Eudoxe Leguidecoq s'était abrité sous un if auquel les ciseaux des
jardiniers avaient donné la forme d'une niche et où la tête camuse d'un
faune jaillissait d'une gaine de marbre toute piquetée de rouille et de
mousse.
Il claquait des dents, la face contractée, les vêtements transpercés et
alourdis. Il oscillait sur ses jambes, transi jusqu'aux moelles. Il
hargnait, inquiètement:
«Que fricote-t-elle au château, la mauvaise garce! Que manigancent-ils
contre moi?»
La pluie striait de longues hachures grises l'échappée de ciel qui
apparaissait au fond de l'allée, s'égouttait de branches en branches,
avec une rumeur monotone. Elle s'insinuait entre les aiguilles d'un vert
sombre, glissait en rigoles des cornes et des oreilles pointues du dieu
rustique, ravinait la terre spongieuse.
«Ce juponneux de marquis l'aura aidée à se sauver, continuait l'épicier.
C'est sûr, je suis roulé!»
Il piétinait parmi les flaques. Il éructait des kyrielles de jurons et
d'insultes, s'exaspérait de même qu'un charretier dont les roues sont
embourbées. Il aurait été capable dans sa fureur de commettre un crime,
de devenir incendiaire ou assassin. Il pressait par moments son front de
ses deux mains comme si quelque coup de gourdin l'eût fendu. Il
sanglotait, lamentable, effondré:
«Qu'il me paie alors, qu'il me paie, lui! Il est assez riche! Ça ne le
gênera pas! Moi, je suis un pauvre bougre qui gagne son pain! Ah! les
canailles! J'en crèverai!»
Le jour baissait. Les averses redoublaient. L'entêté ne se décidait pas
à s'avouer vaincu, à battre en retraite.
Soudain des aboiements de chiens qui tiraient sur leurs sangles et que
quelqu'un devait retenir de toutes ses forces se répercutèrent de
bosquet en bosquet. Un garde les excitait, leur criait à pleine voix:
«Pille! pille! Ravageot! Bellotte! Pille! Il y a des voleurs à dépister
par ici! Tout doux! Tout doux! Patientez, les mignons! Je vais vous
lâcher bien vite!»
Leguidecoq s'enfuit aussitôt à fond de train. Une épouvante folle
l'éperonnait et l'aveuglait. Il se cognait aux troncs gluants des
arbres. Il butait contre les racines sournoises. Il patinait dans les
ornières. Il tombait et se relevait. Les épines des églantiers et des
ronces le griffaient et le déchiquetaient au passage. Enfin, épuisé,
fourbu, il roula comme une pierre au fond du saut de loup qui bordait le
parc.
Des heures s'écoulèrent.
L'ombre s'épaissit, hallucinante.
Aucune étoile ne trouait le ciel. Aucune lueur ne palpitait sur la route
et par les champs.
Tel un ivrogne qui cuve son vin, le boiteux gisait dans l'eau vaseuse,
geignait à fendre l'âme, délirait. Il avait l'impression horrible qu'il
était enterré vivant, qu'il se débattait entre les parois humides d'un
caveau funéraire. Ses jambes engourdies, tuméfiées, semblaient deux
piquets, ne pouvaient plus se mouvoir. Son corps était comme un cratère
glacé, où eût couvé un brasier de lave.
Une voiture passa, illumina une seconde le bord du fossé d'un jet
d'éclatante lumière.
Flossie y était presque assise sur les genoux de M. de Saigneville.