christianisme, une certaine réserve naturelle d'humeur et la discipline
morale enseignée par la plus noble philosophie eussent suffi pour
m'inspirer le dédain des incontinences.» (_Apologie_ pour Smectymnus.)]
[Note 440: Mot de Jean-Paul Richter. Voir un excellent article sur
Milton, National Review, July, 1859.]
[Note 441: 1643, à trente-cinq ans.]
[Note 442: Mute and spiritless mate.
«The bashful muteness of the virgin may oftentimes hide all the
unloveliness and natural sloth which is really unfit for conversation.
«A man shall find himself bound fast to an image of earth and phlegm,
with whom he looked to be the copartner of a sweet and delightsome
society.» (Milton, _Doctrine and Discipline of Divorce_.)
Une jolie femme dira en revanche: «Je n'aime pas un homme qui porte sa
tête comme un saint sacrement.»]
[Note 443: Undutiful and unkind.]
III
Elles l'avaient fait pour la lutte, et dès son retour en Angleterre, il
s'y était engagé tout entier, armé de logique, de colère et d'érudition,
cuirassé par la conviction et par la conscience. «Aussitôt que la
liberté, au moins de parole, fut accordée, dit-il, toutes les bouches
s'ouvrirent contre les évêques.... Réveillé par tout cela, et voyant
qu'on prenait le vrai chemin de la liberté, et que les hommes partis de
ce commencement se disposaient à délivrer de la servitude toute la vie
humaine,... comme dès ma jeunesse je m'étais préparé avant tout à ne
demeurer ignorant d'aucune des choses qui ont rapport aux lois divines
et humaines..., je résolus, quoique occupé alors à méditer sur d'autres
sujets, de porter de ce côté toute la force et toute l'activité de mon
esprit,» et là-dessus il écrivait son traité _De la Réforme en
Angleterre_[444], raillant et combattant avec hauteur et mépris
l'épiscopat et ses défenseurs. Réfuté et attaqué, il redoubla d'amertume
et brisa ceux qu'il avait renversés. Emporté jusqu'au bout de sa
croyance, et comme un cavalier lancé qui perce d'un élan toute la ligne
de bataille, il alla jusqu'au prince, conclut à l'abolition de la
royauté comme au renversement de l'épiscopat, et un mois après la mort
de Charles Ier, justifia l'exécution, répondit à l'_Eicon Basilice_,
puis à la _Défense du Roi_ par Saumaise, avec une grandeur de style et
un dédain incomparables, en combattant, en apôtre, en homme qui partout
sent la supériorité de sa science et de sa logique, qui veut la faire
sentir, qui foule et écrase superbement ses adversaires à titre
d'ignorants, d'esprits inférieurs et de coeurs bas[445]. «Les rois,»
dit-il au commencement de l'_Iconoclaste_, «quoique forts en légions,
sont faibles en arguments, étant accoutumés dès le berceau à se servir
de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de
leur main gauche. Quand, par un accident inattendu, ils sont réduits à
ce genre de combat, ils n'offrent qu'un débile et petit adversaire.»
Néanmoins, pour l'amour de ceux qui se laissent accabler par ce nom
éblouissant de majesté, il consentit «à ramasser le gant du roi
Charles,» et l'en souffleta de manière à faire repentir les imprudents
qui l'avaient jeté. Bien loin de fléchir sous l'accusation de meurtre,
il la releva et s'en para. Il étala le régicide, l'établit sur un char
de triomphe, et le fit jouir de toute la lumière du ciel. Il raconta,
avec un ton de juge, «comment ce roi persécuteur de la religion,
oppresseur des lois, après une longue tyrannie, avait été vaincu les
armes à la main par son peuple; puis mené en prison, et, comme il
n'offrait ni par ses actions ni par ses paroles aucune raison pour faire
mieux espérer de sa conduite, condamné par le souverain conseil du
royaume à la peine capitale; enfin, frappé de la hache devant les portes
mêmes de son palais.... Jamais monarque assis sur le plus haut trône
fit-il briller une majesté plus grande que celle dont éclata le peuple
anglais, lorsque, secouant la superstition antique, il prit ce roi ou
plutôt cet ennemi, qui, seul de tous les mortels, revendiquait pour lui,
de droit divin, l'impunité, l'enlaça dans ses propres lois, l'accabla
d'un jugement, et, le trouvant coupable, ne craignit point de le livrer
au supplice auquel il eût livré les autres?» Après avoir justifié
l'exécution, il la sanctifia; il la consacra par les décrets du ciel,
après l'avoir autorisée par les lois de la terre; de l'abri du Droit, il
la porta sous l'abri de Dieu. C'est ce Dieu qui abat «les rois effrénés
et superbes, et qui les déracine avec toute leur race.» «Relevés tout
d'un coup par sa main visible vers le salut et la liberté presque
perdus, guidés par lui, vénérateurs de ses divins vestiges imprimés
partout devant nos yeux, nous sommes entrés dans une voie non obscure,
mais illustre, ouverte et manifestée par ses auspices[446].» Le
raisonnement finit ici par un chant de victoire, et l'enthousiaste perce
sous le combattant. Tel il parut dans toutes ses actions et dans toutes
ses doctrines. Les solides files d'arguments hérissés et disciplinés
qu'il rangeait en bataille se changeaient dans son coeur, au moment du
triomphe, en glorieuses processions d'hymnes couronnés et
resplendissants. Il en était transporté, il se faisait illusion à
lui-même, et vivait ainsi seul à seul avec le sublime, comme un guerrier
pontife qui, dans son armure rigide, ou dans sa chape étincelante, se
tient debout face à face avec la Vérité. Ainsi absorbé dans sa lutte et
dans son sacerdoce, il demeurait en dehors du monde, aussi aveuglé
contre les faits palpables que défendu contre les séductions sensibles,
placé au-dessus des souillures et des leçons de l'expérience, aussi
incapable de conduire les hommes que de leur céder. Rien de semblable
chez lui aux habiletés, ni aux atermoiements de l'homme d'État,
calculateur avisé, qui s'arrête à mi-chemin, qui tâtonne, les yeux
appliqués sur les événements, qui mesure le possible et use de la
logique pour la pratique. Il est spéculatif et chimérique. Enfermé dans
ses idées, il ne voit qu'elles, et s'éprend d'elles. Quand il plaide
contre les évêques, il veut qu'on les extirpe à l'instant, sans réserve;
il exige qu'on établisse à l'instant le culte presbytérien, sans
précaution, sans ménagements, sans réserve. C'est le commandement de
Dieu, c'est le devoir de tout fidèle; prenez garde de badiner avec Dieu
ou de temporiser avec la foi. Concorde, douceur, liberté, piété, il
voit sortir du culte nouveau tout un essaim de vertus. Que le roi ne
craigne rien, son pouvoir en sera plus ferme. Vingt mille assemblées
démocratiques prendront garde d'attenter contre son droit[447]. Ces
idées font sourire. On reconnaît l'homme de parti qui, sur l'extrême
penchant de la restauration, quand «toute la multitude était folle du
désir d'avoir un roi,» publiait «le moyen aisé et tout prêt d'établir
une libre république[448],» et en décrivait le plan tout au long. On
reconnaît le théoricien qui, pour faire instituer le divorce, n'avait
recours qu'à l'Écriture et prétendait changer la constitution civile
d'un peuple, en changeant le sens accepté d'un verset. Les yeux fermés,
le texte sacré dans la main, il marche de conséquence en conséquence,
foulant les préjugés, les inclinations, les habitudes, les besoins des
hommes, comme si le raisonnement ou l'esprit religieux étaient tout
l'homme, comme si l'évidence produisait toujours la croyance, comme si
la croyance aboutissait toujours à la pratique, comme si, dans le combat
des doctrines, la vérité ou la justice donnaient aux doctrines la
victoire et la royauté. Pour comble, il esquissa un traité de
l'éducation, où il proposa d'enseigner à tous les élèves toutes les
sciences, tous les arts, et, qui plus est, toutes les vertus. «Le maître
qui aura le talent et l'éloquence convenables pourra, en un court
espace, les gagner à un courage et à une diligence incroyables, versant
dans leurs jeunes poitrines une si libérale et si noble ardeur que
beaucoup d'entre eux ne pourront manquer d'être des hommes renommés et
sans égaux[449].» Milton avait enseigné plusieurs années et à plusieurs
reprises. Pour garder de pareilles illusions après de pareilles
expériences, il fallait être insensible à l'expérience et prédestiné aux
illusions.
Mais sa roideur faisait sa force, et la structure intérieure qui fermait
son esprit aux enseignements, armait son coeur contre les défaillances.
Ordinairement chez les hommes la source du dévouement tarit au contact
de la vie. Peu à peu, à force de pratiquer le monde, on en prend le
train. On ne veut pas être dupe et se refuser les licences que les
autres s'accordent; on se relâche de sa sévérité juvénile; même on en
sourit, on l'attribue à la chaleur du sang; on a percé ses propres
motifs, on cesse de se trouver sublime. On finit par se tenir
tranquille, et l'on regarde le monde aller, en tâchant d'éviter les
heurts, en ramassant çà et là quelques petits plaisirs commodes. Rien de
pareil chez Milton. Il demeura entier et intact jusqu'au bout, sans
découragement ni faiblesse; ni l'expérience ne put l'instruire, ni les
revers ne purent l'abattre; il supporta tout et ne se repentit de rien.
Il avait perdu la vue, volontairement, en écrivant, quoique malade, et
malgré la défense des médecins, pour justifier le peuple anglais contre
les invectives de Saumaise. Il assistait aux funérailles de sa
république, à la proscription de ses doctrines, à la diffamation de son
honneur. Autour de lui éclataient le dégoût de la liberté, et
l'enthousiasme de la servitude. Un peuple entier se précipitait aux
genoux d'un jeune libertin incapable et traître. Les glorieux chefs de
la foi puritaine étaient condamnés, exécutés, détachés vivants de la
potence, éventrés parmi les insultes; d'autres que la mort avait sauvés
du bourreau étaient déterrés et exposés au gibet; d'autres, réfugiés à
l'étranger, vivaient sous la menace et les attentats des épées
royalistes; d'autres enfin, plus malheureux que le reste, avaient vendu
leur cause pour de l'argent et des titres, et siégeaient parmi les
exécuteurs de leurs anciens amis. Les plus pieux et les plus austères
citoyens de l'Angleterre remplissaient les prisons, ou erraient dans
l'indigence et dans l'opprobre, et le vice grossier, assis effrontément
sur le trône, ralliait autour de lui la plèbe des convoitises et des
sensualités débordées. Lui-même avait été contraint de se cacher; ses
livres avaient été brûlés par la main du bourreau; même après l'acte
général de grâce, il fut emprisonné; relâché, il vivait dans l'attente
«de l'assassinat;» car le fanatisme privé pouvait reprendre l'arme
abandonnée par la vindicte publique. D'autres malheurs moindres
venaient, par leurs piqûres, aigrir les grandes plaies dont il
souffrait. Les confiscations, une banqueroute, enfin le grand incendie
de Londres lui avaient ôté les trois quarts de sa fortune[450], ses
filles n'avaient pour lui ni égards ni respect; il vendait ses livres,
sachant que sa famille ne serait pas capable d'en profiter après lui; et
parmi tant de misères privées et publiques, il restait calme. Au lieu de
renier ce qu'il avait fait, il s'en glorifia; au lieu de s'abattre, il
se raffermit; au lieu de défaillir, il se fortifia. «Cyriac, disait-il
déjà sous la République, voilà trois ans[451] aujourd'hui que ces yeux,
quoique purs au dehors de toute tache et de toute souillure, privés de
leur lumière, ont cessé de voir. Soleil, lune, étoiles durant toute
l'année, l'homme, la femme, rien n'apparaît plus à leurs globes
inutiles. Pourtant je ne murmure pas contre la main ou la volonté du
ciel, et je ne rabats rien de mon courage ou de mon espérance; debout et
ferme je vogue droit en avant. Qui me soutient, demandes-tu? La
conscience, ami, de les avoir perdus, usés pour la défense de la
liberté, ma noble tâche, dont l'Europe parle d'un bord à l'autre. Cette
seule pensée me conduirait à travers la vaine mascarade du monde,
content quoique aveugle, quand je n'aurais pas de meilleur guide[452].»
Elle le conduisit en effet; «il s'armait de lui-même,» et «la cuirasse
de diamant[453]» qui avait protégé l'homme fait contre des blessures de
la bataille, protégeait le vieillard contre les tentations et les doutes
de la défaite et de l'adversité.
[Note 444: 1641. Of Reformation in England and the Causes that
hitherto have hindered it.
A treatise of Prelatical Episcopacy.
The Reasons of church Government urged against Episcopacy.
Apology for Smectymnus.]
[Note 445: The tenure of Kings and Magistrates.
Iconoclastes:
Defensio Populi Anglicani;
Defensio secunda.
Authoris pro se defensio.
Responsio.]
[Note 446: Cette défense est écrite en latin:
«Les deux plus grandes pestes de la vie humaine et les plus hostiles à
la vertu, la tyrannie et la superstition, Dieu vous en a affranchis les
premiers des hommes; il vous a inspiré assez de grandeur d'âme pour
juger d'un jugement illustre votre roi prisonnier vaincu par vos armes,
pour le condamner et le punir, vous les premiers des mortels. Après une
action si glorieuse, vous ne devez penser ni faire rien de bas ni de
petit, rien qui ne soit grand et élevé. Pour atteindre cette gloire, la
seule voie est de montrer que, comme vous avez vaincu vos ennemis par la
guerre, de même vous pouvez dans la paix, plus courageusement que tous
les autres hommes, abattre l'ambition, l'avarice, le luxe, tous les
vices qui corrompent la fortune prospère et tiennent subjugués le reste
des mortels,--et que vous avez pour conserver la liberté autant de
modération, de tempérance et de justice que vous avez eu de valeur pour
repousser la servitude.»]
[Note 447: The Reformation, 272.]
[Note 448: A ready and easy way to establish a free commonwealth.]
[Note 449: He who had the art and proper eloquence.... might in a
short space gain them to an incredible diligence and courage....
infusing into their young breasts such an ingenuous and noble ardor, as
would not fail to make many of them renowned and matchless men.]
[Note 450: Un scrivener lui fit perdre une somme de 2000 liv. sterl.
La Restauration refusa de lui payer 2000 liv. sterl. qu'il avait placées
sur l'Excise-Office, et lui reprit une terre de 50 liv. par an, achetée
par lui sur les biens du chapitre de Westminster.
Sa maison fut brûlée dans le grand feu de Londres.
Quand il mourut, il ne laissa en tout que 1500 liv., y compris le
produit de sa bibliothèque.]
[Note 451: 1554, 22e sonnet.]
[Note 452:
Cyriac, this three years day, those eyes, tho' clear
To outward view of blemish or of spot,
Bereft of sight, their seeing have forgot,
Nor to their idle orbs does day appear,
Or sun, or moon, or stars throughout the year,
Or man, or woman. Yet I argue not
Against Heaven's hand or will; nor bate one jot
Of heart or hope; but still bear up, and steer
Right onwards. What supports me, dost thou ask?
The conscience, friend, t'have lost them overply'd
In Liberty's defence, my noble task,
Whereof all Europe rings from side to side.
This thought might lead me through this world's vain mask
Content, though blind, had I no other guide.
(Sonnet XIX.)
But patience, to prevent
That murmur, soon replies: God doth not need
Either man's work or his own gifts....
Thousands at his bidding speed,
And post o'er land and ocean without rest.
They also serve who only stand and wait.
(Sonnet XX.)]
[Note 453: Sonnets italiens, VI, 4.]
IV
Il vivait dans une petite maison à Londres, ou à la campagne dans le
comté de Buckingham, en face d'une haute colline verte, publiait son
_Histoire d'Angleterre_, sa _Logique_, un _Traité de la vraie religion
et de l'hérésie_, méditait son grand _Traité de la doctrine chrétienne_;
de toutes les consolations, le travail est la plus fortifiante et la
plus saine, parce qu'il soulage l'homme, non en lui apportant des
douceurs, mais en lui demandant des efforts. Tous les matins il se
faisait lire en hébreu un chapitre de la Bible, et demeurait quelque
temps en silence, grave, afin de méditer sur ce qu'il avait entendu.
Jamais il n'allait à aucun temple. Indépendant dans la religion comme
dans tout le reste, il se suffisait à lui-même; ne trouvant dans aucune
secte les marques de la véritable Église, il priait Dieu solitairement
sans avoir besoin du secours d'autrui. Il étudiait jusqu'au milieu du
jour; puis, après un exercice d'une heure, il jouait de l'orgue ou de la
basse de viole. Ensuite il reprenait ses études jusqu'à six heures, et
le soir s'entretenait avec ses amis. Quand on venait le visiter, on le
trouvait ordinairement «dans une chambre tendue d'une vieille tapisserie
verte, assis dans un fauteuil, et habillé proprement de noir;» «son
teint était pâle, dit un visiteur, mais non cadavéreux; ses mains, ses
pieds avaient la goutte;» «ses cheveux, d'un brun clair, étaient divisés
sur le milieu du front et retombaient en longues boucles; ses yeux, gris
et purs, ne marquaient point qu'il fût aveugle.» Il avait été
extrêmement beau dans sa jeunesse, et ses joues anglaises, délicates
jadis comme celles d'une jeune fille, restèrent colorées presque
jusqu'au bout. «Sa contenance était affable; sa démarche droite et
virile témoignait de l'intrépidité et du courage.» Quelque chose de
grand et de fier respire encore dans tous ses portraits; et certainement
peu d'hommes ont fait autant d'honneur à l'homme. Ainsi s'éteignit
cette noble vie, comme un soleil couchant, éclatante et calme. Au milieu
de tant d'épreuves, une joie haute et pure, véritablement digne de lui,
lui avait été accordée; le poëte enfoui sous le puritain avait reparu,
plus sublime que jamais, pour donner au christianisme son second Homère.
Les rêves éblouissants de sa jeunesse et les souvenirs de son âge mûr se
rassemblaient en lui, autour des dogmes calvinistes et des visions de
saint Jean, pour former l'épopée protestante de la Damnation et de la
Grâce, et l'immensité des horizons primitifs, les flamboiements du
donjon infernal, les magnificences du parvis céleste ouvraient à «l'oeil
intérieur» de l'âme des régions inconnues par delà les spectacles que
les yeux de chair avaient perdus.
V
J'ai sous les yeux le redoutable volume où, quelque temps après la mort
de Milton, on a rassemblé sa prose[454]. Quel livre! Les chaises
craquent quand on le pose, et celui qui l'a manié une heure en a moins
mal à la tête qu'au bras. Tel livre, tels hommes: sur les simples
dehors, on a quelque idée des controversistes et des théologiens dont
les doctrines sont enfermées là. Encore faut-il songer que l'auteur fut
singulièrement lettré, élégant, voyageur, philosophe, homme du monde
pour son temps. On pense involontairement aux portraits des théologiens
du siècle, âpres figures enfoncées dans l'acier par le dur burin des
maîtres, et dont le front géométrique, les yeux fixes se détachent avec
un relief violent hors d'un panneau de chêne noir. On les compare aux
visages modernes, où les traits fins et complexes semblent frissonner
sous le contact changeant de sensations ébauchées et d'idées
innombrables. On essaye de se figurer la lourde éducation latine, les
exercices physiques, les rudes traitements, les idées rares, les dogmes
imposés, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient
autrefois la jeunesse, et l'on croit voir un ossuaire de mégatheriums et
de mastodontes reconstruits par Cuvier.
La race des vivants a changé. Notre esprit fléchit aujourd'hui sous
l'idée de cette grandeur et de cette barbarie; mais nous découvrons que
la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la
vase primitive et sous le dôme des fougères colossales, on vit les
monstres pesants tordre péniblement leurs croupes écailleuses et de
leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons
aujourd'hui à distance, du haut de la civilisation sereine, les
batailles des théologiens qui, cuirassés de syllogismes, hérissés de
textes, se couvraient d'ordures et travaillaient à se dévorer.
Au premier rang combattit Milton, prédestiné à la barbarie et à la
grandeur par sa nature personnelle et par les moeurs environnantes,
capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du
siècle. C'est la vie des salons qui a dégrossi les hommes: il a fallu la
société des dames, le manque d'intérêts sérieux, l'oisiveté, la vanité,
la sécurité, pour mettre en honneur l'élégance, l'urbanité, la
plaisanterie fine et légère, pour enseigner le désir de plaire, la
crainte d'ennuyer, la parfaite clarté, la correction achevée, l'art des
transitions insensibles et des ménagements délicats, le goût des images
convenables, de l'aisance continue et de la diversité choisie. Ne
cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle
pèse encore sur ceux qui la détruisent. Sous cette armure séculaire, la
discussion marche pédantesquement, à pas comptés. On commence par poser
sa thèse, et Milton écrit en grosses lettres, en tête de son _Traité du
Divorce_, la proposition qu'il va démontrer: «Qu'une mauvaise
disposition, incapacité ou contrariété d'esprit, provenant d'une cause
non variable en nature, empêchant et devant probablement empêcher
toujours les bienfaits principaux de la société conjugale, lesquels sont
la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce que la
frigidité naturelle, spécialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a
consentement mutuel.» Là-dessus arrive, légion par légion, l'armée
disciplinée des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent
numérotés avec des étiquettes visibles. Il y en a une douzaine à la
file, chacun avec son titre en caractères tranchés et la petite brigade
de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrés y tiennent la grande
place. On les discute mot à mot, le substantif après l'adjectif, le
verbe après le substantif, la préposition après le verbe; on cite des
interprétations, des autorités, des exemples, qu'on range entre des
palissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la
question n'est point ramenée à une idée unique; on ne voit point sa
route; les preuves se succèdent sans se suivre; on est plutôt fatigué
que convaincu. On reconnaît que l'auteur parle à des gens d'Oxford,
laïques ou prêtres, élevés dans les disputes d'apparat, capables
d'attention obstinée, habitués à digérer les livres indigestes. Ils se
trouvent bien dans ce fourré épineux de broussailles scolastiques: ils
s'y frayent leur route, un peu à l'aveugle, endurcis contre les
meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'idée du jour que nous
demandons partout.