POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT.

60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne

uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées

contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément

aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été

réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter

incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du

quatrième parti.

Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur

de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves

conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la

garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers;

car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus

critique, une influence morale rapidement croissante.

61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une

surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une

boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée

de la préserver du pillage.

Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les

manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que

les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer

de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une

ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays

ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée.

Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins,

dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise

régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le voeu du pays,

qui ne tardera pas à se faire connaître.

* * * * *

62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une

journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son

développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois

nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le

siége du Gouvernement.

Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant:

1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens

d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout

genre;

2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de

munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires.

Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption

la plus complète de ces mesures difficiles.

À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes

d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre

elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou

parallèles de défense.

Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre

l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient

de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires

voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale.

Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les

approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports

nécessaires.

Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à

l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population

remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs.

63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre

elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le

devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de

quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de

Vienne, en octobre 1848.

Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des

inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître,

l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire.

* * * * *

64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de

1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée

espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon,

son dernier réduit.

Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa

simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres,

Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau,

Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et

les places de l'Oise.

Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri

IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents,

arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible

aux plus capables.

* * * * *

65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à

11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une

journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la

capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes.

Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000

Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la

Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine.

Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de

l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu

dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé.

Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières,

Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa

prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la

ramener triomphante dans la capitale.

Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement

par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent:

Sur l'Eure, Chartres;

Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau;

Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges;

Sur la Marne, Meaux et Lagny;

Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la

Nonette de Borrestz à Senlis;

Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont;

Sur la Basse-Seine, Épinay.

Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient

vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols

ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit

d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à

quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny,

Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance.

Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens

conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de

la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain,

Poissy et Saint-Denis.

Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de

refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de

réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important.

C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une

activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que

la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais

général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme

par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de

telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que

des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré

généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer

le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la

société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels

services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore

impuissantes.

«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement,

plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour

étouffer les séditions dès le commencement.

«BACON.»

À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne,

persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il

devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de

glorieux services, ces écarts regrettables.

«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais

pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait

seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son

plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait

encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était

entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le

plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service

du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un

regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs.

«BOSSUET.»

* * * * *

66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique

détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des

circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février

1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable

que telle était l'attente de la France?

On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire,

entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours,

de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la

capitale.

1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division.

2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions.

3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions.

4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions.

5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division.

Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec

l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les

communications du reste de la France.

Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne

pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser

l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant?

Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par

tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les

dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les

pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un

effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements?

67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même

avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences.

C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce

pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de

préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place

forte à la révolte.

Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient,

dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et

utilisés.

Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et

déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des

quartiers à dominer.

Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et

chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence

révolutionnaire qui y surgirait.

Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop

rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut

Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque

avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et

conservées par quatre détachements d'élite.

Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un

simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et

les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute

spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas

ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les

aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une

certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et

surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des

monuments du dernier règne.

68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi

Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance

à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même

aux dépens de sa dynastie.

Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes,

et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal

actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique,

arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles

résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au

pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte,

succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les

princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les

entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les

abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit

alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux

seuls peuvent leur faire tête et en triompher.»

Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si

grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit

excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes

tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à

donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités,

les rudes devoirs de leur époque.

Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc

d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire

rallier la cour et le gouvernement à Lille.

«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une

translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous

voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos

voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut

tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.»

Le souvenir de cette conversation et des entraînements de 1815 a-t-il

fatalement influé sur la conduite du roi, en février 1848?

La difficulté vraiment grande du déplacement des principaux services

administratifs, des autorités, des moyens de défense ou de subsistance,

au milieu d'une pareille crise, à chaque instant plus compliquée, alors

que les dévouements sont déconcertés ou ébranlés, s'est-elle alors

manifestée trop insurmontable?

Cependant les circonstances étaient peut-être différentes, quant à ce

que l'on pouvait attendre ou craindre de Paris, des provinces, de

l'armée, de l'étranger: le roi, mieux que personne, pouvait les

apprécier.

Son abdication, alors que le trône était si ouvertement menacé, fut, en

définitive, l'obstacle à l'adoption de tout bon parti et la cause de la

chute de la Monarchie.

À propos des journées de juin 1848, on aurait dit: _Il n'y a qu'un

gouvernement anonyme qui puisse se défendre ainsi._ Ce mot

présenterait, sous un nouveau jour, l'événement de février.

§ V.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 26 / 60 题