L'été de la Saint-Martin se prolongeait, semblait quelque adieu de
tendresse où la nature mettait toute son âme dolente et blessée.
Un soleil pâle avivait les nuances merveilleuses des buissons, des
labours et des boqueteaux de rouvres, irisait les volutes des vagues,
les flancs des falaises, les nuées fugaces dont le ciel bleuâtre était
ouaté comme de flocons et de duvet.
Les vastes herbages avaient l'éclat d'une mosaïque d'émeraude.
D'innombrables alouettes tireliraient par les chaumes roux et autour des
meules. De fatidiques corbeaux sautelaient de sillon en sillon,
ployaient les branches nues des pommiers ainsi que des fruits trop
lourds.
La route large et lumineuse, les chemins couverts à peine tracés et qui
mènent on ne sait où attiraient Flossie.
Elle se promenait durant des après-midi entiers, sans but, sans pensée,
pour se donner l'illusion d'être libérée, pour détendre ses nerfs et
aussi pour infliger une corvée pénible et éreintante au boiteux qui la
surveillait âprement, qui la suivait de loin, pas à pas.
Elle marchait alerte, fanfaronne, sifflotant ou fredonnant des scies de
café-concert, jouant à cache-cache avec son impitoyable limier, se
blottissant dans un trou de haie ou une brèche de mur afin qu'il eût un
surcroît de fatigue et un accès de rage, qu'il s'époumonât à la traquer
et à la vitupérer, et réapparaissait tout à coup, lui tirait la langue,
claironnait, impertinente:
«Cou-cou! la voilà! Allume! Allume! Vieux canasson!»
X
Ce fut dans une de ces «balades de santé», comme elle disait, que, le
premier dimanche de l'Avent, Flossie rencontra le marquis Fulgence de
Saigneville.
Dieu sait si ce bon hobereau paisible et sensuel s'attendait à une
pareille surprise cependant que, les mains derrière le dos et les joues
empourprées d'un afflux de sang, il arpentait à petits pas l'allée
médiane de son parterre à la française pour digérer plus aisément le
déjeuner excessif où il s'était régalé d'un salmis de bécassines, de
truffes en robe de chambre et surtout d'un certain plat de laitances de
carpes et de mousserons dont un chanoine de Bayeux lui avait fourni la
recette.
Il sursauta, éberlué, quinaud, changea de couleur, vit trouble, ne sut
que dire et, remplaçant la parole par le geste, souleva avec un peu de
gaucherie l'espèce de clémentine en velours cramoisi qui lui servait de
couvre-chef.
La promeneuse s'empressa de rendre le salut, l'accentua d'un sourire
adorable et s'excusa de son audace, de même qu'une gamine qui s'ingénie
à paraître bien élevée mais retient une folle envie de rire.
«M'sieur est le probloque?»
Le marquis ne comprit pas et répondit «oui» au jugé.
«Vous me pardonnez, dites, d'être entrée ainsi, sans sonner, reprit la
Parigote. D'ailleurs, il n'y a ni porte ni sonnette chez vous... Et je
vous jure que c'était sans mauvaise intention!
--Oh! je n'en doute pas, mademoiselle... ou madame?
--Devinez!
--Vous êtes très gaie!
--Ça dépend des nuits et des jours!
--Tiens! tiens!
--Figurez-vous que je m'étais perdue!
--Comme le petit Poucet!
--Acré! Vous n'allez pas me dévorer toute crue comme l'Ogre?
--Eh! Eh! Vous sentez diablement la chair fraîche, mon enfant!
--C'est dans vos goûts?
--Peut-être que oui! Peut-être que non! Depuis le temps que je chôme!
--C'est si gentil cependant un bout de femme!
--Quand on sait le choisir!
--Vous! On vous a fait bobo au coeur?
--Rassurez-vous!
--Tant mieux!
--Et vous n'avez pas eu peur, dans ce vieux parc solitaire, sous ces
grands arbres moisis qui cachent le ciel?
--Peur de qui? Peur de quoi?
--De l'inconnu!
--Vous tombez bien! J'en raffole!
--Sacrelotte! Quel tempérament!
--Hélas!
--Est-ce drôle! Plus je vous regarde, plus je suis certain de vous avoir
déjà vue!
--Le monde est petit!
--Attendez... attendez... Je cherche... Ces bouclettes folles, ces
sourcils comme dessinés d'un trait de pinceau, ces larges yeux clairs et
moqueurs que voile une frange de soie, ces joues à fossettes, ce nez
fripon qui se retrousse, cette bouche voluptueuse et charnue aux
contours d'arc, ce menton volontaire, cette mante à la vieille...
--Merci pour le portrait!
--Parbleu! J'y suis maintenant... Une gravure de Marillier dans le tome
XXIX des _Voyages imaginaires_ par Eustache Lenoble... Édition
d'Amsterdam, 1785... Une gravure libertine pour laquelle on jurerait que
vous avez posé naguère... Et sais-je si vous ne fûtes pas en une
précédente existence quelque belle Chloris, quelque alliciante Manon, si
je ne vous ai pas courtisée alors au cabaret de Ramponneau ou dans les
galeries du Palais-Royal?
--Sans vous offenser, ne seriez-vous pas par hasard un peu louftingue?
--Traduisez, je vous prie!
--Louftingue... loufoque... l'araignée dans le plafond...
--Ce que j'appellerais, moi: un original!
--Tu... vous l'avez dit!
--Je vis à ma façon et je suis arrivé à me persuader que c'est la bonne!
--Tout seul!... Tout seul!
--Pour le moment!
--Alors, m'sieur, je suis logée à la même enseigne que vous!
--Au fait, si nous nous présentions l'un à l'autre!... Le marquis de
Saigneville!
--La princesse de Santa Venere!
--Cette jolie princesse fantaisiste qui révolutionna Fontenailles?
--Ça vous en bouche un coin, s'pas?
--Je ne m'attendais évidemment point à l'honneur et au plaisir de votre
visite... Mais comment se fait-il?...
--Que je sois encore sur la côte normande? La cigale ayant chanté...
--Tout l'été...
--Se trouva fort dépourvue...
--Quand la bise fut venue...
--C'est ma triste histoire en quatre vers, m'sieur... Et d'abord
remettons les choses au point... Vous êtes à la coule... J'aurais honte
de vous faire marcher... Je m'appelle tout simplement Flossie Joy et je
ne suis qu'une pauvre petite cocotte de deux sous qui joue par-ci,
par-là, des rôles de quelques lignes dans les boîtes...
--La folle histoire!
--Je n'avais pas d'expérience, je suis tombée sur un sale type!
--Pauvre petiote!
--Que voulez-vous? Je croyais encore aux princes, moi; je l'aurais suivi
en Chine!
--On la croquerait!
--Mettez-vous à ma place et soyez franc!... Vous vous seriez méfié d'un
monsieur qui prétend descendre de Vénus?
--Comme de la peste, mais je ne suis pas Normand pour rien!
--Leguidecoq l'est tout autant que vous: ça ne l'a pas empêché de la
boire!
--Le vieux filou aurait trouvé son maître?
--Vous ne l'aimez pas?
--Ce failli éhonté, cette sangsue des malheureux, ce marchand de misère
et de camelote qui finira au bagne ou sous la trique!
--Embrassez-moi pour ces bonnes paroles!
--Vous persécuterait-il?
--Je l'ai tout le temps à mes trousses... Il me garde comme otage!
--Comme otage?
--Depuis le 15 octobre!
--O le conte sans pareil qu'eût écrit là-dessus Crébillon le fils, et
que les vignettes en auraient été savoureuses et piquantes!... En
vérité, je brûle d'en connaître tous les détails, et je bénis de plus en
plus le hasard qui vous guida aujourd'hui vers moi!»
De lourds nuages sombres roulaient dans le ciel ainsi qu'une avalanche.
Les cimes des ormeaux et des marronniers ployèrent et frémirent sous les
cinglées du vent. Quelques brindilles de nids, quelques feuilles mortes
tournoyèrent, rebondirent sur le sable fin que rayaient des traces de
rateau. Des gouttes de pluie tombèrent mêlées à du grésil.
Le marquis offrit son bras à Flossie.
«Il pleut, il pleut, bergère, s'écria-t-il galamment. Me ferez-vous la
grâce, mademoiselle, de goûter en ma respectable et ennuyeuse compagnie?
--Je m'y abonnerais, à celle-là, m'sieur, et pour longtemps,» coqueta la
maligne, les cils à demi baissés sur un regard de tentation, les lèvres
entr'ouvertes par un sourire de promesses auxquelles le philosophe le
plus insensible, le plus sage, le plus revenu des choses d'ici-bas
n'aurait pas trouvé la force de résister.
Et comme, émerillonné, M. de Saigneville la débarrassait lui-même de sa
mante dans le vestibule avec une lenteur calculée et lui frôlait de ses
doigts tremblants la nuque et les cheveux, elle gouailla:
«Et l'accompagnateur qu'on a oublié, je ne sais où, dans le parc! Ne lui
enverrons-nous pas un pépin?»