effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la
liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle
ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore
d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson,
Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière
elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature
grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait
jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait
leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et
retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature
vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en
même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un
nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact
des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des
livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents
qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant
et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et
multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un
diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style
composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins
propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière,
mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large
nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il
assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et
habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége
royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les
belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux
robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable
à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues
fuyantes du soleil,--les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de
riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,--les
brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs
angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus
les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui
meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée
bigarrée de jais, l'oeillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée,
le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui
penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie
mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et
disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de
remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de
doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres,
dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais
giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières,
de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur
le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au
sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose;
il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante,
des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne
considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel,
mais de haut comme ces archanges de Goethe[492] qui embrassent d'un coup
d'oeil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule
enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la
vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la
_grandeur_, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits
virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les
émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui
la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment,
ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux
yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui,
purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était
musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la
gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces
vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un
motet:
Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]--a
enchaîné les sens des mortels, j'écoute--l'harmonie des
sirènes célestes--qui, assises sur les neuf sphères
enroulées,--chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de
la vie,--et font tourner les fuseaux de diamant--où
s'enroule la destinée des dieux et des hommes.--Telle est la
douce contrainte de l'harmonie sacrée--pour charmer les
filles de la Nécessité,--pour maintenir la Nature
chancelante dans sa loi,--et pour conduire la danse mesurée
de ce bas monde--aux accents célestes que nul ne peut
entendre,--nul formé de terre humaine; tant que son oreille
grossière n'est point purifiée[495].
En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il
resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et
consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus
tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt
quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel
religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la
poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré
de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans
chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et
nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté
publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre
dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le
trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les
victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les
triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour
la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à
l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes,
puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion.
Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur
la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à
propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année,
«printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.»
Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les
rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son
coeur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance
entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude
adolescence, le voluptueux _Adonis_ de Shakspeare! Il se promène,
regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies
poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son
chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le
laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son
coeur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;»
voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les
pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les
cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux
enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font
passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt,
comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies
sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive,
pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement
étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance,
les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec
elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui
rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt
parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes
entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans
«ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux,
les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,»
tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le
grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les
nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui
«quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après
qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous
gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût
la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le
genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il
y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la
générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par
nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions
nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de
créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre,
comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on
n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans
des _Masques_ comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère
propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des
enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le _Comus_,
largement développé, avec une originalité entière et une élévation de
style extraordinaire, est peut-être son chef-d'oeuvre, et n'est que
l'éloge de la vertu.
Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au
milieu des bois sauvages, prononce cette ode:
Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter--est ma demeure,
parmi ces formes immortelles,--esprits éthérés, qui vivent
lumineux--dans des sphères sereines d'air paisible et
pur,--au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin
obscur--que les hommes appellent la terre, étable vile--où,
encombrés et confinés dans leurs basses pensées,--ils
luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,--oubliant
la couronne que la vertu donne,--après les vicissitudes
mortelles, à ses vrais serviteurs,--au milieu des dieux
trônant sur leurs siéges sacrés[500].
De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est
un opéra antique, composé, comme le _Prométhée_, d'hymnes solennelles.
Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des
hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme
dans Shakspeare; le _Comus_ continue _le Songe d'une nuit d'été_, comme
un choeur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et
douloureuse des instruments.
«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre
frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame,
séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la
turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de
Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches
parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les
lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune
leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes
brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle
s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent
là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches
mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses
et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.
Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux
blanches mains,--ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint
de tes ailes d'or,--et toi, Chasteté sainte, forme sans
tache,--je vous vois clairement, et maintenant je crois--que
lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais--que
pour faire d'eux les serviles ministres de sa
vengeance,--enverrait un ange lumineux, s'il le
fallait--pour garder ma vie et mon honneur contre tout
assaut.--Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage--a
tourné sa bordure d'argent sur la nuit?--Je ne me trompe
pas, un noir nuage--a tourné sa bordure d'argent sur la
nuit,--et jette une lueur entre l'ombre touffue des
feuilles[501].
Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante
s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur
l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes»
jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en
prêtre:
Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre--exhale
l'enchantement divin de pareils accents?--Sûrement quelque
chose de divin habite dans cette poitrine.--Comme ils
flottaient doucement sur les ailes--du silence, à travers la
voûte vide de la nuit!...--Souvent j'ai entendu ma mère
Circé avec les trois sirènes--au milieu des naïades aux
robes de fleurs,--cueillant leurs herbes puissantes et leurs
poisons mortels,--emporter par leurs chants l'âme
captive--dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,--les
vagues aboyantes se taisaient attentives,--et la cruelle
Charybde murmurait un doux applaudissement....--Mais un
ravissement si sacré et si profond,--une telle volupté de
bonheur sans ivresse,--je ne l'ai jamais ressentie[502].
Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois,
il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les
mélodies vertueuses enseignent la vertu.
Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile
dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle
résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation
héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.
Quand la débauche,--par des regards impurs, des gestes
immodestes et un langage souillé,--mais surtout par l'acte
ignoble et prodigue du péché,--laisse entrer l'infamie au
plus profond de l'homme,--l'âme cadavéreuse s'infecte par
contagion,--ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce
qu'elle perde entièrement--le divin caractère de son premier
être.--Telles sont les lourdes et humides ombres
funèbres--que l'on voit souvent sous les voûtes des
charniers et dans les sépulcres,--attardées et assises
auprès d'une tombe nouvelle,--comme par regret de quitter le
corps qu'elles aimaient[503].
Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par
l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa
baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina,
la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline,
noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle
s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et
d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides
et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort
du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la soeur
règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout
conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la
voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des
sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour
ajouter une séduction à la vertu:
Je revole maintenant vers l'Océan--et les climats heureux qui
s'étendent--là où le jour ne ferme jamais les yeux,--là-haut,
dans les larges champs du ciel.--Là je respire l'air limpide--au
milieu des riches jardins--d'Hespérus et de ses trois filles--qui
chantent autour de l'arbre d'or.--Parmi les ombrages frissonnants
et les bois,--folâtre le Printemps joyeux et paré;--les Grâces et
les Heures au sein rose--apportent ici toutes leurs
largesses;--l'Été immortel y habite,--et les vents d'ouest, de
leur aile parfumée,--jettent le long des allées de cèdres--la
senteur odorante du nard et de la myrrhe.--Là Iris de son arc
humide--arrose les rives embaumées où germent--des fleurs de
teintes plus mêlées--que n'en peut montrer son écharpe
brodée,--et humecte d'une rosée élyséenne--les lits d'hyacinthes
et de roses où souvent repose le jeune Adonis--guéri de sa
profonde blessure--dans un doux sommeil, pendant qu'à
terre--reste assise et triste la reine assyrienne.--Bien
au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,--le divin Amour,
son glorieux fils, s'élève--tenant sa chère Psyché ravie en une
douce extase.--Mortels qui voulez me suivre,--aimez la vertu,
elle seule est libre,--elle seule peut vous apprendre à
monter--plus haut que l'harmonie des sphères.--Ou si la vertu
était faible,--le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].
Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions
chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, oeuvre
du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout
s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par
la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.
Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui
suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami
bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations
puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des
évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte
prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour
d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la
poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux
vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains,
Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie,
ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu
«la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du
Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;»
une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage,
«sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste
ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:»
loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses
ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu
du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands
rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de
ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est
familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à
l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens
personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la
distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer
cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres
fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie
fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de
lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse.
Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort,
l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses
anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et
l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration
et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des
choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée
et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les
sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme,
échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération
et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les
actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans
une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et
qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent
les formes colossales des piliers.
Mais si le coeur est resté le même, le génie s'est transformé. La
virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue
moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de
malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie
a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par
abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le
génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou
harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite
la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans _Samson_ une tragédie
froide et haute, dans _le Paradis regagné_ une épopée froide et noble,
et compose un poëme imparfait et sublime, le _Paradis perdu_.
Plût à Dieu qu'il eût pu l'écrire, comme il l'essaya, en façon de
drame, ou mieux, comme le _Prométhée_ d'Eschyle, en forme d'opéra
lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous résistez, vous
détruisez votre oeuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble déformé, le
hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scène le
surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous
avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le
révèle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand
Spenser écrit, il rêve. Nous écoutons les concerts bienheureux de sa
musique aérienne, et le cortége changeant de ses apparitions
fantastiques se déroule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et
éblouis. Quand Dante écrit, il est halluciné, et ses cris d'angoisse,
ses ravissements, l'incohérente succession de ses fantômes infernaux ou
mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il
décrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de
l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de
Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et
comme il fait toute votre oeuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous
jugeons que vous avez accepté une tradition, que vous l'ornez de
fictions réfléchies, que vous êtes un prédicateur, non un prophète, un
décorateur, non un poëte. Nous découvrons que vous chantez Dieu comme le
vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement
spontané. Changez de style, ou plutôt, si vous le pouvez, changez
d'émotion. Tâchez de retrouver en vous-même l'antique exaltation des
psalmistes et des apôtres, de recréer la divine légende, de ressentir
l'ébranlement sublime par lequel l'esprit inspiré et désorganisé
aperçoit Dieu; au même instant, le grand vers lyrique roulera chargé de
magnificences; ainsi troublés, nous n'examinerons point si c'est Adam ou
le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient réels et
construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de
leurs actions puériles ou étranges; nous serons jetés hors de
nous-mêmes, nous participerons à votre déraison créatrice; nous serons
entraînés par le flot des images téméraires ou soulevés par
l'entassement des métaphores gigantesques; nous serons troublés comme
Eschyle, lorsque son Prométhée foudroyé entend l'universel concert des
fleuves, des mers, des forêts et des créatures qui le pleurent, comme
David devant Jéhovah, «qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau,
pour qui les âges sont une herbe fleurie le matin et séchée le soir.»