Au Seuil du Paradis

_Pour le colonel d'Oznobichine._

Au milieu des grands voiliers que le mistral penche sur les vagues et

que l'on prendrait pour des cygnes fabuleux, ivres de lumière et

d'amour, qui se poursuivent, qui fouettent l'eau de leurs larges ailes

éployées, le steam-yacht a doublé les rouges promontoires de l'Esterel,

gagne la haute mer.

L'odeur subtile du café qui s'évapore des tasses fond dans le parfum

aigu et poivré des oeillets que les passagères en se levant de table

épinglèrent à leurs corsages.

Elles sourient à la vie.

Elles suivent d'un regard vague la fumée bleuâtre qui monte des

cigarettes dans l'air léger.

Elles semblent, pelotonnées, renversées en des attitudes d'indolence au

fond des fauteuils d'osier, parmi les coussins recouverts de toile de

Jouy, des chattes de luxe, câlines et souples, qui rêveraient éveillées.

«A votre tour, Dimitri... et surtout que votre histoire soit drôle!

demande Mme d'Elzanges, qui a noué ses mains derrière sa nuque.

--Comme il vous plaira, chère petite folle, répond de sa voix gutturale

le colonel Karénine, qui, géant jovial et taillé pour des travaux

d'héraclide, s'appuie au bastingage. Je vais vous conter une simple

histoire de chambrée... une des légendes qui courent dans le régiment

des dragons de Nijnii-Novgorod que j'ai l'honneur de commander.

--Vive l'armée! interrompt Mme Le Houssel, qui esquisse, amusée, le

salut militaire.

--En manière de prologue, je dois vous dire d'abord qu'il n'est pas de

cavaliers plus braves et plus audacieux, de sabreurs plus héroïques que

ceux-là, qu'ils furent en toute occasion les premiers à répondre à

l'appel dès qu'il s'agissait de marcher à la mort, de se sacrifier, de

risquer les parties les plus folles, de se ruer un contre cent... On

jurerait qu'ils ont incarné les âmes des cuirassiers magnifiques qui

tombèrent par milliers avec Montbrun, pour Napoléon, en chargeant sur

les redoutes de Borodino... J'ajoute qu'ils sont absolument persuadés

que notre bon Dieu à nous, le Dieu des batailles, leur a réservé à

jamais au ciel un coin particulier et que les portes de là-haut

s'ouvriront d'autorité devant eux...»

Le colonel vide d'un trait le calice de cristal plein d'eau-de-vie qu'il

chauffait de ses doigts, et reprend:

«Transportez-vous maintenant par la pensée, mesdames, aux abords du

paradis... le paradis des naïves images de piété, que barrent, comme

quelque parc impérial, d'inaccessibles murailles et que garde saint

Pierre, fidèle et quinteux serviteur au long nez crochu chaussé de

lunettes d'usurier, au dos incurvé sous le poids des années... Le

crépuscule tombe... Le soleil rosit de ses rayons obliques les dômes

majestueux des palais où les anges donnent leur concert accoutumé...

Harassé de fatigue, impatient de goûter un peu de repos après une

journée de contrôle pénible, l'ancien pêcheur est en train de tirer des

chaînes et des verrous, lorsqu'une plainte lamentable, douloureuse,

humble, comme d'une mendiante à bout de souffle qui implore la charité,

lui fait retourner la tête... Boitant très bas, coiffée d'un bonnet

reprisé de paysanne, des médailles et des scapulaires au cou, la mine

ahurie, la face tellement ridée qu'on la croirait voilée de toiles

d'araignée, mais avec des yeux d'enfant, de douceur résignée, de ferveur

confiante, qui sont presque décolorés, une vieille femme agite ses bras

maigres au détour de la route, se désespère, s'affole...

«--M'sieur l'apôtre, sanglote-t-elle, pardonnez-moi si j'arrive en

retard... Les autres marchaient tellement vite... Je n'ai pu les

suivre... Mes jambes sont si faibles, si usées... De grâce, ayez pitié

de ma détresse, permettez-moi d'entrer chez le Père éternel!»

«Rogue, de méchante humeur, le vénérable concierge a toisé de haut

l'importune, grommelle:

«--L'heure est passée, ma bonne dame, je ne connais que le règlement!

«--Daignez considérer, je vous prie, un instant, m'sieur le grand saint,

insiste-t-elle, que je fus sur la terre un modèle de vertu, que je

m'appliquai à résister de mon mieux aux tentations du démon, de ne pas

commettre le moindre péché, que je renonçai à tous les délices de la

chair et de la table pour me vouer uniquement au culte du Seigneur et

que l'on parle déjà de me canoniser!

«--J'en suis fort aise, ma chère, mais la consigne est formelle... Bien

le bonsoir!»

«Et il boucle la dernière chaîne en haussant les épaules... L'infortunée

s'est effondrée au bord d'un nuage, courbe l'échine, ressemble, tassée

sur elle-même, à un paquet de loques qui serait tombé de la hotte d'un

chiffonnier... Cependant, dans la pourpre et l'or du couchant éclate

soudain une fanfare stridente de victorieux, et tout un escadron de

dragons apparaît, chevauchant par quatre, au trot allongé... Les hommes

sentent encore la poudre... Ils flamboient, tailladés de blessures,

superbes, dardant des regards de défi, poussant des hurrahs farouches...

Les flammes des lances claquent, déchiquetées par la mitraille, tachées

de sang... En hâte, inquiet, saint Pierre est revenu sur ses pas, se

casse en deux dans un profond salut, s'exclame obséquieusement:

«--Que désirez-vous, messieurs les militaires?...»

«Le capitaine claironne, fanfaron, orgueilleux:

«--Dragons de Nijnii-Novgorod... Morts au champ d'honneur!»

«Nouvelle et respectueuse courbette du céleste porte-clefs...

«--Vous êtes chez vous ici... Donnez-vous la peine d'entrer!»

«Les serrures grincent; les chaînes tombent, les grilles glissent sur

leurs gonds rouillés... Les chevaux s'ébrouent, piaffent, se cabrent...

Le défilé commence... Le maréchal ferrant, qui suit en serre-file, a

aperçu la vieille qui pleure comme un enfant que l'on vient de battre...

Attendri, ému malgré lui, il l'apostrophe:

«--Ohé! la mère! Qu'y a-t-il de cassé et pourquoi ce déluge de larmes?

«--Petit pigeon, répond-elle d'une voix incertaine, entrecoupée de gros

soupirs, il n'est pas au monde de créature plus malheureuse que moi...

Saint Pierre m'a fermé tout à l'heure au nez la porte du paradis!

«--Quel méchant bonhomme! s'écrie le dragon. Console-toi, tu passeras

quand même à sa barbe!»

«Ce disant, le gaillard se penche vers l'aïeule, l'empoigne sans trop la

meurtrir, l'enlève comme une plume, l'assoit en croupe, puis l'enveloppe

et l'encapuchonne de son manteau d'ordonnance.

«--Tiens, tiens, questionne le portier sournois lorsque le couple

d'occasion le frôle, quelle est cette femme que vous serrez ainsi par la

taille, mon garçon?

«--Ma bonne amie, pour vous servir, riposte d'un ton allègre le maréchal

ferrant, ma bonne amie qui m'adore et qui me suivit à la guerre!

«--Tous mes compliments pour votre courage, mademoiselle, et soyez la

bienvenue,» balbutie saint Pierre, qui se contraint à paraître

indulgent.

«Et voilà de quelle façon, ayant été pudique et vertueuse au delà des

forces humaines, méritant plus que toute autre de goûter dans leur

plénitude les immenses joies que nous promet l'évangile, cette sainte ne

réussit à forcer la porte du séjour des élus qu'en se donnant pour une

fille à soldats.»

Des rires fusent, sonores, gouailleurs.

«Et la moralité? réclame Mme d'Elzanges, dont les lèvres charnues

s'entr'ouvrent de même qu'une cerise trop mûre.

--C'est que la vertu ne nous réserve que des déceptions aussi bien

ici-bas que dans le ciel, conclut Dimitri Karénine.

--Pensez-vous,» lance, impertinente, Mme Le Houssel. Et elle tend au

colonel la boîte de cigares.

L'amour prodigue · 第 33 / 41 题