more remote from the kingdom to which they were bound; and drawing
nearer to the city yet, they had a more perfect view thereof: it was
built of pearls and precious stones, also the streets thereof were paved
with gold; so that, by reason of the natural glory of the city, and the
reflexion of the sunbeams upon it, Christian with desire fell sick;
Hopeful also had a fit or two of the same disease: wherefore here they
lay by it awhile, crying out, because of their pangs, 'If you see my
Beloved, tell him that I am sick of love.']
[Note 426: They therefore went up here with much agility and speed,
though the foundation upon which the city was framed was higher than the
clouds; they therefore went up through the region of the air, sweetly
talking as they went, being comforted because they got safely over the
river, and had such glorious companions to attend them.
The talk that they had with the shining ones was about the glory of the
place; who told them, that the beauty and glory of it was inexpressible.
There, said they, is 'Mount Zion, the heavenly Jerusalem, the
innumerable company of angels, and the spirits of just men made
perfect.' You are going now, said they, to the Paradise of God, wherein
you shall see the tree of life, and eat of the never-fading fruits
thereof; and when you come there, you shall have white robes given you,
and your walk and talk shall be every day with the King, even all the
days of eternity.]
[Note 427: There came also out at this time to meet them several of
the king's trumpeters, clothed in white and shining raiment, who, with
melodious and loud noises, made even the heavens to echo with their
sound. These trumpeters saluted Christian and his fellow with ten
thousand welcomes from the world; and this they did with shouting and
sound of trumpet.
This done, they compassed them round about on every side; some went
before, some behind, and some on the right hand, some on the left (as it
were to guard them through the upper regions), continually sounding as
they went, with melodious noise, in notes on high; so that the very
sight was to them that could behold it as if Heaven itself was come down
to meet them.]
[Note 428: And now were these two men, as it were, in Heaven, before
they came at it, being swallowed up with the sight of angels, and with
hearing their melodious notes. Here, also, they had the city itself in
view, and thought they heard all the bells therein to ring, to welcome
them thereto. But, above all, the warm and joyful thoughts that they had
about their own dwelling there with such company, and that for ever and
ever. Oh! by what tongue or pen can their glorious joy be expressed!]
[Note 429: Now, I saw in my dream that these two men went in at the
gate; and lo, as they entered, they were transfigured, and they had
raiment put on that shone like gold. There were also that met them with
harps and crowns, and gave to them the harps to praise withal, and the
crowns in token of honour. Then I heard in my dream that all the bells
in the city rang again for joy, and that it was said unto them, 'Enter
ye into the joy of your Lord.' I also heard the men themselves, that
they sang with a loud voice, saying, 'Blessing, honour, and glory, and
power be to Him that sitteth upon the throne, and to the Lamb, for ever
and ever.'
Now, just as the gates were opened to let in the men, I looked in after
them, and behold the city shone like the sun; the streets, also, were
paved with gold, and in them walked many men with crowns on their heads,
palms in their hands, and golden harps, to sing praises withal.
There were also of them that had wings, and they answered one another
without intermission, saying, 'Holy, holy, holy, is the Lord.' And after
that they shut up the gates; which when I had seen, I wished myself
among them.]
CHAPITRE VI.
Milton.
I. Idée générale de son esprit et de son caractère. -- Sa
famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses voyages. -- Son
retour en Angleterre.
II. Effets du caractère concentré et solitaire. -- Son austérité.
-- Son inexpérience. -- Son mariage. -- Ses enfants. -- Ses
chagrins domestiques.
III. Son énergie militante. -- Sa polémique contre les évêques.
-- Sa polémique contre le roi. -- Son enthousiasme et sa roideur.
-- Ses théories sur le gouvernement, l'Église et l'éducation. --
Son stoïcisme et sa vertu. -- Sa vieillesse, ses occupations, sa
personne.
IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois siècles
dans les physionomies et les idées. -- Lourdeur de sa logique. --
_Traité du Divorce._ -- Pesanteur de sa plaisanterie. --
_Animadversions upon the remonstrant._ -- Rudesse de sa
discussion. -- _Defensio populi anglicani._ -- Violences de ses
animosités. -- _Reasons of church Government. Iconoclastes._ --
Libéralisme de ses doctrines. _Of Reformation. Areopagitica._ --
Son style. -- Ampleur de son éloquence. -- Richesse de ses
images. -- Lyrisme et sublimité de sa diction.
V. Le poëte. -- En quoi il se rapproche et se sépare des poëtes
de la Renaissance. -- Comment il impose à la poésie un but moral.
-- Ses poëmes profanes. -- L'_Allegro_ et le _Penseroso_. -- Le
_Comus_. -- _Lycidas._ -- Ses poëmes religieux. Le _Paradis
perdu_. -- Conditions d'une véritable épopée. -- Elles ne se
rencontrent ni dans le siècle ni dans le poëte. -- Comparaison
d'Ève et d'Adam avec un ménage anglais. -- Comparaison de Dieu et
des anges avec une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du poëme.
-- Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions
républicaines. -- Caractère lyrique et moral des paysages. --
Élévation et bon sens des idées morales. -- Situation du poëte et
du poëme entre deux âges. -- Construction de son génie et de son
oeuvre.
Aux confins de la Renaissance effrénée qui finit et de la poésie
régulière qui commence, entre les concetti monotones de Cowley et les
galanteries correctes de Waller, paraît un esprit puissant et superbe,
préparé par la logique et l'enthousiasme pour l'épopée et l'éloquence;
libéral, protestant, moraliste et poëte; qui célèbre la cause d'Algernon
Sidney et de Locke, avec l'inspiration de Spenser et de Shakspeare;
héritier d'un âge poétique, précurseur d'un âge austère, debout entre le
siècle du rêve désintéressé et le siècle de l'action pratique; pareil à
son Adam qui, entrant sur la terre hostile, écoutait derrière lui, dans
l'Éden fermé, les concerts expirants du ciel.
John Milton n'est point une de ces âmes fiévreuses, impuissantes contre
elles-mêmes, que la verve saisit par secousses, que la sensibilité
maladive précipite incessamment au fond de la douleur ou de la joie, que
leur flexibilité prépare à représenter la diversité des caractères, que
leur tumulte condamne à peindre le délire et les contrariétés des
passions. La science immense, la logique serrée et la passion grandiose,
voilà son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination limitée. Il est
incapable de trouble et il est incapable de métamorphoses. Il conçoit
la plus haute des beautés idéales, mais il n'en conçoit qu'une. Il n'est
pas né pour le drame, mais pour l'ode. Il ne crée pas des âmes, mais il
construit des raisonnements et ressent des émotions. Émotions et
raisonnements, toutes les forces et toutes les actions de son âme se
rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment unique, celui du sublime,
et l'ample fleuve de la poésie lyrique coule hors de lui, impétueux,
uni, splendide comme une nappe d'or.
I
Cette sensation dominante fit la grandeur et la fermeté de son
caractère. Contre les fluctuations du dehors, il trouvait son refuge en
lui-même; et la cité idéale qu'il avait bâtie dans son âme demeurait
inexpugnable à tous les assauts. Elle était trop belle, cette cité
intérieure, pour qu'il voulût en sortir; elle était trop solide pour
qu'on pût la détruire. Il croyait au sublime de tout l'élan de sa nature
et de toute l'autorité de sa logique; et, chez lui, la raison cultivée
fortifiait de ses preuves les suggestions de l'instinct primitif. Sous
cette double armure, l'homme peut avancer d'un pas ferme à travers la
vie. Celui qui se nourrit incessamment de démonstrations est capable de
croire, de vouloir, et de persévérer dans sa croyance et dans sa
volonté; il ne tourne pas à tout événement et à toute passion, comme cet
être changeant et maniable qu'on appelle un poëte; il demeure assis
dans des principes fixes. Il est capable d'embrasser une cause, et d'y
rester attaché, quoi qu'il arrive, malgré tout, jusqu'au bout. Nulle
séduction, nulle émotion, nul accident, nul changement n'altère la
stabilité de sa conviction, ou la lucidité de sa connaissance. Au
premier jour, au dernier jour, dans tout l'intervalle, il garde intact
le système entier de ses idées claires, et la vigueur logique de son
cerveau soutient la vigueur virile de son coeur. Lorsque enfin cette
logique serrée s'emploie, comme ici, au service d'idées nobles,
l'enthousiasme s'ajoute à la constance. L'homme juge ses opinions
non-seulement vraies, mais sacrées. Il combat pour elles, non-seulement
en soldat, mais en prêtre. Il est passionné, dévoué, religieux,
héroïque. On a vu rarement un tel mélange: on l'a vu pleinement dans
Milton.
Il était né d'une famille où le courage, la noblesse morale, le
sentiment des arts s'étaient assemblés pour murmurer les plus belles et
les plus éloquentes paroles autour de son berceau. Sa mère était «une
personne exemplaire, célèbre dans tout le voisinage par ses
aumônes[430].» Son père, étudiant à Christ-Church et déshérité comme
protestant, avait fait seul sa fortune, et, parmi ses occupations
d'homme de loi, avait gardé le goût des lettres, n'ayant point voulu
«quitter ses libérales et intelligentes inclinations jusqu'à se faire
tout à fait esclave du monde;» il écrivait des vers, était excellent
musicien, l'un des meilleurs compositeurs de son temps; il choisissait
Cornélius Jansen pour faire le portrait de son fils qui n'avait encore
que dix ans, et donnait à son enfant la plus large et la plus complète
des éducations littéraires[431]. Que le lecteur essaye de se figurer cet
enfant dans cette rue de commerçants, au milieu de cette famille
bourgeoise et lettrée, religieuse et poétique, où les moeurs sont
régulières et les aspirations sont élevées, où l'on met les psaumes en
musique, et où l'on écrit des madrigaux en l'honneur d'Oriana la
reine[432], où le chant, les lettres, la peinture, tous les ornements de
la belle Renaissance viennent parer la gravité soutenue, l'honnêteté
laborieuse, le christianisme profond de la Réforme. Tout le génie de
Milton sort de là: il a porté l'éclat de la Renaissance dans le sérieux
de la Réforme, les magnificences de Spenser dans les sévérités de
Calvin, et s'est trouvé avec sa famille au confluent de deux
civilisations qu'il a réunies. Avant dix ans, il avait un précepteur
savant «et puritain, qui lui coupa les cheveux court;» outre cela, il
alla à l'école de Saint-Paul, puis à l'université de Cambridge, afin de
s'instruire dans «la littérature polie,» et dès l'âge de douze ans il
travailla, en dépit de ses mauvais yeux et de ses maux de tête, jusqu'à
minuit et au delà. «Quand j'étais encore enfant, dit un de ses
personnages qui lui ressemble[433], aucun jeu enfantin ne me plaisait.
Toute mon âme s'employait, sérieuse, à apprendre et à savoir pour
travailler par là au bien commun; je me croyais né pour cette fin, pour
être le promoteur de toute vérité et de toute droiture.» En effet, à
l'école, puis à Cambridge, puis chez son père, il se munissait et se
préparait de toute sa force, «libre de tout reproche, et approuvé par
tous les hommes de bien,» parcourant l'immense champ des littératures
grecque et latine, non-seulement les grands écrivains, mais tous les
écrivains, et jusqu'au milieu du moyen âge; en même temps l'hébreu
ancien, le syriaque et l'hébreu des rabbins, le français et l'espagnol,
l'ancienne littérature anglaise, toute la littérature italienne, avec
tant de profit et de zèle, qu'il écrivait en vers et en prose italienne
et latine comme un Italien et un Latin; par-dessus tout cela, la
musique, les mathématiques, la théologie, et d'autres choses encore. Une
grave pensée gouvernait ce grand labeur. «Par l'intention de mes parents
et de mes amis, j'avais été destiné dès l'enfance au service de
l'Église, et mes propres résolutions y concouraient. Mais étant parvenu
à quelque maturité d'années, et voyant quelle tyrannie avait envahi
l'Église, une tyrannie si grande que quiconque voulait prendre les
ordres devait se déclarer _esclave_ par serment et sous son seing, en
sorte qu'à moins de trouver sa promesse au goût de sa conscience, il
fallait se parjurer ou souffrir le naufrage de sa foi, je crus meilleur
de choisir un silence sans reproche plutôt que l'office sacré de la
parole acheté et commencé avec la servitude et le parjure.» Il refusait
d'être prêtre de la même façon qu'il avait voulu être prêtre; espérances
et renoncement, tout chez lui partait de la même source, la volonté fixe
d'agir noblement. Retombé dans la vie laïque, il continua à se cultiver
et se perfectionner lui-même, étudiant avec passion et avec méthode,
mais sans pédanterie ni rigorisme; au contraire, à l'exemple de Spenser
son maître, dans l'_Allegro_, le _Penseroso_, le _Comus_, il arrangeait
en broderies éclatantes et nuancées les richesses de la mythologie, de
la nature et du rêve; puis, partant pour le pays de la science et du
beau, il visitait l'Italie, connaissait Grotius, Galilée, fréquentait
les savants, les lettrés, les gens du monde, écoutait les musiciens, se
pénétrait de toutes les beautés entassées par la Renaissance à Florence
et à Rome. Partout son érudition, son beau style italien et latin lui
conciliaient l'amitié et les empressements des humanistes, tellement
que, revenant à Florence, «il s'y trouvait aussi bien que dans sa propre
patrie.» Il faisait provision de livres et de musique qu'il envoyait en
Angleterre, et songeait à parcourir la Sicile et la Grèce, ces deux
patries des lettres et des arts antiques. De toutes les fleurs écloses
au soleil du Midi sous la main des deux grands paganismes, il cueillait
librement les plus parfumées et les plus exquises, mais sans se tacher à
la boue qui les entourait. «Je prends Dieu à témoin, écrivait-il plus
tard, que dans tous ces endroits où il y a tant de licence, j'ai vécu
pur et exempt de toute espèce de vice et d'infamie, portant
continuellement dans mon esprit cette pensée, que si je pouvais échapper
aux regards des hommes, je ne pouvais pas échapper à ceux de Dieu[434].»
Au milieu des galanteries licencieuses et des sonnets vides, tels que
les sigisbés et les académiciens les prodiguaient, il avait gardé sa
sublime idée de la poésie; il songeait à choisir un sujet héroïque dans
l'ancienne histoire d'Angleterre, et se confirmait dans l'opinion[435]
«que celui qui veut bien écrire sur des choses louables, doit, pour ne
pas être frustré de son espérance, être lui-même un vrai poëme,
c'est-à-dire un ensemble et un modèle des choses les plus honorables et
les meilleures; n'ayant pas la présomption de chanter les hautes
louanges des hommes héroïques ou des cités fameuses, sans avoir en
lui-même l'expérience et la pratique de tout ce qui est digne de
louange[436].» Entre tous il aimait Dante et Pétrarque à cause de leur
pureté, se disant à lui-même «que si l'impudicité dans la femme que
saint Paul appelle la gloire de l'homme est un si grand scandale et un
si grand déshonneur, certainement dans l'homme, qui est à la fois
l'image et la gloire de Dieu, elle doit être, quoique communément on ne
pense pas ainsi, un vice bien plus déshonorant et bien plus
infâme[437].» Il pensa «que toute âme noble et libre doit être de
naissance et sans serment un chevalier,» pour la pratique et la défense
de la chasteté, et garda sa virginité jusqu'à son mariage[438]. Quelle
que fût la tentation, attrait ou crainte, elle le trouvait aussi
résistant et aussi ferme. Par gravité et convenance, il évitait les
disputes de religion; mais si on attaquait la sienne, il la défendait
âprement, jusque dans Rome, en face des jésuites qui complotaient contre
lui, à deux pas de l'Inquisition et du Vatican. Le devoir dangereux, au
lieu de l'écarter, l'attirait. Quand la révolution commença à gronder,
il revint, par conscience, comme un soldat qui au bruit des armes court
au péril, «persuadé qu'il était honteux pour lui de passer oisivement
son temps à l'étranger et pour son plaisir, quand ses compatriotes
luttaient pour leur liberté.» La lutte engagée, il parut aux premiers
rangs, en volontaire, appelant sur lui les coups les plus rudes. Dans
toute son éducation et dans toute sa jeunesse, dans ses lectures
profanes et dans ses études sacrées, dans ses actions et dans ses
maximes, perce déjà sa pensée dominante et permanente, la résolution de
développer et dégager en lui-même l'homme idéal.
[Note 430: Life by Keightley. «Matre probatissima et eleemosynis per
viciniam potissimum nota.» (_Defensio secunda._)]
[Note 431: Life by Masson. «My father destined me while yet a child
to the study of polite literature.»]
[Note 432: La reine Élisabeth.]
[Note 433: _Paradise Regained._]
[Note 434: Voyez aussi les sonnets italiens et leur sentiment si
religieux.]
[Note 435: Apology for Smectymnus.]
[Note 436: Above them all, (I) preferred the two famous renowners of
Beatrice and Laura, who never write but honour of them to whom they
devote their verse, displaying sublime and pure thoughts without
transgression. And long it was not after, that I was confirmed in this
opinion that he who would not be frustrate of his hope to write well
hereafter in laudable things ought himself to be a true poem; that is a
composition and pattern of the best and honourablest things, not
presuming to sing high praises of heroic men or famous cities, unless he
have in himself the experience and practice of all that which is
praiseworthy. (_Apology for Smectymnus._)
These reasonings, together with a certain niceness of nature, an honest
haughtiness and self-esteem.... kept me still above those low descents
of mind, beneath which he must deject and plunge himself that can agree
to saleable and unlawful prostitution. (_Ibid._)]
[Note 437: I argued to myself that, if unchastity in a woman, whom
St. Paul terms the glory of man, be such a scandal and dishonour, then
certainly in a man, who is both the image and glory of God, it must,
though commonly not so thought, be much more deflouring and
dishonourable. (_Ibid._)
Only this my mind gave me that every free and gentle spirit, without
that oath, ought to be born a knight. (_Ibid._)]
[Note 438: Voyez _passim_ son _Traité du Divorce_, qui est
transparent.]
II
Deux puissances principales conduisent les hommes: l'impulsion et
l'idée; l'une, qui mène les âmes sensitives, abandonnées, poétiques,
capables de métamorphoses, comme Shakspeare; l'autre, qui gouverne les
âmes actives, résistantes, héroïques, capables d'immutabilité, comme
Milton. Les premières sont sympathiques et fécondes en effusions; les
secondes sont concentrées et disposées à la réserve[439]. Les unes se
livrent, les autres se gardent. Ceux-là, par confiance et par
sociabilité, avec un instinct d'artiste et une subite compréhension
imitative, prennent involontairement le ton et la disposition des hommes
et des choses qui les environnent, et leur dedans se met tout de suite
en équilibre avec le dehors. Ceux-ci, par défiance, par rigidité, avec
un instinct de combattants et un prompt regard jeté sur la règle, se
replient naturellement sur eux-mêmes, et dans l'enceinte close où ils
s'enferment, ils ne sentent plus les sollicitations ni les
contradictions de leurs alentours. Ils se sont formé un modèle, et,
dorénavant, comme une consigne, ce modèle les retient ou les pousse.
Comme toutes les puissances destinées à prendre l'empire, l'idée
intérieure végète et absorbe à son profit le reste de leur être. Ils
l'enfoncent en eux par des méditations, ils la nourrissent de
raisonnements, ils y attachent le réseau de toutes leurs doctrines et de
toutes leurs expériences, en sorte que lorsqu'une tentation les
assaille, ce n'est pas un principe isolé qu'elle attaque, c'est
l'écheveau entier de leurs croyances qu'elle rencontre, écheveau
infiniment ramifié et trop tenace pour qu'une séduction sensible puisse
l'arracher. En même temps l'homme, par habitude, s'est mis en défense;
l'attitude militante lui est naturelle, et il se tient debout, affermi
dans l'orgueil de son courage et dans l'ancienneté de sa réflexion.
Une âme ainsi munie est comme un plongeur dans sa cloche[440]; elle
traverse la vie comme il traverse la mer, pure, mais isolée. De retour
en Angleterre, il retomba parmi ses livres, et admit chez lui quelques
élèves auxquels il imposa comme à lui-même un travail continu, des
lectures sérieuses, un régime frugal, une conduite sévère: vie de
solitaire, presque d'ecclésiastique. Tout d'un coup, en un mois, après
un voyage à la campagne, il se maria[441]. Quelques semaines après, sa
femme retourna au logis paternel, ne voulut plus revenir, ne tint compte
de ses lettres, et renvoya son messager avec dédain. Les deux caractères
s'étaient choqués. Rien ne plaît moins aux femmes que le naturel austère
et renfermé. Elles voient qu'elles n'ont point prise sur lui; sa dignité
les effarouche, son orgueil les repousse, ses préoccupations les
laissent à l'écart; elles se sentent subordonnées, négligées pour des
intérêts généraux ou pour des curiosités spéculatives, jugées de plus,
et d'après une règle inflexible, tout au plus regardées avec
condescendance, comme une sorte d'être moins raisonnable et inférieur,
exclues de l'égalité qu'elles réclament et de l'amour qui seul pour
elles peut compenser la perte de l'égalité. Le caractère _prêtre_ est
fait pour la solitude; les ménagements, les abandons et les grâces,
l'agrément et la douceur nécessaires à toute société lui font défaut; on
l'admire, mais on le plante là, surtout quand on est comme la femme de
Milton un peu bornée et vulgaire[442], et que la médiocrité de
l'intelligence vient s'ajouter aux répugnances du coeur. «Il avait,
disent les biographes, une certaine gravité de nature..., une sévérité
d'esprit qui ne condescendait point aux petites choses,» et le
maintenait dans les hauteurs, dans une région qui n'est pas celle du
ménage. On l'accusait d'être «âpre, colérique,» et certainement il
tenait à sa dignité d'homme, à son autorité d'époux, et ne se trouvait
pas estimé, respecté, prévenu autant qu'il croyait mériter de l'être.
Enfin, il passait le jour parmi ses livres, et le reste du temps il
habitait de coeur dans un monde abstrait et sublime dont peu de femmes
ont eu la clef, sa femme moins que toute autre. En effet, il l'avait
choisie en homme de cabinet, d'autant plus inexpérimenté, que sa vie
antérieure avait été «mieux gouvernée et plus tempérante.» Pareillement
il ressentit sa fuite en homme de cabinet, d'autant plus irrité que les
façons du monde lui étaient plus inconnues. Sans craindre le ridicule,
et avec la roideur d'un spéculatif tout d'un coup heurté par la vie
réelle, il écrivit des traités en faveur du divorce, les signa de son
nom, les dédia au Parlement, se crut divorcé, de fait, puisque sa femme
refusait de revenir, de droit, parce qu'il avait pour lui quatre
passages de l'Écriture; là-dessus il fit la cour à une jeune fille, et
tout d'un coup, voyant sa femme à ses genoux et pleurante, il lui
pardonna, la reprit, recommença son sec et triste mariage, sans se
laisser rebuter par l'expérience, au contraire destiné à contracter deux
autres unions encore, la dernière avec une femme plus jeune que lui de
trente ans. D'autres portions de sa vie domestique ne furent point mieux
ménagées ni plus heureuses. Il avait pris ses filles pour secrétaires,
et leur faisait lire des langues qu'elles n'entendaient pas, tâche
rebutante dont elles se plaignaient amèrement. En retour, il les
accusait de n'être «ni respectueuses ni bonnes pour lui[443], de le
négliger, de ne pas se soucier si elles le laissaient là, de comploter
avec la servante pour le voler dans leurs achats, de lui dérober ses
livres, tellement qu'elles auraient voulu vendre tout le reste aux
chiffonniers.» Mary, la seconde, dit un jour en apprenant qu'il allait
se marier: «Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie
nouvelle, ce serait sa mort.» Parole énorme et qui jette un étrange jour
sur les misères de ce ménage. Ni les circonstances ni la nature ne
l'avaient fait pour le bonheur.