Mais le siècle de l'inspiration métaphysique, écoulé depuis longtemps,

n'avait point reparu encore. Bien loin dans le passé disparaissait

Dante; bien loin dans l'avenir s'enfonçait Goethe. On n'apercevait point

encore le Faust panthéiste et la vague Nature qui engloutit les êtres

changeants dans son sein profond; on n'apercevait plus le paradis

mystique et l'immortel Amour dont la lumière idéale baigne les âmes

rachetées. Le protestantisme n'avait ni altéré ni renouvelé la nature

divine; conservateur du symbole accepté et de l'ancienne légende, il

n'avait transformé que la discipline ecclésiastique et le dogme de la

grâce. Il n'avait appelé le chrétien qu'au salut personnel et à la

liberté laïque. Il n'avait que refondu l'homme, il n'avait point recréé

Dieu. Ce n'était point une épopée divine qu'il pouvait produire, mais

une épopée humaine. Ce n'était point les combats et les oeuvres du

Seigneur qu'il pouvait chanter, mais les tentations et le salut de

l'âme. Au temps du Christ jaillissaient les poëmes cosmogoniques; au

temps de Milton jaillissaient les confessions psychologiques. Au temps

du Christ, chaque imagination produisait une hiérarchie d'êtres

surnaturels et une histoire du monde; au temps de Milton, chaque coeur

racontait la suite de ses tressaillements et l'histoire de la grâce.

L'érudition et la réflexion jetèrent Milton dans un poëme métaphysique

qui n'était point de son siècle, pendant que l'inspiration et

l'ignorance révélaient à Bunyan le récit psychologique qui convenait à

son siècle, et le génie du grand homme se trouva plus faible que la

naïveté du chaudronnier.

C'est que son poëme, ayant supprimé l'illusion lyrique, laisse entrer

l'examen critique. Libres d'enthousiasme, nous jugeons ses personnages;

nous exigeons qu'ils soient vivants, réels, complets, d'accord avec

eux-mêmes, comme ceux d'un roman ou d'un drame. N'écoutant plus des

odes, nous voulons voir des objets et des âmes: nous demandons qu'Ève et

Adam agissent et sentent conformément à leur nature primitive, que

Dieu, Satan et le Messie agissent et sentent conformément à leur nature

surhumaine. À cette tâche, Shakspeare suffirait à peine; Milton,

logicien et raisonneur, y succombe. Il fait des discours corrects,

solennels, et ne fait rien de plus; ses personnages sont des harangues,

et dans leurs sentiments on ne trouve que des monceaux de puérilités et

de contradictions.

Ève et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l'Ève et

l'Adam de Raphaël, imités par Milton, disent les biographes, superbes

enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumière, immobiles et

occupés devant les grands paysages, l'oeil luisant et vague, sans plus

de pensée que le taureau ou la cavale couchés sur l'herbe auprès d'eux.

J'écoute, et j'entends un ménage anglais, deux raisonneurs du temps, le

colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des

gens si cultivés auraient inventé avant toute chose les culottes et la

pudeur. Quels dialogues! Des dissertations achevées par des

gracieusetés, des sermons réciproques terminés par des révérences.

Quelles révérences! Des compliments philosophiques et des sourires

moraux. «Je cédai, dit Ève, et depuis ce temps-là je sens combien la

beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule

est véritablement belle!» Cher et savant poëte, vous eussiez été

satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne écolière, vous eût

débité en manière de conclusion cette solide maxime théorique. Elles

vous l'ont débitée; voici une scène de votre ménage: «Ainsi parla la

mère du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal

non repoussé, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant à demi

notre premier père; lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis,

sourit avec un amour digne, et presse sa lèvre matronale d'un pur

baiser[506].» Cet Adam a passé par l'Angleterre avant d'entrer dans le

paradis terrestre. Il y a appris la _respectability_ et il y a étudié la

tirade morale. Écoutons cet homme qui n'a pas encore goûté à l'arbre de

la science. Un bachelier, dans son discours de réception, ne

prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de

sentences vides. «Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les

créatures retirées à présent dans le sommeil nous avertissent d'aller

prendre un repos pareil, puisque Dieu a établi pour les hommes le retour

alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que

la rosée opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur,

abaisse maintenant nos paupières. Les autres créatures, tout le long du

jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme

a son travail journalier de corps et de pensée, institué d'en haut, qui

déclare sa dignité et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que

les autres êtres vaguent inoccupés sans que Dieu leur demande aucun

compte de leurs actions[507].» Très-utile et très-excellente exhortation

puritaine! Voilà de la vertu et de la morale anglaises, et chaque

famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible à ses enfants. Adam

est le vrai chef de famille, électeur, député à la chambre des communes,

ancien étudiant d'Oxford, consulté au besoin par sa femme, et lui

versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a

besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rêve, et

Adam, en bonnet carré, lui administre cette docte potion

psychologique[508]: «Sache que dans l'âme il y a beaucoup de facultés

inférieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi

celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les

choses extérieures que les sens représentent, elle crée des formes

aériennes que la Raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce

que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui

tâche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces

formes, elle ne produit souvent qu'une oeuvre incohérente,

principalement en songe, par un mélange bizarre de paroles et d'actions

présentes ou passées[509].»--Il y a de quoi rendormir la pauvre Ève. Son

mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrédité: «Ne sois pas

triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme

sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrière lui.» On

reconnaît l'époux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain

arrive un ange en visite. Adam dit à Ève d'aller à la provision[510]:

elle discute un instant le menu en bonne ménagère, un peu fière de son

potager. «Il confessera que sur la terre Dieu a répandu ses largesses

autant que dans le ciel[511].» Voyez ce joli zèle d'une lady

hospitalière. «Elle part avec des regards empressés, en toute hâte.

Comment faire le choix le plus délicat? Avec quel ordre industrieux,

pour éviter la confusion des goûts, pour ne pas les mal assortir, pour

qu'une saveur suive une saveur relevée par le plus heureux contraste?»

Elle fabrique du vin doux, du poiré, des crèmes, répand des fleurs et

des feuilles sous la table. La bonne ménagère! Et comme elle gagnera des

voix parmi les squires de campagne, quand Adam se présentera pour le

Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. «Il va au-devant de

l'ange sans autre cortége que ses propres perfections, portant en

lui-même toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des

princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs

valets chamarrés d'or[512].» Le poëme épique se trouve changé en un

poëme politique, et nous venons d'écouter une épigramme contre le

pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets

étant crus, «il n'y a point de danger que le dîner refroidisse.» L'ange,

quoique éthéré, mange comme un fermier du Lincolnshire, «non pas en

apparence, ni en fumée, selon la vulgaire glose des théologiens, mais

avec la vive hâte d'une faim réelle et une chaleur concoctive pour

assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisément à travers sa

substance spirituelle[513].» À table, Ève écoute les histoires de

l'ange, puis discrètement elle s'en va au dessert, quand on va parler

politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple à reconnaître

sur le visage de leur mari «quand il va aborder d'abstruses pensées

studieuses.» Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux

explications d'un étranger, «préfère les explications de son mari.»

Cependant Adam écoute un petit cours d'astronomie: il finit par

conclure, en Anglais pratique, «que la première sagesse est de

connaître les objets qui nous environnent dans la vie journalière, que

le reste est fumée vide, pure extravagance, et nous rend, dans les

choses qui nous importent le plus, inexpérimentés, inhabiles et toujours

incertains[514].»

L'ange parti, Ève, mécontente de son jardin, veut y faire des réformes,

et propose à son mari d'y travailler, elle d'un côté, lui d'un autre.

«Ève, dit-il avec un sourire d'approbation, rien ne pare mieux une femme

que de songer aux biens de la maison, et de pousser son mari à un bon

travail[515].» Mais il craint pour elle, et voudrait la garder à son

côté. Elle se mutine avec une petite pique de vanité fière, comme une

jeune miss qu'on ne voudrait pas laisser sortir seule. Elle l'emporte,

part et mange la pomme. C'est à ce moment que les discours interminables

fondent sur le lecteur, aussi nombreux et aussi froids que des douches

de pluie en hiver. Les harangues du Parlement _purgé_ par Cromwell ne

sont guère plus lourdes. Le serpent séduit Ève par une collection

d'enthymèmes dignes du scrupuleux Chillingworth, et là-dessus la fumée

syllogistique monte dans cette pauvre tête. «La défense de Dieu, se

dit-elle, recommande encore ce fruit, puisqu'elle infère le bien qu'il

communique et notre besoin; car un bien inconnu certes n'est pas

possédé, ou s'il est possédé et encore inconnu, c'est comme s'il n'était

point possédé du tout. _De telles prohibitions ne lient point_[516].»

Ève sort d'Oxford, elle a appris la loi dans les auberges du Temple, et

porte, aussi bien que son mari, le bonnet de docteur.

Le flot des dissertations ne s'arrête pas; du paradis, il monte dans

l'empyrée: ni le ciel ni la terre, ni l'enfer lui-même ne suffiront à le

réprimer.

De tous les personnages que l'homme puisse mettre en scène, Dieu est le

plus beau. Les cosmogonies des peuples sont de sublimes poëmes, et le

génie des artistes n'atteint son comble que lorsqu'il est soutenu par de

telles conceptions. Les poëmes sacrés des Hindous, les prophéties de la

Bible, l'Edda, l'Olympe d'Hésiode et d'Homère, les visions de Dante sont

des fleurs rayonnantes où brille concentrée une civilisation entière, et

toute émotion disparaît devant la sensation foudroyante par laquelle

elles ont jailli du plus profond de notre coeur. Aussi rien de plus

triste que la dégradation de ces nobles idées, tombées dans la

régularité des formules et sous la discipline du culte populaire. Rien

de plus petit qu'un Dieu rabaissé jusqu'à n'être qu'un roi et qu'un

homme; rien de plus laid que le Jéhovah hébraïque, défini par la

pédanterie théologique, réglé dans ses actions d'après le dernier manuel

du dogme, pétrifié par l'interprétation littérale, étiqueté comme une

pièce vénérable dans un musée d'antiquités.

Le Jéhovah de Milton est un roi grave qui représente convenablement, à

peu près comme Charles Ier. La première fois qu'on le rencontre, au

troisième livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on

aperçoit sa belle robe fourrée, sa barbe en pointe par Van Dyck, son

fauteuil de velours et son dais doré. Il s'agit d'une loi qui a de

mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam

va manger la pomme; pourquoi avoir exposé Adam à la tentation? Le royal

orateur disserte et démontre. «Adam est capable de se soutenir, quoique

libre de tomber. Tels j'ai créé tous les pouvoirs éthéréens, tous les

esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombés. Librement

les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés. Sans cette

liberté, quelle preuve sincère eussent-ils pu donner de leur vraie

obéissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu

d'eux que des actions forcées et point d'actions voulues? Quel éloge

auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retiré d'une obéissance

ainsi payée, si la volonté et la raison (la raison aussi est choix),

inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux

rendues passives, eussent servi la nécessité et non pas moi? Ils ont

donc été créés dans l'état que demandait l'équité, et ne peuvent

justement accuser leur créateur, ni leur nature, ni leur destinée, comme

si la prédestination maîtrisait leur volonté fixée par un décret absolu

ou par une prescience supérieure; ils ont eux-mêmes décrété leur propre

révolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prévue, la prescience n'a

point d'influence sur leur faute, qui, non prévue, n'eût pas été moins

certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence

de fatalité, sans qu'il y ait rien de prévu par moi immuablement, ils

pèchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils

choisissent[517].» Le lecteur moderne n'est pas si patient que les

Trônes, les Séraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrête à

moitié la harangue royale. On voit que le Jéhovah de Milton est fils du

théologien Jacques Ier, très-versé dans les disputes des arminiens et

des gomaristes, très-habile sur le _distinguo_, et par-dessus tout

incomparablement ennuyeux. Pour faire écouter de telles tirades, il doit

donner de gros traitements à ses conseillers d'État. Son fils, le prince

de Galles, lui répond respectueusement du même style. Combien le Dieu de

Goethe, demi-abstraction, demi-légende, source d'oracles sereins, vision

entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu

homme d'affaires, homme d'école et homme d'apparat! Je lui fais trop

d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mérite un pire quand il

envoie Raphaël avertir Adam que Satan lui veut du mal. «Qu'il sache

cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne

pour prétexte la surprise, n'ayant été ni éclairé, ni prévenu[519]!» Ce

Dieu n'est qu'un maître d'école qui, prévoyant le solécisme de son

élève, lui rappelle d'avance la règle de la grammaire, pour avoir le

plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il

avait un second motif, le même que pour ses anges: c'était «par pompe, à

titre de roi suprême, pour accompagner ses hauts décrets et façonner

notre prompte obéissance[520].» Le mot est lâché. On voit ce qu'est le

ciel de Milton: un Whitehall de valets brodés. Les anges sont des

musiciens de chapelle, ayant pour métier de chanter des cantates sur le

roi et devant le roi, «gardant leur place tant que dure leur

obéissance,» se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour

de son alcôve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle

condition que de subir pendant toute l'éternité ses propres

louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se décide à

couronner roi, _king-partner_, si l'on veut, son fils. Relisez le

passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une cérémonie du temps. Toutes

les troupes sont sous les armes, chacun à son rang, «portant blasonnés

sur leurs étendards des actes de zèle et de fidélité,» sans doute la

prise d'un vaisseau hollandais, la défaite des Espagnols aux Dunes. Le

roi présente son fils, «l'oint,» le déclare «son vice-gérant.» «Que tous

les genoux plient devant lui; quiconque lui désobéit me désobéit,» et ce

jour-là même est chassé du palais.--«Tout le monde parut satisfait, mais

tout le monde ne l'était pas[523].» Néanmoins «ils passèrent le jour en

chants, en danses, puis de la danse passèrent à un doux repas.» Milton

décrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fête

populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les

cloches qui sonnent comme à Londres, et j'imagine qu'on y but à la santé

du nouveau roi. Là-dessus Satan fait défection: il emmène ses troupes à

l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, «dans les quartiers du

nord,» probablement en Écosse, traversant des régions bien administrées,

«des empires» avec leurs shérifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est

divisé comme une bonne carte de géographie. Satan disserte devant ses

officiers contre la royauté, lutte dans un tournoi de harangues contre

Abdiel, bon royaliste qui réfute «ses arguments blasphématoires,» et

s'en va rejoindre son prince à Oxford. Bien armé, le rebelle se met en

marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte

de Dieu[524]. Les deux partis se taillent à coups d'épée, se jettent par

terre à coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525].

Ces tristes anges ont l'esprit aussi discipliné que les membres; ils ont

passé leur jeunesse à l'école du syllogisme et à l'école de peloton.

Satan a des paroles de prédicant: «Dieu a failli, dit-il; donc, quoique

nous l'ayons jusqu'ici jugé omniscient, il n'est pas infaillible dans la

connaissance de l'avenir.» Il a des paroles de caporal instructeur:

«Avant-garde, ouvrez votre front à droite et à gauche!» Il fait des

calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu

officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dégoûter du paradis; autant

vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le

corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une

hiérarchie, une soumission exacte, des corvées[527], des disputes, des

cérémonies réglées, des prosternements, une étiquette, des armes

fourbies, des arsenaux, des dépôts de chariots et de munitions. Était-ce

la peine de quitter la terre pour retrouver là-haut la charronnerie, la

maçonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et

l'almanach royal? Sont-ce là «les choses que l'oeil n'a point vues, que

l'oreille n'a point entendues, que le coeur n'a point rêvées?» Qu'il y a

loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux

âmes qui flottent parmi des chants comme des étoiles, aux lueurs qui se

confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans

l'azur, au monde impalpable où toutes les lois de la vie terrestre

s'anéantissent, insondable abîme traversé de visions fugitives,

pareilles aux abeilles dorées qui glissent dans la gerbe du profond

soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination éteinte, de la prose

commencée, du génie pratique qui naît et remplace la métaphysique par la

morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai poëme chrétien,

l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans

l'imitateur:

Alors je me tournai pour voir d'où venait la voix qui me

parlait, et m'étant tourné, je vis sept chandeliers d'or;

Et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait

au Fils de l'homme, vêtu d'une longue robe et ceint sur la

poitrine d'une ceinture d'or.

Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine

blanche et comme la neige, et ses yeux étaient comme une

flamme de feu.

Ses pieds étaient semblables à l'airain le plus fin qui

serait dans une fournaise ardente, et sa voix était comme le

bruit des grandes eaux.

Il avait dans sa main droite sept étoiles; une épée aiguë à

deux tranchants sortait de sa bouche, et son visage

resplendissait comme le soleil quand il luit dans sa force.

Dès que je l'eus vu, je tombai à ses pieds comme mort.

Quand Milton arrangeait sa parade céleste, il n'est pas tombé mort.

Mais si les habitudes innées et invétérées d'argumentation logique,

jointes à la théologie littérale du temps, l'ont empêché d'atteindre à

l'illusion lyrique ou de créer des âmes vivantes, la magnificence de son

imagination grandiose, jointe aux passions puritaines, lui a fourni un

personnage héroïque, plusieurs hymnes sublimes et des paysages que

personne n'a surpassés. Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est

l'enfer, et dans cette histoire de Dieu le premier rôle est au diable.

Ce diable ridicule au moyen âge, enchanteur cornu, sale farceur, singe

trivial et méchant, chef d'orchestre dans un sabbat de vieilles femmes,

est devenu un géant et un héros. Comme un Cromwell vaincu et banni, il

reste admiré et obéi par ceux qu'il a précipités dans l'abîme. S'il

demeure maître, c'est qu'il en est digne; plus ferme, plus entreprenant,

plus politique que les autres, c'est toujours de lui que partent les

conseils profonds, les ressources inattendues, les actions courageuses.

C'est lui qui dans le ciel a inventé les armes foudroyantes et gagné la

victoire du second jour; c'est lui qui dans l'enfer a relevé ses troupes

prosternées et conçu la perdition de l'homme; c'est lui qui,

franchissant les portes gardées et le chaos infini parmi tant de dangers

et a travers tant d'obstacles, a révolté l'homme contre Dieu et gagné à

l'enfer le peuple entier des nouveaux vivants. Quoique défait, il

l'emporte, puisqu'il a ravi au monarque d'en haut le tiers de ses anges

et presque tous les fils de son Adam. Quoique blessé, il triomphe,

puisque le tonnerre, qui a brisé sa tête, a laissé son coeur invincible.

Quoique plus faible en force, il reste supérieur en noblesse, puisqu'il

préfère l'indépendance souffrante à la servilité heureuse, et qu'il

embrasse sa défaite et ses tortures comme une gloire, comme une liberté

et comme un bonheur. Ce sont là les fières et sombres passions

politiques des puritains constants et abattus; Milton les avait

ressenties dans les vicissitudes de la guerre, et les émigrants réfugiés

parmi les panthères et les sauvages de l'Amérique les trouvaient

vivantes et dressées au plus profond de leur coeur.

Est-ce la région, le sol, le climat--que nous devons échanger

contre le ciel? cette obscurité morne--contre cette splendeur

céleste? Soit fait! puisque celui--qui maintenant est souverain

peut faire et ordonner à son gré--ce qui sera juste. Le plus loin

de lui est le mieux;--la raison l'a fait notre égal, c'est la

force--qui nous a faits ses vaincus. Adieu, champs heureux,--où

la joie pour toujours habite! Salut, horreurs! salut,--monde

infernal! Et toi, profond enfer,--reçois ton nouveau possesseur!

une âme--qui ne sera changée ni par le lieu, ni par le

temps!--L'âme est à elle-même sa propre demeure, et peut faire en

soi--du ciel un enfer et de l'enfer un ciel.--Qu'importe où je

suis, si je suis toujours le même,--et ce que je dois être, tout,

hors l'égal de celui--que le tonnerre a fait plus grand? Ici du

moins--nous serons libres; le maître absolu n'a pas bâti

ceci--pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici.--Ici nous

pouvons régner tranquilles, et à mon choix;--régner est digne

d'ambition, fût-ce dans l'enfer.--Mieux vaut régner dans l'enfer

que servir dans le ciel[529].

Cet héroïsme sombre, cette dure obstination, cette poignante ironie,

ces bras orgueilleux et roidis qui serrent la douleur comme une

maîtresse, cette concentration du courage invaincu qui, replié en

lui-même, trouve tout en lui-même, cette puissance de passion et cet

empire sur la passion[530] sont des traits propres du caractère anglais

comme de la littérature anglaise, et vous les retrouverez plus tard dans

le Lara et dans le Conrad de lord Byron.

Autour de lui comme en lui, tout est grand. L'enfer de Dante n'est qu'un

atelier de tortures, où les chambres superposées descendent par étages

réguliers jusqu'au dernier puits. L'enfer de Milton est immense et

vague, «donjon horrible, flamboyant comme une fournaise; point de

lumière dans ces flammes, mais plutôt des ténèbres visibles qui

découvraient des aspects de désolation, régions de deuil, ombres

lugubres,» mers de feu, «continents glacés, qui s'allongent noirs et

sauvages, battus de tourbillons éternels de grêle âpre, qui ne fond

jamais, et dont les monceaux semblent les ruines d'un ancien édifice.»

Les anges s'assemblent, légions innombrables, pareils à «des forêts de

pins sur les montagnes, la tête excoriée par la foudre, qui, imposants,

quoique dépouillés, restent debout sur la lande brûlée[531].» Milton a

besoin du grandiose et de l'infini; il le prodigue. Ses yeux ne sont à

l'aise que dans l'espace sans limites, et il n'enfante que des colosses

pour le peupler. Tel est Satan vautré sur la houle de la mer livide.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 32 / 34 段