OCCUPER UNE POSITION CONTIGUË.

46. Le troisième parti, la concentration dans une position dominante,

extérieure et contiguë, tient à la fois du second et du quatrième.

Par les motifs précédemment exposés, on ne peut soutenir la lutte à

l'intérieur: la garde nationale est momentanément indifférente;

l'évacuation complète offre plus d'avantages que d'inconvénients sous

les rapports politiques et militaires. Une fois ce parti pris, la

position de la garnison doit chaque jour s'améliorer, et celle de

l'insurrection devenir plus difficile: cette révolte, restreinte dans la

ville à une faction, n'a pas de racines au dehors; elle a été le

résultat passager, imprévu, d'une excitation, d'une surprise, d'une

erreur accidentellement partagée par une population entière, faible ou

aveuglée, mais que ses véritables intérêts doivent bientôt ramener. De

quelque manière que ce soit, cette insurrection renferme des germes de

faiblesse et de dissolution: le parti de la révolte veut et peut

empêcher la violation des personnes et des propriétés; c'est alors le

cas, pour le Pouvoir, d'abandonner momentanément la capitale aux

habitants; de rallier les forces militaires, avec tous les moyens

d'action, dans une position extérieure, contiguë et dominante.

Là, il fait appel à la raison du pays entier bientôt éclairé par

l'audace et les excès de la faction un instant victorieuse: celle-ci,

promptement réduite à ses faibles ressources, effrayée de son

isolement, laissera la population rappeler le Gouvernement.

47. On ne doit prendre ce parti extrême, dans sa propre capitale, qu'en

cas de nécessité absolue et bien évidente pour tous.

À l'égard d'une ville de province, et surtout d'une ville ennemie, ce

parti est plus souvent admissible.

Si, en février 1848, le dernier Gouvernement s'était retiré, avant

l'abdication du roi, à Chaillot, dans l'anse de la Seine limitée par la

route de Neuilly, en conservant le Champ de Mars, l'École militaire et

les Invalides, comme tête de pont offensive, sur la rive gauche du

fleuve, il eût peut-être sauvé la monarchie, sans avoir même besoin

d'occuper d'autre position extérieure et voisine que Vincennes.

* * * * *

Des hommes d'état, dont nous allons résumer ci-dessous les idées,

avaient pensé que ce parti extrême de l'évacuation, tout décisif qu'il

est contre une émeute, ne doit être pris, même dans une ville de

province, qu'en cas d'une absolue nécessité et dans les circonstances

exceptionnelles suivantes:

1° Alors que la collision, n'ayant pas de couleur politique, doit

naturellement cesser après l'exaspération passagère qui y a donné lieu.

2° Quand la révolte, abandonnée à elle-même, pourra mieux juger les

difficultés de sa position et les conséquences de ses excès.

3° La faiblesse numérique d'une garnison cernée au milieu d'une

population nombreuse, moitié exaspérée et hostile, moitié indifférente

ou terrifiée.

4° La chance, soit de périr faute de vivres, de munitions et de

communications avec le pouvoir central ou les secours; soit de

compromettre l'honneur du drapeau; soit de faiblir ou de succomber, au

milieu d'un débordement de flot révolutionnaire, à l'influence duquel il

est urgent de se soustraire, sont aussi des motifs pour évacuer le

théâtre de la lutte.

49. Ce parti, bien hasardeux dans une capitale, doit être pris

vigoureusement et non comme une fuite, présage d'une chute définitive

par l'affaiblissement de tous les dévouements, la dispersion de tous les

pouvoirs, l'abandon de tous les moyens d'action.

On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux

vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à

laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se

retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons

politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur

laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact.

50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite

garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de

Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une

émeute redoutable.

Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive

gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection

pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position

menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients:

mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la

crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral

des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour

mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que

l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure

de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de

communications est toujours embarrassant et souvent décisif.

51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas

exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême

de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer

cette opinion.

Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les

plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à

propos.

Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire

de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que

dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions,

selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des

capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir

a perdu des appuis essentiels.

52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi

comprimée.

Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques

jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe

s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les

propriétés seules seront violées.

53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on

l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente.

Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec

lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un

mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un

gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands

désastres.

54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre,

jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la

fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur

militaire en péril.

Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse

et bien établie, vis-à-vis de factieux mal armés, mal commandés, sans

sympathie dans la population.

Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes

remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de

rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un

entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable,

surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé

s'imposerait de suite.

Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient

généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le

premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que

pour le cas le plus extrême.

* * * * *

55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en

Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société,

l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il

est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations.

Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit

révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour

progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus

mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril

incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes

sociaux.

«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui

gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des

résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que

la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné;

que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme

les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de

sa grandeur.

«MONTESQUIEU.»

56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de

choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire,

qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que

l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins

funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible

d'arrêter dans ses dévastations progressives?

À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou

compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne

rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui

s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le

lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de

l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués.

Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en

1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les

hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de

factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces

capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été

exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y

avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation

en péril.

* * * * *

57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation

anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu

d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes

redoutable des factions antisociales.

Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à

résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation

complète la rendait moins grave.

Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques

d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec

habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases.

D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs

pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi

de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la

caserne du Trocadéro.

En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre,

travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre

utilité.

En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop

s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et

sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par

la guerre et la victoire.

En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les

sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler

des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare,

pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus

encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne.

Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes

légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les

Abruzes.

Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on

ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance

éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions

actuelles du pouvoir.

58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la

solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la

liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y

a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à

Londres et tout est perdu._»

Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait

courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à

l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli

précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs

les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui

entraînent vers la décadence.

59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des

populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les

moyens de sécurité ont décru.

Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà

d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du

XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le

plus populeux.

Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux

de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient

possible avec une seule ville exclusivement prépondérante.

La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain

état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et

les nationalités à une ruine commune.

§ IV.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 25 / 60 题