69. Il serait presque inutile de parler de deux autres partis bien
chanceux, et qui ne peuvent être approuvés que dans les circonstances
les plus désespérées.
1° S'éloigner de la capitale, des provinces mécontentes, des forces
ennemies qui s'y appuient.
2° Évacuer entièrement le territoire.
Le premier parti conduit trop souvent au second, à une chute définitive
et quelquefois au partage du pays.
Le second n'est admissible que dans un cas encore plus désespéré, quand
une faction tout à fait dominante ne laisse d'autre chance de
rétablissement que l'appui dangereux de l'étranger.
Alors, le mieux est de rester le plus près possible de la frontière, en
communication directe et facile avec les partisans que l'on conserve à
l'intérieur, et la protection sur laquelle on compte, ne serait-ce que
pour la surveiller.
Deux exemples, empruntés à notre histoire, malheureusement si féconde en
catastrophes de ce genre, développeront suffisamment ces principes:
* * * * *
70. Vers le 15 juillet 1652, la cour alarmée, à Saint-Denis, de la
marche de l'archiduc avec les 20,000 soldats d'Espagne et de Lorraine,
au secours des princes et de Paris révolté, décida que, le 17, elle se
retirerait, sous l'escorte de 2,000 hommes, sur Lyon.
Les motifs du conseil du roi, pour prendre cette résolution, étaient
d'éviter que la cour et sa petite armée de 8,000 hommes fussent
enfermées entre les 20.000 Espagnols de l'archiduc, Paris révolté et les
8,000 soldats de l'armée des princes.
L'essentiel paraissait être de mettre la personne du roi en sûreté. La
Normandie avait refusé de le recevoir; il y avait partout tant
d'étonnement ou de rébellion que peu de villes n'eussent ouvert leurs
portes aux ennemis: Lyon et ses environs étaient seuls dévoués.
M. de Turenne, arrivé le même jour à Saint-Denis, apprit ce projet et
fut aussitôt le combattre, auprès du cardinal Mazarin, par les raisons
suivantes:
La retraite de la cour, au midi de Paris, entraînerait infailliblement
la perte des places du roi en Picardie, Champagne et Lorraine; les
Espagnols s'avanceraient vers Laon, Soissons et Compiègne, positions
décisives en cas de toute révolte de la capitale appuyée de l'étranger.
Ces provinces abandonnées s'accorderaient avec les Espagnols ou avec la
Fronde. Les princes, ainsi établis, verraient leur force, leur
réputation, leurs ressources augmenter aux dépens de celles de la
couronne; le roi serait à la veille d'être entièrement chassé du
royaume, et une pareille situation inspirerait la pensée de diviser la
France.
Turenne conclut que le parti le plus prudent, pour le roi, était de se
retirer avec sa garde à Pontoise, où il serait respecté des Parisiens,
encore bienséants, quoique hostiles; au pis aller, il pouvait se
réfugier dans une des places de la Somme.
En se portant à Compiègne, l'armée arrêterait ou retarderait au moins
les progrès des Espagnols, à l'aide des rivières qui environnent cette
position de flanc. Les Espagnols, naturellement soupçonneux et prudents
à l'excès, craindraient, voyant Turenne venir à eux, de trop se fier aux
princes et à l'inconstance ordinaire de la nation.
L'archiduc n'oserait marcher sur Paris avec toutes ses forces, de peur
de laisser l'armée du roi entre lui et la Flandre, sa base d'opérations
alors entièrement dégarnie. S'il envoyait un secours considérable aux
princes, il serait obligé de se retirer sur la frontière, ne pouvant
rester en présence de l'armée du roi qu'avec des forces
très-supérieures.
La cour, mais surtout la reine, qui n'avait jamais trouvé aucun parti
trop hasardeux, adoptèrent le projet de Turenne; et trois mois après, à
la suite d'une admirable campagne qui mérite d'être méditée, dont l'idée
et l'exécution appartiennent exclusivement à Turenne, le roi rentrait
dans Paris soumis.
* * * * *
71. Le 17 mars 1815, à la suite des progrès rapides de Napoléon sur
Paris, le duc d'Orléans, ayant sous ses ordres le duc de Trévise, avait
été envoyé à Péronne pour former dans le Nord un corps de réserve.
Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII partit de Paris, arriva le 20
à Abbeville; le maréchal Macdonald le détermina, au lieu d'y attendre sa
maison, à se rendre à Lille, où il rallierait mieux ses forces, ainsi
que son gouvernement.
Arrivé le 22 à Lille, Louis XVIII apprit la déclaration du 15 mars du
congrès de Vienne. D'abord il voulut se retirer à Dunkerque, où il
aurait plus de liberté de communications avec la France et l'étranger,
d'où il serait plus en dehors des mouvements ultérieurs des armées
alliées; l'ordre fut même expédié à sa maison de s'y rendre. Il différa
de répondre à une offre de secours du prince d'Orange.
Dans la nuit, le roi changea de projet; il parut vouloir rester à Lille
et craindre le trajet de cette ville à Dunkerque.
Pendant ce temps, Napoléon ordonnait d'arrêter Louis XVIII et les
princes, ou, au moins, de les rejeter sur le littoral, de manière à
forcer la cour à s'embarquer pour l'Angleterre: la présence du Roi, à
Londres, serait moins à craindre; il aurait moins d'influence sur les
généraux et les conseils de la coalition.
Le 23 mars, Louis XVIII ne pouvant plus rester à Lille, n'osant pas se
rendre directement à Dunkerque, partit pour Ostende et Gand, où il se
mit bientôt en communication avec la France, un des ministres de
l'Empereur et la coalition.
Ainsi échoua le projet de Napoléon, par suite d'une circonstance que
Louis XVIII avait d'abord jugée regrettable.
Napoléon et le duc de Guise, entre lesquels du reste aucune autre
comparaison n'est possible, furent également inquiets d'apprendre, l'un,
que Henri III venait de se dérober à l'émeute de Paris; l'autre, que
Louis XVIII était à Gand en rapport avec la France et la coalition: en
présence d'une révolution imminente, le pouvoir menacé doit être, au
centre de ses points d'appuis réels, en dehors de la masse de ses
ennemis.
* * * * *
Avant d'aborder, dans sa généralité et avec toutes ses difficultés,
l'important problème de la répression des émeutes à l'intérieur des
capitales de l'Europe, il était nécessaire d'énumérer les autres
principaux plans de défense, proposés ou suivis jusqu'à ce jour, contre
une tentative de révolution: ici, encore, les enseignements de
l'histoire n'ont point fait défaut: il est malheureusement peu de sujets
militaires sur lesquels on puisse recueillir autant de faits et de
déplorables, mais utiles leçons.