est l'agilité de la raison victorieuse: ici, parce que tout est
puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un
piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait
sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a
peu de choses aussi stupides que ses _Remarques sur un Contradicteur_.
Au bout d'une réfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit
théologique: «Voyez, mon frère, vous avez pêché toute la nuit sans rien
prendre.» Et Milton réplique glorieusement: «Si, en pêchant avec Simon
l'apôtre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez,
vous, avec Simon le magicien, car il vous a légué tous ses hameçons et
tous ses instruments de pêche.» Un gros rire sauvage éclatait. Les
assistants apercevaient de la grâce dans cette façon d'insinuer que
l'adversaire était simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce
dilemme: «Dites-moi, cette liturgie est-elle bonne ou mauvaise?--Elle
est mauvaise. Réparez la corne de votre dilemme achéloien, comme vous
pourrez, pour la première charge.» Les savants s'émerveillaient de la
belle comparaison mythologique, et l'on se réjouissait de voir
l'adversaire finement comparé à un boeuf, à un boeuf vaincu, à un boeuf
païen. À la page suivante, l'adversaire disait, en façon de reproche
spirituel et railleur: «Vraiment, mes frères, vous n'avez pas bien pris
la hauteur du pôle.--Rien d'étonnant, répond Milton, il y en a beaucoup
d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre pôle, mais qui
prendront mieux le déclin de votre élévation.» Il y a de suite trois
calembours du même goût; cela paraissait gai. Ailleurs, Saumaise criant
que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi,
Milton lui conseillait ingénieusement de s'adresser encore au soleil,
non pour éclairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour réchauffer la
froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses
annonce des esprits encore empêtrés dans l'érudition naissante. La
réforme est le commencement de la libre pensée, mais elle n'en est que
le commencement. La critique n'est point née; l'autorité pèse encore par
toute la moitié de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les
plus téméraires. Milton, pour prouver qu'on peut faire mourir un roi,
cite Oreste, les lois de Publicola et la mort de Néron. Son histoire
d'Angleterre est l'amas de toutes les traditions et de toutes les
fables. En toute circonstance, il offre pour preuve un texte de
l'Écriture; son audace est de se montrer grammairien hardi, commentateur
héroïque. Il est aveuglément protestant comme d'autres sont aveuglément
catholiques. Il laisse à la chaîne la haute raison, mère des principes;
il n'a délivré que la raison subordonnée, interprète des textes. Pareil
aux créatures énormes demi-formées, enfants des premiers âges, il est
encore à moitié homme et à moitié limon.
Est-ce ici que nous rencontrerons la politesse? C'est la dignité
élégante qui répond à l'injure par l'ironie calme, et respecte l'homme
en transperçant la doctrine. Milton assomme grossièrement son
adversaire. Un pédant hérissé, né de l'accouplement d'un lexique grec et
d'une grammaire syriaque, Saumaise avait dégorgé contre le peuple
anglais un vocabulaire d'injures et un in-folio de citations. Milton lui
répondit du même style: il l'appela «histrion, charlatan, professeur
d'un sou[455], cuistre payé, homme de rien, coquin, être sans coeur,
scélérat, imbécile, sacrilége, esclave digne des verges et de la
fourche.» Le dictionnaire des gros mots latins y passa. «Toi qui sais
tant de langues, qui parcours tant de volumes, qui en écris tant, tu
n'es pourtant qu'un âne.» Trouvant l'épithète jolie, il la répéta et la
sanctifia: «Ô le plus bavard des ânes, tu arrives monté par une femme,
assiégé par les têtes guéries des évêques que tu avais blessés, petite
image de la grande bête de l'Apocalypse!» Il finit par l'appeler bête
féroce, apostat et Diable: «Ne doute pas que tu ne sois réservé à la
même fin que Judas, et que, poussé par le désespoir plutôt que par le
repentir, dégoûté de toi-même, tu ne doives un jour te pendre, et, comme
ton émule, crever par le milieu du ventre[456].» On croit entendre les
mugissements de deux taureaux.
Ils en avaient la férocité. Milton haïssait à plein coeur. Il combattit
de la plume, comme les _côtes-de-fer_ de l'épée, pied à pied, avec une
rancune concentrée et une obstination farouche. Les évêques et le roi
payaient alors onze années de despotisme. Chacun se rappelait les
bannissements, les confiscations, les supplices, la loi violée
systématiquement et sans relâche, la liberté du sujet assiégée par un
complot soutenu, l'idolâtrie épiscopale imposée aux consciences
chrétiennes, les prédicateurs fidèles chassés dans les déserts de
l'Amérique ou livrés au bourreau et au pilori[457]. De tels souvenirs,
tombant sur des âmes puissantes, imprimèrent en elles des haines
inexpiables, et les écrits de Milton témoignent d'un acharnement que
nous ne connaissons plus. L'impression que laisse son _Iconoclaste_[458]
est accablante. Phrase par phrase, durement, amèrement, le roi est
réfuté et accusé jusqu'au bout, sans que l'accusation fléchisse une
seule minute, sans qu'on accorde à l'accusé la moindre bonne intention,
la moindre excuse, la moindre apparence de justice, sans que
l'accusateur s'écarte et se repose un instant dans des idées générales.
C'est un combat corps à corps, où tout mot porte coup, prolongé,
obstiné, sans élan, sans faiblesse, d'une inimitié âpre et fixe, où l'on
ne songe qu'à blesser fort et à tuer sûrement. Contre les évêques, qui
étaient vivants et puissants, sa haine s'épancha plus violemment encore,
et l'âcreté des métaphores venimeuses suffit à peine à l'exprimer.
Milton les montra «étalés et se chauffant au soleil de la richesse et de
l'avancement» comme une couvée de reptiles impurs. «La lie empoisonnée
de leur hypocrisie, mêlée en une masse pourrie avec le levain aigri des
traditions humaines, est l'oeuf de serpent d'où éclora quelque part un
antechrist aussi difforme que la tumeur qui le nourrit[459].»
Tant de grossièretés et de balourdises étaient comme une cuirasse
extérieure, indice et défense de la force et de la vie surabondantes qui
remplissaient ces membres et ces poitrines de lutteurs. Aujourd'hui,
l'esprit, plus délié, est devenu plus débile; les convictions, moins
roides, sont devenues moins fortes. L'attention, délivrée de la
scolastique pesante et de la Bible tyrannique, s'est trouvée plus molle.
Les croyances et les volontés, dissoutes par la tolérance universelle et
par les mille chocs contraires des idées multipliées, ont engendré le
style exact et fin, instrument de conversation et de plaisir, et chassé
le style poétique et rude, arme de guerre et d'enthousiasme. Si nous
avons effacé chez nous la férocité et la sottise, nous avons diminué
chez nous la force et la grandeur.
La force et la grandeur éclatent chez Milton, étalées dans ses opinions
et dans son style, sources de sa croyance et de son talent. Cette
superbe raison aspirait à se déployer sans entraves; elle demanda que la
raison pût se déployer sans entraves. Elle réclama pour l'humanité ce
qu'elle souhaitait pour elle-même, et revendiqua dans tous ses écrits
toutes les libertés. Dès l'abord il attaqua les prélats ventrus[460],
«parvenus scolastiques,» persécuteurs de la discussion libre, tyrans
gagés des consciences chrétiennes. Par-dessus la clameur de la
révolution protestante, on entendit sa voix qui tonnait contre la
tradition et l'obéissance. Il railla durement les théologiens pédants,
adorateurs dévots des vieux textes, qui prennent un martyrologe moisi
pour un argument solide et répondent à une démonstration par une
citation. Il déclara que la plupart des Pères furent des intrigants
turbulents et bavards, qu'assemblés, ils ne valaient pas mieux
qu'isolés, que leurs conciles sont des amas de menées sourdes et de
disputes vaines; il répudia leur autorité[461] et leur exemple, et pour
seul interprète de l'Écriture institua la logique. Puritain contre les
évêques, indépendant contre les presbytériens, il fut toujours le maître
de sa pensée et l'inventeur de sa croyance. Nul n'a plus aimé, pratiqué
et loué l'usage libre et hardi de la raison. Il l'exerça jusqu'à la
témérité et jusqu'au scandale. Il se révolta contre la coutume[462],
reine illégitime de la croyance humaine, ennemie née et acharnée de la
vérité, porta la main sur le mariage, et demanda le divorce en cas de
contrariété d'humeurs. Il déclara «que l'Erreur soutient la Coutume, que
la Coutume accrédite l'Erreur, que les deux réunies, soutenues par le
vulgaire et nombreux cortége de leurs sectateurs, accablent de leurs
cris et de leur envie, sous le nom de fantaisie et d'innovation, les
découvertes du raisonnement libre.» Il montra que «lorsqu'une vérité
arrive au monde, c'est toujours à titre de bâtarde, à la honte de celui
qui l'engendre, jusqu'à ce que le Temps, qui n'est point le père, mais
l'accoucheur de la Connaissance, déclare l'enfant légitime et verse sur
sa tête le sel et l'eau.» Il tint ferme par trois ou quatre écrits
contre le débordement des injures et des anathèmes, et au même moment
osa plus encore: il attaqua devant le Parlement la censure, oeuvre du
Parlement[463]; il parla en homme qu'on blesse et qu'on opprime, pour
qui l'interdiction publique est un outrage personnel, qu'on enchaîne en
enchaînant la nation. Il ne veut point que la plume d'un censeur gagé
insulte de son approbation la première page de son livre. Il hait cette
main ignorante et commandante, et réclame la liberté d'écrire au même
titre que la liberté de penser. «Quel avantage un homme a-t-il sur un
enfant à l'école, si nous n'avons échappé à la férule que pour tomber
sous la baguette d'un _imprimatur_, si des écrits sérieux et élaborés,
pareils au thème d'un petit garçon de grammaire sous son pédagogue, ne
peuvent être articulés sans l'autorisation tardive et improvisée d'un
censeur distrait? Quand un homme écrit pour le public, il appelle à son
aide toute sa raison et toute sa réflexion; il cherche, il médite, il
s'enquiert, ordinairement il consulte et confère avec les plus judicieux
de ses amis. Tout cela achevé, il a soin de s'instruire dans son sujet
aussi pleinement qu'aucun de ceux qui ont écrit avant lui. Si dans cet
acte, le plus consommé de son zèle et de sa maturité, nul âge, nulle
diligence, nulle preuve antérieure de capacité ne peut l'exempter de
soupçon et de défiance, à moins qu'il ne porte toutes ses recherches
méditées, toutes ses veilles prolongées, toute sa dépense d'huile et de
labeur sous la vue hâtive d'un censeur sans loisir, peut-être de
beaucoup plus jeune que lui, peut-être de beaucoup son inférieur en
jugement, peut-être n'ayant jamais connu la peine d'écrire un livre,--en
sorte que, s'il n'est pas repoussé ou négligé, il doive paraître à
l'impression comme un novice sous son précepteur, avec la main de son
censeur sur le dos de son titre, comme preuve et caution qu'il n'est pas
un idiot ou un corrupteur,--ce ne peut être qu'un déshonneur et une
dégradation pour l'auteur, pour le livre, pour les priviléges et la
dignité de la science[464].»
Ouvrez donc toutes les portes; que le jour se fasse, que chacun pense et
jette sa pensée à la lumière! Ne vous effrayez pas des divergences,
réjouissez-vous de ce grand labeur; pourquoi insulter les travailleurs
du nom de schismatiques et de sectaires? «Quand on bâtissait le temple
du Seigneur, et que les uns fendaient les cèdres, les autres coupaient
et équarrissaient le marbre, y avait-il des hommes assez déraisonnables
pour oublier que les pierres et les poutres devaient subir mille
séparations et divisions avant que la maison de Dieu fût bâtie? Et quand
les pierres sont industrieusement assemblées, elles ne peuvent être
continues, mais seulement contiguës, du moins en ce monde. Bien plus, la
perfection consiste en ce que de ces mille diversités limitées, de ces
mille différences fraternelles sans disproportion notable, naisse
l'heureuse et gracieuse symétrie qui embellit tout l'ensemble et tout
l'édifice[465].» Milton triomphe ici par sympathie; il éclate en images
magnifiques, il déploie dans son style la force qu'il aperçoit autour de
lui et en lui-même. Il loue la révolution, et sa louange semble un chant
de trompette, sorti d'une poitrine d'airain. «Regardez maintenant cette
vaste cité, une cité de refuge, la maison patrimoniale de la liberté,
ceinte et entourée par la protection de Dieu. Les arsenaux de la guerre
n'y ont point plus d'enclumes et de martaux travaillant à fabriquer la
cuirasse et l'épée de la justice qui s'arme pour la défense de la vérité
assiégée, qu'il n'y a de plumes et de têtes veillant auprès de leurs
lampes studieuses, méditant, cherchant, roulant de nouvelles inventions
et de nouvelles idées, pour les présenter en tribut d'hommage et de foi
à la réforme qui approche. Que peut-on demander de plus à une nation si
maniable et si ardente à chercher la connaissance? Que manque-t-il à un
sol si plantureux et engrossé de telles semences, sinon de sages et
fidèles laboureurs pour faire un peuple éclairé, une nation de sages, de
prophètes et de grands hommes[466]?... Il me semble voir une noble et
puissante nation se levant comme un homme fort après le sommeil et
secouant les boucles de sa chevelure invincible. Il me semble la voir
comme un aigle qui revêt son héroïque jeunesse, qui allume ses yeux
inéblouis dans le plein rayon du soleil, qui arrache les écailles de ses
paupières, qui baigne sa vue longtemps abusée à la source même de la
splendeur céleste, pendant que tout le ramas des oiseaux craintifs et
criards, et aussi ceux qui aiment le crépuscule, voltigent à l'entour,
étonnés de ce qu'il veut faire, et, dans leurs croassements envieux,
tâchent de prédire une année de sectes et de schismes[467].» C'est
Milton qui parle, et, sans le savoir, c'est Milton qu'il décrit.
Chez un écrivain sincère, les doctrines annoncent le style. Les
sentiments et les besoins qui forment et règlent ses croyances
construisent et colorent ses phrases. Le même génie laisse deux fois la
même empreinte, dans la pensée, puis dans la forme. La puissance de
logique et d'enthousiasme qui explique les opinions de Milton explique
son génie. Le sectaire et l'écrivain sont un seul homme, et on va
retrouver les facultés du sectaire dans le talent de l'écrivain.
Quand une idée s'enfonce dans un esprit logicien, elle y végète et
fructifie par une multitude d'idées accessoires et explicatives qui
l'entourent, s'attachent entre elles, et forment comme un fourré et une
forêt. Les phrases sont immenses: il lui faut des périodes d'une page
pour enfermer le cortége de tant de raisons enchaînées et de tant de
métaphores accumulées autour de la pensée commandante. Dans ce grand
enfantement, le coeur et l'imagination s'ébranlent: en raisonnant,
Milton s'exalte, et la phrase part comme une catapulte, doublant la
force de son élan par l'énormité de son poids. Je n'oserais traduire
devant un lecteur moderne les gigantesques périodes qui ouvrent le
_Traité de la Réforme_. Nous n'avons plus ce souffle; nous n'entendons
que de petites phrases courtes; nous ne savons pas maintenir notre
attention sur un même point pendant toute une page. Nous voulons des
idées maniables; nous avons quitté la grande épée à deux mains de nos
pères, et nous ne portons plus qu'un léger fleuret. Je doute pourtant
que la perçante phrase de Voltaire soit plus mortelle que le tranchant
de cette masse de fer. «Si, dans des arts moins nobles et presque
mécaniques, celui-là n'est pas estimé digne du nom d'architecte accompli
ou d'excellent peintre qui ne porte une âme généreuse au-dessus du souci
servile[468] des gages et du salaire, à bien plus forte raison
devons-nous traiter d'imparfait et indigne prêtre celui qui est si loin
d'être un contempteur du lucre ignoble, que toute sa théologie est
façonnée et nourrie par l'espérance mendiante et bestiale d'un évêché ou
d'une prébende grasse[469].» Si les prophètes de Michel-Ange parlaient,
ce serait de ce style, et vingt fois en lisant l'écrivain on aperçoit le
sculpteur.
La puissante logique qui étend les périodes soutient les images. Que
Shakspeare et les poëtes nerveux rassemblent un tableau dans le
raccourci d'une expression fuyante, brisent leurs métaphores par de
nouvelles métaphores, et fassent apparaître coup sur coup dans la même
phrase la même idée sous cinq ou six vêtements; la brusque allure de
leur imagination ailée autorise ou explique ces couleurs changeantes et
ces entre-croisements d'éclairs. Plus conséquent et plus maître de
lui-même, Milton développe jusqu'au bout les fils qu'ils rompent.
Chacune de ses images s'étale en un petit poëme, sorte d'allégorie
solide, dont toutes les parties attachées entre elles concentrent leurs
lumières sur l'idée unique qu'elles doivent embellir ou éclairer. «Les
prélats, dit-il[470], sortis d'une vie basse et plébéienne, et devenant
tout d'un coup seigneurs de palais somptueux, d'ameublements splendides,
de tables délicieuses, de cortéges princiers, ont jugé la simple et
grossière vérité de l'Évangile indigne d'être plus longtemps dans la
compagnie de leurs seigneuries, à moins que la pauvre et indigente
madone ne fût mise en de meilleurs habits: ils chargèrent de tresses
indécentes son chaste et modeste voile qu'entouraient les rayons
célestes, et, dans un attirail éblouissant, la parèrent de toutes les
fastueuses séductions d'une prostituée.» Les politiques répondent que
cette fastueuse Église soutient la royauté: «Quelle plus grande
humiliation peut-il y avoir pour la dignité royale, dont la hauteur
solide et sublime s'appuie sur les fondements immuables de la justice et
de la vertu héroïque, que de s'enchaîner pour subsister ou périr
ensemble aux créneaux peints et à la pourriture splendide d'un épiscopat
qui n'a besoin que du souffle du roi pour s'écrouler comme un château de
cartes[471]!» Les métaphores ainsi soutenues prennent une ampleur, une
pompe et une majesté singulières. Elles se déploient sans se froisser,
comme les larges plis d'un manteau d'écarlate baigné de lumière et
frangé d'or.
Ne prenez point ces métaphores pour un accident. Milton les prodigue,
comme un pontife qui dans son culte étale les magnificences et gagne les
yeux pour gagner les coeurs. Il a été nourri dans la lecture de Spenser,
de Drayton, de Shakspeare, de Beaumont, de tous les plus éclatants
poëtes, et le flot d'or de l'âge précédent, quoique appauvri tout à
l'entour et ralenti en lui-même, s'est élargi comme un lac en s'arrêtant
dans son coeur. Comme Shakspeare, il imagine à tous propos, hors de
propos même, et scandalise les classiques, et les Français. «Les
corrupteurs de la foi, dit-il, ne pouvant se rendre eux-mêmes célestes
et spirituels, ont rendu Dieu terrestre et charnel; ils ont changé son
essence sacrée et divine en une forme extérieure et corporelle; ils
l'ont consacrée, encensée, aspergée; ils l'ont revêtue non des robes de
la pure innocence, mais de surplis et d'autres habillements déformés et
fantastiques, de palliums, de mitres, d'or, de clinquant, ramassés dans
la vieille garde-robe d'Aaron ou dans le vestiaire des flamines. Alors
le prêtre fut obligé d'étudier ses gestes, ses postures, ses liturgies,
ses simagrées, jusqu'à ce que l'âme, s'ensevelissant ainsi dans le corps
et se livrant aux délices sensuelles, eût bientôt abaissé son aile vers
la terre. Là, voyant les commodités qu'elle recevait du corps, son
visible et sensuel collègue, et trouvant ses ailes brisées et pendantes,
elle s'affranchit de la peine de monter dorénavant au haut de l'air,
oublia son vol céleste, et laissa l'inerte et languissante carcasse se
traîner sur la vieille route dans le rebutant métier d'une mécanique
conformité[472].» Si l'on ne découvrait pas ici des traces de brutalité
théologique, on croirait lire un imitateur de _Phèdre_, et sous la
colère fanatique on reconnaît les images de Platon. Il y a telle phrase
qui, par la beauté virile et l'enthousiasme, rappelle le ton de la
_République_. «Je ne puis louer, dit-il, une vertu fugitive et cloîtrée,
inexercée et inanimée, qui ne sort jamais de sa retraite, ni ne regarde
en face son adversaire, mais s'esquive de la carrière où, dans la
chaleur et la poussière, les coureurs se disputent la guirlande
immortelle[473].» Mais il n'est platonicien que par la richesse et
l'exaltation. Pour le reste, il est homme de la Renaissance, pédant et
âpre; il outrage le pape, qui, après la donation de Pépin le Bref, «ne
cessa de mordre et d'ensanglanter les successeurs de son cher seigneur
Constantin par ses malédictions et ses excommunications aboyantes[474];»
il est mythologue dans la défense de la presse, montrant que jadis
«nulle Junon envieuse ne s'asseyait les jambes croisées à l'accouchement
d'une intelligence[475].» Peu importe: ces images savantes, familières,
grandioses, quelles qu'elles soient, sont puissantes et
naturelles[476]. La surabondance comme la rudesse ne fait que manifester
ici la vigueur et l'élan lyrique que le caractère de Milton avait
prédits.
D'elle-même la passion suit; l'exaltation l'apporte avec les images. Les
audacieuses expressions, les excès de style, font entendre la voix
vibrante de l'homme qui souffre, qui s'indigne et qui veut. «Les livres,
dit-il dans son _Aréopagitique_, ne sont pas absolument des choses
mortes; ils contiennent en eux une puissance de vie pour être aussi
actifs que l'âme dont ils sont les enfants. Bien plus, ils conservent
comme dans une fiole l'efficacité et l'essence la plus pure de cette
vivante intelligence qui les a engendrés. J'ose dire qu'ils sont aussi
animés et aussi vigoureusement productifs que les dents du dragon
fabuleux, et qu'étant semés ici ou là, ils peuvent faire pousser des
hommes armés. D'autre part encore, il vaut presque autant tuer un homme
qu'un bon livre. Celui qui tue un homme tue une créature raisonnable,
image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre tue la raison
elle-même, tue l'image de Dieu dans l'oeil où elle habite. Beaucoup
d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le
précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et conservé
religieusement comme un trésor pour une vie au delà de sa vie....
Prenons donc garde à la persécution que nous élevons contre les vivants
travaux des hommes publics; ne répandons pas cette vie incorruptible,
gardée et amassée dans les livres, puisque nous voyons que cette
destruction peut être une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et,
si elle s'étend à toute la presse, une espèce de massacre dont les
ravages ne s'arrêtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la
quintescence éthérée qui est le souffle de la raison même, en sorte que
ce n'est point une vie qu'ils égorgent, mais une immortalité[477].»