«Il m'a avoué, écrit Dryden, que Spenser avait été son modèle[486].» En

effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la

liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle

ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore

d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson,

Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière

elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature

grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait

jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait

leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et

retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature

vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en

même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un

nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact

des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des

livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents

qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant

et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et

multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un

diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style

composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins

propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière,

mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large

nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il

assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et

habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége

royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les

belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux

robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable

à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues

fuyantes du soleil,--les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de

riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,--les

brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs

angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus

les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui

meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée

bigarrée de jais, l'oeillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée,

le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui

penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie

mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et

disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de

remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de

doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres,

dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais

giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières,

de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur

le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au

sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose;

il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante,

des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne

considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel,

mais de haut comme ces archanges de Goethe[492] qui embrassent d'un coup

d'oeil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule

enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la

vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la

_grandeur_, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits

virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les

émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui

la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment,

ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux

yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui,

purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était

musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la

gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces

vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un

motet:

Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]--a

enchaîné les sens des mortels, j'écoute--l'harmonie des

sirènes célestes--qui, assises sur les neuf sphères

enroulées,--chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de

la vie,--et font tourner les fuseaux de diamant--où

s'enroule la destinée des dieux et des hommes.--Telle est la

douce contrainte de l'harmonie sacrée--pour charmer les

filles de la Nécessité,--pour maintenir la Nature

chancelante dans sa loi,--et pour conduire la danse mesurée

de ce bas monde--aux accents célestes que nul ne peut

entendre,--nul formé de terre humaine; tant que son oreille

grossière n'est point purifiée[495].

En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il

resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et

consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus

tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt

quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel

religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la

poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré

de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans

chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et

nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté

publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre

dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le

trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les

victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les

triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour

la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à

l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes,

puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion.

Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur

la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à

propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année,

«printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.»

Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les

rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son

coeur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance

entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude

adolescence, le voluptueux _Adonis_ de Shakspeare! Il se promène,

regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies

poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son

chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le

laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son

coeur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;»

voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les

pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les

cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux

enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font

passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt,

comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies

sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive,

pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement

étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance,

les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec

elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui

rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt

parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes

entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans

«ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux,

les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,»

tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le

grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les

nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui

«quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après

qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous

gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût

la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le

genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il

y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la

générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par

nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions

nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de

créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre,

comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on

n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans

des _Masques_ comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère

propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des

enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le _Comus_,

largement développé, avec une originalité entière et une élévation de

style extraordinaire, est peut-être son chef-d'oeuvre, et n'est que

l'éloge de la vertu.

Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au

milieu des bois sauvages, prononce cette ode:

Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter--est ma demeure,

parmi ces formes immortelles,--esprits éthérés, qui vivent

lumineux--dans des sphères sereines d'air paisible et

pur,--au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin

obscur--que les hommes appellent la terre, étable vile--où,

encombrés et confinés dans leurs basses pensées,--ils

luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,--oubliant

la couronne que la vertu donne,--après les vicissitudes

mortelles, à ses vrais serviteurs,--au milieu des dieux

trônant sur leurs siéges sacrés[500].

De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est

un opéra antique, composé, comme le _Prométhée_, d'hymnes solennelles.

Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des

hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme

dans Shakspeare; le _Comus_ continue _le Songe d'une nuit d'été_, comme

un choeur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et

douloureuse des instruments.

«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre

frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame,

séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la

turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de

Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches

parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les

lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune

leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes

brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle

s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent

là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches

mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses

et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.

Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux

blanches mains,--ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint

de tes ailes d'or,--et toi, Chasteté sainte, forme sans

tache,--je vous vois clairement, et maintenant je crois--que

lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais--que

pour faire d'eux les serviles ministres de sa

vengeance,--enverrait un ange lumineux, s'il le

fallait--pour garder ma vie et mon honneur contre tout

assaut.--Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage--a

tourné sa bordure d'argent sur la nuit?--Je ne me trompe

pas, un noir nuage--a tourné sa bordure d'argent sur la

nuit,--et jette une lueur entre l'ombre touffue des

feuilles[501].

Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante

s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur

l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes»

jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en

prêtre:

Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre--exhale

l'enchantement divin de pareils accents?--Sûrement quelque

chose de divin habite dans cette poitrine.--Comme ils

flottaient doucement sur les ailes--du silence, à travers la

voûte vide de la nuit!...--Souvent j'ai entendu ma mère

Circé avec les trois sirènes--au milieu des naïades aux

robes de fleurs,--cueillant leurs herbes puissantes et leurs

poisons mortels,--emporter par leurs chants l'âme

captive--dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,--les

vagues aboyantes se taisaient attentives,--et la cruelle

Charybde murmurait un doux applaudissement....--Mais un

ravissement si sacré et si profond,--une telle volupté de

bonheur sans ivresse,--je ne l'ai jamais ressentie[502].

Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois,

il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les

mélodies vertueuses enseignent la vertu.

Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile

dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle

résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation

héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.

Quand la débauche,--par des regards impurs, des gestes

immodestes et un langage souillé,--mais surtout par l'acte

ignoble et prodigue du péché,--laisse entrer l'infamie au

plus profond de l'homme,--l'âme cadavéreuse s'infecte par

contagion,--ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce

qu'elle perde entièrement--le divin caractère de son premier

être.--Telles sont les lourdes et humides ombres

funèbres--que l'on voit souvent sous les voûtes des

charniers et dans les sépulcres,--attardées et assises

auprès d'une tombe nouvelle,--comme par regret de quitter le

corps qu'elles aimaient[503].

Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par

l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa

baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina,

la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline,

noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle

s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et

d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides

et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort

du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la soeur

règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout

conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la

voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des

sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour

ajouter une séduction à la vertu:

Je revole maintenant vers l'Océan--et les climats heureux qui

s'étendent--là où le jour ne ferme jamais les yeux,--là-haut,

dans les larges champs du ciel.--Là je respire l'air limpide--au

milieu des riches jardins--d'Hespérus et de ses trois filles--qui

chantent autour de l'arbre d'or.--Parmi les ombrages frissonnants

et les bois,--folâtre le Printemps joyeux et paré;--les Grâces et

les Heures au sein rose--apportent ici toutes leurs

largesses;--l'Été immortel y habite,--et les vents d'ouest, de

leur aile parfumée,--jettent le long des allées de cèdres--la

senteur odorante du nard et de la myrrhe.--Là Iris de son arc

humide--arrose les rives embaumées où germent--des fleurs de

teintes plus mêlées--que n'en peut montrer son écharpe

brodée,--et humecte d'une rosée élyséenne--les lits d'hyacinthes

et de roses où souvent repose le jeune Adonis--guéri de sa

profonde blessure--dans un doux sommeil, pendant qu'à

terre--reste assise et triste la reine assyrienne.--Bien

au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,--le divin Amour,

son glorieux fils, s'élève--tenant sa chère Psyché ravie en une

douce extase.--Mortels qui voulez me suivre,--aimez la vertu,

elle seule est libre,--elle seule peut vous apprendre à

monter--plus haut que l'harmonie des sphères.--Ou si la vertu

était faible,--le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].

Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions

chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, oeuvre

du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout

s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par

la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.

Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui

suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami

bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations

puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des

évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte

prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour

d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la

poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux

vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains,

Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie,

ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu

«la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du

Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;»

une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage,

«sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste

ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:»

loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses

ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu

du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands

rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de

ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est

familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à

l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens

personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la

distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer

cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres

fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie

fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de

lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse.

Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort,

l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses

anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et

l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration

et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des

choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée

et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les

sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme,

échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération

et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les

actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans

une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et

qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent

les formes colossales des piliers.

Mais si le coeur est resté le même, le génie s'est transformé. La

virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue

moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de

malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie

a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par

abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le

génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou

harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite

la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans _Samson_ une tragédie

froide et haute, dans _le Paradis regagné_ une épopée froide et noble,

et compose un poëme imparfait et sublime, le _Paradis perdu_.

Plût à Dieu qu'il eût pu l'écrire, comme il l'essaya, en façon de

drame, ou mieux, comme le _Prométhée_ d'Eschyle, en forme d'opéra

lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous résistez, vous

détruisez votre oeuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble déformé, le

hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scène le

surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous

avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le

révèle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand

Spenser écrit, il rêve. Nous écoutons les concerts bienheureux de sa

musique aérienne, et le cortége changeant de ses apparitions

fantastiques se déroule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et

éblouis. Quand Dante écrit, il est halluciné, et ses cris d'angoisse,

ses ravissements, l'incohérente succession de ses fantômes infernaux ou

mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il

décrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de

l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de

Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et

comme il fait toute votre oeuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous

jugeons que vous avez accepté une tradition, que vous l'ornez de

fictions réfléchies, que vous êtes un prédicateur, non un prophète, un

décorateur, non un poëte. Nous découvrons que vous chantez Dieu comme le

vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement

spontané. Changez de style, ou plutôt, si vous le pouvez, changez

d'émotion. Tâchez de retrouver en vous-même l'antique exaltation des

psalmistes et des apôtres, de recréer la divine légende, de ressentir

l'ébranlement sublime par lequel l'esprit inspiré et désorganisé

aperçoit Dieu; au même instant, le grand vers lyrique roulera chargé de

magnificences; ainsi troublés, nous n'examinerons point si c'est Adam ou

le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient réels et

construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de

leurs actions puériles ou étranges; nous serons jetés hors de

nous-mêmes, nous participerons à votre déraison créatrice; nous serons

entraînés par le flot des images téméraires ou soulevés par

l'entassement des métaphores gigantesques; nous serons troublés comme

Eschyle, lorsque son Prométhée foudroyé entend l'universel concert des

fleuves, des mers, des forêts et des créatures qui le pleurent, comme

David devant Jéhovah, «qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau,

pour qui les âges sont une herbe fleurie le matin et séchée le soir.»

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 31 / 34 段