Les cinq mots latins familiers à Louis XI 107

Maximes tirées du Bréviaire des politiques 108

=QUATRIÈME OBJET.=--RÊVERIES RENOUVELÉES DES

GRECS, ou symboles et préceptes de Pythagore 109

Son système sur les nombres, leur puissance, faculté et

propriété 118

Ses préceptes diététiques 123

Son système de métempsycose 126

Liste des ouvrages qu'on lui attribue 130

=CINQUIÈME OBJET.=--SINGULARITÉS NUMÉRIQUES:

Sur diverses propriétés du nombre neuf 132

--Du nombre TRENTE-SEPT 133

D'un cours de géométrie en vers 134

Vers techniques sur le rapport du diamètre du cercle à

sa circonférence, exprimé en décimales 137

Vers mnémoniques sur la passion 138

--Sur les Conciles œcuméniques 139

Vers latins dont la structure a prêté au calcul:

Le premier 140

Le second et le troisième 142

Mot d'Archimède 144

Singularité sur la mort des Papes Pie VII, Léon XII

et Pie VIII 144

Autres singularités sur le titre nominal de trois Papes,

de trois rois et de trois reines de France 148

Singularité numérique extraordinaire 150

Question sur l'origine d'un usage singulier 153

Mélanges sur le baptême, le mariage et la mort;

amphigouri énigmatique 154

Quel est l'âge où la femme trouve le plus ordinairement

à se marier 157

=SIXIÈME OBJET.=--DE LA GASTRONOMIE 159

I. Aphorismes gastronomiques, principes généraux 160

De quelques comestibles 162

II. Goûts gastromaniques (et non gastronomiques) de

certains personnages célèbres 166

III. Des balances gastronomiques 176

IV. Du _Sanglier à la troyenne_ chez les Anciens, et du

_Rôti à l'impératrice_ chez les Modernes 178

V. Bol de punch remarquable 180

VI. Mémoire d'apothicaire et singuliers régimes de santé 181

Repas épiscopal à Rouen 185

VII. Cours de Rhétorique à la cuiller, suivi d'un dîner

logique 189

=SEPTIÈME OBJET.=--QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES

écrites par des Papes, des Rois, des

Princes, etc., etc.

Des prétendues lettres écrites par Jésus-Christ, la

Sainte Vierge, etc. 191

I. Lettre du Pape Jean XXII à Philippe-le-Long 194

II. Lettre d'un curé de Paris au même Pape Jean XXII,

relative au neveu de S. S. qui avait été pendu 196

III. Lettre de l'empereur Maximilien à Marguerite

d'Autriche 197

IV. Lettre d'Anne Boleyn, écrite dans sa jeunesse 201

V. Lettre (à double sens) de Mme de Saint-André au

prince de Condé 206

VI. Lettre de Charles IX à la comtesse de Crussol 209

VII. Autre lettre du même à son frère le duc d'Anjou 209

VIII. Lettre de Catherine de Médicis au duc d'Anjou 210

IX. Lettre de Charles IX à son frère le roi de Pologne 211

X. Lettre de Henri III à Réné de Faucigny 212

XI. Lettre de Henri IV à Mme de Monglat, pour lui

recommander de bien fouetter le Dauphin, son fils;

anecdotes à ce sujet 214

Lettre de ce prince encore enfant à son père Henri IV 218

XII. Lettres plaisantes de l'abbé de Montreuil 220

XIII. Correspondance laconique 221

XIV. Lettre facétieuse sur un projet de réforme de l'orthographe 223

XV. Lettres de deux fashionnables 226

XVI. Lettre turque d'Ibrahim Pacha au Grand Seigneur 230

XVII. Lettre indienne de Krichnaya 232

XVIII. Lettre chinoise adressée à la reine Victoria 235

=HUITIÈME OBJET.=--QUELQUES DOCUMENTS SINGULIERS

empruntés aux Anglais.

I. Ordonnance de police de Richard Ier partant pour la

Croisade 237

II. Episode biographique de la jeunesse d'Elisabeth

Woodville 240

III. Instructions données par Henri VII, pour obtenir

des renseignements sur le personnel d'une jeune princesse

de Naples 244

Réponse 248

IV. Quelques articles d'un réglement pour le service de

la Maison du Roi, à la Cour de Henri VIII 250

Repas donné au couronnement d'Anne Boleyn, le 2 juin

1533 256

V. Singulière ordonnance rendue en 1563, sur les portraits

et la beauté de la reine Elisabeth 258

VI. Quelques lois d'Angleterre assez singulières 266

VII. Excentriques anglais 270

Le vieux Lowel 271

Sir Stukeley 273

M. Howe 275

L'excentrique politique 277

=NEUVIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS.

I. Curiosités microscopiques recueillies chez les Anciens

et chez les Modernes 283

Petits chefs-d'œuvre en écriture 284

Petits tours de force en mécanique 290

II. Singularités annulaires:

Bagues hiéroglyphiques 299

Bagues arcaniques 304

III. Du nombre QUATORZE, relativement à Henri IV 307

IV. Quelques singularités extraites d'anciens registres de

l'état civil 312

V. D'un certain usage dans l'Inde 320

=DIXIÈME OBJET.=--LE CHANT DU ROSSIGNOL, texte

pur, écrit sous sa dictée et traduit en français,

précédé de son éloge, et suivi d'un mot sur le

langage des animaux 332

De quelques traductions singulières 344

=ONZIÈME OBJET.=--VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

I. Plan d'un petit cabinet d'amateur, composé de dix

ouvrages et de dix tableaux seulement, dont le prix

coûtant n'a guère excédé la modique somme de deux

millions 350

Catalogue des dix ouvrages 351

Catalogue des dix tableaux 355

II. Petite bibliothèque lexicographique 357

=DOUZIÈME OBJET.=--PIÈCES RELIGIEUSES.

I. De quelques ouvrages mystiques assez singuliers,

publiés dans les XVIe et XVIIe siècles, parmi lesquels se

distinguent:

La doulce mouelle des saints Os de l'Avent 364

Le Quadragésimal spirituel, c'est assavoir la salade, les

fèves, les pois, etc. 365

La seringue spirituelle pour les ames constipées, etc. 366

Les pillules spirituelles, etc. 367

Le fouet des pécheurs...., des apostats...., des jureurs...,

des paillards, etc. 368

La louange des femmes, etc. 369

II. De quelques ouvrages singuliers, relatifs à la Vierge

Marie 370

La maison de la Sainte Vierge, enlevée de Nazareth, etc.

(Ouvrage singulier surtout par les dates précises de l'âge

de Marie à diverses époques de sa vie.) 371

Le livre de la toute belle sans pair, etc. 379

Salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge

mère de Dieu, par un Capucin 380

Le livre des louanges de la Sainte Vierge, par Albert-le-Grand 383

Méditation sur la saincte gésine de Nostre Dame 385

Du Testament de la Sainte Vierge en faveur des Carmes 387

III. Testament de Jésus-Christ 389

IV. Sentence de Jésus-Christ (quatre textes différents

copiés littéralement) 393

Le premier 394

Le second 396

Le troisième 400

Le quatrième 401

V. Du Paradis, de ses merveilles et de ses joyes, par

Fr. Arnoulx, chanoine de Riez 405

ADDITIONS.

I. NOTE sur le Christianisme des Sauvages du nord de

l'Amérique 423

II. Anecdotes sur le FOUET, correction qu'on administrait

assez souvent au petit LOUIS, dauphin de France, même

lorsqu'il fut roi sous le nom de Louis XIII. 423

III. Sur l'émeute du LANTURELU, arrivée à Dijon en 1630 425

Lettre d'un Dijonnais contemporain sur cette émeute 426

IV. EXPÉRIENCE PATIBULAIRE, racontée par Bâcon 430

La VILLA DU SUICIDE 432

V. Acrostiche triple sur les mots JESUS MARIA 437

VI. EPISTOLA _de Miseriâ curatorum_. (Les tribulations des

curés.) 439

L'ACCUSATION correcte du vray pénitent, ou Dialogues

relatifs à la confession 439

VII. L'ELOGE de la Sainte Vierge Marie, tiré d'un vieux

mystère et mis dans la bouche du Diable 440

SUPPLICATION à Nostre Dame, par Pierre de Nesson 440

VIII. DEI DESCRIPTIO (Définition de Dieu) 442

IX. LA PRINCESSE DES ORAISONS, ou les attraits ravissants

de notre Père céleste, tirés de l'excellence merveilleuse

de l'oraison dominicale, etc. 443

SIGNIFICATION et emphase de la diction AMEN 445

X. RECETTE pour devenir un parfait courtisan 446

RECETTE infaillible contre la goutte 446

AMUSETTE d'écolier, ou le _pinta trahit pintam_, etc. 447

TITRES de cinq dissertations curieuses, égarées et retrouvées

trop tard pour faire partie du présent volume 447

VOCABULAIRE des noms propres et des mots singuliers,

bizarres, sauvages et de fantaisie, éparpillés dans un

certain chapitre de l'ouvrage 449

TABLE des matières 453

FIN DE LA TABLE DES DIVISIONS.

ARTICLE OMIS,

à _rétablir_ p. 341.

Nous avons consacré, dans le présent recueil, pp. 332-344, un chapitre

au CHANT _du Rossignol_, écrit sous sa dictée; nous avons

donné plusieurs variantes de ce chant, mais il nous en est échappé

une que nous nous empressons de rétablir ici; son omission serait une

lacune impardonnable en si grave matière. Nous puisons cette nouvelle

variante dans les agréables causeries de M. de C........, publiées sous

le titre de _Souvenirs de madame la Marquise de Créquy_. Voici

comment l'auteur met en jeu notre gentil musicien emplumé, accompagné

de son savant copiste et traducteur, M. Dupont de Nemours:

«Il arriva qu'un jour (dit Mme la Marquise), chacun se demanda

pourquoi tout Paris avait reçu des invitations pour une grande soirée

chez la marquise de Villiers? C'était pour entendre de la musique,

et tout le monde y fut avec la persuasion que ce serait une étrange

affaire. On apprit en arrivant qu'il était question d'un concert

vocal, et que toutes les personnes de la famille devaient y faire

leur partie. Jugez l'agréable surprise! On se forme en cercle, et

c'était un maniaque appelé M. Dupont qui devait diriger toutes ces

belles voix.--«Monseigneur, Mesdames et Messieurs (commença par dire

M. Dupont, en faisant une inclination profonde à M. le Prince de

Conti), vous allez entendre une cantate imitée du chant naturel au

_Rossignol_; j'ose me flatter d'avoir eu le bonheur de l'écrire

et de l'accentuer sous la dictée de la nature.» Et puis voilà tous

ces aimables enfants de la maison qui se mettent à chanter en fausset:

Ti-ô-ou, ti-ô-ou, ti-ô-ou,

Spé tiou z'cou-à.

Cou-orror-pipi;

Ti-ô, ti-ô, ti-ô, ti-ô-tixe!

Cou-ciò, cou-ciò, cou-ciò!

Z'cou-ô, z'cou-ô, z'cou-ô;

T'zi, t'si, t'si....

Curror-tiou! z'quouâ-pipi, coui!

«C'est ainsi qu'on nous donna bien imprimée sur papier couleur de

rose, la cantate ornithologique et philomélique de M. Dupont de

Nemours; figurez-vous, si vous pouvez, les fous-rires, en entendant

chanter sept à huit romances telles que celle-ci par une pareille

couvée de rossignols?» (_Souvenirs de madame la marquise de

Créquy_, nouv. édit.; Paris, Delloye, 1840. 9 _vol. in_-18;

voy. tom. VI, pp. 222-223.)

Tel est le récit de M. de C........, que nous ne donnons nullement pour

article de foi, mais qui présente une troisième variante indispensable

à notre article ROSSIGNOL.

LE LIVRE DES SINGULARITÉS

que nous offrons au public, ne justifierait nullement son titre,

si, comme les livres ordinaires, il commençait par le commencement,

c'est-à-dire par quelque chose qui tînt aux origines et même aux

origines les plus reculées, telles que la création, par exemple; car

en fait d'événements, on n'est guère dans l'usage de remonter plus

haut. Eh bien! nous déclarons que, dans la circonstance présente,

rien ne serait plus commun, plus vulgaire et même plus trivial que de

commencer ainsi. C'est pourquoi, voulant donner à notre recueil une

physionomie particulière, originale, singulière, nous avons décidé dans

notre haute sagesse, qu'il ne commencerait point par le commencement,

mais que, sortant de l'ornière de la routine, il commencerait avant le

commencement.--Voilà du nouveau, dira-t-on, et même de l'absurde.--Du

nouveau, oui; mais de l'absurde, non.--Dites-nous donc comment un livre

peut commencer avant le commencement?--Le voici, Messieurs; et notre

démonstration ne sera pas longue: Convenez-vous que la création, dont

nous avons eu l'honneur de vous parler plus haut, est le commencement

de toutes choses?--Oui, sans doute.--Or, si, dans notre livre, plaçant

en seconde ligne ladite création, nous vous présentons de prime-abord

l'histoire détaillée de ce qui l'a précédée, qu'en conclurez-vous?--Ah!

ah! c'est différent.--Vous en conclurez nécessairement que notre livre

commence avant le commencement, puisqu'il commence avant la création.

C'est donc cette histoire que vous allez trouver dans le joli petit

chapitre suivant, chapitre passablement sérieux, encore plus ennuyeux,

mais indispensable en tête d'un livre de singularités, créé et mis

au monde uniquement pour votre amusement, instruction et jubilation.

Vous remarquerez que nous avons baptisé ce chapitre du beau nom

d'ANTÉGÉNÉSIE, mot sublime qui exprime bien l'état des choses

tel qu'il était quand rien n'était, hors DIEU dont l'immensité

est le mobile de l'histoire en question.

En définitive, nous croyons avoir prouvé victorieusement que le

LIVRE DES SINGULARITÉS ne commence point PAR le

commencement, mais qu'il commence AVANT le commencement,

_Quod erat demonstrandum_ pour son honneur et gloire. Entrons en

matière, et prenons le ton sérieux qui convient à la gravité du sujet.

PREMIER OBJET.

ANTÉGÉNÉSIE, OU QUELLES ÉTAIENT LES OCCUPATIONS DE DIEU AVANT LA

CRÉATION?

Cette question bizarre qui mérite bien de prendre le pas sur toutes

les SINGULARITÉS passées, présentes et futures, a produit

vers le XVIIe siècle, un léger opuscule qui, sans être

fort curieux par la manière dont il est traité, n'est cependant pas

tout-à-fait indigne de fixer un instant l'attention du philologue,

ne serait-ce que sous le rapport soit de son originalité, soit de sa

rareté; car, comme traité spécial d'un sujet aussi hétéroclite, nous

le croyons unique dans son genre. Nous ne faisons pourtant aucun doute

que l'auteur, tout simple, tout bonhomme qu'il paraît, n'ait eu quelque

connaissance de certaines pensées détachées que les philosophes anciens

nous ont transmises sur cet objet, et qu'il n'en ait fait son profit;

nous en avons reconnu plusieurs dont il ne parle pas dans son étrange

élucubration, mais qu'il est bon de citer.

Platon, par exemple, est le premier qui a considéré la Divinité dans

sa solitude éternelle avant la production des êtres finis. Il est vrai

qu'ensuite il nous la représente sortant de son unité, pour montrer

les différentes manières par lesquelles elle a voulu manifester sa

puissance et se dépeindre au dehors.

Aristote a soutenu que Dieu possédait et possède en lui-même un bonheur

parfait, parce qu'il se connaît et qu'avant la création des êtres il se

contemplait avec un plaisir infini.

Jamblique, disciple de Porphyre, soutient que, selon les Egyptiens,

Dieu exista dans son unité solitaire avant tous les êtres, qu'il est

la source et l'origine de tout ce qui est intelligent ou intelligible,

premier principe se suffisant à lui-même, incompréhensible, père de

toutes les essences.

«A l'origine des choses, dit le platonicien Sabellius, Dieu

silencieusement concentré dans son être ineffable, unité absolue,

sans émanation et sans révélation, n'avait encore rien tiré de cette

profondeur où tout reposait. L'ame du Christ, puis l'Esprit Saint, puis

enfin l'ame de l'homme, rayonnements successifs de l'ame de Dieu, se

produisirent tour-à-tour, et l'univers moral fut créé.»

Le célèbre docteur Pocok, citant Albuféda, dit que, selon la doctrine

de Zoroastre, suivie en Perse et en Arabie, Dieu avait existé de tout

temps dans une solitude adorable, sans compagnon et sans rival.--Etc.,

etc[1].

[Note 1: Il est dit, (dans le THALMUD, recueil qui n'est

pas exempt de choses plus que singulières et parfois saugrenues), que

«Dieu, afin de tuer le temps avant la création de l'univers, où il

était seul, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt,

jusqu'à ce que, par différents essais, il eût appris à en faire un

aussi parfait que le nôtre.» (Voy. BASNAGE, _Histoire des

Juifs_, liv. III, ch. 6.) Cette folie rabbinique ne nous a pas paru

devoir figurer parmi les opinions des philosophes que nous venons de

rapporter.]

Il est présumable que ces diverses pensées, qui toutes dérivent de

l'école de Platon, n'ont point été inconnues à l'auteur de l'opuscule

en question, comme il sera facile de s'en convaincre en parcourant

l'extrait que nous allons en donner.

Cet opuscule, tiré des manuscrits de la bibliothèque du Roi (_fonds

Béthune_, nº 7341), a été imprimé en entier, sans doute pour la

première et dernière fois, dans un journal littéraire intéressant,

la _Revue rétrospective_, Nº IX, juin 1834, _in_-8º, pp.

456-463; on voit que cette pièce a peu d'étendue (7 pages), et ce n'est

pas un grand malheur, car elle n'offre rien de bien attrayant. Aussi

nous garderons-nous de la rapporter en entier, et nous nous bornerons

à quelques citations des passages les plus supportables ou les plus

singuliers. Ces citations suffiront pour faire apprécier cette œuvre

mystique. L'auteur anonyme, très-bon catholique, veut nous donner

une idée de l'essence de Dieu, indépendante de toute création, et se

complaisant dans son ineffable trinité. Il débute ainsi, dans son style

un peu suranné:

«Ce dire ancien, _il ne faut s'enquérir quels pactes de mariage

il y a entre Jupiter et Junon_, nous enseigne que nous ne devons

estre trop curieux de vouloir pénétrer dans les mystères du ciel, ni

de Dieu mesme; l'esprit de l'homme est aveugle au regard des choses

divines, qui sont exprès appelées mystères, pour ce qu'elles sont

cachées aux yeux de l'intelligence et posées bien loin au delà de la

connoissance et plus haute faculté de l'ame.....

»A la vérité, demander ce que Dieu faisoit avant la création du

monde, c'est parler impertinemment, ou même puérilement, et ne

savoir proprement ce qu'on demande; car cette parole _faisoit_

inclut quelque sorte d'action intime, une action réelle qui ne peut

être en Dieu, ni provenir de cette unique source d'intelligence et

de perfection. Dieu est un esprit souverain qui n'agit pas à la

façon des artisans du monde; les hommes ne peuvent accomplir leurs

ouvrages que par le moyen des instruments et outils à ce propres

et convenables; mais Dieu n'a point d'instruments chez lui pour

travailler, il n'a que faire d'outils pour ouvrer. Aussi, à parler

proprement, il ne fait pas, il agit; ou bien, en faisant toutes

choses, il ne fait rien, c'est-à-dire, il se repose en travaillant,

et par son seul vouloir son œuvre est accomplie et parfaite. En

Dieu il y a une intelligence, une volonté souveraine; de façon

qu'il veut agir (agir, dis-je, sans action, sans mouvement actuel),

il agit par le moyen de son intelligence, de sa volonté suprême;

et dès-lors qu'il délibère en son intelligence de donner l'être à

quelque ouvrage, à l'instant cet ouvrage est accompli par sa volonté

divine......

»Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa

parole, se pouvoit bien passer du monde et n'avoit que faire des

créatures, car il vivoit et régnoit avant les siècles, très-heureux

et très-content dans le paradis de son essence et dans l'essence de

lui-même; et la vérité est que le monde et les anges et toutes les

créatures ont été tirées du non être à l'être, ou (pour parler avec

le philosophe) de l'être idéal à l'être formel par sa toute-puissance

et bonté, afin de participer à la très-heureuse fécondité de l'Être

divin, de sa grâce et de sa gloire merveilleuse. Ainsi Dieu n'ayant

que faire de toutes les choses qu'il a faites volontairement, toutes

ces choses ont affaire de Dieu pour être, pour vivre et subsister

heureusement selon la dignité de leurs espèces......

»Ainsi Dieu éternel ne laissoit pas que de vivre très-content sans le

monde (qui ne pouvoit apporter aucun avantage à son contentement et

à sa gloire), en ayant aussi chez lui-même dès l'éternité, la forme

plus expresse et, sans comparaison, plus excellente qu'elle n'est en

l'ouvrage actuel et corporel. Dieu n'avoit donc que faire du monde,

combien qu'il ait voulu l'establir en certain temps, puisqu'il est

lui-mesme le vrai monde intellectuel, comprenant en la sphère de son

immensité et le monde intelligible et le sensible et le petit monde

compris dans le pourpris du grand monde. Dieu n'avoit que faire des

anges, lui qui est l'intelligence souveraine; il n'avoit que faire

des corps, lui qui est tout esprit, acte pur et simple, abstrait de

toute nature et composition élémentaire; il n'avoit que faire des

ames, car il est tout intellect, et l'intellect est l'ame de l'ame,

comme la prunelle est l'œil de l'œil......

»Davantage, l'éternité est appelée des docteurs la maison

intelligible de Dieu; aussi n'avoit-il que faire des temps pour

subsister, car l'éternité est le temps immense de Dieu, ayant créé

le temps et les moments pour le bénéfice de l'homme et des autres

choses admises en la nature.... S'il y a eu quelque temps avant qu'il

fît le ciel et la terre (ce qui est impossible), pourquoi est-ce que

l'on demande: Qu'est-ce que Dieu faisoit alors? Et pourquoi est-ce

qu'on dit qu'il cessoit d'ouvrer? Car il avoit fait ce temps-là

même. Que si avant le ciel et la terre, il n'y avoit point de temps,

pourquoi est-ce que l'on demande ce que Dieu faisoit alors? car il

n'y avoit point d'adonques ni d'alors, là où il n'y avoit point du

tout de temps. C'est donc une impiété de demander ce que Dieu faisoit

avant le monde, puisque lui-même est tellement l'essence de toute

chose, que, sans lui et hors lui, (c'est-à-dire, sans sa grâce et

providence), tout ce qui est ou qui semble avoir quelque chose de

l'être, n'est rien et n'a point de substance réelle.

»Mais il est véritable, (pour répondre à ces ames impies, à ces

chiens d'athées et à ces pourceaux d'Épicure[2]), que Dieu faisoit

avant la création des choses, ce qu'il fait maintenant et ce qu'il

fera toujours......

[Note 2: Nous n'avons rien de commun avec messieurs les athées

et les épicuriens; mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que

les épithètes de _chiens_ et de _pourceaux_ n'annoncent ni

délicatesse ni politesse chez M. l'antégénésien, ici digne modèle ou

émule du R. P. Garasse.]

»Dieu ne croupissoit point en paresse et loisir avant qu'il eût créé

le monde, lui qui, au témoignage de Jésus-Christ, fait toujours une

œuvre qu'aucun ne connoît non plus que l'ouvrier, sinon le Fils, et

celui auquel le Fils l'aura voulu révéler. Donques cette Intelligence

souveraine contemploit avant les temps, dans le ciel de son éternité,

le Verbe divin, son image très-pure, le Verbe éternel auquel il prend

son souverain plaisir, pour lequel il a mis en être toutes choses,

auquel elles seront un jour réunies par la vertu du Saint-Esprit qui

est l'aimant intellectuel et le lien et l'accomplissement de toutes

essences; et c'est en ce Verbe éternel et coéternel à Dieu que le

Souverain se contemple de toute éternité; et de la contemplation

ineffable de ces deux (à savoir du Père et du Fils) procède une

troisième personne qui est le Saint-Esprit, saint amour, amour

essentiel, unissant par un moyen sans moyen cette trinité très-sainte

et vénérable.

»Si donc l'on me demande ce que Dieu faisoit avant la création du

monde, je réponds avec tous les théologiens, qu'il contemploit son

Fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité

par son intelligence et contemplation divine[3]; qu'en ce Verbe

éternel, il contemploit l'archétype et le monde du monde, les

anges, les ames et toutes les créatures; bref, il voyoit (comme il

voit toujours d'une même sorte) en ce Verbe divin clairement et

manifestement toutes choses. Or l'action sans action du grand lien

étant la contemplation divine, nous devons aussi en ce monde affecter

la vie contemplative, vivant selon l'esprit et non selon la chair,

employant notre intellect et toutes les facultés de notre ame aux

exercices spirituels, au lieu de les convertir aux actions humaines

et corporelles, aux fonctions du corps, aux œuvres de concupiscence

qui ne tendent qu'à la mort.......

[Note 3: Il existe un ouvrage intitulé: _Dissertation où l'on

cherche à prouver par l'Ecriture, que l'ame de Jésus-Christ étoit dans

le Ciel une intelligence pure et glorieuse, avant d'être unie à un

corps humain dans le sein de la bienheureuse vierge Marie._ Londres,

1739, pet. in-8º. Ce volume fait partie de la riche bibliothèque du

savant M. Leber, cédée par lui à la ville de Lyon. Voy. le nº 83 du

superbe catalogue qu'il en a dressé; _Paris, Techener_, 1839, 3

vol. in-8º, fig.]

»Disons pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu avant la

création du monde faisoit et ne faisoit rien, faisoit beaucoup de

choses au regard de nous et ne faisoit rien à son respect; il faisoit

selon notre sens, mais il agissoit selon lui par le moyen ineffable

de son intelligence et de sa volonté; il agissoit, dis-je, sans

action quelconque, ou plutôt il contemploit l'œuvre mystérieux de la

Trinité très-sainte, très-parfaite et très-heureuse; il ne faisoit

rien, car, comme nous avons dit, il n'a point de corps, d'organes

ni d'instruments pour agir et pour ouvrer, comme les artisans du

monde; et ce grand Dieu régnant de toute éternité dans le palais de

sa gloire, dans le ciel de son essence, dans le paradis de lui-même,

il est là régnant heureusement; et la justice, la paix, toutes les

vertus sont toujours autour de son trône royal, toutes lui faisant

hommage et le rendant bienheureux essentiellement......

»Ainsi le Père Eternel a toujours régné dans le Ciel de luy-mesme

avant que le ciel et la terre fussent créés et parfaits; et régnant

en ce magnifique palais de sa gloire, il faisoit toutes choses sans

rien faire,.... mais faisant et parfaisant des ouvrages excellents en

son intelligence et volonté souveraine en faveur des hommes et des

intelligences mesmes, ayant à les créer (selon le décret du conseil

éternel) pour tesmoigner de sa gloire, et ensuite à les réformer par

sa sapience, et finalement à les bénir et glorifier éternellement

dans le Ciel glorieux de son éternité divine.»

On voit par ces extraits que si la question, inabordable par sa nature,

qu'a choisie l'auteur, tombe par cette raison dans une espèce de

ridicule, on peut dire que la manière dont il l'a traitée, soit pour le

fond, soit pour la forme, est assez en harmonie avec le sujet.

On a publié ou plutôt enterré dans un ancien journal littéraire le

_Conservateur_, août 1760, un poëme en deux chants, intitulé

_le Monde renaissant_. L'auteur, parlant de la création dans le

commencement du premier chant, a voulu nous peindre aussi la position

de la Divinité antérieurement au grand œuvre des six jours; mais, nous

le disons à regret, le poète nous semble rivaliser avec le prosateur,

pour les pensées et pour le style; au reste le lecteur en va juger, la

citation n'est pas longue.

«.... D'abord l'immensité

Ne contenoit que l'immense unité.

Seul éternel, Cœlus, le bien suprême,

Régnoit sur soi, renfermé dans soi-même,

Toujours en paix, toujours en action,

Toujours heureux dans sa possession.

D'un seul objet sa vue étoit frappée,

D'un seul objet sa grande ame occupée,

C'étoit lui-même; et le même plaisir

Toujours combloit, ranimoit son désir.

Maître du sort, exempt d'inquiétude,

Rien ne manquoit au Souverain des Dieux;

Mais il daigna quitter sa solitude,

Et ne se croire heureux et glorieux,

Que dans un autre il ne se vît heureux.

Ainsi jaillit cette source divine

Dont tous les Dieux tirent leur origine.

L'unité vit son invisible corps

Sous mille traits se dépeindre au dehors.

Ainsi naquit la sagesse incréée,

De tant d'objets sans cesse récréée......»

Nous ne prolongerons pas nos citations sur ce sujet singulier; en voilà

suffisamment pour prouver que l'imagination de l'homme est un ballon

plein d'un gaz inconnu mais très-subtil, qui souvent s'élève au-delà

des régions les plus brillantes de l'empirée, mais qui aussi s'égare

souvent dans les brouillards les plus épais de notre pauvre atmosphère

intellectuelle.

SECOND OBJET.

CRÉATION DE L'HOMME. POEME ÉPISODIQUE, REDIVIVIFIÉ DU SEIZIÈME SIÈCLE.

LIMINAIRE.

Humble émule des doctes éditeurs de l'ABEILLE _du

Parnasse_, nous aussi, nous aimons à papillonner sur la croupe de ce

mont sacré, à aller à la picorée, à descendre dans le calice des fleurs

et à y pomper les plus suaves parfums. Nous nous adressons surtout aux

riches productions du XVIe siècle; ce sont elles qui nous

fournissent le butin le plus précieux.

Mais parmi tant de pièces admirables de ce grand siècle, dont

les charmes venaient se disputer l'honneur de figurer dans notre

galerie, nous avons distingué une petite épopée ou quasi-épopée,

qui, par la nature de son objet primordial et par le talent éminent

de l'auteur, nous a paru complètement justifier notre choix. Aussi

ne regrettons-nous point les peines, sueurs et labeurs qu'il nous en

a coûté pour arracher cette brillante escarboucle à la féconde mine

qui la recélait; et nous pouvons assurer qu'aucune précaution n'a été

négligée pour l'en extraire sans altérer la pureté de ses formes.

Dire que ce superbe poëme, qui pourtant n'est qu'un épisode, sort de

la plume d'un des premiers disciples de Ronsard, ce serait déjà lui

délivrer un passeport assez honorable, surtout par le temps qui court

[4]; mais nous ajouterons que ce disciple devenu maître, a été appelé

de son temps LE PRINCE DES POÈTES FRANÇOIS, et qu'en 1607

on a dit de lui: «Il mérite et emporte le prix par-dessus tous les

autres poètes, plusieurs desquels quoiqu'on les tienne pour estre de

très-belles ESTOILES, ornemens de l'univers, si est-ce que

celui-ci les surpassant est admiré et réputé comme un SOLEIL.»

[Note 4: Ce liminaire date de 1827.]

D'après un témoignage aussi radieux de la part des contemporains,

quelle idée ne doit-on pas se former du mérite de l'auteur, de

l'excellence de ses talents, de la beauté de son travail! Quelle

impatience ne doit-on pas avoir de connaître et de savourer le fruit

éclos dans la serre chaude d'un tel génie!

Quel est donc le sujet de ce merveilleux poëme? Attention! petits et

grands, prêtez l'oreille; il est ici question d'un objet transcendant

qui est pour vous de la plus haute importance; car sans lui où en

seriez-vous? que seriez-vous? pas même un de ces atômes d'Epicure les

plus imperceptibles. Or donc, sachez que cet incomparable chef-d'œuvre

est la CRÉATION DE L'HOMME, mais de l'homme par excellence,

de l'homme en chair et en os, de l'homme fortement constitué et

parfaitement disposé, membre par membre, tel que Dieu seul pouvait

le former de ses mains divines. L'auteur de cette épopée en a si

bien esquissé le plan, divisé les parties, élaboré l'ensemble, qu'en

parcourant les détails circonstanciés de cette grande opération, on

croirait vraiment en lire le procès-verbal et voir le poète sublime

placé à côté du CÉLESTE OUVRIER, épier son auguste pensée,

et enregistrer tous ses mouvements, à mesure qu'il façonne et anime

chaque partie du corps du TERRESTRE EMPEREUR. C'est ainsi,

par exemple, qu'il nous présente d'abord l'image délicate de «la masse

faite d'une poussière collée, pressée entre les doigts du Créateur.[5]»

Puis, il passe successivement en revue chaque membre qu'il décrit en

particulier, tels que le siège de l'entendement, le cerveau, les yeux,

le nez, la bouche, les dents, les oreilles, les mains, les bras, les

genoux, les pieds, la cervelle, le cœur, les poumons, l'estomac, enfin

l'individu complet. Oui, c'est un tableau achevé. Mais n'anticipons

pas sur les jouissances du lecteur; prévenons-le seulement que dans un

poëme ou quasi-poëme de cette importance, on a été économe de notes sur

les beautés du texte, car il en eût fallu à chaque vers et peut-être à

chaque mot.

[Note 5: Les Thalmudistes, dont les commentaires sont parfois

singuliers, comme nous l'avons déjà dit, rendent ainsi compte des

douze heures du jour auquel Adam fut créé. A la première, disent-ils,

Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme,

qui bientôt devint un embryon.--A la seconde heure, Adam se tint sur

ses pieds.--A la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de donner aux

animaux les noms qu'ils devaient porter; et quand les noms furent

donnés, Dieu lui dit: Et moi, comment m'appelles-tu? Adam répondit:

JEHOVAH, _c'est toi qui es_. Aussi c'est à quoi fait

allusion le prophète Isaïe, quand il fait dire à Dieu: _Je suis

celui qui suis; c'est là mon nom, le nom qu'Adam m'a donné et que j'ai

pris._--A la septième heure, eut lieu le mariage d'Eve, que Dieu

amena à Adam comme une paranymphe, après l'avoir frisée.--A la dixième

heure Adam pécha.--A la onzième, il fut jugé et condamné à sortir

d'Eden.--Enfin à la douzième, il sentait déjà la peine et les sueurs du

travail. Les Thalmudistes, enchérissant sur cette fable, ajoutent que

Dieu avait fait Adam si grand qu'il remplissait le monde, ou du moins

qu'il touchait le ciel avec sa tête. Les anges étonnés en murmurèrent,

et dirent à Dieu qu'il y avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre

sur la terre. Alors Dieu appuya la main sur la tête d'Adam, et le

réduisit à la hauteur de mille coudées. Mais cette hauteur diminua

encore à mesure que les hommes se livrèrent au péché; et enfin Dieu

fixa leur taille aux dimensions que nous voyons maintenant.

Voilà un faible échantillon des folies dont fourmille le Thalmud.]

Nous dirons cependant qu'ayant découvert un _Discours sur

l'excellence de l'homme_, qui date du même siècle, de 1558, et où

la beauté de la prose rivalise avec le charme des vers de notre prince

des poètes, nous n'avons pu résister au plaisir de mettre en rapport

ces deux génies. Nous avons donc placé sous certains passages de poésie

relatifs à quelque partie du corps humain, le passage de prose qui

regarde le même objet. L'auteur de cette prose est un nommé Boaistuau,

dont nous parlerons par la suite, ainsi que de l'auteur du poëme.

CRÉATION DE L'HOMME.

INVOCATION.

O Divin architecte, ouvrier admirable,

Qui, parfait, ne void rien à toi que toi semblable,

Sur ce rude tableau fais que ma lourde main

Eslaboure si bien d'un pinceau non humain,

Le Roy des animaux[6], qu'en sa face on remarque

De ta divinité quelqu'évidente marque.

[Note 6: Boaistuau dit: «En quelle reverence doit-on tenir celui

que nostre Dieu a tant prisé qu'il l'a élevé comme chef et empereur de

toutes les créatures visibles.»]

FORMATION DU CORPS DE L'HOMME.

O Père, tout ainsi qu'il te plut de former

De la marine humeur les hostes de la mer,

De mesme tu formas d'une terrestre masse

Des fragiles humains la limoneuse race;

Afin que chasque corps forgé nouvellement

Eust quelque sympathie avec son élément.

Estant donc désireux de produire en lumière

Le terrestre empereur, tu pris de la poussière,

La collas, la pressas, l'embellis de ta main,

Et d'un informe corps formas le corps humain;

Ne courbant toutesfois sa face vers le centre,

Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre[7],

Mourans d'ame et de corps: ains relevant ses yeux

Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux,

Afin qu'à tous moments sa plus divine essence

Par leurs nerfs contemplast le lieu de sa naissance[8].

[Note 7: Veluti pecora quæ natura prona atque ventri obedientia

finxit. (SALLUST. _de Bello Catilin._ 1.)]

[Note 8:

Os homini sublime dedit: cœlumque tueri

Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

OVIDE, _Metam._, I, _V._ 85-86.

]

SIÈGE DE L'ENTENDEMENT.

Tu logeas tout d'abord l'humain entendement

En l'estage plus haut de ce beau bastiment[9]:

Afin que tout ainsi que d'une citadelle

Il domptast la fureur du corps qui se rebelle

Trop souvent contre lui; et que nostre raison

Tenant dans un tel fort jour et nuict garnison,

Foulast dessous ses pieds l'envie, la colère,

L'avarice, l'orgueil et tout ce populaire,

Qui veut, séditieux, tousjours donner la loy

A celui qu'il te plut leur ordonner pour Roy.

[Note 9: Le passage suivant de Boaistuau peut s'appliquer ici, et

supplée d'ailleurs à ce qui manque dans celui de notre poète:

«Quelle excellence et beauté y a-t-il en la tête de cet animal

(l'homme), qui est la tour et rempart de raison et sapience, de

laquelle comme d'une fontaine issent (sortent) les diverses opérations

des sens.... Qui ne s'esmerveillera de la mémoire, laquelle est le

greffier qui toujours demeure au dedans de la tour, laquelle garde et

retient les choses qui passent soudainement...., pour s'en servir, peu

après, lorsque par un souvenir elle raconte ce que de longtemps elle a

conçu et amassé....»

Nous demandons à M. Boaistuau la permission d'ajouter à cette note, que

les philosophes tant anciens que modernes n'ont jamais été d'accord

sur la définition de l'homme. L'un l'a qualifié de _bipède sans

plumes_; l'autre l'appelle un _animal parlant_; celui-ci un

_animal raisonnable_; celui-là un _animal qui s'habille_; cet

autre un _animal qui fait du feu_; enfin un anglais le nomme un

_animal cuisinier_, parce que Burke a dit: «Il faut de la raison

pour faire cuire un œuf.» Pour nous, nous préférons cette définition:

l'homme est un _animal qui plante et qui récolte_; en effet,

l'homme seul a pu sentir la nécessité de ces deux opérations, d'où

découlèrent primitivement l'idée de propriété et le principe de l'ordre

social. _Cuique suum._]

LES YEUX.

Les yeux, guides du corps, sont mis en sentinelle

Au plus notable endroit de ceste citadelle,

Pour descouvrir de loin et garder qu'aucun mal

N'assaille au despourvu le divin animal.

C'est en les façonnant que ta main tant vantée

Se semble estre à-peu-près soi-mesme surmontée;

Ne les perçant à jour, pour ne rendre nos yeux

Tels que ceux qui voyant par un tuyau les cieux,

Ne remarquent que peu de si grande estendue

(Car les bords du canal restrécissent leur vue),

Et pour ne difformer par tant de trous ouverts

La face du seigneur de ce bas univers.

Ces deux astres bessons[10], qui de leurs douces flammes

Allument un brasier dans les plus froides ames;

Ces miroirs de l'esprit, ces doux luisants flambeaux,

Ces doux carquois d'amour ont si tendres les peaux,

Par qui, comme à travers deux luisantes verrières[11],

Ils dardent par moments leurs plus vives lumières,

Qu'ils s'esteindroyent bien-tost si Dieu de toutes parts

Ne les avoit couverts de fermes boulevards;

Logeant si dextrement tant et tant de merveilles

Entre le nez, le front et les joues vermeilles,

Ainsi qu'en deux vallons plaisamment embrassez

De tertres qui ne sont ni peu ni trop haussez.

Et puis comme le toict préserve de son aisle

Des injures du ciel la muraille nouvelle,

On voit mille dangers loin de l'œil repoussez

Par le prompt mouvement des sourcils hérissez[12].

[Note 10: Jumeaux.]

[Note 11: Vîtres.]

[Note 12: Notre prosateur s'est aussi étendu sur la partie des yeux:

«Mais quel miracle y a-t-il en la subtilité inexplicable de nos yeux!

lesquels ont esté mis au plus haut de la tour pour estre spéculateurs

des choses hautes et célestes. Et du costé duquel il falloit voir,

ils sont couverts de petites tayes luisantes, les rotondités desquels

représentent deux pierres précieuses, afin que d'un sens profond

ils pénétrassent les images des choses mises au devant, reluisantes

comme en un miroir. Et sont mobiles, afin qu'ils se pussent tourner

çà et là, et n'estre contraints de regarder ce qui leur déplairoit;

et sont aornés et enrichis de paupières, qui sont comme boulevards et

propugnacles pour les défendre de mal ou encombre, au-dessus desquels

sont les sourcils faits en voûtes pour empescher que la sueur ou autres

superfluités ne leur fissent offense.»]

LE NEZ.

Celui qui veut savoir combien l'humaine face

Reçoit d'un nez bien fait d'ornement et de grâce,

Qu'il contemple un Zopyre, à qui cent fois plus cher

Fut son roy que son nez, son devoir que sa chair[13].

Le nez moins qu'en beautez en profits ne foisonne;

Le nez est un conduit qui reprend et redonne

L'esprit dont nous vivons; le nez est un tuyau

Par qui l'os espongeux de l'humide cerveau

Hume la douce odeur; le nez est la gouttière

Par qui les excréments de pesante matière

S'esvacuent en bas; comme les moins espais

Se vont évaporant par les jointes du tais.

Tout ainsi que l'on voit les ondeuses fumées

Passer par le canal des noires cheminées[14].

[Note 13: Ce Zopyre était un drôle de corps; courtisan de Darius

qui assiégeait Babylone depuis vingt mois, il jugea à propos, pour

en finir, de se couper le nez et les oreilles, et de s'enfuir chez

les Babyloniens, leur disant qu'il avait été ainsi traité par le

tyran Darius à cause de l'intérêt qu'il leur portait. Ces imbécilles

l'accueillirent, le crurent, lui confièrent la défense de la place,

et bientôt le perfide en ouvrit les portes à Darius, qui le combla

de biens et d'honneurs, mais qui ne put lui rendre ni son nez ni ses

oreilles, ce dont il témoigna beaucoup de regrets. Il est présumable

que ce haut fait, qui date de 520 ans av. J.-C., tient le premier rang

dans l'histoire des nez coupés, sujet grave dont nous nous sommes

occupé et dont nous n'avons encore des matériaux que pour _2 vol.

in-4º_.]

[Note 14: Boaistuau parle ainsi du nez:

«Mais quel spectacle digne d'admiration trouverons-nous en la fabrique

du nez? N'est-ce pas un petit mur élevé pour la défense des yeux? et

combien qu'il soit petit, l'homme lui a establi trois offices: l'un de

pousser et retirer son vent et haleine; l'autre, d'odorer et sentir;

et le troisième, afin que par les trous et cavernes d'icelui, les

superfluités du cerveau fussent purgées et évacuées et découlassent

comme d'un canal ou gouttière.»]

LA BOUCHE.

Or pour ce que le temps et dedans et dehors

Avec sa lime sourde amenuise tout corps,

Et que tout ce qui prend et trespas et naissance,

A toute heure est subject à perte de substance,

Le Tout-Puissant a fait que la bouche nous rend

Ce que le sein dévore ou que l'âge despend[15],

Comme les arbres verds par les racines hument

L'humeur qui tient le lieu de humeur qu'ils consument.

Dieu la mit en tel lieu tant afin que le nez

Fist l'essay de l'odeur des vivres destinez

Pour l'humain aliment, afin que nostre vue

Subtile discernât l'anet de la cigue,

Et du serpent l'anguille; ainsi que sans faveur

La langue doit juger de leur vraye saveur.

O bouche, c'est par toy que nos ayeulx sauvages,

Qui, vagabonds, vivoyent durant les premiers âges

Sous les cambrez[16] rochers ou sous les feuillus bois,

Sans reigle, sans amour, sans commerce, sans loys,

S'unissant en un corps ont habité les villes,

Et porté, non forcez, le joug des loix civiles.

O bouche! c'est par toy que les rudes esprits

Ont des esprits savants tant de beaux arts appris.

Par toy nous allumons mille ardeurs généreuses

Dans les tremblants glaçons des ames plus peureuses;

Par toi nous essuyons des plus tristes les yeux;

Par toi nous rembarrons l'effort séditieux

De la bouillante chair, qui nuict et jour se peine

D'oster et thrône et sceptre à la raison humaine.

Nos esprits ont par toy commerce dans les cieux;

Par toy nous appaisons l'ire[17] du Dieu des Dieux,

Envoyant d'ici bas sur la voûte estoilée

Les fidèles soupirs d'une oraison zélée;

Par toy nous fredonnons du Tout-Puissant l'honneur;

Nostre langue est l'archet, notre esprit le sonneur,

Nos dents les nerfs battus, le creux de nos narines

Le creux de l'instrument, d'où ces odes divines

Prennent leur plus bel air, et d'un piteux accent

Desrobent peu à peu la foudre au Tout-Puissant.[18]

[Note 15: C'est-à-dire dépense.]

[Note 16: Courbés, creux.]

[Note 17: _Ire_, colère.]

[Note 18: Le prosateur Boaistuau ne parle que des lèvres et de la

langue:

«Mais par quelle merveilleuse ordonnance sont entretaillées les

lèvres, lesquelles auparavant semblaient liées et conjointes l'une à

l'autre! Au-dedans d'elles la langue est enclose, laquelle par ses

mouvements convertit la voix en paroles, interprète et donne à entendre

l'intention de l'esprit. Mais qui ne s'émerveillera de ce petit morceau

de chair, lequel n'a pas trois doigts de largeur, et qui est presque

le plus petit membre de l'homme! et toutefois il loue Dieu et donne à

entendre les beautez et perfections de ce que Dieu a créé. Il dispute

du ciel, de la terre et de ce qui est contenu ès quatre éléments.

»Néanmoins elle ne peut seule accomplir l'office du parler, si elle

n'est aidée des dents, ce qui nous est manifesté par les enfants,

lesquels plus tost ne commencent à parler qu'ils n'ayent les dents; et

les vieillards, après qu'ils les ont perdues, beguayent et ne peuvent

former leur parole, en sorte qu'il semble qu'ils soient retournés en

enfance.»

Comme notre poète n'a nullement fait mention du _menton_, il est

bon de recourir à notre prosateur, qui s'en exprime ainsi:

«Outre, comme dit Lactance, Dieu a créé le menton et décoré d'une

tant honnête forme, et l'a enrichi de barbe, laquelle est comme un

truchement pour nous faire connoistre la maturité des corps, la

différence du sexe, et ornement de la virilité et force.»]

LES DENTS.

Un double rang de dents sert à l'ouverte gueule

De forte palissade, et qui, comme une meule

Brisant les durs morceaux, envoye promptement

Dans le chaud estomach l'imparfait aliment.

Et d'autant que les dents donneroient à la face,

S'on les voyoit à nud, plus d'effroy que de grâce,

On voit par un grand art leurs deux ordres couverts

De deux rouges coraux, ni peu, ni trop ouverts.

LES OREILLES.

Le livre des singularités · 第 1 / 31 段